Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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samedi 13 juillet 2024

La Bête s'éveille - The Sleeping Tiger, Joseph Losey (1954)

À Londres, le psychiatre Clive Esmond décide, avec l'accord de la police, d'héberger chez lui pour une durée de six mois, à titre de « travail d'intérêt général », un jeune voyou qui avait tenté de l'agresser dans la rue, Frank Clemmons, afin de l'étudier. L'épouse du docteur, Glenda, d'abord réticente, tombe peu à peu amoureuse de Frank...

La Bête s’éveille est une œuvre importante dans la filmographie de Joseph Losey, puisqu’il s’agit de sa première réalisation sur sa terre d’accueil anglaise à la suite de son exil forcé des Etats-Unis après son inscription sur la liste noire durant le maccarthysme. La situation n’en reste pas moins difficile puisqu’il devra signer le film sous le pseudonyme Victor Hanbury, ainsi que ses deux scénaristes Carl Foreman et Harold Buchman, également blacklistés et crédité sous le pseudonyme unique de Derek Frye. La Bête s’éveille marque aussi la première collaboration de Losey avec l’acteur Dirk Bogarde, partenaire créatif de grandes réussites à venir (The Servant (1963), Pour l’exemple (1964), Modesty Blaise (1966) et Accident (1967).

Triangle amoureux, semi-huis-clos, aliénation mentale, La Bête aveugle pose les jalons de plusieurs motifs de la période anglaise de Joseph Losey, en particulier The Servant et Accident. La frontière entre manipulateur et manipulé, dominant et dominé, apparaît cependant plus floue ici. La scène d’ouverture marque symboliquement cette interaction entre le psychiatre Clive Esmond (Alexander Knox) et le voyou Frank Clemmons (Dirk Bogarde), lorsque le premier maîtrise physiquement le second qui tente de l’agresser en pleine rue. Dès lors quand l’expérience de psychanalyse s’amorce avec l’hébergement de Frank chez Clive, cet ascendant se ressent naturellement dans la mise en scène et les situations. Frank ne renonçant pas complètement à ses anciennes habitudes criminelles, il s’y adonne en cachette en quittant la maison de nuit comme un adolescent ferait le mur. 

Il y a aussi un rapport de force qui s’établit lors des scènes de psychanalyse où Clive déstabilise Frank par ses questions insistantes sur sa famille. Frank, séduisant, charismatique et intimidant pour tous ces autres interlocuteurs fait figure d’enfant face à la patience sans faille de Clide, notamment vers la fin quand il est confronté par la police et défendu par Clide qui le sait coupable. La composition de plan met en avant Clide, stoïque et droit, prêt à mentir sans sourciller pour défendre son « enfant » tandis qu’en arrière-plan le visage penaud de Frank se déforme de honte et d’émotion. C’est après cette séquence qu’il entame réellement sa guérison et se livrera.

Tout est cependant question d’équilibre puisque l’acuité de Clide envers son patient n’opère pas face à la dérive de son épouse Glenda (Alexis Smith), troublée par la présence de Frank. Clide expose plusieurs fois une théorie selon laquelle en chacun dort un tigre abritant nos pulsions les plus primaires, et alors que l’on pense longtemps que la question concerne Frank, c’est finalement la faussement glaciale Glenda qui va perdre pied. Losey reste encore relativement sage en comparaison du trouble érotique qui irriguera des situations voisines dans The Servant, mais l’interprétation remarquable parvient à distiller ce malaise. 

Alexander Knox parait aussi humaniste que robotique dans son professionnalisme obsessionnel et la dévotion à son patient, ne voyant pas les soubresauts agitant son foyer. Dirk Bogarde brille dans son registre fréquent de l’époque, fissurant sa prestance de jeune premier par une fébrilité croissante. Mais la vraie surprise vient de la prestation torturée de Alexis Smith dont le personnage (malgré quelques clichés machistes d’époque avec ce baiser forcé qui la fait céder à Frank) se laisse happer jusqu’à la folie par ses fêlures jusqu’à un climax incroyablement cathartique qui n’est pas sans rappeler celui d’Un si doux visage d’Otto Preminger.  Une œuvre qui pose les jalons de la grandeur à venir de la période anglaise de Losey.

Sorti en dvd zone 2 français chez Studiocanal

lundi 18 mars 2024

Un si noble tueur - The Gentle Gunman, Basil Dearden (1952)

En 1941, un petit groupe d'hommes de l'I.R.A. dépose des bombes dans les stations du métro de Londres. Leur chef, Terence, a fini par prendre conscience de la stupidité et de l'inutilité de la violence, et il déserte. Son frère Matt vient alors d'Irlande pour prendre sa place. Après l'arrestation de deux des hommes, Matt, croyant que Terence * les trahissait, revient en Irlande et fait son rapport au chef de l'I.R.A., Shinto, et à une femme, partisane fanatique. Elle a aimé Terence mais maintenant elle reporte son amour sur son frère. Lorsqu'ils apprennent que deux prisonniers doivent venir à la prison de Belfast, Shinto projette de les faire échapper.

