Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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jeudi 9 juillet 2015

God Help the Girl - Stuart Murdoch (2014)

Jeune australienne vivant en Écosse, Eve écrit des chansons en rêvant de les entendre un jour à la radio. En attendant, elle réside en hôpital psychiatrique pour soigner son anorexie mentale. À l'issue d'un concert, elle rencontre James, musicien timide et romantique qui donne des cours de guitare à Cassie, une fille des quartiers chics fraîchement débarquée d'Angleterre. Dans un Glasgow pop et étudiant, ils entreprennent bientôt de monter leur propre groupe.

God help the girl est le premier film de Stuart Murdoch, leader du groupe pop écossais Belle and Sebastian. C'est un projet très personnel pour l'artiste et dont l'aboutissement fut de longue haleine. Au sortir de The Life Pursuit, sixième album de Belle and Sebastian, l'inspiration de Stuart Murdoch se porte plus vers des compositions destinée à une interprétation féminine. Dès lors il s'attèlera à un projet parallèle avec God Help the girl où diverses chanteuses se succèderont au micro, teintant ses chansons d'une touche plus girl group et encore plus orienté 60's que Belle and Sebastian au sein d'un véritable album-concept racontant la dépression du personnage de Eve. Le sujet est si riche qu'il envisage de le prolonger en film mais ce n'est qu'au bout cinq ans qu'il réussira à en réunir le financement. Le résultat, aussi charmant que singulier est un parfait reflet de la personnalité de son auteur.

La scène d'ouverture exprime pleinement la dualité courant tout au long du film. Au petit matin, la jeune Eve (Emily Browning) s'enfuit de l'hôpital psychiatrique où elle séjourne pour se rendre à Glasgow. L'imagerie blafarde se colore soudain progressivement durant son trajet alors qu'elle exprime ses états d'âmes en chanson et la rêverie pop vient alors prendre le pas sur la grisaille du réel. Emily n'aspire qu'à cela, être au sein d'un groupe et écrire des chansons, au point de négliger tout le reste puisqu'elle est soignée pour anorexie. La transition par le monde réel n'existe pas dans sa quête pop ce qui explique sa dépression. Se prenant enfin en main, Eve va faire la rencontre de James (Olly Alexander) et Cassie (Hannah Murray) deux autres doux rêveurs voyant la vie en musique. Dès lors, leur quotidien va se colorer au fil de leurs compositions même si la rechute guette toujours pour la fragile Eve.

L'héroïne est clairement un double de Stuart Murdoch qui fut également interné dans sa jeunesse et amorça en partie sa guérison en commençant à composer ses premiers titres. Il est d'ailleurs étonnant de retrouver Emily Browning qui tenait un rôle voisin dans Sucker Punch (2010) de Zack Snyder, une jeune femme internée fuyant par le rêve et la danse un environnement sordide. Loin du style survolté de Snyder, Stuart Murdoch s'inspire plutôt de son propre passé. Les amateurs d'indie pop retrouvent donc des pratiques plutôt révolues à base de compilation cassette, de flyers et de petites annonces papier afin de recruter des musiciens.

La ville de Glasgow est dépeinte dans une imagerie terne et reflet de l'ennui ordinaire qui conduisit tant de grands groupes pop anglais à se plonger corps et âmes dans la musique. Le trio est subtilement caractérisé, chacun composant un asocial pas à sa place dans son environnement : Eve par sa maladie mais aussi sa nature d'australienne exilée, James typique du nerd musical à lunette intellectualisant trop la musique et Cassie dont la classe sociale aisée la met un peu à part des jeunes de son âge (sa seule interaction étant au début les visites de Eve et James pour répéter). Tout cela est amené de manière limpide, le réalisateur s'appuyant sur l'image et les passages musicaux pour exprimer ces idées.

Visuellement le film oscille entre un certain réalisme et une touche plus bariolée d'inspiration multiple. D'abord la comédie musicale où Murdoch admet les influences de Grease (1978) ou encore les œuvres de Richard Lester sur les Beatles comme A Hard Day’s Night (1964). Le côté rétro (Emily Browning porte merveilleusement la frange), le montage déroutant et les compositions de plans trahissent ces influences même si Murdoch se les approprie en en offrant un pendant plutôt inspiré des atmosphères 80's/90's. Certains fondu enchaînés (la journée en solitaire conduisant à la rechute d'Eve) rappellent ainsi les pochettes des premiers albums de Belle and Sebastian, avec ce sentiment de postmodernisme où une vision rétro demeure actuelle à force de travail sur l'image notamment les gammes chromatiques de la photo. On peut aussi soupçonner Murdoch d'avoir vu certain classiques du cinéma adolescents 60's comme Georgy Girl (1966) ou Joanna (1968) tant l'univers bariolé teinté du mal être de ses protagonistes féminins semble être repris ici, Glasgow oscillant entre le monde du conte et un urbanisme terre à terre.

