Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 10 avril 2015

Police fédérale Los Angeles - To Live and Die in L.A., William Friedkin (1985)

Richard Chance est un flic tête brûlée, obsédé par la traque du faussaire Rick Masters. Le jour où son coéquipier est abattu alors qu'il menait une opération en solo, Chance décide de monter un coup tordu des plus illégaux en braquant un convoyeur de fonds... qui s'avère être un agent du FBI infiltré, et qui est abattu accidentellement. Obstiné, Chance continue à tendre son piège autour de Masters, malgré le déluge de violence qui s'abat autour de lui.

Si l’on excepte le très malsain Cruising (1980), William Friedkin après l’échec cuisant du Convoi de la peur (1977) avait perdu de sa superbe et plutôt tenté de montrer patte blanche aux studios avec les plus légers Têtes vides cherchent coffres pleins (1978) et Le Coup du siècle (1983). To Live and Die in L.A. marque donc son retour au polar et à la noirceur qui le caractérise. Le film est un pendant particulièrement tordu de son classique French Connection (1971) dont il partage de nombreux points tout en les détournant habilement.

Les personnages de Friedkin sont, dans ses meilleurs films des êtres visant de manière quasi maladive un objectif qu’’ils cherchent atteindre à tout prix quitte à sombrer dans l’autodestruction. Ce sont les routiers risque tout du Convoi de la peur, le prêtre de L’Exorciste (1973), Al Pacino égaré dans sa sexualité dans Cruising et bien sûr Popeye Doyle (Gene Hackman) le flic tenace de French Connection. C’est à ce dernier que l’on pense dans Police Fédérale Los Angeles avec son héros Richard Chance (William Petersen) aux trousses du faussaire Rick Masters (Willem Dafoe) coupable de l’assassinat de son coéquipier. Si dans les films précités les personnages échouaient souvent dans leur quête, ils n’en gardaient pas moins une certaine grandeur dans l’échec. C’est tout l’inverse ici où Friedkin n’a de cesse de rabaisser son héros. 

Dès la scène d’ouverture et son saut à l’élastique, Chance nous apparait comme trop voyant, trop tapageur et agité pour réussir dans son entreprise. Friedkin l’affuble comme le pire cliché du flic frimeur avec ces jeans moulant, ses bottes, vestes en cuir et ray ban (le Cobra de Sylvester Stallone n’est pas loin). Cette frime se manifestera aussi dans l’action comme la découverte du cadavre du coéquipier dans l’entrepôt de Masters où là aussi Chance parait très poseur dans sa manière de se mouvoir lors de la fouille des lieux. Forcément lorsqu’il se lancera dans une vendetta le résultat ne pourra qu’être dévastateur. 

Dans French Connection la personnalité de Popeye Doyle entrecroisait le vrai génie dans son métier avec des zones d’ombres et une certaines folie qui devait nous emmener vers une tétanisante conclusion. Rien de cela pour Chance qui multiplie les bourdes ici, se faisant manipuler, rabaisser par ses supérieurs, perdant un témoin et connaissant un sort inattendu lors d’un incroyable rebondissement final. To Live and Die in LA nous apparait donc, à l’image de son héros, comme un reflet tape à l’œil de French Connection. Pour ce faire, Friedkin emprunte les codes de l’esthétiques 80’s clinquante (y compris avec le score synthétique syncopé de Wang Chung) avec son LA ensoleillé, ses nuits gorgées de néons. La fausseté de l’environnement se reflète donc sur les personnages qui ne sont pas ce qu’ils paraissent. Le héros viril et macho est un sacré loser, son coéquipier (John Pankow) un pleutre et le méchant androgyne et efféminé que joue Willem Dafoe à l’inverse s’avère terriblement menaçant. 

Dafoe lui confère une mélancolie, une douceur qui induit le spectateur en erreur lors de différentes confrontations (on pense au face à face avec le gang noir) où il s’avérera impitoyable et brutal envers ses ennemis. Cette vulnérabilité n’est pas feinte cependant, Masters étant finalement dans cette logique jusqu’auboutiste typique de Friedkin. En quête d’une perfection qu’il ne peut atteindre, Masters est un peintre qui brûle ses toiles aussitôt terminées. De même dans la conclusion on comprendra qu’il avait vu clair dans le jeu de Chance mais ayant vu son plan faillir, plutôt que de réagir il préférera l’autodestruction en laissant le processus aller à son terme pour sa perte. 

