Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 16 février 2026

Parfum d’un sortilège - Masho no kaori, Toshiharu Ikeda (1985)

Alors qu'un jeune homme rentre chez lui, sous une pluie torrentielle, après avoir passé la soirée dans un bar, il tombe sur une femme qui tente de se suicider en sautant d'un pont. Sans réfléchir, il plonge pour la sauver de la noyade. Après l'avoir emmenée chez lui, il apprend qu'elle s'est enfuie pour échapper à un mari violent et décide de la protéger. Il commence à tomber amoureux d'elle, mais découvre que son histoire est plus complexe qu'elle ne veut bien le dire au premier abord...

Parfum d’un sortilège s’inscrit dans la fructueuse collaboration entre le réalisateur Toshiharu Ikeda et le scénariste Takashi Ishii. Les deux hommes se rencontrent au sein de Nikkatsu, alors en plein dans son ère Roman Porno, soit le virage qui vit le studio se lancer avec succès dans la production érotique afin de stopper l’érosion commerciale née de la concurrence de la télévision. Parfois frustré de la tournure de ses scripts à l’écran, Takashii Ishii va trouver en Ikeda un partenaire artistique précieux dès leur première association sur Angel Guts : Red Porno (1981), un des opus les plus fous de cette franchise sulfureuse. 

Ikeda se sentant comme Ishii à l’étroit dans les contraintes commerciales du Roman Porno, tout deux vont poursuivre leurs carrières, en commun comme séparément, hors du giron Nikkatsu. Ce sera notamment le cas quand ils intégreront tous les deux la Director Company, société de production indépendante créée par et pour les cinéastes au fonctionnement collégial de laquelle officieront plusieurs grands talents émergents du cinéma japonais du début des années 80 : Kiyoshi Kurosawa, Shinji Somai, Banmei Takahashi, Sogo Ishii… Toshiharu Ikeda y signera (sans Takashi Ishii) son meilleur film avec l’incandescent La Vengeance de la sirène (1984) tandis que Ishii sera au script de quelques-uns des films les plus emblématiques de la société comme Love Hotel de Shinji Somai (1985).

Parfum d’un sortilège s’inscrit donc dans ce corpus mais semble néanmoins déséquilibré en comparaison d’autres travaux du duo. Les productions de la Director Company, bien qu’étant d’authentiques films d’auteurs, étaient néanmoins des produits de leur époque, notamment dans un sens de la provocation fait d’érotisme et de violence. Le regard singulier des réalisateurs faisait échapper les films à certains codes mais, ces derniers étant distribués, financés et parfois coproduits par de grands studios, ils y cédaient parfois. Parfum d’un sortilège est par exemple coproduit par Nikkatsu et intègre en quelque sorte leur catalogue Roman Porno. C’est un aspect qui parasite le film lors de ses trois longues scènes érotiques intervenant au début, au milieu et à la fin.

Le scénario explicite leur raison d’être davantage que les images devant leur donner du sens, à savoir le début de la romance, la naissance de la suspicion, puis la séparation teintée de regret entre Esaka (Johnny Ôkura) et Akiko (Mari Amachi). Esaka, après avoir sauvé Akiko du suicide, l’héberge chez lui et démarre une relation amoureuse avec elle, avant que le passé trouble d’Akiko n’entraîne un climat de doute et d’ambiguïté qui va mener le couple à sa perte.

Le sujet est passionnant et les moments envoutants ne manquent pas, mais la teneur trop ostentatoire des scènes érotiques et des codes qui vont avec (la présence des caches) nous font sortir du film. Le problème n’est pas la présence de ces scènes érotiques, mais leur portée. Toshiharu Ikeda avec La Vengeance de la Sirène a prouvé qu’il pouvait marier naturalisme et cette veine érotique à travers d’électrisant moments où peut exploser sa veine baroque. Quant à Takashi Ishii, lorsqu’il passera à la réalisation, il saura au contraire conjuguer atmosphères sobres et intimistes avec ses sursauts de provocations. Parfum d’un sortilège a constamment l’air d’être dans un entre-deux, par ses moments sensuels trop formulatiques pour un film d’auteur, et à l’inverse un récit trop sage pour un film d’exploitation. C’est pourtant ironiquement une des rares productions de la Director Company qui marchera commercialement, grâce à la surprise pour le public japonais de voir la star J-pop Mari Amachi jouer dans un Roman Porno.

