Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 8 septembre 2025

Il était une fois en Chine 6 : Dr Wong en Amérique - Wong Fei Hung: Chi sai wik hung see, Sammo Hung (1997)

Accompagné de son disciple Pied-bot et de Tante Yee, le Dr. Wong Fei-Hung se rend en Amérique pour visiter une succursale de sa fameuse clinique. A la suite d’une attaque d’indiens, Wong est frappé d’amnésie. Il est recueilli par une tribu de peaux-rouges pacifistes. Mais alors que ses amis tentent de le retrouver, des bandits qui terrorisent la région cherchent à faire accuser la communauté chinoise...

Ce sixième et dernier volet de la saga Il était une fois en Chine s’avère être une conclusion mitigée et mal-aimée. Sur le papier, les promesses étaient grandes entre le retour de Jet Li dans son rôle fétiche, et la présence d’un réalisateur aussi chevronné que Sammo Hung. Tout cela va cependant grandement s’avérer être un mariage de raison. Jet Li avait quitté la saga après le troisième volet, et plus globalement le giron de Tsui Hark et de la Golden Harvest suite à des mésententes. Malgré quelques authentiques réussites comme Fist of Legend de Gordon Chan (1994), Jet Li n’a pas retrouvé ailleurs le lustre de son passage chez Tsui Hark qu’il singe d’ailleurs péniblement dans Claws of Steel de Wong Jin (1993) et un peu plus honorablement dans le diptyque La Légende de Fong Sai-yuk de Corey Yuen (1993). De son côté Tsui Hark a produit un Il était une fois en Chine 4 : La Danse du Dragon (1994) inégal mais audacieux, puis réalisé le bondissant Il était une fois en Chine 5 : Dr Wong et les pirates (1994) avec Chiu Man-cheuk en nouveau Wong Fei-hung. Le succès mitigé de ces deux opus fait basculer la production de la compagnie Golden Harvest à la Win’s, faisant de ce sixième film de la saga un mariage de raison entre Jet Li et Tsui Hark pour retrouver les faveurs du public.

Avec un Sammo Hung aux commandes, Dr Wong en Amérique s’avère très solide sur la forme à travers quelques joutes fort plaisantes, mais assez boiteux sur le fond. Une première sous-intrigue montrant un Wong Fei-hung amnésique et réfugié chez les Indiens offre un visage plus vulnérable, farfelu et imprévisible du personnage. Le côté incontrôlable et brutal que peuvent avoir ses aptitudes martiales dépourvues de son stoïcisme renforcent à rebours toute la noblesse dont il pu faire preuve dans ses précédentes aventures où il ne donnait sa pleine mesure que contraint et forcé. Malheureusement cette trame est assez vite expédiée, en plus d’introduire des Indiens d’Amérique de pacotille. La quête d’intégration et le racisme dont purent souffrir les migrants chinois aux Etats-Unis constitue l’autre intrigue potentiellement intéressante, mais les habituels rôles occidentaux caricaturaux ainsi que des enjeux sommaires plombent rapidement l’intérêt.

Les qualités à souligner sont donc avant tout formelles, Sammo Hung entremêlant plutôt bien l’imagerie western avec le film martial. Le film est l’héritier d’une longue série de films tentant cette fusion entre l’Orient et l’Occident, autant produits en Asie qu’en Europe et aux Etats-Unis (Soleil Rouge de Terence Young, la série tv Kung-fu avec David Carradine entre autres) sans pouvoir en sortir une réussite majeure néanmoins. Hung installe une brutalité qui lui est coutumière, notamment envers les femmes (Rosamund Kwan malmenée par des yankees libidineux, et même par un Wong Fei-hung amnésique), et le film est plus sanglant que ses prédécesseurs dont les écarts étaient plus surprenants – le Wong Fei-hung de Chiu Man-cheuk usant d’une arme à feu notamment. 

Les chorégraphies sont inventives, les coups hargneux et les situations régulièrement périlleuses, en particulier le climax. Le problème est malheureusement le manque d’antagonistes crédibles, forçant à étirer des joutes face à des adversaires ne faisant pas le poids. Le combat entre Wong Fei-hung et le grotesque chef des hors-la-loi est ainsi gâché par le jeu absurde de l’acteur et ses capacités limitées. Dr Wong en Amérique demeure un divertissement relativement bien conçu, mais très éloigné des ambitions et de la qualité de ses prédécesseurs. Il sera d’ailleurs la cause d’une querelle entre Sammo Hung et Jackie Chan, estimant que son « frère » lui avait volé l’idée qu’il exploitera néanmoins plus tard à Hollywood dans Shanghai Kid (2000) paradoxalement plus réussi. 

