Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Accompagné de son disciple Pied-bot et de Tante Yee, le
Dr. Wong Fei-Hung se rend en Amérique pour visiter une succursale de sa fameuse
clinique. A la suite d’une attaque d’indiens, Wong est frappé d’amnésie. Il est
recueilli par une tribu de peaux-rouges pacifistes. Mais alors que ses amis
tentent de le retrouver, des bandits qui terrorisent la région cherchent à
faire accuser la communauté chinoise...
Ce sixième et dernier volet de la saga Il était une fois
en Chine s’avère être une conclusion mitigée et mal-aimée. Sur le papier,
les promesses étaient grandes entre le retour de Jet Li dans son rôle fétiche,
et la présence d’un réalisateur aussi chevronné que Sammo Hung. Tout cela va
cependant grandement s’avérer être un mariage de raison. Jet Li avait quitté la
saga après le troisième volet, et plus globalement le giron de Tsui Hark et de
la Golden Harvest suite à des mésententes. Malgré quelques authentiques
réussites comme Fist of Legend de Gordon Chan (1994), Jet Li n’a pas
retrouvé ailleurs le lustre de son passage chez Tsui Hark qu’il singe d’ailleurs
péniblement dans Claws of Steel de Wong Jin (1993) et un peu plus
honorablement dans le diptyque La Légende de Fong Sai-yuk de Corey Yuen
(1993). De son côté Tsui Hark a produit un Il était une fois en Chine 4 :
La Danse du Dragon (1994) inégal mais audacieux, puis réalisé le bondissant
Il était une fois en Chine 5 : Dr Wong et les pirates (1994) avec
Chiu Man-cheuk en nouveau Wong Fei-hung. Le succès mitigé de ces deux opus fait
basculer la production de la compagnie Golden Harvest à la Win’s, faisant de ce
sixième film de la saga un mariage de raison entre Jet Li et Tsui Hark pour
retrouver les faveurs du public.
Avec un Sammo Hung aux commandes, Dr Wong en Amérique s’avère
très solide sur la forme à travers quelques joutes fort plaisantes, mais assez
boiteux sur le fond. Une première sous-intrigue montrant un Wong Fei-hung
amnésique et réfugié chez les Indiens offre un visage plus vulnérable, farfelu
et imprévisible du personnage. Le côté incontrôlable et brutal que peuvent
avoir ses aptitudes martiales dépourvues de son stoïcisme renforcent à rebours
toute la noblesse dont il pu faire preuve dans ses précédentes aventures où il
ne donnait sa pleine mesure que contraint et forcé. Malheureusement cette trame
est assez vite expédiée, en plus d’introduire des Indiens d’Amérique de
pacotille. La quête d’intégration et le racisme dont purent souffrir les
migrants chinois aux Etats-Unis constitue l’autre intrigue potentiellement
intéressante, mais les habituels rôles occidentaux caricaturaux ainsi que des
enjeux sommaires plombent rapidement l’intérêt.
Les qualités à souligner sont donc avant tout formelles,
Sammo Hung entremêlant plutôt bien l’imagerie western avec le film martial. Le
film est l’héritier d’une longue série de films tentant cette fusion entre l’Orient
et l’Occident, autant produits en Asie qu’en Europe et aux Etats-Unis (Soleil
Rouge de Terence Young, la série tv Kung-fu avec David Carradine
entre autres) sans pouvoir en sortir une réussite majeure néanmoins. Hung installe
une brutalité qui lui est coutumière, notamment envers les femmes (Rosamund
Kwan malmenée par des yankees libidineux, et même par un Wong Fei-hung
amnésique), et le film est plus sanglant que ses prédécesseurs dont les écarts
étaient plus surprenants – le Wong Fei-hung de Chiu Man-cheuk usant d’une arme
à feu notamment.
Les chorégraphies sont inventives, les coups hargneux et les
situations régulièrement périlleuses, en particulier le climax. Le problème est
malheureusement le manque d’antagonistes crédibles, forçant à étirer des joutes
face à des adversaires ne faisant pas le poids. Le combat entre Wong Fei-hung
et le grotesque chef des hors-la-loi est ainsi gâché par le jeu absurde de l’acteur
et ses capacités limitées. Dr Wong en Amérique demeure un divertissement
relativement bien conçu, mais très éloigné des ambitions et de la qualité de
ses prédécesseurs. Il sera d’ailleurs la cause d’une querelle entre Sammo Hung
et Jackie Chan, estimant que son « frère » lui avait volé l’idée qu’il
exploitera néanmoins plus tard à Hollywood dans Shanghai Kid (2000)
paradoxalement plus réussi.
