Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 13 janvier 2023

Section spéciale - Costa-Gavras (1975)

 1941. Suite à l'assassinat d'un officier allemand par un jeune militant communiste, Pierre Pucheu, le ministre de l'Intérieur auquel les pleins pouvoirs viennent d'être attribués, tente de faire voter une loi d'exception pour juger six autres militants...

Section spéciale s'inscrit dans le cycle des films politiques de Costa-Gavras où il est précédé par Z (1969), L'Aveu (1970) et État de siège (1972). Contrairement à ces derniers où il prenait souvent des contextes de fiction tout en s'inspirant d'évènement politiques de l'époque ( le coup d'État instaurant la dictature des colonels en Grèce pour Z,l'enlèvement de Dan Mitrione, agent du FBI sous couverture de l'AID, par les Tupamaros en 1970), Section spéciale prend un contexte historique bien réel et douloureux pour la France. Le Chagrin et la pitié de Marcel Ophüls (1969) et Lacombe Lucien de Louis Malle (1974) s'étant chargés entretemps d'effacer le mythe de la France toute "résistante" durant l'occupation, le cinéma peut alors s'attaquer aux nombreuses et méconnues injustices qui ont parcourues cette période. 

Dans Section spéciale il s'agira de montrer le jugement et l'exécution arbitraire que réalisa le gouvernement de Vichy afin de faire bonne figure auprès de l'occupant allemand suite au meurtre d'un officier allemand par un jeune militant communiste. Costa-Gavras se montre didactique et méthodique pour nous montrer l'escalade des évènements. Ce sera tout d'abord la forme d'improvisation de cet assassinant par les militants communistes, amenés à être plus organisés par la suite quand ils contribueront à façonner la Résistance - l'acte étant commis par le futur Colonel Fabien, figure importante de la résistance. Ici c'est un élan de rage juvénile contre l'occupant, mais dont on voit la lente maturation durant plusieurs tentatives avortées où ils ne peuvent se résoudre à passer à l'acte, puisque sous l'uniforme ennemi peuvent se trouver des hommes n'ayant pas eu le choix. Tout violent et spontané que soit cet acte, il est construit de manière à humaniser ses auteurs fougueux et inexpérimentés, quand la réaction du gouvernement de Vichy se montrera bien plus réfléchie et révoltante.

Costa-Gavras crée un paradoxe entre la gravité des décisions et la petitesse de ceux qui les prennent avec une ironie mordante. A l'image de ce Maréchal Pétain (simple présence vocale) vieillissant ramené au pouvoir pour sauver la patrie, tous les membres du gouvernement sont des croulants aux corps usés semblant là pour effacer le souvenir de l'élan nouveau du Front Populaire. Les locaux même de ce gouvernement trahissent cette petitesse, promiscuité et consanguinité d'idées rances lors des réunions ministérielles où différents éléments (enfants, animaux, bruits extérieurs) parasitent le sérieux papal des discussions nauséabondes. Dans ce contexte, c'est le nouveau ministre de l'intérieur Pucheu (Michael Lonsdale), plus jeune et soumis aux allemands qui mène la danse. Le crime ne fait l'objet d'aucune enquête, et sert juste de prétexte à montrer allégeance aux allemands en prenant une décision radicale qu'ils n'ont pas réclamés – et dont la virulence les surprend. On choisira six militants déjà emprisonnés au moment des faits afin de les condamner à mort pour l'exemple.

Costa-Gavras montre minutieusement les acrobaties législatives se mettre en place pour concevoir une loi rétroactive permettant un jugement et une exécution immédiate. On voit certes quelques ténors s'opposer au procédé (le garde des sceau Joseph Barthélemy (Louis Seigner), certains magistrats contactés pour exécuter le jugement), mais la "raison d'état" est la plus forte et la machine est en marche. Toute cette première partie est passionnante mais pourrait logiquement sembler un peu froide avec ses discussions de cabinets, ses intrigues de palais. C'est après que Costa-Gavras vient nous cueillir avec les révoltantes scènes de procès. La liste des accusés oscille entre communistes plus en odeur de sainteté depuis la fin du Pacte germano-soviétique, et les juifs pestiférés désignés depuis longtemps. 