Disponible en bluray chez Metropolitan

jeudi 31 juillet 2025

Pirates et guerriers/The Valiant Ones - Chung lieh tu, King Hu (1975)

 En Chine au 16ème siècle, un procureur général est nommé gouverneur de deux provinces se situant sur les côtes. Sa tâche est très difficile : éradiquer les clans de pirates et de rônins japonais, tout en déjouant la corruption qui s'est installée jusque dans les plus hauts rangs de l'empire. Il va alors faire appel à un ami d'enfance, ancien colonel de l'armée et fin stratège et un petit groupe de guerriers déterminés.

The Valiant Ones est l’ultime wu xia pian réalisé par King Hu (si l’on excepte Swordsman (1992) tourné en partie avant d’être évincé par son producteur Tsui Hark), lui qui avait posé les jalons modernes du genre avec L’Hirondelle d’or (1966) et Dragon Inn (1967). Le film offre d’ailleurs une continuité avec ces derniers qui formaient avec le précédent L’Auberge du printemps (1974) la « trilogie des auberges », faisant de ce lieu clos le centre d’enjeux intimes et politiques se jouant à coup de stratégies, faux-semblants et combats furtifs. On peut le rattacher aussi au plus ample et mystique A Touch of Zen (1970), film au centre duquel la réflexion était tout aussi importante que les combats, ces derniers n’étant que l’aboutissement ultime des plans de son héros dépourvu d’aptitudes martiales.

King Hu comme souvent part d’une réalité historique pour installer son récit, à savoir les exactions des pirates wakō sur les côtes chinoises entre le 13e et le 16e siècle, ainsi que les actions du pouvoir chinois (alors sous la Dynastie Ming) pour l’endiguer. La méticulosité du réalisateur en termes de décors et costumes est toujours bien là à travers la somptueuse reconstitution, mais s’avère pour une fois une fois plus lâche dans la description des pirates wakō. Bien que provenant en grande partie du Japon, leurs origines étaient bien plus diversifiées que ne le montre le film (comportant même des occidentaux comme les Portugais) qui se montre plus manichéen et traduisant un ressentiment davantage lié à l’antagonisme du 20e siècle envers les Japonais. 

Dans les grands wu xia pian de King Hu, un thème central guidait la veine réflexive menant au combat, qu’il soit romanesque dans L’Hirondelle d’or, politique sur Dragon Gate Inn ou philosophique et mystique dans A Touch of Zen. King Hu semble avoir évacué cela sur The Valiant Ones, reposant bien davantage sur l’action que ses prédécesseurs. Le film est ainsi à la fois le plus ludique, mais aussi le moins profond du réalisateur, un divertissement haut de gamme faisant néanmoins figure de redite.

Nous allons suivre l’officier Yu Ta-yu (Roy Chiao), mandaté par le procureur général pour stopper les pirates. Le récit s’équilibre ainsi entre une partie d’échecs destinée à remonter la piste des pirates et débusquer leur repère, avec une suite de combats de plus en plus spectaculaire. S’il y a certes en partie redite sur l’argument, le terrain de jeu s’élargit véritablement. La première joute a lieu comme un symbole dans la modeste auberge d’un village pauvre, durant laquelle nous allons apprécier les capacités de Yu Ta-yu et ses acolytes qui en nombre inférieur vont mettre en déroute les pirates par leurs prouesses martiales et stratégiques. 

Il y a un très plaisant côté Mission : Impossible mâtiné de wu xia pian à voir les plans sophistiqués et jeux de dupes se mettre en place à plus grande échelle, avec une caractérisation parfaite installant le rôle de chacun dans l’équipe où tous existent vraiment tout en étant réduit à leur fonction.  C’est particulièrement vrai pour le duo formé par Wu (Bai Ying) et son épouse (l’habituée Hsu Feng), la seconde en bras armé discret et le premier en rempart invincible. On voit cette approche réfléchie tout d’abord désarçonner les pirates, avant que ses derniers montrent une dimension plus retorse.

L’aspect « best-of » King Hu se ressent à d’autres moments notamment lors de la fameuse vélocité des travellings lors des poursuites et combats dans les forêts de bambous, mais le réalisateur parvient néanmoins à se renouveler. Le film est coproduit par la Golden Harvest alors montante, et fait bénéficier à King Hu de ses talents dont un Sammo Hung en charge des chorégraphies martiales et jouant le rôle du « boss » final pirate japonais - tandis que ses "frères" de l'opéra de Pékin comme Yuen Biao et Corey Yuen tiennent aussi de petits rôles. 