En Chine au 16ème siècle, un procureur général est nommé
gouverneur de deux provinces se situant sur les côtes. Sa tâche est très
difficile : éradiquer les clans de pirates et de rônins japonais, tout en
déjouant la corruption qui s'est installée jusque dans les plus hauts rangs de
l'empire. Il va alors faire appel à un ami d'enfance, ancien colonel de l'armée
et fin stratège et un petit groupe de guerriers déterminés.
The Valiant Ones est l’ultime wu xia pian
réalisé par King Hu (si l’on excepte Swordsman (1992) tourné en partie avant d’être
évincé par son producteur Tsui Hark), lui qui avait posé les jalons modernes du
genre avec L’Hirondelle d’or (1966) et Dragon Inn (1967). Le film
offre d’ailleurs une continuité avec ces derniers qui formaient avec le
précédent L’Auberge du printemps (1974) la « trilogie des auberges »,
faisant de ce lieu clos le centre d’enjeux intimes et politiques se jouant à
coup de stratégies, faux-semblants et combats furtifs. On peut le rattacher
aussi au plus ample et mystique A Touch of Zen (1970), film au centre
duquel la réflexion était tout aussi importante que les combats, ces derniers n’étant
que l’aboutissement ultime des plans de son héros dépourvu d’aptitudes
martiales.
King Hu comme souvent part d’une réalité historique pour
installer son récit, à savoir les exactions des pirates wakō sur les côtes
chinoises entre le 13e et le 16e siècle, ainsi que les
actions du pouvoir chinois (alors sous la Dynastie Ming) pour l’endiguer. La méticulosité
du réalisateur en termes de décors et costumes est toujours bien là à travers
la somptueuse reconstitution, mais s’avère pour une fois une fois plus lâche
dans la description des pirates wakō. Bien que provenant en grande partie du
Japon, leurs origines étaient bien plus diversifiées que ne le montre le film (comportant
même des occidentaux comme les Portugais) qui se montre plus manichéen et
traduisant un ressentiment davantage lié à l’antagonisme du 20e
siècle envers les Japonais.
Dans les grands wu xia pian de King Hu, un
thème central guidait la veine réflexive menant au combat, qu’il soit
romanesque dans L’Hirondelle d’or, politique sur Dragon Gate Inn
ou philosophique et mystique dans A Touch of Zen. King Hu semble avoir
évacué cela sur The Valiant Ones, reposant bien davantage sur l’action
que ses prédécesseurs. Le film est ainsi à la fois le plus ludique, mais aussi
le moins profond du réalisateur, un divertissement haut de gamme faisant
néanmoins figure de redite.
Nous allons suivre l’officier Yu Ta-yu (Roy Chiao), mandaté
par le procureur général pour stopper les pirates. Le récit s’équilibre ainsi
entre une partie d’échecs destinée à remonter la piste des pirates et débusquer
leur repère, avec une suite de combats de plus en plus spectaculaire. S’il y a
certes en partie redite sur l’argument, le terrain de jeu s’élargit
véritablement. La première joute a lieu comme un symbole dans la modeste
auberge d’un village pauvre, durant laquelle nous allons apprécier les
capacités de Yu Ta-yu et ses acolytes qui en nombre inférieur vont mettre en
déroute les pirates par leurs prouesses martiales et stratégiques.
Il y a un
très plaisant côté Mission : Impossible mâtiné de wu xia pian à
voir les plans sophistiqués et jeux de dupes se mettre en place à plus grande
échelle, avec une caractérisation parfaite installant le rôle de chacun dans l’équipe
où tous existent vraiment tout en étant réduit à leur fonction. C’est particulièrement vrai pour le duo formé
par Wu (Bai Ying) et son épouse (l’habituée Hsu Feng), la seconde en bras armé
discret et le premier en rempart invincible. On voit cette approche réfléchie
tout d’abord désarçonner les pirates, avant que ses derniers montrent une
dimension plus retorse.
L’aspect « best-of » King Hu se ressent à d’autres
moments notamment lors de la fameuse vélocité des travellings lors des
poursuites et combats dans les forêts de bambous, mais le réalisateur parvient
néanmoins à se renouveler. Le film est coproduit par la Golden Harvest alors
montante, et fait bénéficier à King Hu de ses talents dont un Sammo Hung en charge
des chorégraphies martiales et jouant le rôle du « boss » final
pirate japonais - tandis que ses "frères" de l'opéra de Pékin comme Yuen Biao et Corey Yuen tiennent aussi de petits rôles.