C'est donc une œuvre chargée du spleen et de la douceur typique de Stuart Murdoch qui s'est surpassé au niveau des compositions musicales superbement arrangées. The Psychiatrist Is In première manifestation de la complicité musicale entre Eve (Emily Browning avait déjà fait montre de ses talents vocaux sur Sucker Punch et confirme ici) et James est une merveille bondissante et pleine de charme, tout comme l'excellente If you could speak charmant exercice de composition improvisée. C'est cependant lorsque la mélancolie s'invite que la magie opère le plus comme sur la magnifique et dépressive Musician, Please Take Heed amenant la rechute d'Eve. Un sentiment qui se prolonge lors de la fin ouverte où la pop ne sera pas la solution à tout. Ce monde merveilleux est autant un symbole d'ouverture que de repli sur soi, le rêve nous figeant ou nous faisant courir le monde. Une œuvre passionnante à laquelle on pourra juste reprocher d'être un peu autocentrée car on peut se demander si tout cela peut parler à d'autres que les fans de Stuart Murdoch et de l'univers de Belle and Sebastian.

Sorti en dvd zone 2 français chez MK2

mardi 5 février 2013

Sleeping Beauty - Julia Leigh (2011)


Ce que les hommes lui font la nuit, Elle l'a oublié au réveil. Une jeune étudiante qui a besoin d’argent multiplie les petits boulots. Suite à une petite annonce, elle intègre un étrange réseau de beautés endormies. Elle s’endort. Elle se réveille. Et c’est comme si rien ne s’était passé…

Auréolé d’un parfum de scandale lors de sa sortie en salle en 2011, Sleeping Beauty est un film des plus étranges. La polémique vint plus du malaise ambiant dégagé par le concept du récit que de vraies scènes explicites avec cette ambiance froide et clinique, cette héroïne à la personnalité nébuleuse mais qu'on imagine bien perturbée sous le détachement (il faut pratiquement attendre la toute dernière scène pour la voir manifester vraiment une émotion) et qui subit les évènements sans sourciller par pur nécessité pécuniaire. 

Les séquences s’enchaînent donc de façon métronomiques et mystérieuses avec Lucy s’abandonnant dans le sommeil aux assauts chastes de clients venus s’acoquiner à cette belle endormie soumise à leur désir. Ce parti pris glacial intrigue pas mal, abordant en filigrane des questionnements sur la solitude urbaine (le meilleur ami suicidaire cloitré chez lui) et l'absence d'attache qui en découle avec une Lucy qui s'épanouit sans complexe chez ces employeurs étranges et leurs demandes surprenantes. 

On pense aussi à une redéfinition du rapport hommes/femmes et son acceptation par une génération dépassée  qui l'a connu plus à son avantage ce qui se manifeste par les réactions contrastées des différents vieux clients libidineux qui vienne s'assoupir au côté de Lucy : du pervers impuissant qui se défoule par la violence verbale, d'autres plus tendre qui retrouvent presque une chaleur maternelle, c'est assez particulier... Le côté neurasthénique n'atténue pas la facette sensuelle (les premières scènes avec soubrettes en porte jarretelles et uniforme façon SM) mais c'est tellement retenu et feutré que c'est cette touche morbide qui domine, le Kubrick de Eyes Wide Shut semblant être le modèle d’une Julia Leigh maniant à merveille la distance et l’ambiguïté. Composition de plan géométrique et épurée, cadrage figé accentuant le sentiment d'enfermement et une photo neutre et délavée renforçant cette inhumanité où tout se paie.

 Emily Browning après Sucker Punch confirme un une attirance pour les rôles borderline et est ici fascinante parfaite de détachement las, un vrai masque presque sans émotion sauf vers les derniers instants compensant son vide intérieur en acceptant d’être réduite à un objet soumis (puisque jamais elle ne s’interrogera sur ce qu’elle subit une fois endormie). C'est lorsqu’elle se rend compte des liens certes fragiles auxquels se raccrocher dans la réalité que le film retrouve une certaine humanité, avant un estomaquant final abrupt. Un bel ovni radical qui fascine ou crispe mais qui ne laisse certainement pas indifférent. 