On a ainsi le meilleur des deux mondes, avec un King Hu travaillant les coups sur le montage dont on voit les conséquences plutôt que l'impact (la longue joute de Wu dans le repaire des pirates dont il défie tous les combattants), tandis que la patte Sammo Hung se ressent avec les plans larges étirant l’espace, la durée des combats et la sophistication des chorégraphies que l’on savoure dans toute leur splendeur. Le cinémascope contribue à cette emphase et, si les moments suspendus et contemplatifs typiques de King Hu sont plus rares, l’arrière-plan marin confère une beauté et ampleur somptueuse à l’ensemble.

L’audace de la forme se prolonge en partie sur le fond, par une conclusion assez amère et notamment l’allusion frontale à la corruption du pouvoir contribuant à la pérennité des méfaits des pirates – élément qu’on imagine difficilement transposable aujourd’hui. En définitive un superbe King Hu de transition, qui se réinventer avec l’hypnotique diptyque Raining the Mountain/Legendof the Mountain (1979).

Sorti en bluray chez Spectrum Films 

dimanche 6 avril 2025

Septet : Souvenirs de Hong Kong - Qi ren yue dui, Johnnie To, Sammo Hung, Ann Hui, Patrick Tam, Yuen Woo-Ping, Ringo Lam et Tsui Hark (2020)


 7 réalisateurs, 7 regards, 7 histoires, 1 ville : Hong Kong. Initiateur du projet, Johnnie To accompagné de 6 autres réalisateurs unissent, pour la première fois, leurs talents pour composer une symphonie d'histoires en hommage à leur ville. Entièrement tourné sur pellicule, Johnnie To, Sammo Hung, Ann Hui, Patrick Tam, Yuen Woo-Ping, Ringo Lam et Tsui Hark, nous partagent leurs visions d'une ville fascinante, des années 50 à aujourd'hui.

Septet est un poignant et ambitieux film collectif voyant sept des réalisateurs les plus emblématiques du cinéma hongkongais signer un film à sketches en forme d’hommage à leur ville. Johnnie To est à l’initiative du projet et producteur, à la tête d’un prestigieux ensemble réunissant Sammo Hung, Ann Hui, Patrick Tam, Yuen Woo-Ping, Ringo Lam et Tsui Hark. L’un des défauts du film à sketches est souvent la qualité inégale de ses segments, mais Septet est clairement une belle réussite à ce niveau. C’est bien simple, hormis un Johnnie To en petite forme avec son récit des bouleversements économiques et sociaux (sur fond d’épidémie de Sras) vu depuis la table d’un dinner, les six autres parties sont de belle tenue même si le Ringo Lam un peu sage brille davantage par son émotion nostalgique que par la rugosité à laquelle nous avait habitué le réalisateur.

Un des points marquant de l’ensemble, c’est que pour le féru du cinéma hongkongais, la patte de chacun des réalisateurs est parfaitement identifiable, tant thématiquement qu’esthétiquement sur chacun des sketches avant même le nom de l’auteur visible à la fin de chacun d’eux. Sammo Hung dans L’Entraînement rappelle ses difficiles années d’apprentissage au sein de l’Opéra de Pékin, dans une sorte de condensé réussi de Painted Faces d’Alex Law (1988) qui évoquait cette période. Patrick Tam signe un merveilleux Tendre est la nuit narrant l’ultime nuit de deux jeunes amoureux tandis que la fille s’apprête à migrer en Angleterre avec ses parents. 

L’esthétique pop stylisée épouse le romantisme le plus naïf et sensuel dans un film rappelant les meilleurs moments suspendus de Nomad (1982) ou My Heart is that Eternal Rose (1988). Il est question aussi de romance, mais cette fois chargée de regret car probablement non consommée dans Le Directeur d’école d’Ann Hui. La narration entre passé et présent, la tonalité feutrée et la touche nostalgique oscille entre la Ann Hui des années 2000 (un parfum de July Rhapsody (2002) ou Une vie simple (2011) plane) et celle plus explicitement romanesque des années 80/90 (Song of the exile (1990), Eighteen Springs (1997)). 

Malgré la sensibilité forcément différente des différents artistes, une vraie cohérence se dégage du film. Les sketches suivent une progression chronologique de l’histoire de Hong Kong, mais aussi sociologique. Ainsi Retour au pays de Yuen Woo Ping prolonge le propos sur la migration de Tendre est la nuit qui le précède, mais troque la romance pour le rapprochement générationnel entre une adolescente et son grand-père maître d’art martiaux. La séparation par l’exil du sketch précédent se mue ici en cohabitation espiègle, puis belles retrouvailles célébrant la tradition locale après l’expérience de l’étranger, mais aussi l’ouverture des anciennes générations. 