On a ainsi le meilleur des deux mondes, avec un King Hu
travaillant les coups sur le montage dont on voit les conséquences plutôt que l'impact (la longue joute de Wu dans le repaire des
pirates dont il défie tous les combattants), tandis que la patte Sammo Hung se
ressent avec les plans larges étirant l’espace, la durée des combats et la
sophistication des chorégraphies que l’on savoure dans toute leur splendeur. Le
cinémascope contribue à cette emphase et, si les moments suspendus et
contemplatifs typiques de King Hu sont plus rares, l’arrière-plan marin confère
une beauté et ampleur somptueuse à l’ensemble.
L’audace de la forme se prolonge en partie sur le fond, par
une conclusion assez amère et notamment l’allusion frontale à la corruption du
pouvoir contribuant à la pérennité des méfaits des pirates – élément qu’on
imagine difficilement transposable aujourd’hui. En définitive un superbe King
Hu de transition, qui se réinventer avec l’hypnotique diptyque Raining the Mountain/Legendof the Mountain (1979).
7 réalisateurs, 7 regards, 7 histoires, 1 ville : Hong
Kong. Initiateur du projet, Johnnie To accompagné de 6 autres réalisateurs
unissent, pour la première fois, leurs talents pour composer une symphonie
d'histoires en hommage à leur ville. Entièrement tourné sur pellicule, Johnnie
To, Sammo Hung, Ann Hui, Patrick Tam, Yuen Woo-Ping, Ringo Lam et Tsui Hark,
nous partagent leurs visions d'une ville fascinante, des années 50 à
aujourd'hui.
Septet est un poignant et ambitieux film collectif
voyant sept des réalisateurs les plus emblématiques du cinéma hongkongais
signer un film à sketches en forme d’hommage à leur ville. Johnnie To est à l’initiative
du projet et producteur, à la tête d’un prestigieux ensemble réunissant Sammo
Hung, Ann Hui, Patrick Tam, Yuen Woo-Ping, Ringo Lam et Tsui Hark. L’un des
défauts du film à sketches est souvent la qualité inégale de ses segments, mais
Septet est clairement une belle réussite à ce niveau. C’est bien simple, hormis
un Johnnie To en petite forme avec son récit des bouleversements économiques et
sociaux (sur fond d’épidémie de Sras) vu depuis la table d’un dinner,
les six autres parties sont de belle tenue même si le Ringo Lam un peu sage
brille davantage par son émotion nostalgique que par la rugosité à laquelle
nous avait habitué le réalisateur.
Un des points marquant de l’ensemble, c’est que pour le féru
du cinéma hongkongais, la patte de chacun des réalisateurs est parfaitement
identifiable, tant thématiquement qu’esthétiquement sur chacun des sketches
avant même le nom de l’auteur visible à la fin de chacun d’eux. Sammo Hung dans
L’Entraînement rappelle ses difficiles années d’apprentissage au sein de
l’Opéra de Pékin, dans une sorte de condensé réussi de Painted Faces d’Alex
Law (1988) qui évoquait cette période. Patrick Tam signe un merveilleux Tendre
est la nuit narrant l’ultime nuit de deux jeunes amoureux tandis que la fille s’apprête
à migrer en Angleterre avec ses parents.
L’esthétique pop stylisée épouse le
romantisme le plus naïf et sensuel dans un film rappelant les meilleurs moments
suspendus de Nomad(1982) ou My Heart is that Eternal Rose
(1988). Il est question aussi de romance, mais cette fois chargée de regret car
probablement non consommée dans Le Directeur d’école d’Ann Hui. La narration
entre passé et présent, la tonalité feutrée et la touche nostalgique oscille
entre la Ann Hui des années 2000 (un parfum de July Rhapsody (2002) ou Une
vie simple (2011) plane) et celle plus explicitement romanesque des années
80/90 (Song of the exile (1990), Eighteen Springs (1997)).
Malgré la sensibilité forcément différente des différents
artistes, une vraie cohérence se dégage du film. Les sketches suivent une
progression chronologique de l’histoire de Hong Kong, mais aussi sociologique.
Ainsi Retour au pays de Yuen Woo Ping prolonge le propos sur la
migration de Tendre est la nuit qui le précède, mais troque la romance
pour le rapprochement générationnel entre une adolescente et son grand-père
maître d’art martiaux. La séparation par l’exil du sketch précédent se mue ici
en cohabitation espiègle, puis belles retrouvailles célébrant la tradition
locale après l’expérience de l’étranger, mais aussi l’ouverture des anciennes
générations.
