Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 19 septembre 2023

Détour - Edgar G. Ulmer (1945)

 Un pianiste de bar, Al Roberts, part en stop rejoindre sa fiancée en Californie. Sur la route, un inconnu en décapotable (Haskell) le prend. Ayant pris le volant, Al s'arrête pour remettre la capote sous la pluie et découvre que le propriétaire de la voiture est mort dans son sommeil. Paniqué, il jette le corps et reprend vite la route.

Détour est une œuvre qui marque et accompagne l’avènement du film noir dans le cinéma Hollywoodien en ce milieu des années 40. Des œuvres comme Assurance sur la mort (1944), Phantom Lady de Robert Siodmak (1944) ou Laura de Otto Preminger (1944) en ont posés les inspirations littéraires, les bases formelles avec cette esthétique influencée par l’expressionniste allemand (les trois réalisateurs des films évoqués étant des migrants germaniques), ainsi que certains thèmes et figures récurrents comme la femme fatale et e poids du destin. Détour exprime la nature désormais « bankable » du genre lui permettant de passer des productions studios nanties à la série B plus modeste.

Edgar G. Ulmer parvient brillamment à mêler les contraintes économiques de son budget avec les thèmes et les figures du film noir évoquées plus haut. Toutes ces figures s’expriment par une épure qui développe l’ensemble du récit comme une sorte d’espace mental du héros, témoignant par le verbe (la lancinante voix-off constamment plaintive) et l’image du piège se refermant inexorablement sur lui. Il y a ainsi un minimalisme des péripéties où la malchance, les circonstances et une incapacité continuelle de Roberts (Tom Neal) à prendre la bonne décision l’enfonce toujours un peu plus dans la spirale de l’échec. Le scénario (adapté de son propre roman par : Martin Goldsmith) marie là un pessimisme social hérité de la Grande Dépression des années 30, où Roberts comprend que sa seule condition misérable suffira à le rendre suspect et coupable, et l’amène à faire le pire choix possible alors qu’il n’a rien à se reprocher. Globalement tous les protagonistes portent à des degrés divers ce poids de l’échec, que ce soit Sue (Claudia Drake) la fiancée chanteuse que Roberts cherche à rejoindre, Haskell (Edmund MacDonald) l’automobiliste au passé douteux, et bien sûr Vera (Ann Savage) véritable harpie si jeune et déjà marquée par la vie.

Cet échec annoncé s’inscrit par la narration en flashback et la manière de plier visuellement les environnements à la confusion mentale du héros, à son sentiment d’insécurité. Le travelling avant braquant la lumière sur son regard dépité introduit le saut dans le temps, plus tard le New-York brumeux dans lequel déambule Sue et Roberts est autant une façon d’économiser les frais de décors que de souligner l’horizon bouché des projets dont ils discutent. Après avoir joué de ce sentiment désabusé par l’atmosphère, Ulmer va le faire par sa caractérisation. 

La bascule se fait lors des discussions en voiture entre Roberts et Haskell, où l’on passe de cette atmosphère nocturne oppressants, de ces arrière-plans artificiels, à une tonalité plus urbaine et lumineuse à Los Angeles. L’échec prend alors les traits de Vera, anti-femme fatale souffreteuse et vénale, dont la beauté est altérée par les mauvaises expériences que l’on ne peut que deviner. Gouailleuse, agressive et fébrile, c’est un personnage pitoyable et intimidant qui plie Roberts à sa volonté par cette imprévisibilité. Ann Savage livre une performance sidérante et assez unique dans le Film noir, les amorces de romance ou d’attirance sexuelle plus attendue étant tuées dans l’œuf par le caractère trop rêche de Vera. Ulmer joue de cette idée de prison mentale avec cet espace de l’appartement, et rend abstraites les interactions au monde extérieur (là aussi l’économie de moyen et l’approche thématique se rejoignant). 

Le désenchantement de la voix-off joue sur le drame annoncé de façon subtile dans son mariage à l’image, comme si tout était écrit. On le ressent par la première apparition presque anodine de Vera en voyageuse anonyme dans un coin de l’image, la sollicitation de Roberts précipitant la chute future de ce dernier. C’est également le cas à la fin où il craint, anticipe et sollicite presque l’arrivée de cette voiture de police qui va l’emmener alors que rien dans l’intrigue ne justifie objectivement qu’il se fasse prendre à ce stade. C’est le propre du héros de film noir, à la fois acteur de sa perte et victime de la fatalité. 

Sorti en bluray français chez Elephant Films 

 

jeudi 28 juillet 2016

L'Impitoyable - Ruthless, Edgar G. Ulmer (1948)

Le richissime financier Horace Vendig annonce publiquement qu'il se retire des affaires. Ses proches cependant ne voient dans cette décision qu'une nouvelle ruse pour tromper le fisc. À l'aide d'une série de flash-back, l'ascension fulgurante d'un homme et les germes de son propre anéantissement nous sont exposés.