C’est un temps qui passe pourtant difficile à surmonter pour le Simon Yam de La Voie de Ringo Lam, avec cette fois un exilé perdu et mélancolique dans un Hong Kong moderne au sein duquel il cherche les vestiges de son passé. Simon Yam est particulièrement touchant en bougon nostalgique se voyant reproduire le refus du présent autrefois observé chez son propre père. Le jeu de miroir en passé et présent fonctionne de manière collective (la superposition des photos anciennes des quartiers avec leur aspect contemporain) et intime lorsque Simon Yam entame un dialogue mental avec son père.

Tsui Hark signe un épilogue génialement farfelu avec Conversation profonde, name-dropping des grandes figures HK au sein d’un asile et mise en abyme absurde dans laquelle se glissent quelques éléments biographiques - notamment concernant Ann Hui apparaissant en guest au côté de Tsui Hark. Septet est un petit bijou propre à enthousiasmer les novices pour creuser l’œuvre passée de ses participants, en enchantera les connaisseurs qui retrouveront leurs icônes dans une forme artistique intacte.

Sorti en bluray français chez Metropolitan

dimanche 2 mars 2025

Eastern Condors - Dung fong tuk ying, Sammo Hung (1987)

Un commando d'élite est recruté parmi les “irrécupérables” des prisons chinoises afin d'organiser une mission suicide au sud du Viêt Nam. Chargés de détruire un arsenal apocalyptique abandonné par l'armée américaine dans une forteresse souterraine, ces mercenaires durs à cuire experts en armes à feu et en arts martiaux relèvent le défi avec l'espoir illusoire d'y regagner leur liberté et leur honneur perdu...

Un peu à la manière de son ami et condisciple Jackie Chan, Sammo Hung fait avec Eastern Condors un pas de côté le sortant du pur film martial. Hung s’était déjà aventuré dans la comédie policière avec les films de la série Lucky Stars (Le Gagnant (1983), Le Flic de Hong Kong (1985), Le Flic de Hong Kong 2 (1986) et hors de la série Soif de Justice (1984)) et bien sûr de la comédie horrifique dans le génial L’Exorciste Chinois (1980) mais, que ce soit dans le contexte historique des récits, le ton rigolard et la présence des acolytes Jackie Chan et Yuen Biao, on restait dans un registre relativement voisin. Alors que la persona filmique de Jackie Chan fait sa mue vers le cinéma d’aventures (Le Marin des mers de Chine (1983), Le Marin des mers de Chine 2 (1987) et Mister Dynamite (1986)) et le polar musclé (Police Story (1985), Police Story 2 (1988)), Sammo Hung entame à sa manière un virage voisin.

La comédie d’aventures survoltée Shanghai Express (1986) constitue le versant lumineux de ce renouvellement quand Eastern Condors en représente la part plus sombre. Sammo Hung propose là sa variation hongkongaise du film de commando popularisé dans les années 60/70 par des œuvres comme Les Canons de Navarrone de Jack Lee Thompson (1961) Les Douze Salopards de Robert Aldrich (1967), Quand les aigles attaquent de Brian G. Hutton (1968). Sammo Hung retient davantage l’esprit iconoclaste que patriotique du film de commando dans son approche, avec un postulat égratignant d’office les Etats-Unis, missionnant les « rebus » hongkongais pour nettoyer derrière eux les errances commises durant la guerre du Vietnam. 

Par rapport aux archétypes du film de commando, Hung expédie relativement la présentation des membres de l’escouade (un panneau dépeignant le crime initial inscrit sur leur dossier) et les caractérise en situation, en nous faisant comprendre qu’il s’agit de pauvres bougres ayant vécu des désillusions tragiques lors de leur migration aux Etats-Unis et réduits à cette périlleuse dernière chance. Au départ diversion sacrifiable à la vraie mission, ils en deviennent malencontreusement les acteurs principaux et devront affronter mille dangers pour parvenir à leur fin.