C’est un temps qui passe pourtant difficile à surmonter pour le
Simon Yam de La Voie de Ringo Lam, avec cette fois un exilé perdu et
mélancolique dans un Hong Kong moderne au sein duquel il cherche les vestiges
de son passé. Simon Yam est particulièrement touchant en bougon nostalgique se
voyant reproduire le refus du présent autrefois observé chez son propre père.
Le jeu de miroir en passé et présent fonctionne de manière collective (la
superposition des photos anciennes des quartiers avec leur aspect contemporain)
et intime lorsque Simon Yam entame un dialogue mental avec son père.
Tsui Hark signe un épilogue génialement farfelu avec Conversation
profonde, name-dropping des grandes figures HK au sein d’un asile et mise
en abyme absurde dans laquelle se glissent quelques éléments biographiques - notamment
concernant Ann Hui apparaissant en guest au côté de Tsui Hark. Septet
est un petit bijou propre à enthousiasmer les novices pour creuser l’œuvre passée
de ses participants, en enchantera les connaisseurs qui retrouveront leurs
icônes dans une forme artistique intacte.
Un commando d'élite est recruté parmi les
“irrécupérables” des prisons chinoises afin d'organiser une mission suicide au
sud du Viêt Nam. Chargés de détruire un arsenal apocalyptique abandonné par
l'armée américaine dans une forteresse souterraine, ces mercenaires durs à
cuire experts en armes à feu et en arts martiaux relèvent le défi avec l'espoir
illusoire d'y regagner leur liberté et leur honneur perdu...
Un peu à la manière de son ami et condisciple Jackie Chan, Sammo
Hung fait avec Eastern Condors un pas de côté le sortant du pur film
martial. Hung s’était déjà aventuré dans la comédie policière avec les films de
la série Lucky Stars (Le Gagnant (1983), Le Flic de Hong Kong
(1985), Le Flic de Hong Kong 2 (1986) et hors de la série Soif de
Justice (1984)) et bien sûr de la comédie horrifique dans le génial L’Exorciste Chinois (1980) mais, que ce soit dans le contexte historique des récits, le
ton rigolard et la présence des acolytes Jackie Chan et Yuen Biao, on restait
dans un registre relativement voisin. Alors que la persona filmique de Jackie
Chan fait sa mue vers le cinéma d’aventures (Le Marin des mers de Chine
(1983), Le Marin des mers de Chine 2 (1987) et Mister Dynamite
(1986)) et le polar musclé (Police Story (1985), Police Story 2
(1988)), Sammo Hung entame à sa manière un virage voisin.
La comédie d’aventures survoltée Shanghai Express
(1986) constitue le versant lumineux de ce renouvellement quand Eastern
Condors en représente la part plus sombre. Sammo Hung propose là sa
variation hongkongaise du film de commando popularisé dans les années 60/70 par
des œuvres comme Les Canons de Navarrone de Jack Lee Thompson (1961) Les Douze Salopards de Robert Aldrich (1967), Quand les aigles attaquent de
Brian G. Hutton (1968). Sammo Hung retient davantage l’esprit iconoclaste que
patriotique du film de commando dans son approche, avec un postulat égratignant
d’office les Etats-Unis, missionnant les « rebus » hongkongais pour
nettoyer derrière eux les errances commises durant la guerre du Vietnam.
Par
rapport aux archétypes du film de commando, Hung expédie relativement la
présentation des membres de l’escouade (un panneau dépeignant le crime initial
inscrit sur leur dossier) et les caractérise en situation, en nous faisant
comprendre qu’il s’agit de pauvres bougres ayant vécu des désillusions
tragiques lors de leur migration aux Etats-Unis et réduits à cette périlleuse
dernière chance. Au départ diversion sacrifiable à la vraie mission, ils en
deviennent malencontreusement les acteurs principaux et devront affronter mille
dangers pour parvenir à leur fin.
Le mélange des genres et l’art plus ou moins fin de la
rupture de ton façon Sammo Hung frappe d’emblée. Après le contexte politisé au
vitriol (la scène d’ouverture moquant le drapeau américain), la mort frappe le
groupe très vite durant la mission et annonce un vrai chemin de croix
sacrificiel. Pourtant les bons mots voire les gags sont légions dans les
interactions du groupe, et il faut la menace permanente des Viêt-Cong pour
faire office de piqûre de rappel pour ramener le récit à davantage de sérieux.