Edgar G. Ulmer reste aujourd’hui dans la mémoire cinéphile comme ce réalisateur génial dont le brio élevait à des hauteurs insoupçonnées des productions fauchées telles que le célèbre Détour (1945). Par une série d’heureux hasards, la période 1946-1949 va pourtant constituer une parenthèse enchantée où Ulmer va délaisser les tournages à l’économie pour signer des œuvres plus nanties et ainsi montrer ses capacités lorsqu’on lui donne les moyens. Cette série de film comprend Le Démon de la chair (1946), Carnegie Hall (1947), Les Pirates de Capri (1949) et donc ce Impitoyable.

Le film s’avère formidablement précurseur tout en étant une œuvre bien de son temps. Le sujet et la narration en flashback évoque immédiatement Citizen Kane (1941) d’Orson Welles par approche morcelée de l’ascension d’un loup de la finance. Ulmer se déleste cependant de la dimension baroque et opératique de Welles, ramenant son film sur terre par sa thématique novatrice. Il s’agit ici de montrer l’envers sombre du rêve américain, la réussite d’Horace Vendig (Zachary Scott) en épousant tous les contours mais de manière monstrueuse. L’ouverture nous montrant l’homme d’affaire sous son jour le plus imposant trouve au départ son contrepoint émouvant en flashback où l’on découvre son enfance. Rudoyé par une mère aigrie pour laquelle il est un fardeau et délaissé par un père sans le sou, Vendig va trouver le salut dans sa seule action désintéressée du récit, lorsqu’il sauvera sa camarade Martha (Diana Lynn) de la noyade. Attendri par la situation du sauveur, les parents de Martha vont l’accueillir au sein de leur foyer. Cette ouverture touchante sera teintée d’ambiguïté au vu de la suite des évènements et il faudra sans doute surtout en retenir la courte entrevue de Vendig avec son père (Raymond Burr) où ce dernier lui recommande de d’employer tous les moyens possibles pour s’en sortir. La scène qui suivra, toute émouvante qu’elle soit semble donc être une application du conseil lorsqu’il ira larmoyant devant la maison des Burnside qui vont le recueillir.

Toute la première partie du film tend vers cette ambiguïté des intentions de Vendig avant que le pouvoir et l’ambition aidant, ses manigances apparaissent au grand jour. Chaque mouvement de l’ascension de Vendig passera par la séduction et la trahison d’une femme. Là encore Ulmer passe de l’ambiguïté à l’infamie ouverte et assumé au fil de la réussite du héros, porté par un montage remarquable qui aiguille à chaque fois en amont sur ses véritables intentions. Ainsi la scène d’anniversaire de Martha où Vendig complexe face à ses amis étudiants dans de prestigieuses facs est suivie d’une déclaration d’amour où il obtiendra de son beau-père une inscription à Harvard. 

Plus tard bien qu’humilié par Buck Mansfield (Sydney Greenstreet) rival en affaire, Vendig n’aura pas laissé échapper l’information comme quoi son épouse (Lucille Bremer) possède 48% des parts de ses affaires. Dès lors la séquence qui suit les montre tous les deux dînant en tête à tête, amorçant une cruelle revanche. La construction du récit rend plus cinglants encore les méfaits de notre héros, dévoilant ses victimes  passées au présent avant de révéler leur sort en flashback. On découvre ainsi la tension entre Sydney Greenstreet et Lucille Bremer lors de la soirée rédemptrice de Vendig, avant d’en comprendre plus tard la raison en comprenant qu’ils ont été mari et femme. Ulmer en joue également dans sa mise en scène, laissant longtemps hors-champs Lucille Bremer lors de la scène du dîner, son apparition amenant le nous coup bas de Vendig de façon percutante.

L’ensemble du film semble d’ailleurs construit de cette façon. D’abord la phase de séduction, d’enjôlement d’une femme/d’un partenaire dont on obtient ce que l’on veut et dès lors le dialogue, la rencontre ou la situation qui suit semble rebondir vers un autre objectif sous forme de nouvelle victime à manipuler. Chaque protagoniste croisé par le héros n’est qu’un pion, une marche pour l’étape suivante de son insatiable ambition. Cette fluidité semble atténuée par les scènes au présent semblant montrer un Vendig repenti, ou encore les rencontres avec son meilleur Vic (Louis Hayward), caution morale qui l’humanise un peu. Il n’en sera pourtant rien, Vendig retrouvant ses instincts carnassiers pour tenter de séduire comme jadis la compagne de son ami jouée par la même Diana Wynn pour renforcer la répétitivité de cette avidité. 