Quand il échappe à ses contraintes logistiques, Parfum d’un sortilège est pourtant une œuvre très touchante. Ikeda exprime par la symbolique et un travail sur l’onirisme l’impossibilité d’être du couple. Il crée une distance au sein du couple par ses compositions de plan les séparant à l’écran par le jeu sur le cadrage et la profondeur de champs durant les scènes d’intérieur. Le jeu sur les miroirs, les reflets de vitre traduit leur défiance mutuelle, tout en impliquant le spectateur dans cette paranoïa où l’on partage le point de vue d’Esaka et ses recoupements orientés contre Akiko.

Le motif de l’eau, dans les scènes d’averse ouvrant et concluant le film, mais intervenant aussi durant une scène de rêve, constitue un ressac qui semble d’abord débarrasser le couple de ses maux passés, mais ce n’est que pour mieux les ramener à la surface dans un finale tragique. Une nouvelle rencontre, un nouvel amour, paraît insuffisant à se détacher de ce que l’on a vécu, de notre manière d’agir, mais aussi la façon dont on est perçu par l’autre. Quand le film ne s’égare plus, le sortilège en question respire le parfum de la redite et de l’inéluctable. 

Sorti en bluray français chez Carlotta 

dimanche 20 juin 2021

Evil Dead Trap - Shiryo no wana, Toshiharu Ikeda (1988)

Une jeune fille travaillant pour une station de télévision reçoit une cassette vidéo aux allures de snuff movie sur laquelle on voit une fille attachée, torturée et enfin assassinée. Elle décide de faire une enquête et de partir avec une équipe sur les lieux de tournage de cette vidéo. Une fois sur place, les différents membres de l'équipe sont décimés par un étrange tueur masqué.

Toshiharu Ikeda avait montré dès ses débuts une vraie appétence pour le cinéma d'épouvante puisque même soumit au cahier des charges des Roman Porno de la Nikkatsu, il avait pu poser des atmosphères oppressantes et une vraie tension psychologique dans un film comme Angel Guts : Red Porno (1981). En conflit avec le studio lors de la production du film, il le quitte pour signer en indépendant Mermaid Legend (1984), mémorable film de vengeance au féminin où il démontre à nouveau de sacrés aptitudes pour le thriller. Il va donc enfin franchir le pas pour signer la première vraie variation japonaise du slasher avec Evil Dead Trap. Le scénario est signé Takashii Ishii, scénariste/mangaka/cinéaste à l'imaginaire aussi foisonnant que tordu, et fidèle collaborateur d'Ikeda (il est au script de Angel Guts : Red Porno et Mermaid Legend) qui excelle à mettre en image ses idées les plus folles. 

Le postulat voit Nami (Miyuki Ono qu'on verra l'année suivante dans Black Rain de Ridley Scott) la jeune présentatrice Nami d'une émission à sensation partir avec son équipe sur les traces d'une cassette vidéo sordide qui lui a été envoyée afin d'en ramener un scoop croustillant. En remontant la piste, le groupe se retrouve dans une usine désaffectée où ils vont être méthodiquement décimés par un tueur masqué adepte des pièges les plus pervers et douloureux. Rien de nouveau dans la routine du slasher mais l'imaginaire déviant de Takashi Ishii et la mise en scène de Toshiharu Ikeda vont faire toute la différence. On a souvent, en raison de son titre anglais vu le film comme un décalque japonais du Evil Dead de Sam Raimi (1982) et surtout comme une reprise de l'imagerie du Dario Argento de Suspiria (1977). En effet le décor insalubre de l'usine est un personnage à part entière qui place le spectateur dans un profond sentiment de malaise où Ikeda déploie la terreur et la violence en jouant sur plusieurs registres.