Un personnage réellement fascinant qui permet de situer la différence entre Friedkin et son grand rival d’alors, Michael Mann (impossible de ne pas penser à la série Miami Vice ou Le Solitaire (1981) ici) qui lui ravit Manhunter (1986) à l’époque. Quand chez Mann la rigueur et le chemin que s’imposent les personnages vise à les déshumaniser (l’inversion du processus étant toujours le moteur dramatique du film) Friedkin vise l’opposé, ses héros se perdant justement à s’abandonnant à leur démons. L’humanisation est tragique mais belle chez Mann et synonyme de dérèglements conduisant au chaos pour Friedkin.

Dès lors Friedkin rythme les pulsations de la ville au même tempo que l’agitation de Chance qui perd pied et prend toute les mauvaises décisions. Le sommet de cette logique est l’incroyable poursuite en voiture dans les rues de LA, filmée avec une virtuosité et une tension haletante par Friedkin par des inserts subliminaux (de plus en plus présents dans la dernière partie) nous immerge complètement dans l’équilibre mental précaire de Chance. Une fuite en avant qui ira jusqu’au point de non-retour comme souvent avec Friedkin. Le règne des apparences peut donc reprendre, avec cet épilogue où John Pankow prend le relai frimeur de Petersen, dissimulant une tout aussi grande faiblesse de caractère.

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez MGM

samedi 5 juillet 2014

Le Sixième Sens - Manhunter, Michael Mann (1986)

L'agent fédéral William Graham vit retiré de ses obligations professionnelles depuis qu'il a été gravement blessé par le dangereux psychopathe cannibale Hannibal Lecter (appelé Lecktor dans ce film) incarcéré par la suite. Jack Crawford, un ancien collègue du FBI, le contacte pour qu'il l'aide à arrêter un tueur en série, Dragon rouge, qui assassine des familles lors des nuits de pleine lune. Pour réussir sa mission, Graham va se mettre à penser comme le meurtrier et va notamment consulter, dans ce sens, le détenu Hannibal Lecter, éminent psychiatre s'il en est malgré sa démence.

Après le diamant brut que constitua Le Solitaire (1981) et le discutable (et seule tentative dans le fantastique à ce jour) La Forteresse Noire (1983), Manhunter allait être le film définissant pour de bon les motifs esthétiques et thématiques de Michael Mann. Dans la saison 3 de la série Miami Vice qu’il produisait, l’épisode 6 Shadow in the Dark voyait Sonny Crockett s’imprégner de la personnalité d’un tueur en série qu’il traquait et dans l’ensemble cela figurait déjà une sorte de galop d’essai à ce Manhunter. Le film est l’adaptation du roman Dragon Rouge de Thomas Harris paru en 1981 et que Mann soufflera à un William Friedkin persuadé de pouvoir en tirer une œuvre terrifiante. Ce n’est pas la terreur pure qui intéresse Mann mais le fait de montrer un homme en proie à ses démons et contradictions. C’est Will Graham (William Petersen), profiler du FBI retiré après une dernière affaire où il fut agressé par le psychopathe Hannibal Lecktor (Brian Cox) qu’il avait démasqué sous ses allures honorables de psychanalyste. 

Son ami Jack Crawford (Dennis Farina) fait pourtant de nouveau appel à lui lorsque surgit un tueur en série décimant des familles entière  dans des accès de folie se manifestant les soirs de pleine lune. Réticent, Graham va néanmoins accepter la tâche et se replonger ainsi dans les ténèbres où il devra recroiser la route du fameux Hannibal Lecktor. On sent bien que la série Miami Vice a servi de véritable laboratoire à Michael Mann tant on en retrouve le visuel ici à travers la photo bleutée métallique, les environnements art déco aux couleurs pâles et la mélancolie suspendue sur fond de nappes de synthé  fondus dans des arrière-plans de couché de soleil.  Cette stylisation extrême se dispute toujours à un vrai réalisme urbain et ce qui était identifiable mais brut de décoffrage dans Le Solitaire s’était affiné fini pour engendrer et définir l’esthétique des 80’s sur la série télévisée et trouver un aboutissement avec Manhunter