Cet entre-deux est notamment représenté par une Joyce Godenzi (et future épouse
de Sammo Hung) qui crève l’écran en guérilleros cambodgienne taciturne, et Yuen
Biao en electron libre plus rigolard qui viendra s’ajouter au commando. Sammo
Hung, même dans ses œuvres les plus loufoques est donc capable de rupture de
ton surprenante et ici cela passe entre autres par les scènes d’action.
Les
fusillades sanglantes, les cascades périlleuses et les impressionnantes
explosions pyrotechniques offrent un grand spectacle « classique »
mais toujours un peu plus outré que les standards d’action moyen (l’incroyable
final entre James Bond et Indiana Jones). Les combats font montre d’un mélange
de virtuosité et de sadisme laissant pantois. Sammo Hung revisite avec bien
plus d’inventivité le massacre d’une escouade par des combattants camouflés
popularisé par Rambo 2 (1985) mais surtout orchestre une barbarie
sommaire laissant pantois lors des affrontements physiques. Décapitations et
coupages de membres à la machette (dont une fort déroutante lors du final), exécutions
sommaires et musique emphatique flattant nos plus bas-instincts, Sammo Hung se
délecte dans l’excès et est fort loin des pudeurs grand public d’un Jackie
Chan.
La réalisation est des plus efficaces, le rythme alerte, l’émotion
fonctionne et les éléments plus « bd » s’intègrent étonnamment bien.
Ainsi Yuen Wah introduit pour la première fois sa figure de méchant précieux
moustachu, mais redoutable et sadique adversaire. Le mélange d’attitudes
maniérées (ce petit rire sournois) et de férocité guerrière rend le personnage
mémorable (au point que certains spectateurs le pensaient interprété par un Japonais
sans reconnaître l’acteur) et d’autant plus délectable le sort que lui réserve
Sammo Hung. En définitive les penchants les plus douteux de Hung (nationalisme,
machisme) se fondent dans un dosage habile rendant les écarts aussi surprenants
que jubilatoires.
Au Xe siècle, quelque part en Chine, un jeune éclaireur
de l'armée et un moinillon se retrouvent mêlés au combat mortel que se livrent
un terrible démon qui cherche à détruire l'Humanité et la souveraine d'un
palais céleste dont le pouvoir immense est seul capable de combattre la magie
du monstre.
Zu, les guerriers de la montagne magique s’inscrit
dans un mouvement général de rénovation du wu xia pian (film de sabre chinois),
et plus particulièrement son pendant fantastique, au sein du cinéma
hongkongais. Dans le sillage du film de Tsui Hark sortent en effet d’autres
films mixant effets spéciaux modernes et intrigues typiques du genre, donnant
des objets inclassables tels que Buddha’s Palm de Taylor Wong (1982), Holy flame of the
martial world de Lu Chun-ku produits par la Shaw Brothers. Zu constitue
donc la tentative de la firme concurrente de Golden Harvest dans ce registre
qui correspond aussi pleinement aux aspirations de Tsui Hark. Dès l’inaugural Butterfly
Murders (1979), le réalisateur avait tenté de croiser le wu xia pian au
récit à mystère façon Chu Yuan, mais à travers une esthétique moins luxuriante
que les productions Shaw Brothers notamment en privilégiant le tournage en extérieur.
Ce sera le cœur de sa démarche à la création de sa compagnie Film Workshop, où
ses meilleurs films croiseront genre et contes traditionnels chinois avec une
relecture thématique ainsi qu’esthétique moderne et plus personnelle, dont les
réussites majeures seront la trilogie Histoire de fantômes chinois
(1987, 1990, 1991), les trois premiers volets de la saga Il était une fois
en Chine (1991, 1993), Green Snake (1993), The Lovers (1994)
et The Blade (1995). En ce début des années 80, Tsui Hark n’a pas encore
atteint la maîtrise pour livrer une œuvre se situant à ces hauteurs, puisqu’il
ne s’agit que de son cinquième film et de son premier gros budget – le plus
grand alloué à un film hongkongais pour l’époque.
Il doit en effet se démener entre la narration frénétique du
roman de Huanzhulouzhu dont le film est adapté, et la gestion des différents
effets visuels pour lesquels ont été engagés la crème des techniciens
hollywoodiens ayant travaillés sur la saga Star Wars de George Lucas, Star
Trek, le film de Robert Wise (1979) et Tron de Steve Lisberger (1982).