Cela peut surgir de façon frontale, sanglante et réaliste où le tueur manie avec dextérité l'arme blanche, psychologique avec un mystérieux individu dont la schizophrénie semble la cause du chaos ambiant, user du mindgame le plus cruel avec certains dispositifs de pièges d'un sadisme éprouvant. La photo de Masaki Tamura trouve un équilibre ténu entre crudité austère et stylisation gothique où se déploient des éclairages baroques teinté de bleu pour les moments d'attentes angoissées ou de couleurs chaude comme le rouge et le jaune lorsque l'impensable se produit, l'innommable surgit. Face au allusions fréquentes de la critique internationale, Ikeda déclara n'avoir jamais vu les films d'Argento. On peut tout à fait le croire en dépit des réminiscences évidentes (l'envoutante bande-son synthétique de Tomohiko Kira rappelant les Goblins, le mystère familial le fétichisme façon giallo) puisque l'imagerie du Argento de Suspiria se retrouve déjà dans un le cinéma d'exploitation japonais comme Le Couvent de la bête sacrée (1974) et c'est finalement une boucle d'une certaine esthétique qui traverse le cinéma de genre cette période 70/80.

Ikeda tire le meilleur de certains éléments connu du thriller et de l'horreur pour en faire une synthèse qui n'appartient qu'à lui, notamment par la forme. Un des meurtres les plus stupéfiants du film voit le découpage de l'exécution se faire en une suite de flashs saccadés (la victime étant une photographe délestée de son appareil) en vision infra-rouge où chaque image rapproche le bourreau de sa victime. Une autre exécution rend hommage à la scène choc de Un Chien andalou de Luis Bunuel. On passe de tunnels aux murs suintant à des environnements maniérés dont la topographie et l'éclairage reflète l'esprit torturé du tueur, où Nami représente l'obsession du prédateur dans une idée de mise en abîme (le travail sur la multiplicité des écrans) mais aussi de projection œdipienne. 

Mais même là où l'on croit voir venir des relents de Psychose, la confrontation finale lorgne sur la body-horror à la Cronenberg où les effets de Shinichi Wakasa (concepteur de costume sur de nombreux films de la saga Godzilla) révulsent autant qu'ils fascinent. Toshiharu Ikeda emprunte finalement le squelette d'intrigues, situations et idées du cinéma de genre de l'époque pour les transcender en les emmenant sur des terrains toujours surprenants et finalement assez précurseurs (James Wan entre les Saw et les Conjuring y a pioché à coup sûr). Du vrai cinéma d'horreur dans tout ce qu'il a d'inventif et de transgressif en somme. Le succès de ce film initiera deux suites, Evil Dead Trap 2 réalisé par Izō Hashimoto en 1991 et Evil Dead Trap 3 qui verra le retour de Toshiharu Ikeda. 

Sorti en dvd zone 2 anglais et américain et doté de sous-titres anglais

vendredi 4 juin 2021

Angel Guts : Red Porno - Tenshi no harawata: Akai inga, Toshiharu Ikeda (1981)


 Nami travaille dans un magasin de vêtement, à un poste tout à fait acceptable. Une de ses collègues lui parle de se faire plaisir et un peu d'argent en faisant des photos pornographiques. Nami tentée par l'expérience, fait des photos de charme qui paraissent dans le magazine Red Porno. Pour la jeune femme, c'est le début de gros ennuis...