Sur le fond les thématiques de Mann se retrouvent également dans l’intrigue imaginée par Thomas Harris. On a un professionnel rigoureux et virtuose dans son domaine (le tueur à gage de Collateral, le cambrioleur du Solitaire entre autre, les gendarmes et voleur de Heat (1995)) qui va se perdre et se confondre avec ce qu’il pourchasse (les deux revers d’une même pièce que constituaient Al Pacino et Robert de Niro dans Heat) et pour qui les liens familiaux et/ou amoureux sont autant une manière de s’humaniser que de se rendre vulnérable. La raison de Will Graham semble ainsi constamment vaciller quand il s’enfonce dans les méandres de l’esprit tordu de Francis Dollarhyde avec un William Petersen au jeu fébrile et au regard chargé d’angoisse. 

Les scènes où il reconstitue le raisonnement du serial killer en visionnant les homes movies de ses victimes trahissent de cette instabilité qui s’exprimera lors des face à face avec Lecktor dont il va solliciter l’intelligence pour avancer dans son enquête. Le calme et l’ironie froide de Lecktor s’opposent ainsi à la sensibilité à fleur de peau d’un Graham ne parvenant pas à donner le change mais, comme le souligne un dialogue c’est cette même fragilité face à l’horreur qui le différencie et empêche de devenir un monstre à l’image de ceux qu’il traque car preuve de sa raison intacte. 

La famille est une béquille pour s’accrocher à la réalité et Mann par de beaux moments intimistes montre à quel point elle sert d’ancrage à notre héros dans la scène où Graham consulte son épouse (Kim Greist) avant de retourner sur le terrain et surtout ce moment sincère où il se confesse à son fils. Hannibal Lecktor et ses talents de manipulateur servira ainsi à mettre à mal l’équilibre précaire de Graham en lui laissant croire qu’ils sont égaux et que seul le passage à l’acte les différencie. 

En mettant en parallèle le quotidien pathétique de Francis Dollarhyde, Mann en fait une sorte de double de Graham rêvant de cet apaisement amoureux et qui faute de le trouver cède à ses bas-instincts par des crimes sordides. Tom Noonan offre une prestation mémorable, l’amoureux vulnérable et sensible pouvant se muer en prédateur impitoyable en un clin d’œil à travers sa relation avec l’aveugle jouée par Joan Allen. Mann lui attribue d’ailleurs cette figure voyant ses personnages imaginer leur idéal à travers une image (le collage de James Caan dans Le Solitaire, la carte postale de Jamie Foxx dans Collateral) mais sous un jour évidemment plus tordu ici avec la peinture de William Blake The Great Red Dragon and the Woman Clothed in Sun à laquelle il s’identifie. 

Un thriller prenant donc mais qui souffre encore de quelques petites scories tel que le rythme un peu longuet et un usage de la musique moins pertinent (la musique de Michael Rubini est loin de l’éclat hypnotique des scores de Tangerine Dream sur La Forteresse Noire et Le Solitaire) tandis que malgré une belle montée en puissance le face à face final sera un peu décevant. S’étant pas mal éloigné du best-seller de Thomas Harris et entretenant un certain flou en en ayant changé le titre, le film sera froidement accueilli et constituera un échec commercial. 

Michael Mann retournerait se ressourcer à la télévision avec la formidable série Crime Story et ne reviendrait à la mise en scène que 6 ans plus tard avec Le Dernier des Mohicans dont le succès allait définitivement le lancer. Quant à Hannibal Lecter, il retrouverait son patronyme exact et un film à sa mesure avec Le Silence des Agneaux (1992) de Jonathan Demme qui en ferait une vraie icône cinématographique sous les traits d’Anthony Hopkins (au point de générer une seconde et oubliable adaptation de Dragon Rouge signée Brett Rattner en 2002).

 Sorti en dvd zone 2 français chez MGM et dans une belle édition bluray anglaise chez Optimum, dotée de sous-titre anglais