Le résultat demeure aujourd’hui ce film foisonnant et éreintant à suivre, mais
absolument fascinant et hypnotique par la série de tableaux luxuriant qu’il
donne à voir. Si la confection du film semble viser une exploitation
internationale (Zu sera notamment projeté au Festival International de Paris en
1984), le résultat en demeure profondément chinois et assez peu exportable en
définitive.
Le fil rouge global semble être l’impossible harmonie et union à
atteindre pour l’humanité, qui lui permettrait de faire face au chaos de la
guerre ou à une menace démoniaque plus périlleuse encore. Ce motif est
retravaillé tout au long du récit, tout d’abord de façon burlesque dans la
séquence d’ouverture où la division est signifiée par les codes couleurs des
multiples armées (au sein desquelles les alliés peuvent se retourner l’un
contre l’autre pour un rien) mais permettant malgré tout l’amitié au-delà d’enjeux
qui les dépasse par les malheureux Sammo Hung et Yuen Biao. Lorsque le film
bascule dans le fantastique, ces mêmes élans belliqueux et orgueilleux empêche
l’union du bien représenté par le guerrier Ting Yin (Adam Cheng) et le moine Hsiao
Yu (Damian Lau) d’empêcher l’éveil du mal, tout comme la gracieuse mais
indomptable Dame des glaces (Brigitte Lin).
Cette facette constitue clairement le cœur émotionnel et
thématique du récit, d’abord traité en filigrane avant de se concrétiser dans
un climax où la fusion des épées, l’harmonie du duo de héros oppose une
plénitude bouddhique au chaos que représentent les forces démoniaques.
Entretemps l’histoire nous a certes perdu dans ses ruptures de ton, l’oubli
temporaire de ses enjeux (le compte à rebours initié au début disparaît pour
revenir dans la dernière ligne droite) mais Tsui Hark maintient notre attention
par sa maestria visuelle. La grâce hiératique et sensuelle de Brigitte Lin
envoûte dans le somptueux décor du palais de glace, les visions dantesques d’un
bestiaire varié amènent une sidération et décalage ludique. Même si certains
effets spéciaux ont forcément vieilli, l’idée prévaut comme toujours avec tant
de force chez Tsui Hark que l’on se trouve emporté par le maelstrom d’un
véritable spectacle son et lumière ne nous laissant pas un instant de répit –
quelques secondes d’inattention et l’on se surprend à être dans un nouvel
environnement, aborder une autre situation. Zu est une pierre fondamentale
à l’édifice grandiose que va façonner Tsui Hark dans les années à venir.
Fei (Andy Lau), un simple pêcheur, était
autrefois un puissant épéiste. Il déjoue une tentative d'assassinat
contre le 13e prince (Kenny Bee) et l'aide à reconquérir le trône
confisqué par son frère. Croissant de lune (Anita Mui) et Mo-sin (Maggie
Cheung) apparaissent comme la future épouse et l'assistance du prince,
tout en participant aux combats.
Moon Warriors est un wu xia pian typique,
dans ses défauts et qualités, des spécificités du cinéma hongkongais
dans ce qu'il a de plus charmant. En ce début des années 90, le wu xia
pian retrouve grâce au succès des Swordsman
produit par Tsui Hark un nouvel âge d'or qui entraîne dans la logique
commerciale de Hong Kong une surproduction massive du genre. Moon
Warriors dans son script ne se distingue pas des sommets de l'époque (L'Auberge du Dragon de Raymond Lee (1992),The Bride with the white hair de Ronny Yu (1993), Swordman 2
de Ching Siu Tung (1993)) et souffre des spécificités de production
hongkongaises. On a ainsi l'impression dans la première demi-heure de
change plusieurs fois de direction narrative et de protagonistes
principaux.
On est tout d'abord focalisé sur la cavale du prince déchu
joué par Kenny Bee et l'amour secret que lui voue son acolyte Mo-Sin
(Maggie Cheung), avant de vriller sur l'amitié du prince avec le modeste
pêcheur Fei (Andy Lau) qui lui a sauvé la vie. Nouvelle rupture de ton
lorsque Fei doit protéger Croissant de lune (Anita Mui)la future épouse
du prince, les deux tombant amoureux dans l'aventure. Cette narration
brinquebalante est en grande partie dû à l'effervescence de la
production locale qui sollicite énormément ses stars. On devine ainsi
que les étranges entrées et sorties de Maggie Cheung du récit (qui sur
cette période 92/93 atteint son pic de popularité et de productivité à
Hong Kong où elle est partout, dans tous les genres et registres
dramatiques) vient d'aléas de planning avec lesquels a dû jongler Sammo
Hung - qui explique d'ailleurs très bien dans les bonus du dvd une
astuce de cadrage pour filmer un dialogue avec Kenny Bee que les acteurs
n'ont jamais tournés ensemble.