Le mélange des genres et l’art plus ou moins fin de la rupture de ton façon Sammo Hung frappe d’emblée. Après le contexte politisé au vitriol (la scène d’ouverture moquant le drapeau américain), la mort frappe le groupe très vite durant la mission et annonce un vrai chemin de croix sacrificiel. Pourtant les bons mots voire les gags sont légions dans les interactions du groupe, et il faut la menace permanente des Viêt-Cong pour faire office de piqûre de rappel pour ramener le récit à davantage de sérieux. Cet entre-deux est notamment représenté par une Joyce Godenzi (et future épouse de Sammo Hung) qui crève l’écran en guérilleros cambodgienne taciturne, et Yuen Biao en electron libre plus rigolard qui viendra s’ajouter au commando. Sammo Hung, même dans ses œuvres les plus loufoques est donc capable de rupture de ton surprenante et ici cela passe entre autres par les scènes d’action. 

Les fusillades sanglantes, les cascades périlleuses et les impressionnantes explosions pyrotechniques offrent un grand spectacle « classique » mais toujours un peu plus outré que les standards d’action moyen (l’incroyable final entre James Bond et Indiana Jones). Les combats font montre d’un mélange de virtuosité et de sadisme laissant pantois. Sammo Hung revisite avec bien plus d’inventivité le massacre d’une escouade par des combattants camouflés popularisé par Rambo 2 (1985) mais surtout orchestre une barbarie sommaire laissant pantois lors des affrontements physiques. Décapitations et coupages de membres à la machette (dont une fort déroutante lors du final), exécutions sommaires et musique emphatique flattant nos plus bas-instincts, Sammo Hung se délecte dans l’excès et est fort loin des pudeurs grand public d’un Jackie Chan.

La réalisation est des plus efficaces, le rythme alerte, l’émotion fonctionne et les éléments plus « bd » s’intègrent étonnamment bien. Ainsi Yuen Wah introduit pour la première fois sa figure de méchant précieux moustachu, mais redoutable et sadique adversaire. Le mélange d’attitudes maniérées (ce petit rire sournois) et de férocité guerrière rend le personnage mémorable (au point que certains spectateurs le pensaient interprété par un Japonais sans reconnaître l’acteur) et d’autant plus délectable le sort que lui réserve Sammo Hung. En définitive les penchants les plus douteux de Hung (nationalisme, machisme) se fondent dans un dosage habile rendant les écarts aussi surprenants que jubilatoires. 


 Sorti en dvd zone 2 français chez Metropolitan

samedi 25 novembre 2023

Zu, les guerriers de la montagne magique - Suk san: Sun Suk san geen hap, Tsui Hark (1983)


 Au Xe siècle, quelque part en Chine, un jeune éclaireur de l'armée et un moinillon se retrouvent mêlés au combat mortel que se livrent un terrible démon qui cherche à détruire l'Humanité et la souveraine d'un palais céleste dont le pouvoir immense est seul capable de combattre la magie du monstre.

Zu, les guerriers de la montagne magique s’inscrit dans un mouvement général de rénovation du wu xia pian (film de sabre chinois), et plus particulièrement son pendant fantastique, au sein du cinéma hongkongais. Dans le sillage du film de Tsui Hark sortent en effet d’autres films mixant effets spéciaux modernes et intrigues typiques du genre, donnant des objets inclassables tels que Buddha’s Palm de    Taylor Wong (1982), Holy flame of the martial world de Lu Chun-ku produits par la Shaw Brothers. Zu constitue donc la tentative de la firme concurrente de Golden Harvest dans ce registre qui correspond aussi pleinement aux aspirations de Tsui Hark. Dès l’inaugural Butterfly Murders (1979), le réalisateur avait tenté de croiser le wu xia pian au récit à mystère façon Chu Yuan, mais à travers une esthétique moins luxuriante que les productions Shaw Brothers notamment en privilégiant le tournage en extérieur. 

Ce sera le cœur de sa démarche à la création de sa compagnie Film Workshop, où ses meilleurs films croiseront genre et contes traditionnels chinois avec une relecture thématique ainsi qu’esthétique moderne et plus personnelle, dont les réussites majeures seront la trilogie Histoire de fantômes chinois (1987, 1990, 1991), les trois premiers volets de la saga Il était une fois en Chine (1991, 1993), Green Snake (1993), The Lovers (1994) et The Blade (1995). En ce début des années 80, Tsui Hark n’a pas encore atteint la maîtrise pour livrer une œuvre se situant à ces hauteurs, puisqu’il ne s’agit que de son cinquième film et de son premier gros budget – le plus grand alloué à un film hongkongais pour l’époque.

