Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

Affichage des articles dont le libellé est Jean Sorel. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Jean Sorel. Afficher tous les articles

jeudi 12 février 2026

Le Venin de la peur - Una lucertola con la pelle di donna, Lucio Fulci (1971)

 Carol Hammond, fille d'un célèbre avocat, est la victime d'hallucinations étranges où elle imagine des orgies sexuelles sous LSD organisées par sa voisine, la belle Julia Durer, une actrice à la vie sulfureuse et débridée. A la mort de cette dernière dans des conditions mystérieuses, Carole voit son monde s'écrouler et les mains de la police se refermer sur elle. Arrivera-t-elle à contenir sa folie et ses désirs sexuels insatisfaits ?

Le Venin de la peur est une incursion de Lucio Fulci dans le giallo, un prolongement d’un virage déjà initié dans Perversion Story (1969). On retrouve d’ailleurs plusieurs éléments de ce dernier ici, que ce soit la relation lesbienne, une partie du casting avec de nouveau la présence de Jean Sorel. La réussite du film tient dans les moments où Fulci lâche la bride dans les moments d’onirisme, d’outrance sensuelle, macabre, dans de purs dispositifs où seule compte la dimension sensorielle et psychanalytique des images. Il bascule là dans l’abstraction des meilleurs gialli quand ils acceptent de perdre pied avec la réalité. C’est notamment le cas dans la fabuleuse scène d’ouverture durant laquelle Carol Hammond (Florinda Bolkan) oscille en cauchemar oppressant et rêverie humide avec une formidable inventivité lors de la bascule des environnements, l’érotisme à la fois frontal et suggestif. 

Le réalisateur façonne des dispositifs tout aussi impressionnants dans le pur suspense, exploitant formidablement le décor de l'Alexandra Palace (grande structure entre hangar et cathédrale) dans une pure approche d’épouvante gothique dont il n’hésite pas à introduire les clichés avec le surgissement de chauves-souris. Le cadre de l’hôpital psychiatrique va également donner à autre scène de poursuite débouchant sur une vision d’horreur innommable qui traduit l’inventivité dont est capable Fulci dans l’imagerie horrifique.

Le problème du film est que, entre deux morceaux de bravoures, Fulci se raccroche à une trame criminelle hitchcockienne vraiment peu palpitante. Malgré un casting solide (Stanley Baker en policier londonien), l’enquête policière est assez poussive et ne tient que sur l’opposition sociale et de mœurs entre la vie dissolue de la victime (Anita Strindberg), objet de jalousie et de fantasme, et la frigidité de façade de la bourgeoise Carol. Fulci en joue bien sûr dans les scènes de rêve, mais l’exploite aussi notamment dans le montage alterné entre l’orgie hippie et le dîner familial guindé, l’usage brillant des split-screen travaillant par l’image la projection mentale envieuse de l’héroïne.

Si la révélation finale amenée avec une surprenante sobriété tient très bien la route, le chemin tout en fausses pistes laborieuses et dialogues poussifs aura provoqué un ennui certain. On sent néanmoins les germes des réussites à venir quand Fulci se détachera du seul scénario pour s’abandonner à la seule poésie morbide.

Sorti en bluray français chez Le Chat qui fume 

vendredi 11 novembre 2022

Ça s'est passé à Rome - La giornata balorda, Mauro Bolognini (1960)


 L'histoire de deux jeunes gens désargentés, David et Ivana, récemment devenus parents, qui doivent maintenant assumer leur existence et leur quotidien, en commençant par chercher un travail pour subvenir à leurs besoins et élever leur enfant.