Le ridicule de certaine accusation se conjugue à la caractérisation rapide mais puissante des prévenus impuissants face à leur sort, que Costa-Gavras met en place par de petits flashbacks qui les humanise profondément au-delà de leur statut de victime. Yves Robert et sa jeunesse difficile semble condamné par déterminisme social, le juif naturalisé français (Jacques Rispal) symbole d'une France terre d'accueil qui n'existe plus. Même dans de courtes apparitions, le casting fait mouche notamment un Bruno Crémer magistral quand il dénonce l'imposture du procès, Jacques Perrin avocat sidéré par l'arbitraire du procès et un génialement détestable Claude Pieplu en juge partisan. Le propos est des plus cinglant, renforcé par une dernière scène d'une noirceur et ironie rare. Le film fait vraiment l'effet d'un coup de poing, d'autant que les acteurs de cette mascarade n'ont pas (hormis Pierre Pucheu) été inquiété après la libération.

Sorti en dvd zone 2 français chez Arte

dimanche 16 octobre 2022

Souvenirs d’en France - André Téchiné (1975)

Dans les années 1930, on suit l’histoire de la blanchisseuse Berthe qui se marie avec le fils aîné d’une famille bourgeoise. Son beau-père, un immigré espagnol qui a fondé l’entreprise familiale, voit en elle, plus qu’en sa descendance, la maîtresse femme capable de maintenir dignement le flambeau familial…

Second film d’André Téchiné, Souvenirs d’en France naît de la non-concrétisation initiale d’un projet antérieur. Téchiné se lance avec la scénariste Marilyn Goldin dans l’idée d’un film sur les sœurs Brontë. Ils se voient malheureusement refuser l’avance sur recettes du CNC sous prétexte que ce type de sujet typiquement anglo-saxon n’a aucun intérêt à être traité en langue française. Téchiné réussira quatre ans plus tard à réaliser Les Sœurs Brontë (1979), mais en attendant décide d’adopter la même approche à rebours pour Souvenirs d’en France. Il s’agira là de poser le regard de sa scénariste anglo-saxonne Marilyn Goldin sur une fresque typiquement française, basé en partie sur les souvenirs provinciaux de Téchiné.

L’histoire suit des années 30 au 70 le destin de la famille Pedret, bourgeois de province ayant prospéré dans l’industrie agricole. La mise en scène plus que le ton austère du film confère une dimension romanesque et terre à terre visant à traduire la fascination autant la nature cadre étriquée de cet environnement. Cette volonté obéit au point de vue des deux protagonistes féminines, Berthe (Jeanne Moreau) et Régina (Marie-France Pisier). Berthe est une modeste lingère entretenant une liaison avec Hector (Michel Auclair), fils aîné des Pedret. La liaison doit se faire secrète, furtive, dans le contexte de caste particulièrement marqué en province, et lorsqu’elle sera découverte la sanction se fera par la réputation et l’économie pour Berthe. Régina est à l’inverse une fantasque jeune voyant dans son mariage avec Prosper (Claude Mann) une ouverture sur autre chose que la médiocrité et l’ennui qui l’entoure. La manière de filmer la grande demeure bourgeoise des Pedret varie ainsi selon le regard de Berthe ou Régina. 

Lorsque Berthe vient pour la première fois déposer du linge chez les Pedret, sa silhouette fait face à la demeure qui lui parait immense et intimidante. A l’inverse, Téchiné quand il filme Régina quittant la maison s’attarde sur un plan spécifique où elle fait face à la grille qui s’apparente aux barreaux d’une cellule de prison. Avant d’investir les lieux en tant qu’épouse, l’attrait de Berthe se ressent formellement et dans les interactions avec le patriarche (Aram Stephan) qui voit en elle un successeur plus valable que ses propres fils. Berthe a chez les Pedret une aisance naturelle familière que n’aura jamais Régina. Avec elle Téchiné oscille entre la flamboyance à laquelle elle aspire (la scène d’étreinte amoureuse sous la pluie) et le désespoir qu’elle ressent dans la platitude ce cadre. Le jeu des deux actrices est au diapason avec une Jeanne Moreau investie et rigoureuse quand Marie-France Pisier n’est que distance et ironie désespérée, offrant quelques séquences mémorables comme ce rire surjoué en sortant du cinéma.