Mais l'habitué du cinéma de Hong Kong est coutumier de ce type de
rupture de ton et l'on finit par se prendre au jeu dans chacun des
segments du film, par le charisme des acteurs et la facture superbe du
film. Le quatuor amoureux Kenny Bee/Andy Lau/Maggie Cheung/Anita Mui
déborde de charisme à défaut de fil rouge narratif tenu, celui
émotionnel fonctionne parfaitement, que ce soit la romance naïve et
coupable Andy Lau/Anita Mui tout en charme suranné, ou une Maggie Cheung
torturée à souhait dans sa dévotion. Sur la cohérence du récit, Sammo
Hung ne nous laisse guère le temps de trop nous poser de questions en
nous pilonnant tous les quarts d'heure de phénoménales joutes martiales
chorégraphiées de manière virtuose par Ching Siu Tung. Une forêt de
bambou dont le sous-sol dissimule des ninjas, des adversaires se
substituant à des dames de compagnies derrière un cerf-volant, la
conclusion où un orque meilleur ami du héros (!) vient lui sauver la
mise d'un coup d'aileron dans un moment critique, les idées folles
abondent, exécutées avec une célérité, une énergie et une science du
montage impressionnante.
Le rythme effréné ne se ralenti que pour
justement nous caractériser les personnages selon des motifs certes
simples mais efficace pour nous attacher à eux. Le contraste entre le
statut noble du prince et la désinvolture de Fei qui s'adresse à lui
sans cérémonial scelle leur lien amical, cette même différence sociale
sème la discorde puis finit par lier Fei et Croissant de lune. Sammo
Hung pose dans ces instants une imagerie contemplative et romantique,
alternant splendides décors studio et extérieurs somptueux porté par de
belles compositions de plan, une photo stylisée de Arthur Wong. En
définitive le côté bricolé n'est pas déplaisant, le mélodrame fonctionne
à merveille et l'action décomplexée emporte le morceau. Tout ce que
l'on aime dans le cinéma hongkongais de l'âge d'or.
Après 16 ans d’exil aux Etats Unis où il exerça
le métier de Taxi, Slim décide de retourner en Chine auprès de sa
famille, et constate les changements arrivés durant son absence. Ce
retour est aussi l’occasion de retrouvailles avec la belle Jenny …
Eight Taels of Gold vient conclure en apothéose la trilogie de l'exil de Mabel Cheung après Illegal Immigrant (1985) et An Autumn's Tale (1987). On retrouve ici à travers Slim (Sammo Hung) une figure de migrant chinois voisine du Yung-Cho Ching de Illegal Immigrant ou du Chow Yun-fat de An Autumn Tale.
Après 16 années d'exil et de labeur, il dispose d'une carte verte et
travaille à son compte en tant que taxi à New York. Mabel Cheung inverse
ainsi la proposition des deux précédents films qui évoquaient les
premiers pas et l'intégration difficile sur cette terre d'accueil en
effectuant le chemin dans l'autre sens. Slim a décidé de retourner voir
sa famille en Chine et l'histoire dépeint l'expérience de ces
retrouvailles. Les premières scènes plutôt comiques aux Etats-Unis, puis
celle du voyage et l'arrivée en Chine nous éclaire en partie sur le
statut de Slim. Son existence en Amérique n'est tangible que dans son
métier de taxi et son identité chinoise puisque l'on voit qu'il a encore
des lacunes en anglais et (parce) qu'il fréquente surtout des membres
de sa communauté (même problématique que les héros des précédents
films). Etant venant chercher une forme de liberté et relative réussite
matérielle à l'étranger, cela semble lui suffire mais tout n'est pas
aussi simple.
On s'amuse du décalage de Slim dans les manières et le rapport aux
autres, notre héros se montrant parfois explicitement ou
involontairement condescendant dans ce contexte de la Chine rurale de
l'ère Deng Xiaoping. Comme nombre de migrants revenant au pays, Slim
souhaite affirmer sa réussite par son apparat et les biens qu'il va
offrir à sa famille. La réalité sociale le ramène à ce qu'il a quitté,
notamment le déménagement des siens à la campagne pour permettre à sa
sœur d'accoucher discrètement de son second enfant (la politique de
l'enfant unique régnant encore). Le voyage qu'il va effectuer de la
ville à la campagne pour rejoindre sa famille va progressivement le
délester de son snobisme, ses afféteries, pour révéler sobrement sa
mélancolie.