Sorti en dvd zone 2 français chez ARP


lundi 4 juin 2012

Sucker Punch - Zack Snyder (2011)


Les méandres de l'imagination débordante d'une jeune fille, dont les rêves sont la seule échappatoire à sa vie cauchemardesque. Délivrée des limites de l'espace et du temps, elle est libre d'aller là où l'entraîne son imagination, et ses aventures incroyables brouillent la frontière entre réalité et imaginaire. Internée contre son gré, Babydoll (Emily Browning) n'a toutefois pas perdu la volonté de vivre. Déterminée à se battre pour retrouvrer sa liberté, elle pousse quatre autres jeunes filles - Sweet Pea (Abbie Cornish), sa sœur Rocket (Jena Malone), Blondie (Vanessa Hudgens) et Amber (Jamie Chung) - à se regrouper pour tenter d'échapper à leur destin terrifiant, à la merci de leurs geôliers.

Selon les points de vue, Zack Snyder s’était avéré avec ses précédents films le brillant ou médiocre illustrateur de matériaux existants et emblématiques. Les reproches étaient d’ailleurs confus et contradictoires, puisque portant à la fois sur la supposée fidélité sans idées (type Robert Rodriguez avec Sin City) et les vrais apports de Snyder dénaturant les œuvres originales. La parabole politique du Romero de Zombie devenait ainsi un actioner virtuose dans L’Armée des Morts. La charge de testostérone du fascisant 300 de Franck Miller se voyait atténuée par une touche de féminisme inattendue avec ce fameux regard de Léonidas à son épouse cherchant son approbation avant de décider de partir en guerre. Dans Watchmen Snyder contrebalançait l’aspect crépusculaire et désenchanté démystifiant les super héros par une mise en scène qui au contraire les magnifiait sous forme de Dieux de l’Olympe des temps modernes.

Le récent Royaume de Ga’Hoole , malgré quelques maladresses, teintait lui le film pour enfant d’une saisissante noirceur et d’une possible et fort osée réflexion sur l’enrôlement des jeunesses hitlérienne. Sucker Punch est le premier scénario original mis en scène par Zack Snyder (qu’il a co écrit avec son ami Steve Shibuya), qui, libéré des contraintes de l’adaptation (et des attentes des fans), décuple tout ce qui faisait la particularité des films précédents dans un spectacle totalement décomplexé et personnel.

Un des partis pris esthétique de Sucker Punch donne dans une fascinante ambiguïté à travers l’image sexy de ses héroïnes. Le film s’ouvre sur une magistrale et traumatisante séquence sans parole où notre héroïne Baby Doll est victime d’un inceste par son beau-père. En essayant de se venger et de sauver sa sœur du même sort, elle tue accidentellement celle ci et finit donc internée en asile psychiatrique. Menacée d’une lobotomie imminente à la fin de la semaine, l’héroïne transforme mentalement l’environnement de l’asile en maison close où les pensionnaires arborent en permanence les tenues les plus affriolantes.

Le film exprime ainsi une schizophrénie entre séduction racoleuse et peur du sexe qui est finalement le propre du fonctionnement d’une adolescente en quête d’identité, autant effrayée qu’attirée par la chose. Dans la réalité du bordel, la lobotomie est donc remplacée par une autre pénétration intime et traumatique avec l’arrivée du mystérieux High Roller destiné à déflorer Baby Doll (Emily Browning).

Cette peur se manifeste également par la vision cauchemardesque de toutes les figures masculines du film, plus libidineuse, répugnantes et sournoises les unes que les autres – notamment un fabuleux Oscar Isaac en méchant. Le seul homme de confiance est forcément le plus asexué, à savoir Le Sage, incarné par Scott Glenn, guide spirituel zen guidant Baby Doll dans sa tentative d’évasion. Ces frayeurs ancrent la réalité dans une tonalité de conte cauchemardesque parsemé de symboles tels ce bouton de chemise de nuit prenant des proportions gigantesques en retombant au sol pour signifier l’innocence bafouée de Baby Doll.