La bascule entre les époques amène Téchiné à concevoir son récit sous forme de véritables tableaux en mouvement, dans un de ses films les plus stylisés. Le flashback du patriarche est un superbe moment (qui anticipe le final où l’usine se trouve à son tour dépassée par la modernité), tout comme certaines visions ponctuelles (ce camion surgissant d’un pont embrumé durant l’Occupation) frappant la rétine. Malheureusement tout cela est un peu désincarné la plupart du temps et peine à impliquer le spectateur sur l’ensemble - notamment la connexion superficielle avec les problématiques économiques contemporaines. Thématiquement tout se tient, formellement c’est constamment inventif mais l’émotion n’y est pas et le ton est assez froid. Néanmoins on peut considérer que le film pose les graines de l’approche extravagante plus réussie de Barocco (1976) et des atmosphères de Les Sœurs Brontë

Sorti en bluray français chez Carlotta


 

dimanche 22 juin 2014

Le Roi de Cœur - Philippe de Broca (1966)


Fin 1918, les Allemands abandonnent Marville après l'avoir piégé en y cachant une bombe. Un soldat britannique, Charles Plumpick, est chargé de localiser la machine infernale et de la désamorcer avant qu'elle n'explose. Sur place, il découvre une cité bien évidemment désertée par ses habitants, à l'exception des pensionnaires de l'asile d'aliénés. Ceux-ci l'accueillent à bras ouverts ; ils reconnaissent en lui leur « roi de cœur. Plumpick se laisse séduire par ses nouveaux compagnons mais n'en oublie pas sa mission pour autant.

L'une des thématiques récurrentes de la filmographie de Philippe de Broca et en particulier dans ces premières œuvres, c'est la fuite du réel et de ses tracas pour une légèreté et un amusement perpétuel. Les personnages excentriques se réfugient ainsi dans l'oisiveté, la séduction, le marivaudage ou l'aventure dans des œuvres aussi diverses et bariolées que Les Jeux de l'Amour, Cartouche (1962), Le Farceur (1960) ou L'Homme de Rio avec le De Broca farfelu et insaisissable première manière mais aussi Le Magnifique (1973), L'Africain (1983) ou Le Cavaleur (1979) dans sa veine plus populaire qui suivra. Le réalisateur va encore plus loin avec Le Roi de Cœur où il fait littéralement l'éloge de la folie dans ce qui est souvent considéré comme son chef d'œuvre mais qui constituera aussi un de ses plus cuisants échecs commerciaux.

L'histoire se déroule à durant la Première Guerre Mondiale dans le village français de Marville sous occupation allemande où l'envahisseur sentant le vent tourner décide de partir mais non sans avoir piégé les lieux d'une bombe qui doit tout détruire le lendemain à minuit. L'armée britannique prévenue à temps décide d'envoyer son élément le moins qualifié mais qui a le mérite d'être le seul à parler français, Charles Plumpick (Alan Bates). Surprise une fois arrivé sur place pour notre soldat, le village est désert si ce n'est les troupes allemandes en embuscade et la seule aide qu'il peut espérer est celle des pensionnaires de l'asile local. Ils vont transformer la ville en immense terrain de jeu, insouciants au danger qui les menace, au grand dam de Charles. Le message du film peut se résumer en deux moments clés. Tout d'abord celui où Alan Bates traqué par les allemands se réfugie dans l'asile et se voit forcé de se mêler aux pensionnaires déjantés en s'autoproclamant "roi de cœur" afin de ne pas être démasqué. 

Il échappe à une mort certaine tout en étant adopté par les pensionnaires qui prendront ce titre au pied de la lettre pour en faire réellement le souverain de ce royaume des fous. L'autre scène cruciale nous introduisant dans cet univers décalé sera celle où Micheline Presle jouant une malade anonyme découvre sa blouse d'hôpital, ses traits pâles et fatigués en se regardant dans un miroir et opère à coup de maquillage et de costume une saisissante transformation en la bien plus flamboyante Madame Eglantine, extravagante tenancière de maison close. La folie semble par ces deux exemples constituer une protection face à un monde trop laid et dangereux, que ce soit par un subterfuge qui ne demande qu'à se concrétiser pour Alan Bates où un déguisement et une armure plus "consciente" de la part de Micheline Presle.