Ça s'est passé à Rome constitue pour Mauro Bolognini le deuxième volet d’un diptyque initié avec Les Garçons (1959). Ce précédent film inaugurait la collaboration exclusive (ils avaient travaillé précédemment ensemble sur Les Jeunes Maris (1957) mais entourés d'autres scénaristes) du réalisateur avec Pier Paolo Pasolini, l'apport de celui-ci le tirant vers des sujets plus profonds et ses premières vraies réussites dans leur film suivant en commun, Le Bel Antonio (1961) d'ailleurs adapté dAlberto Moravia comme Ça s'est passé à Rome. Dans ce périple nocturne aux côtés de petites frappes romaines, Pasolini amenait l'authenticité de sa propre expérience de voyou qui se croisait au romantisme et formalisme de Bolognini, ainsi que son goût du glamour avec l'usage d'un casting peu réaliste (car pour l'essentiel des français doublés en italien, Laurent Terzieff, Jean-Claude Brialy, Mylène Demongeot) mais diablement photogénique - ce qui ne manquerait pas d'agacer Pasolini qui corrigera le tir dans son propre Accatone (1961) avec des acteurs amateurs. 

Cette idée de diptyque se ressent d'autant plus si l'on compare les deux titres italiens, La Notte brava pour Les Garçons et La giornata balorda pour Ça s'est passé à Rome. Après la nuit d'errance des canailles de Les Garçons, voici donc la journée chaotique de David (Jean Sorel), jeune homme oisif malgré les responsabilités prématurées qui lui incombent. Il est en effet déjà père de famille depuis qu'il a mis enceinte sa voisine Ivana (Valeria Ciangottini) mais sans le sou ils ne sont pas mariés, vivent encore chez leurs parents respectifs et le bébé n'est pas encore baptisé faute de moyens pour la cérémonie.

Régulièrement invectivé par sa mère et sa belle-famille, David semble pourtant indifférent à leurs remontrances. Bolognini ouvre le film sur une image esthétisante qui dresse la facette réaliste de Pasolini et la sienne plus stylisée avec une caméra qui avance en contre-plongée sur sous les linges accrochés entre les modestes bâtiments où vive les protagonistes. C'est une manière de faire cohabiter l'indolence du héros David et la misère dans laquelle il vit. Toute l'intrigue lâche du film joue sur cette dualité puisque David passe dans les faits cette journée à chercher du travail, mais dans la réalité n'effectue que des chemins de traverse du fait de son inconséquence. La bonne volonté initiale de notre héros se heurte à l'indifférence de ces interlocuteurs nantis qui le font tourner en rond dans la ville sans la moindre embauche, quand ce n'est pas sa propre concupiscence qui le détourne de son objectif dès qu'une jolie femme passe devant ses yeux.

Bolognini nous fait traverser une Rome du boom économique, s'incarnant par les espaces bourgeois aperçus mais surtout les personnalités détestables rencontrées. L'égoïsme règne chez les nantis et plusieurs situations suggèrent leurs mœurs douteuses (la commande d'une manucure masquant la prostitution) et la source de leur fortune qui l'est tout autant avec ce patron convoyeur d'essence. Comme souvent chez Bolognini, les femmes font figures de victimes plus ou moins consentantes, contraintes à s'avilir pour subsister telle Marina (Jeanne Valérie) la voisine "manucure" de David, Freya (Lea Massari) la maitresse entretenue d'un industriel véreux. Les hommes les soumettent, les "consomment", les abandonnent ou les tiennent dans une forme de dépendance, ce à quoi participe David durant cette journée et qu'il fait subir d'une certaine manière à la mère de son enfant.

Sous cette noirceur, Bolognini illustre la ville et ses alentours sous une langueur ensoleillée et sensuelle qui offre quelques respirations bienvenues. Malgré tout c'est le portrait d'une société égoïste et cupide qui se dessine en creux, à l'image de ce vieillard dont le cadavre est exposé dans son appartement sans qu'aucun membre de sa famille ne se présente. Même outre-tombe il sera victime de l'urgence des nécessiteux et contribue à un final doux-amer qui ne résout rien et forme une boucle avec l'ouverture et cette même image nocturne d'un panorama de linge étendu.

Le film traîne actuellement en entier sur youtube avec des sous-titres anglais, pour les curieux dépechez vous de regarder avant que ça disparaisse aucun dvd français n'existe pour l'instant