Sucker Punch fait fortement penser au récent Inception de Christopher Nolan, Snyder troquant son jeu narratif ludique avec le spectateur (ceux qui n'aiment pas diront le sur explicatif) pour un vrai grand huit où tout passe avec brio par l'image. Le film s’orne donc d’un second niveau narratif (celui sur lequel est vendu le film), où se manifestent de manière spectaculaire les manœuvres des héroïnes pour acquérir les outils nécessaires à leur évasion.

Comme en réponse à leur fragilité et à leurs peurs des hommes du premier niveau, elles deviennent ici des combattantes redoutables décimant des armées, créatures et combattants hors normes au cours de leurs différentes missions.

Le scénario lorgne largement sur la trilogie de l'imaginaire de Terry Gilliam (Time Bandits, Brazil et Munchausen), notamment lors de l’apparition de samouraïs titanesques ou de la fin quasi identique à l’un des trois films. La manière d’agencer des éléments de décor du réel dans ce monde extravagant évoque Gilliam mais Snyder trouve finalement sa propre voie dans une structure bien plus complexe qu’elle n’en a l’air.

La bande son constitue notre guide à travers les différentes réalités, telle cette relecture du Sweet Dreams de Eurythmics en ouverture, dont les paroles donnent d’office toutes les clés des enjeux. Chaque étape est ainsi accompagnée d'un morceau correspondant à l'état d'esprit des héroïnes et de l'objet à dérober.

Une mélancolique Where is my mind revisitée et une sauvage Army of me de Bjork exprime tour à tour le désespoir puis la mise en confiance de Baby Doll. Search and destroy des Stooges (ici au féminin) irradie la séquence la plus survoltée dans une incandescente atmosphère fantasy et Tomorrow never knows des Beatles (toujours reprise dans ce format techno pop agressif au féminin) exprime elle le point d’interrogation de l’ultime assaut.

Snyder n’a cure d’une quelconque « crédibilité » dans l’agencement de ses différents éléments, seule compte la cohérence interne du récit. Les mondes rêvés relèvent donc autant de la psychologie de Baby Doll que de l’imaginaire du cinéaste, qui mélange les influences de manière jubilatoire.

Le steam punk croise ainsi le jeu vidéo, la fantasy et la science-fiction pour une série de tableaux saisissants : un mécha décimant des avions de la Seconde Guerre Mondiale, l’apparition flamboyante d’un dragon, des affrontements au sabre furieux. On n'avait pas vu scènes d’actions aussi extravagantes et décomplexées depuis les Matrix et pour un budget bien inférieur, Sucker Punch en remontre à des blockbusters récents insipides comme Prince of Persia.

Les tics habituels de Snyder, tout en ralentis/accélérés dynamisent brillamment les morceaux de bravoure, sans confusion et avec une belle science du cadrage. Les héroïnes étalent leur sex apeal non plus comme un poids les plaçant sous le désir menaçant des hommes mais en amazones fières de leurs force, féminité et innocence (voir le « bunny » dessiné sur le mécha destructeur piloté par Jamie Chung).

L’un des leitmotivs de la filmographie de Snyder est l’affirmation de soi au combat, le plus significatif étant bien sûr les spartiates défenseur de la patrie dans 300. Dans Sucker Punch, plus que l’évasion à réussir le combat est avant tout intérieur. Combat sous-jacent pour l’affirmation de sa féminité et sa sexualité et plus manifeste pour faire face à une rongeante culpabilité. Pour Baby Doll, sa source nous est présentée d’emblée et sera dévoilée de manière progressive dans la belle relation des sœurs Sweet Peat (Abbie Cornish) et Rocket (Jena Malone, méconnaissable en blonde coupée court).

Le trio d’actrices est particulièrement convaincant, dévoilant de vraies nuances et amenant une vraie empathie sous l’avalanche d’action (Vanessa « High School Musical » Hudgens et Jamie Chung sont nettement moins convaincantes et plus en retrait). La force engrangée dans leur monde intérieur va leur permettre de faire face aux souffrances de la réalité.

Sacrifice et rédemption se côtoient donc dans un climax poignant (et sujet à l'interprétation) dont la teneur intimiste surprend après la frénésie qui a précédé. Snyder réalise là son film le plus « total » et personnel avec ce Sucker Punch qui devrait diviser par ses choix extrêmes et le sentiment de trop plein qui s’en dégage. C’est également une forme d’aboutissement pour le réalisateur, qui devrait logiquement aborder son futur Superman d’une inspiration nouvelle.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner, un director's cut (pas vu) est quand à lui disponible en blu-ray.