Alan Bates (dont les premiers rôles anglais ne laissaient pas supposer un tel gout de la fantaisie on aurait plutôt imaginé un Albert Finney) est absolument parfait en roi de cœur, partagé entre une nervosité le rattachant au réel et à sa mission et un regard lunaire où l'on devine une bienveillance puis une certaine envie envers l'insouciance de ces compagnons azimutés. Philippe de Broca fait reposer l'ensemble sur un suspense artificiel où Charles cherche l'emplacement du détonateur de la bombe dans le village mais le vrai enjeu est bien sûr de voir notre héros adopter la cause et philosophie de vie des fous. 

La description totalement loufoque et bd des deux armées entre clichés locaux et totale incompétences (les trois soldats lancés à la suite de Alan Bates géniaux d'idiotie et de couardise) désamorce tout notion de danger et rend cette folie latente poreuse, annonçant le final azimuté. De Broca replace enfin dans un contexte moderne la Fête des Fous (grande fête païenne et parfois religieuse du Moyen Age, où chacun se plaisait à endosser un rôle et inverser les statuts sociaux en place dans la réalité) où les malades adoptent dans un grand tourbillon de fantaisie le rôle de notables déjantés du village. 

Le casting est extraordinaire et s'en donne à cœur joie dans l'excès et les performances outrancière : Michel Serrault en coiffeur précieux (et qui semble préparer les écarts de La Cage aux folles), Pierre Brasseur en général Géranium, Jean-Claude Brialy élégant et distingué duc de trèfle ou encore un hilarant Julien Guiomar en homme d'église, le bien nommé Monseigneur Marguerite. A travers le personnage d'Alan Bates, le regard sur les fous se fait distant, amusé puis attendri, notamment par le personnage à la troublante candeur joué par Geneviève Bujold. Sous le charme dès le premier regard, Charles comme pour signifier sa résistance au lâcher prise de la folie douce voit chaque moment intime avec Coquelicot (Geneviève Bujold) interrompu par une péripétie quelconque. 

Le rythme finit par se ralentir, l'arrière-plan guerrier se fait oublier et l'ensemble de plonger dans une douce fantaisie. Le regard se fait lointain une dernière fois lorsque Charles à l'occasion de sauver sa peau mais se refuse à abandonner les fous à leur sort. Des fous qui dans leur égarement gardent pourtant une certaine lucidité quant à leur temps et espace d’expression lorsqu’il ne suivent pas Charles à l’extérieur de la ville et comprennent à la fin que la fête est finie en rentrant d’eux même à l’asile sur l’entêtant thème principal de Georges Delerue qui alterne mélancolie et envolées pétaradantes avec brio.

Visuellement de Broca délivre une de ces œuvres les plus abouties. Les compositions de plan sont absolument somptueuses, laissant s'exprimer un surréalisme décalé dans sa nature anachronique et où peut s'inviter de pur moments de poésie à l'image de cette scène où Coquelicot rejoint le bâtiment où se trouve Charles en traversant une rue en trapèze. On retrouve souvent ce côté aérien qui faisait l'attrait du Farceur, voyant le héros surplomber les toits de cette ville fantôme (et le Paris désert des aurores pour le Jean-Pierre Cassel du Farceur) de toute sa légèreté d'esprit.

Le cadre de Senlis avec ses ruelles anciennes, ses remparts gallo-romains et médiévaux et sa cathédrale gothique sont magnifiquement mis en valeur par de Broca, la photo de Pierre Lhomme nous plongeant dans une atmosphère bariolée et rêvée offrant des confrontations déroutante avec le réel lorsque surgissent les engins militaires dans cet espace. 

On devine également l'amour que portait très certainement le réalisateur à La Kermesse héroïque (1935) de Jacques Feyder dans sa façon de désamorcer les clivages par la farce et la bonne humeur par le final paillard et dionysiaque avec les soldats britanniques. Mieux vaut cette folie euphorique que la violence perpétuelle des hommes semble nous dire de Broca, l'asile constituant un inattendu foyer et havre de paix dans la magnifique conclusion. Assumant pour la première fois la production d'un de ses films dans cette œuvre très personnelle, le réalisateur sera très marqué par son échec public dont il offrira une relecture plus "acceptable" avec Le Diable par la queue (1968). Pourtant le film sort l'année suivante au Etats-Unis où il connaîtra une bien plus grande reconnaissance et deviendra un film culte, connaissant même une transposition en comédie musicale.