Angel Guts : Red Porno est un Roman Porno qui participe aux tentatives de la Nikkatsu de proposer un spectacle singulier qui parvienne à se distinguer de la concurrence grandissante du marché vidéo sur ce terrain de l’érotisme. Il s’agit du quatrième volet de la saga Angel Guts, adaptée d’une série de manga de Takashi Ishii. C’est par ce biais du manga que ce dernier trouve une porte d’entrée dans le milieu du cinéma, son ambition initiale, en signant le scénario de tous les opus de la saga avant de passer plus tard à la réalisation. Son univers érotique trouble va être transcendé dans cet épisode par la mise en scène de Toshiru Ikeda. Celui-ci fit ses débuts à la mise en scène au sein de la Nikkatsu dans ce cadre du Roman Porno avant de se révéler hors du giron du studio (avec lequel il travaille pour la dernière fois sur ce film) comme un véritable maître du thriller avec le fameux Evil Dead Trap (1988) ou le film de vengeance Mermaid Legend (1984). 

Toshiru Ikeda fait en quelque sorte rentrer le Roman Porno dans la modernité à travers une mise en scène imprégnée des tendances formelles d’alors et au service d’une certaine tension. Les autres maîtres du Roman Porno comme Masaru Konuma, Tatsumi Kumashiro ou Noboru Tanaka avaient des approches naviguant entre le documentaire, l’expérimental ou l’arty alors qu’avec Ikeda nous sommes bien devant un film des années 80. Le récit est narrativement assez décousu et c’est sur les atmosphères et les émotions qu’il faut chercher un fil conducteur. Il est question ici de solitude urbaine où les protagonistes livrés à eux-mêmes se sentent comme prisonniers de l’image que les autres projettent sur eux. Pour Nami cela se traduit par le sentiment (justifié ou non) d’être épiée et harcelée par les hommes. Ce sentiment se renforcera après avoir fait des photos de charme en remplacement d’une amie et que le magazine circulera à sa grande gêne, renforçant ce sentiment d’insécurité. Dans un autre genre Oka (Toshiyuki Kitami) est un jeune marginal sans avenir sur lequel ses voisins projettent leurs peurs et médisance alors qu’un pervers arpente le quartier. 

Toshiru Ikeda capture à la fois les angoisses mais aussi les contradictions de ses personnages dans sa réalisation. Dans la solitude de leurs appartements exigus, Nami tout comme Toka cède à une forme d’abandon dans les plaisirs solitaires qui correspondent justement au regard extérieur que l’on pose sur eux et qu’ils rejettent. Ikeda dans ses choix de cadrages impudiques (les plans sous la table chauffante de Nami), par la tournure de certaines situations (Oka qui épie sa jeune voisine) fait basculer la nature timorée des personnages dans un monde de fantasme stylisé. Les éclairages rougeoyant de Yonezô Maeda amènent une dimension baroque lorgnant sur Dario Argento, transcendant un réel terne ou nous faisant basculer dans le monde du fantasme avec des séquences assez folles comme l’imaginaire humide d’Oka dans lequel il s’imagine avec Nami. 

La dichotomie entre l’extérieur urbain menaçant et cet intérieur où l’on peut laisser s’exprimer les élans lascifs traverse tout le film, que Ikeda traduit par des péripéties inattendues (lorsqu’un vrai et inquiétant pervers va effectivement faire irruption) ou des effets qui laisse transpirer ces sentiments. C’est là-dessus que repose l’attirance/répulsion entre Nami et Oka, et l’ambiguïté de certaines scènes qui les fait s’inscrire dans ce qu’ils rejettent – Nami en position de voyeuriste avec son amant avec cette télévision où ils observent leur propre ébats dans la chambre d’un love hotel. Tout cela éclaire d’un jour nouveau, et d’une interprétation différente tous les écarts et passages obligés du Roman Porno par la seule force de la mise en scène d’Ikeda. Hors des carcans du genre, ce dernier va se révéler pleinement avec son film suivant Mermaid Legend.


 Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Elephant