Basil Dearden, durant son passage au studio Ealing puis plus tard en développant sa société de production, n’eut de cesse de s’emparer de sujets socio-politiques audacieux et sensible. Au sein d’Ealing, cet engagement se fond dans les genres des films concernés, le quotidien de la police ou les romances mixtes avec les polars The Blue Lamp (1950) et Pool of london (1951) par exemple. Cette volonté se renforce lorsqu’après Ealing il fonde sa compagnie avec son partenaire Michael Relph (rencontré en temps que décorateur sur Saraband for Dead lovers (1948) puis producteur sur tous ses films suivants) et que la majorité de leurs films communs auront une teneur sociale prenant cette fois le pas sur le genre. Le racisme avec la délinquance juvénile avec Violent Playground (1958) et Sapphire (1959), l’homosexualité sur Victim (1961) ou encore les témoins de Jéhovah dans Life for Ruth (1963). Il n’est donc pas étonnant de voir spécifiquement aux commandes d’Un si noble tueur, abordant le sujet sensible de l’I.R.A. qui s’il se verra abordé par le cinéma hollywoodien classique (Le Mouchard (1935) et Révolte à Dublin (1936) de John Ford) et plus contemporain (Ennemis rapprochés de Alan J. Pakula (1997), Michael Collins de Neil Jordan (1996), est encore assez rare dans la production anglaise de l’époque si ce n’est Huit heures de sursis de Carol Reed (1947) – carence rattrapée aussi dans la production contemporaine avec Au Nom du père (1993) et The Boxer (1997) de Jim Sheridan, Le Vent se lève de Ken Loach (2006).

Un si noble tueur exprime un message pacifiste questionnant le fanatisme et la pulsion de mort des membres de l’I.R.A. Les Anglais sont en retrait du récit et l’intrigue oppose deux faces du militantisme à travers la fratrie composée de Terence (John Mills) et son jeune frère cadet Matt (Dirk Bogarde). Terence a constaté la vacuité de la seule lutte armée en vivant à Londres, en côtoyant le peuple anglais qui, loin de composer l’entité unique d’un ennemi invisible et ancestral, se compose de petites gens rencontrant les mêmes problèmes matériels que les siens en Irlande. Dearden dépeint, avec le recrutement de l’adolescent Johnny (James Kennedy), le processus de fanatisation et d’endoctrinement de la jeunesse où en s’appuyant sur les ressentiments passés, la haine des Anglais et la prise des armes devient un véritable rituel de passage, une affirmation de sa virilité par ce courage. 

Dearden confronte ce discours et cette idéologie haineuse au réel de situations complexes tout au long du film. En voulant poser une bombe aux dégâts supposés « inoffensifs » dans le métro anglais servant de refuge aux familles durant le Blitz, Matt subit le dilemme moral de possiblement frapper des innocents. La virulence et le fanatisme de son discours ne fonctionne que durant ses interactions isolées avec Terence, mais vacille dès qu’il s’agit d’effectuer le choix juste entre le militantisme et la morale ordinaire. Il faut toute la sensibilité de Dirk Bogarde pour préserver l’empathie de son personnage quand l’idéologie semble prendre le pas, mais la fébrilité de l’acteur et le contrepoint apaisant et pacifiste de John Mills maintiennent une ligne morale subtile. Il y a là une sorte de conflit social et de génération dans les affrontements se jouant au sein du récit.

Une mère (Barbara Mullen) ayant perdu son époux et voyant son fils prendre ce chemin violent distingue clairement la face sombre de cet engagement. La jeunesse semble déceler une échappatoire à un morne quotidien et une forme de romantisme morbide dans la pulsion de mort de cette guérilla moderne. Le personnage d’Elizabeth Sellars, passant des bras d’un frère à l’autre au gré de leurs convictions, dégage un érotisme fiévreux stimulé par cette pulsion de mort, son amour étant promis à n’être jamais aussi fort qu’après un sacrifice tragique et attendu. 

Les meneurs plus âgés semblent donc exister pour perpétuer le cycle de la haine et de la violence à l’image de Shinto (Robert Beatty), écrasant de la pression du groupe les jeunes recrues malléables. Basil Dearden dépeint tous ces questionnements avec finesse, équilibrant parfaitement le discours et la pure efficacité du suspense pour affirmer son propos. Il n’y a pas forcément au sein du film un grand morceau de bravoure dont on le sait capable, mais la tension est constante, la violence et les rebondissements déroutants peuvent surgir à tout moment – la réaction apeurée de Johnny face au gardien de dock. Un si noble tueur est une grande réussite qui aborde avec justesse et retenue une problématique à la fois locale et universelle. 