Sorti en dvd zone 2 français chez TF1 mais l'édition est épuisée et dure à trouve à prix acceptable, sinon c'est également disponible en dvd zone 1 MGM dans un dvd assez moyen (et sinon le film semble entièrement sur youtube en dernière solution)

jeudi 30 janvier 2014

Barocco - André Téchiné (1976)

Dans un port du nord de l'Europe, à l'occasion d'une campagne électorale, le journal dirigé par Walt (Jean-Claude Brialy) pourrait discréditer un candidat par la publication d'un reportage sur le boxeur Samson (Gérard Depardieu) qui ferait état d'une prétendue relation homosexuelle. Celui-ci est payé pour parler par Gauthier (Julien Guiomar). Des hommes de main de Gauthier rattrapent Samson et Laure à la gare. Samson ne leur rend pas l'argent reçu pour l'interview; il est abattu sur le quai. De fait, Laure a caché l'argent dans un casier de la consigne de la gare. Elle donne à la police le signalement du tueur, qui ressemble fortement à Samson.

Le romantisme si particulier d'André Téchiné se dévoile superbement dans ce troisième film déroutant. Une trame politique prétexte va servir ici de point de départ à une romance des plus étranges. Le couple de jeunes paumés que forment Samson (Gérard Depardieu) et Laure (Isabelle Adjani) vont se trouver mêlés à des enjeux qui les dépassent lorsque Samson se mêle à une mascarade destinée à piéger un candidat politique. Il va céder aux sollicitations des deux candidats rivaux mais finira traqué et tué par un mystérieux commanditaire qui lui ressemble trait pour trait. Laure qui a assisté au meurtre semble distinguer sans se l'avouer cette ressemblance entre son amant défunt et son bourreau mais la question restera longtemps en suspens, participant à l'ambiance cotonneuse du film que sert idéalement le score entêtant de Philippe Sarde.

Aucune explication quant à l'origine du mystérieux double de Samson tout aussi éperdument amoureux de Laure et dont l'aura menaçante s'estompe progressivement. C'est une sorte d'incarnation nébuleuse du vide existentiel qui guide la plupart des personnages secondaires, que ce soit le directeur de journal Walt (Jean-Claude Brialy) obsédé par son testament ou une magnifique Marie-France Pisier, prostituée incapable de donner un nom à son nourrisson.

Isabelle Adjani par sa présence lumineuse et ses airs mélancoliques semble tout aussi égaré qu'eux mais subsiste dans son regard une attitude farouche et la volonté de s'accrocher d'abord symbolisé par le couple fusionnel qu'elle forme avec Samson puis avec le surprenant lien se formant avec "l'autre" notamment au cours d'une longue scène de huit-clos.

Un voile brumeux entoure cette ville à la géographie indistincte (et le film fut en fait tourné à Amsterdam) que Téchiné filme avec élégance (et une photo somptueuse de Bruno Nuytten) et c'est sur ce même flou que s'avance l'intrigue et des interactions étonnantes où même les méchants (Julien Guiomar) ont du vague à l'âme. Cela se confirme avec un final paroxystique et qui rend ce Barocco plus insaisissable que jamais.

Sorti en dvd zone 2 chez Opening

dimanche 13 janvier 2013

Le Voleur - Louis Malle (1967)



Les aventures de Georges Randal, devenu voleur par défi envers son oncle et tuteur qui l'a dépouillé et envers sa cousine Charlotte, qui l'a délaissé.

Unique collaboration entre Jean-Paul Belmondo et Louis Malle, Le Voleur constitue un des films les plus remarquables du réalisateur. Le Voleur s'ouvre sur une scène de cambriolage très éloignée des vertus de tension et de suspense associé aux films traitant des exploits de monte en l'air et Jean-Paul Belmondo glacial n'évoque en rien le fantasme du voleur aristocrate et charmeur à la Arsène Lupin. Dans cette introduction, notre hors la loi inspecte la rue d'un côté puis de l'autre, escalade un muret, brise méthodiquement une serrure et inspectera méticuleusement toute une nuit la maison vide où il s'est introduit pour évaluer la valeur de chaque objet qui s'y trouve. Point de glamour ou de panache, on suit un professionnel en plein travail ce qu'appuie cette phrase cinglante de Belmondo en voix-off.