Parti précipitamment à l'adolescence, puis pris dans sa
survie quotidienne à l'étranger, il n'a envoyé qu'une lettre en 16 ans à
ses parents. La culpabilité et les doutes l'assaillent tout au long du
voyage semé d'embûches plaisamment picaresque où il va trouver un appui
auprès de sa cousine Jenny (Sylvia Chang) qui le guide. Celle-ci fiancée
à un riche chinois établit aux Etats-Unis s'apprêtent à migrer à son
tour. Elle va réenchanter avec tendresse et humour le retour de Slim sur
ses terres au fil des péripéties, tandis qu'il lui offre une fenêtre
sur la vie qui l'attends. Les sentiments naissent peu à peu entre eux et
font émerger un paradoxe. Slim livré à lui-même à l'étranger retrouver
une chaleur et des sentiments qui ne lui avait auparavant pas suffit à
rester, tandis que Jenny est sous le charme de ce cousin qui est un bien
moindre parti que la vie confortable qui l'attends. L'exil n'a pas
suffi à l'un et ne suffira probablement pas à l'autre puisque c'est
avant tout le confort matériel qui était en ligne de mire pour chacun
d'eux.
Les scènes communion familiales sont merveilleuses de justesse, les
retrouvailles tardives surmontant toute rancœur. Alors que Slim est
hanté par toutes les frictions qui ont précédées son départ d'antan, il
constate que ce sont des évènements largement oubliés par sa sœur et ses
parents simplement heureux de le revoir. Mabel Cheung parvient à
susciter l'émotion avec un rien, tel le chien de Slim mourant
paisiblement après avoir revu et reconnu son maître 16 ans après alors
qu'il était qu'un chiot. La réalisatrice offre un parfait mélange de
pittoresque et d'émotion en faisant redécouvrir ses racines au héros, le
plus souvent par la comédie (les villageois offrant de la volaille à
Slim en échange d'un billet) même si une forme de spleen s'instaure peu à
peu. Ce qu'ils ont été ou vont chercher à l'étranger est aussi ce qui
sépare Slim et Jenny, amoureux silencieux mais soumis à la tradition.
Slim est sollicité par sa famille pour épouser une chinoise qu'il
élèvera quand Jenny a déjà été choisie dans ce but. Toute la dernière
partie offre un contraste entre la tristesse des personnages
prochainement séparés et l'atmosphère festives des préparatifs de
mariage, riche en rites bariolés dans ce cadre rural.
On retrouve l'une des grandes qualités notamment de An Autumn Tale
à savoir la grande pudeur de Mabel Cheung dans l'expression des
sentiments. Aucun rebondissement grossier, aucun dérapage mélodramatique
dans les situations ou le jeu des acteurs ne vient forcer le trait des
émotions. Les silences, regards, gestes retenus en diront toujours plus
que les manifestations explicites pour nous faire comprendre ce qui se
joue et c'est par son approche visuelle que la réalisatrice nous
bouleverse. C'est à ce stade (avant la fastueuse reconstitution
historique de The Soong Sisters (1997))
son œuvre la plus somptueuse formellement. La première partie nous offre
des panoramas absolument magnifiques de la campagne chinoise, perdant
ou isolant les personnages à la fois familiers et en pleine redécouverte
de cet environnement.
La beauté de la nature devient source
d'épanouissement ou d'inquiétude (le printemps et l'arrivée des feuilles
de cerisiers signifiant le retour du fiancé de Jenny), et la photo de
Bill Wong de façonner des écrins qui subliment les sentiments réprimés.
On pense à la scène de baiser avortée où les personnages se font face
dans une nuit teintée des éclairages mauves de feux d'artifices, une
bulle éphémère laissant entrevoir ce qui aurait pu être. La
bande-originale entre instrumentaux contemporains envoutant et chansons
chinoises immersives participe aussi à cet enchantement et ce spleen,
notamment la poignante scène finale où Slim suit à vélo le bateau de
jenny s'éloignant définitivement de lui. Sammo Hung dans un de ses rares
rôle non martial révèle toute l'étendue de son registre, tout en nuance
sensible et Sylvia Chang compose aussi un merveilleux personnage,
devant ou derrière la caméra elle ne brille jamais autant que dans le
mélo. Un vrai accomplissement pour Mabel Cheung qui signe là son chef
d’œuvre, encore meilleur que An Autumn Tale.
Sorti en bluray hongkongais et doté de sous-titres anglais et pour les plus patients Spectrum Films en cortira une édition française en 2023