Sorti en bluray français chez StudioCanal 
 

lundi 20 novembre 2023

Pour l'exemple - King and Country, Joseph Losey (1964)


 En 1917, dans les tranchées britanniques de Passchendaele, un soldat de l'armée anglaise, Arthur Hamp, est accusé de désertion après s'être rendu à l'arrière du front pour rentrer chez lui. Lors de son procès militaire, il est défendu par le capitaine Hargreaves. Ce dernier va tout faire pour tenter de sauver la vie de Hamp, qui s'était porté volontaire au début de la guerre et est l'unique survivant de sa compagnie. Lorsqu'on lui demande la raison de sa désertion, il explique simplement avoir décidé de faire une promenade en marchant à pied jusqu'à son domicile à Londres.

Pour l’exemple est l’autre grand film après Les Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick (1957) à dépeindre une autre terrible injustice judiciaire et militaire durant la Première Guerre Mondiale. Si Kubrick se basait sur des faits réels, Losey adapte lui la pièce Hamp de John Wilson, elle-même tirée du roman Return to the Wood de James Lansdale Hodson publié en 1955. Autre comparaison avec Les Sentiers de la gloire, la première partie du film dépeint les évènements qui précèdent et conduiront à l’exécution finale injuste alors que Losey conserve le huis-clos de la pièce tout en échappant au théâtre filmé.

Le drame antérieur fonctionne de façon évocatrice et humaniste, par le seul prisme de la vulnérabilité du malheureux accusé, le soldat Arthur Hamp (Tom Courtenay). Ce dernier, arrivé au bout de ses ressources physiques et psychiques avait tout simplement entamé une marche erratique loin de sa garnison après avoir une fois de plus échappé à la mort. Ne comprenant pas le profond désespoir de l’acte, l’administration militaire engage un procès pour désertion susceptible d’aboutir à l’exécution de Hamp. L’atmosphère morbide s’instaure dès les premiers instants où défilent des images fixes de monuments guerriers puis du front, des visions de désolation faites d’étendues grisâtres et boueuses jonchées de cadavres. Un terrible fondu enchaîné passe d’un corps décomposé et son visage squelettique à celui de Hamp, le marquant d’emblée du sceau de la fatalité. 

Joseph Losey passe par plusieurs biais, à la fois pour expliquer le geste désespéré de Hamp mais aussi nous faire comprendre le contexte qui guidera la sentence cruelle qu’il subira. Le clivage de classe au cœur de la société anglaise est sur ce front de guerre guidé par l’hypocrisie des gradés et nantis n’ayant guère l’occasion de goûter à l’épreuve du feu. Eux qui sont mobilisé depuis bien moins que les trois ans d’enfer de Hamp, sont à cheval sur le sens de l’honneur et du drapeau, et le geste du déserteur paraît une infamie lâche dans la grande tradition britannique conquérante et fantasmée de Les Quatre plumes blanches notamment dans la version de Zoltan Korda de 1940). Ce clivage de classe va notamment se jouer entre Hamp et Le capitaine Charles Hargreaves (Dirk Bogarde) en charge de sa défense au procès. Condescendant et détaché avant de rencontrer l’accusé, Hargreaves va peu à peu compatir face à la naïveté de Hamp et ses douloureuses confidences. Pourtant de leur première à leur dernière rencontre, il ne se départira pas de sa supériorité de grade et surtout de classe envers Hamp, ce qui implicitement ôtera la conviction nécessaire à sa pourtant belle plaidoirie.

Sans goutter directement à la guerre, l’environnement se fait hostile et oppressant dans cette garnison. Losey alterne entre une mise en scène immersive observant les troufions dévitalisés vaquant à leurs tâches, et les plongées scrutant les silhouettes anonymes pataugeant dans la boue. Il y cette même dualité entre le relatif confort de la salle des officiers, s’affairant aux futurs manœuvres sanglantes auxquelles ils ne participeront pas directement, et la grange humide où croupit Hamp. La photo de Denys Coop plonge la silhouette frêle du malheureux dans la pénombre de ce lieu insalubre, où il conserve seul sa dignité face à des visiteurs symbole de la faillite du système : ses camarades le temps d’une beuverie sinistre, un prêtre venu l’absoudre d’on ne sait quoi et Hargreaves rongé par la culpabilité. Hamp en tant « qu’inférieur » ayant eu un comportement digne de sa classe, doit par son exécution servir d’exemple pour galvaniser d’autres soldats promis à un massacre qu’il cherchait à fuir. Une œuvre cinglante dont le minimalisme offre un complément davantage qu’une redite de Les Sentiers de la gloire.

Sorti en dvd zone 2 français chez StudioCanal