Le film fut parmi les premiers à dépeindre autant dans le détail les tractations du monde de la finance, Ulmer équilibrant en alimentant les informations techniques aux trahisons bien humaines de Vendig. L’ensemble anticipe donc grandement les biens plus tardifs Wall Street (1987) d’Oliver Stone (Vendig lâche presque une tirade équivalente au célèbre « Greed is good » de Gordon Gecko) ou Le Loup de Wall Street (2013) de Martin Scorsese. Cependant Ulmer troque la bonhomie de ses héritiers à une froideur oppressante où la forme chatoyante (décors, costumes, photo somptueuse de  Bert Glennon) constitue un voile et un écrin illusoire à une véritable jungle où il s’agit de dévorer le plus faible. Même le semblant de morale finale est teinté de doute (Mallory souhaitait-elle donner une leçon à Vendig ou peut être partir avec lui ?), sauf pour la nature irrécupérable de Vendig résumé par ce dialogue cinglant : Not a man, a way of life…

Sorti en dvd zone 2 français cz Sidonis

samedi 11 mai 2013

Hannibal - Annibale, Edgar G. Ulmer (1959)


L'épopée d'Hannibal général carthaginois qui, en 219 avant J.-C., franchit les Alpes avec ses troupes et ébranla la puissante Rome.

Voilà ce qui est un des derniers films du grand Edgar G. Ulmer que cette adaptation de l'épopée d'Hannibal qui souffle un peu le chaud et le froid. Comme tout réalisateur américain exilé en Italie, on devine dans cette production (en partie financée par la Warne) un Ulmer plus vraiment en odeur de sainteté à Hollywood (comme par exemple Aldrich quand il fit Sodome et Gomorrhe à la même période.  La réalisation est co-attribuée au tâcheron Carlo Ludovico Bragaglia (responsable d’un nanardesque Les Amours d’Hercule) semble appuyer ce fait d’autant que le montage semble avoir échappé à Ulmer.

 Le film s'ouvre sur un des plus hauts fait héroïques d'Hannibal, la traversée des Alpes en éléphants. C’est une grande scène opposant la volonté de fer d'un homme face aux éléments, Ulmer offrant des cadres splendides rendant l'impressionnante armée d'Hannibal ridicule face à l'immensité des monts alpins avec un festival de mort cruelles entre chutes depuis des hauteurs insensées et soldats transis de froid. Ulmer alterne les vraies scènes en montagne avec des moments filmé en studios (toutes les scènes impliquant les éléphants) avec brio et livre un grand moments de cinéma dès l'ouverture, mais malheureusement rien ne viendra égaler cela par la suite.

Le film est très réussi au niveau de l'écriture du personnage d'Hannibal. Sa science de la guerre aussi bien tactique que psychologique (plusieurs astuces montrent sa manière de créer la terreur chez les romains par la simple rumeur) et son habilité aux alliances et à la négociation sont très bien traitées, porté par un Victor Mature vieillissant et charismatique. Ses failles sont tout aussi bien vues également avec une trop grande confiance et une vanité souligné par un dialogue du film disant qu'il sait remporter les victoires mais qu'il ne sait qu'en faire, alors qu'il tergiverse avant d'envahir Rome pourtant momentanément à sa merci. Les conflits au sein du sénat romain et la peur inspiré par la menace d'Hannibal offre un bon contraste avec  l'arrogance manifestée en début de film.

Le film est un peu gâché par une flopée de seconds rôle peu convaincants (dont un tout jeune Terence Hill encore nommé Mario Girotti très mauvais, son futur compère Bud Spencer pour l’instant toujours Carlo Pedersoli étant aussi au casting), l'histoire d'amour insipide (la prestation fade de la jolie Rita Gam n'aide pas) vue et revue dans ce genre de film ainsi que des scènes de batailles ratées. Ces dernières sont toujours parfaitement introduites niveau tactique ce qui est agréable, mais constamment mollassonnes et peu palpitantes malgré une brutalité étonnante (décapitation, soldats écrabouillé par des éléphants, bras coupés). 

La première bataille notamment, est bien brouillonne ne fonctionne que sur la terreur provoqués par les éléphants dans les rangs romain mais manque terriblement d'ampleur. Le comble étant atteint lors de l'ultime bataille, gentiment survolée à coup d'ellipse et fondu enchainés pour conclure la narration en voix off. Le savoir-faire d’Ulmer se ressent mais il ne peut transcender un budget étriqué au vu de l'ambition du sujet malgré sa maîtrise habituelle des petits budgets. Il reste un grand film à faire de l’épopée d’Hannibal, il y eu des rumeurs il y a quelques années d’un projet joué et réalisé par Vin Diesel mais resté sans suite, la revival péplum initié par Gladiator s’étant estompé entre temps.

Sorti en dvd zone 2 français chez Opening