Il doit en effet se démener entre la narration frénétique du roman de Huanzhulouzhu dont le film est adapté, et la gestion des différents effets visuels pour lesquels ont été engagés la crème des techniciens hollywoodiens ayant travaillés sur la saga Star Wars de George Lucas, Star Trek, le film de Robert Wise (1979) et Tron de Steve Lisberger (1982). Le résultat demeure aujourd’hui ce film foisonnant et éreintant à suivre, mais absolument fascinant et hypnotique par la série de tableaux luxuriant qu’il donne à voir. Si la confection du film semble viser une exploitation internationale (Zu sera notamment projeté au Festival International de Paris en 1984), le résultat en demeure profondément chinois et assez peu exportable en définitive.

Le fil rouge global semble être l’impossible harmonie et union à atteindre pour l’humanité, qui lui permettrait de faire face au chaos de la guerre ou à une menace démoniaque plus périlleuse encore. Ce motif est retravaillé tout au long du récit, tout d’abord de façon burlesque dans la séquence d’ouverture où la division est signifiée par les codes couleurs des multiples armées (au sein desquelles les alliés peuvent se retourner l’un contre l’autre pour un rien) mais permettant malgré tout l’amitié au-delà d’enjeux qui les dépasse par les malheureux Sammo Hung et Yuen Biao. Lorsque le film bascule dans le fantastique, ces mêmes élans belliqueux et orgueilleux empêche l’union du bien représenté par le guerrier Ting Yin (Adam Cheng) et le moine Hsiao Yu (Damian Lau) d’empêcher l’éveil du mal, tout comme la gracieuse mais indomptable Dame des glaces (Brigitte Lin). 

Cette facette constitue clairement le cœur émotionnel et thématique du récit, d’abord traité en filigrane avant de se concrétiser dans un climax où la fusion des épées, l’harmonie du duo de héros oppose une plénitude bouddhique au chaos que représentent les forces démoniaques. Entretemps l’histoire nous a certes perdu dans ses ruptures de ton, l’oubli temporaire de ses enjeux (le compte à rebours initié au début disparaît pour revenir dans la dernière ligne droite) mais Tsui Hark maintient notre attention par sa maestria visuelle. La grâce hiératique et sensuelle de Brigitte Lin envoûte dans le somptueux décor du palais de glace, les visions dantesques d’un bestiaire varié amènent une sidération et décalage ludique. Même si certains effets spéciaux ont forcément vieilli, l’idée prévaut comme toujours avec tant de force chez Tsui Hark que l’on se trouve emporté par le maelstrom d’un véritable spectacle son et lumière ne nous laissant pas un instant de répit – quelques secondes d’inattention et l’on se surprend à être dans un nouvel environnement, aborder une autre situation. Zu est une pierre fondamentale à l’édifice grandiose que va façonner Tsui Hark dans les années à venir. 

Sorti en bluray chez HK Vidéo

lundi 31 octobre 2022

Moon Warriors - Zhan shen chuan shuo, Sammo Hung (1992)

Fei (Andy Lau), un simple pêcheur, était autrefois un puissant épéiste. Il déjoue une tentative d'assassinat contre le 13e prince (Kenny Bee) et l'aide à reconquérir le trône confisqué par son frère. Croissant de lune (Anita Mui) et Mo-sin (Maggie Cheung) apparaissent comme la future épouse et l'assistance du prince, tout en participant aux combats.

Moon Warriors est un wu xia pian typique, dans ses défauts et qualités, des spécificités du cinéma hongkongais dans ce qu'il a de plus charmant. En ce début des années 90, le wu xia pian retrouve grâce au succès des Swordsman produit par Tsui Hark un nouvel âge d'or qui entraîne dans la logique commerciale de Hong Kong une surproduction massive du genre. Moon Warriors dans son script ne se distingue pas des sommets de l'époque (L'Auberge du Dragon de Raymond Lee (1992), The Bride with the white hair de Ronny Yu (1993), Swordman 2 de Ching Siu Tung (1993)) et souffre des spécificités de production hongkongaises. On a ainsi l'impression dans la première demi-heure de change plusieurs fois de direction narrative et de protagonistes principaux. 

On est tout d'abord focalisé sur la cavale du prince déchu joué par Kenny Bee et l'amour secret que lui voue son acolyte Mo-Sin (Maggie Cheung), avant de vriller sur l'amitié du prince avec le modeste pêcheur Fei (Andy Lau) qui lui a sauvé la vie. Nouvelle rupture de ton lorsque Fei doit protéger Croissant de lune (Anita Mui)la future épouse du prince, les deux tombant amoureux dans l'aventure. Cette narration brinquebalante est en grande partie dû à l'effervescence de la production locale qui sollicite énormément ses stars. On devine ainsi que les étranges entrées et sorties de Maggie Cheung du récit (qui sur cette période 92/93 atteint son pic de popularité et de productivité à Hong Kong où elle est partout, dans tous les genres et registres dramatiques) vient d'aléas de planning avec lesquels a dû jongler Sammo Hung - qui explique d'ailleurs très bien dans les bonus du dvd une astuce de cadrage pour filmer un dialogue avec Kenny Bee que les acteurs n'ont jamais tournés ensemble.