Il y a des voleurs qui prennent mille précautions pour ne pas abîmer les meubles, moi pas. Il y en a d'autres qui remettent tout en ordre après leur visite, moi jamais. Je fais un sale métier, mais j'ai une excuse, je le fais salement...

Ce vol méthodique servira de fil rouge au présent tandis que l'intrus Georges Randal (Jean-Paul Belmondo) nous narre la façon dont il en est arrivé là. Le film adapte le roman éponyme de Georges Darien paru en 1897. L'auteur était connu pour ses penchants anarchistes et son mépris des grandes institutions érigées par la société que sont la politique, la religion ou l'armée, opinions qu'il exprima dans ses différents ouvrages comme Biribi, discipline militaire (inspiré de son séjour dans le camp disciplinaire du même nom en Tunisie pour insubordination).

Le Voleur est plus particulier dans son œuvre par le mimétisme qu'il entretien avec la vie mystérieuse de Georges Darien. Il disparait entre 1891 et 1897 pour sillonner l'Europe et revient avec le manuscrit du Voleur sous le bras entretenant ainsi le fantasme que les aventures de son héros Georges Randal sont les siennes puisque pour les opinions radicales cela ne fait aucun doute. Louis Malle entretient cette idée dans son adaptation puisque lui-même issu de la grande bourgeoisie il ne manquera pas de l'égratigner dans nombre de ses films comme Les Amants (1958).

La dénonciation de l'hypocrisie et superficialité de cette bourgeoisie se fait ici par étape. Ce sera tout d'abord durant les scènes d'enfance où les tirades moralisatrices de l''oncle Urbain tuteur de Georges (Christian Lude) se verront contredite dès l'ellipse qui suit où à l'âge adulte on constate qu'il dilapidé l'héritage de son neveu. George amoureux de sa cousine Geneviève Bujold voit cette dernière lui échapper pour un mariage richement doté et par dépit va briser les fiançailles en dérobant les précieux bijoux de la famille de l'époux. Là c'est la révélation, Georges détaché de tout et vivant dans l'ennui jusqu'ici a trouvé sa voie. A travers la formation et la maîtrise de cet art du vol de Georges le film fait défiler son lot de rencontre savoureuse (Julien Guiomar génial en abbé escroc) où s'opposent constamment le monde des malfrats et celui de la bourgeoisie.

 On découvre ainsi la remarquable organisation des voleurs, vraie société souterraine partageant planques, informations sur les coups potentiels et vraie solidarité pour les complices en difficulté ou en cavale. C'est tout l'inverse de l'univers des nantis où les rombières fauchées (Françoise Fabian) communiquent moyennant pourcentage des informations sur les demeures bien loties et vide, les épouses légères s'avèrent toutes disposées à repartir avec celui venu les dépouiller (Marie Dubois parfaite en rouquine sophistiquée et dépravée) sans parler des portraits grotesque de certains comme cet industriel belge sacrément ridicule.

Hormis quelques séquences jouant de l'urgence (une course poursuite où les cambrioleurs découvrent à leurs dépens les premières alarmes domestiques) chaque vol sert donc surtout à se moquer de la bêtise des bourgeois comme ce vol/déménagement en plein jour où Belmondo fait fuir un curieux en l'invitant à les aider. Cette France de la fin du XIXe est un cadre propice aux idées libertaires et à l'anarchie comme en témoigne le parcours de Georges Darrien et cet aspect est évoqué dans le récit avec la rencontre de certains voleurs à la vision plus vaste que leur seul larcins et souhaitant dynamiter le système comme la remarquable séquence où Belmondo croise la route de Charles Denner, voleur et activiste qui finira mal.

C'est ces idées qui finissent par causer le déclin et la dangerosité du métier, mais pas pour George Randal uniquement préoccupé par l'adrénaline de son prochain vol. Malgré ce détachement, l'intrigue en fait tout de même une froide et impitoyable figure de justice avec une scène de deuil et de succession d'une cruauté saisissante même si la victime ne l'a pas volé. Jean-Paul Belmondo est absolument parfait, séducteur et tout en retenue, idéalement mis en valeur par Louis Malle qui en dépit de la belle reconstitution estompe tout éclat trop appuyé aux cadres luxueux traversé pour une vision volontairement terne de cette superficialité. Remarquable!

Sorti en dvd cez MGM

Extrait