Mais l'habitué du cinéma de Hong Kong est coutumier de ce type de rupture de ton et l'on finit par se prendre au jeu dans chacun des segments du film, par le charisme des acteurs et la facture superbe du film. Le quatuor amoureux Kenny Bee/Andy Lau/Maggie Cheung/Anita Mui déborde de charisme à défaut de fil rouge narratif tenu, celui émotionnel fonctionne parfaitement, que ce soit la romance naïve et coupable Andy Lau/Anita Mui tout en charme suranné, ou une Maggie Cheung torturée à souhait dans sa dévotion. Sur la cohérence du récit, Sammo Hung ne nous laisse guère le temps de trop nous poser de questions en nous pilonnant tous les quarts d'heure de phénoménales joutes martiales chorégraphiées de manière virtuose par Ching Siu Tung. Une forêt de bambou dont le sous-sol dissimule des ninjas, des adversaires se substituant à des dames de compagnies derrière un cerf-volant, la conclusion où un orque meilleur ami du héros (!) vient lui sauver la mise d'un coup d'aileron dans un moment critique, les idées folles abondent, exécutées avec une célérité, une énergie et une science du montage impressionnante. 

Le rythme effréné ne se ralenti que pour justement nous caractériser les personnages selon des motifs certes simples mais efficace pour nous attacher à eux. Le contraste entre le statut noble du prince et la désinvolture de Fei qui s'adresse à lui sans cérémonial scelle leur lien amical, cette même différence sociale sème la discorde puis finit par lier Fei et Croissant de lune. Sammo Hung pose dans ces instants une imagerie contemplative et romantique, alternant splendides décors studio et extérieurs somptueux porté par de belles compositions de plan, une photo stylisée de Arthur Wong. En définitive le côté bricolé n'est pas déplaisant, le mélodrame fonctionne à merveille et l'action décomplexée emporte le morceau. Tout ce que l'on aime dans le cinéma hongkongais de l'âge d'or. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Pathé

lundi 30 mai 2022

Eight Taels of Gold - Bat leung gam, Mabel Cheung (1989)

Après 16 ans d’exil aux Etats Unis où il exerça le métier de Taxi, Slim décide de retourner en Chine auprès de sa famille, et constate les changements arrivés durant son absence. Ce retour est aussi l’occasion de retrouvailles avec la belle Jenny …

Eight Taels of Gold vient conclure en apothéose la trilogie de l'exil de Mabel Cheung après Illegal Immigrant (1985) et An Autumn's Tale (1987). On retrouve ici à travers Slim (Sammo Hung) une figure de migrant chinois voisine du Yung-Cho Ching de Illegal Immigrant ou du Chow Yun-fat de An Autumn Tale. Après 16 années d'exil et de labeur, il dispose d'une carte verte et travaille à son compte en tant que taxi à New York. Mabel Cheung inverse ainsi la proposition des deux précédents films qui évoquaient les premiers pas et l'intégration difficile sur cette terre d'accueil en effectuant le chemin dans l'autre sens. Slim a décidé de retourner voir sa famille en Chine et l'histoire dépeint l'expérience de ces retrouvailles. Les premières scènes plutôt comiques aux Etats-Unis, puis celle du voyage et l'arrivée en Chine nous éclaire en partie sur le statut de Slim. Son existence en Amérique n'est tangible que dans son métier de taxi et son identité chinoise puisque l'on voit qu'il a encore des lacunes en anglais et (parce) qu'il fréquente surtout des membres de sa communauté (même problématique que les héros des précédents films). Etant venant chercher une forme de liberté et relative réussite matérielle à l'étranger, cela semble lui suffire mais tout n'est pas aussi simple.

On s'amuse du décalage de Slim dans les manières et le rapport aux autres, notre héros se montrant parfois explicitement ou involontairement condescendant dans ce contexte de la Chine rurale de l'ère Deng Xiaoping. Comme nombre de migrants revenant au pays, Slim souhaite affirmer sa réussite par son apparat et les biens qu'il va offrir à sa famille. La réalité sociale le ramène à ce qu'il a quitté, notamment le déménagement des siens à la campagne pour permettre à sa sœur d'accoucher discrètement de son second enfant (la politique de l'enfant unique régnant encore). Le voyage qu'il va effectuer de la ville à la campagne pour rejoindre sa famille va progressivement le délester de son snobisme, ses afféteries, pour révéler sobrement sa mélancolie. 

Parti précipitamment à l'adolescence, puis pris dans sa survie quotidienne à l'étranger, il n'a envoyé qu'une lettre en 16 ans à ses parents. La culpabilité et les doutes l'assaillent tout au long du voyage semé d'embûches plaisamment picaresque où il va trouver un appui auprès de sa cousine Jenny (Sylvia Chang) qui le guide. Celle-ci fiancée à un riche chinois établit aux Etats-Unis s'apprêtent à migrer à son tour. Elle va réenchanter avec tendresse et humour le retour de Slim sur ses terres au fil des péripéties, tandis qu'il lui offre une fenêtre sur la vie qui l'attends. Les sentiments naissent peu à peu entre eux et font émerger un paradoxe. Slim livré à lui-même à l'étranger retrouver une chaleur et des sentiments qui ne lui avait auparavant pas suffit à rester, tandis que Jenny est sous le charme de ce cousin qui est un bien moindre parti que la vie confortable qui l'attends. L'exil n'a pas suffi à l'un et ne suffira probablement pas à l'autre puisque c'est avant tout le confort matériel qui était en ligne de mire pour chacun d'eux.

Les scènes communion familiales sont merveilleuses de justesse, les retrouvailles tardives surmontant toute rancœur. Alors que Slim est hanté par toutes les frictions qui ont précédées son départ d'antan, il constate que ce sont des évènements largement oubliés par sa sœur et ses parents simplement heureux de le revoir. Mabel Cheung parvient à susciter l'émotion avec un rien, tel le chien de Slim mourant paisiblement après avoir revu et reconnu son maître 16 ans après alors qu'il était qu'un chiot. La réalisatrice offre un parfait mélange de pittoresque et d'émotion en faisant redécouvrir ses racines au héros, le plus souvent par la comédie (les villageois offrant de la volaille à Slim en échange d'un billet) même si une forme de spleen s'instaure peu à peu. Ce qu'ils ont été ou vont chercher à l'étranger est aussi ce qui sépare Slim et Jenny, amoureux silencieux mais soumis à la tradition. Slim est sollicité par sa famille pour épouser une chinoise qu'il élèvera quand Jenny a déjà été choisie dans ce but. Toute la dernière partie offre un contraste entre la tristesse des personnages prochainement séparés et l'atmosphère festives des préparatifs de mariage, riche en rites bariolés dans ce cadre rural.  

On retrouve l'une des grandes qualités notamment de An Autumn Tale à savoir la grande pudeur de Mabel Cheung dans l'expression des sentiments. Aucun rebondissement grossier, aucun dérapage mélodramatique dans les situations ou le jeu des acteurs ne vient forcer le trait des émotions. Les silences, regards, gestes retenus en diront toujours plus que les manifestations explicites pour nous faire comprendre ce qui se joue et c'est par son approche visuelle que la réalisatrice nous bouleverse. C'est à ce stade (avant la fastueuse reconstitution historique de The Soong Sisters (1997)) son œuvre la plus somptueuse formellement. La première partie nous offre des panoramas absolument magnifiques de la campagne chinoise, perdant ou isolant les personnages à la fois familiers et en pleine redécouverte de cet environnement. 

La beauté de la nature devient source d'épanouissement ou d'inquiétude (le printemps et l'arrivée des feuilles de cerisiers signifiant le retour du fiancé de Jenny), et la photo de Bill Wong de façonner des écrins qui subliment les sentiments réprimés. On pense à la scène de baiser avortée où les personnages se font face dans une nuit teintée des éclairages mauves de feux d'artifices, une bulle éphémère laissant entrevoir ce qui aurait pu être. La bande-originale entre instrumentaux contemporains envoutant et chansons chinoises immersives participe aussi à cet enchantement et ce spleen, notamment la poignante scène finale où Slim suit à vélo le bateau de jenny s'éloignant définitivement de lui. Sammo Hung dans un de ses rares rôle non martial révèle toute l'étendue de son registre, tout en nuance sensible et Sylvia Chang compose aussi un merveilleux personnage, devant ou derrière la caméra elle ne brille jamais autant que dans le mélo. Un vrai accomplissement pour Mabel Cheung qui signe là son chef d’œuvre, encore meilleur que An Autumn Tale

Sorti en bluray hongkongais et doté de sous-titres anglais et pour les plus patients Spectrum Films en cortira une édition française en 2023