Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

Affichage des articles dont le libellé est Vittorio De Sica. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Vittorio De Sica. Afficher tous les articles

mardi 4 mars 2025

Les Fleurs du soleil - I girasoli, Vittorio de Sica (1970)

En 1945, la guerre est terminée, mais Antonio ne revient pas du front russe. Giovanna se souvient de son mariage avec ce garçon qu'elle connaissait à peine, de leurs douze jours de bonheur puis du départ de son mari pour le combat. Un soldat lui avoue avoir abandonné Antonio dans la neige, à demi-mort. Giovanna part alors en Union soviétique.

Vittorio de Sica signe avec Les Fleurs du soleil un magnifique mélodrame, et une de ses plus belles associations au mythique couple Sophia Loren/Marcello Mastroianni. Le film est une des premières coproductions entre l'occident et l'Union Soviétique, de surcroît tourné à Moscou et en Ukraine. Absolument pas écrasé par cette logistique, de Sica livre une œuvre profondément intimiste et mélancolique sur une couple à la fois rapproché et brisé par les écueils de la guerre. 

Le film s'ouvre sur les récriminations de Giovanna (Sophia Loren) face aux autorités italiennes ne sachant que lui répondre quant au sort de son mari Antonio (Marcello Mastroianni). Porté disparu sur le front russe sans être officiellement déclaré mort, le sort d'Antonio laisse Giovanna dans l'incertitude alors qu'elle se refuse à accepter son possible décès. Un flashback remonte alors aux origines de cette folle passion, capturant les amours juvéniles et torrides du couple. De Sica entretient ce passé fantasmé à plusieurs niveaux.

Il y a la dimension triviale et charnelle des amants où De Sica entretient une proximité palpable par le schisme régional typique de l'Italie (le patois napolitain de Giovanna corrigé régulièrement par Antonio), et la manière dont le contexte de guerre constitue un horizon à la fois lointain et proche, abstrait et menaçant. La perspective de la mobilisation d'Antonio accélère plus que provoque le mariage avec Giovanna malgré le côté improvisé, et la séparation imminente amène tout d'abord une isolation du monde du couple entre les murs de leur éphémère foyer conjugal. 

Puis ce sera littéralement une tentative folle (au propre comme au figuré) d'échapper à ce destin qui à l'inverse scellera le destin des mariés. La tonalité rieuse, ludique et solaire de cet "âge d'or" romantique est en quelque sorte le souvenir magnifié de Giovanna, et de Sica de façon involontaire ou voulue entretient cette interprétation avec un rajeunissement efficace mais tout de même artificiel de Mastroianni et Loren en jeunes amants immatures. A l'étreinte dans les herbes et sous les bombardements répondent ainsi les poignants adieux dans les sinistres toilettes d'une gare avant le départ d'Antonio.

C'est la passion entretenue durant cette première partie qui rend ardente et possible la folle entreprise de Giovanna de se rendre en URSS sur les traces de son homme qu'elle refuse de croire mort. De Sica orchestre de superbes scènes lassant pourtant bien croire à cette tragique perspective avec ses visions glaçantes du front russe, les idées formelles traduisant à la fois la souffrance d'un collectif dans cette barbarie (le filtre rouge sur les scènes de batailles) et l'agonie lente sous un prisme intimiste à travers un Antonio à bout de forces. La quête de Giovanna donne lieu à une performance parmi les plus ardentes de Sophia Loren, en plus de d'être une véritable capsule temporelle de la Russie et l'Ukraine des années 70 superbement filmées par de Sica. 

Ce moment du film fait figure d'entre-deux en gardant cette dimension lumineuse tant que l'espoir demeure avant un rebondissement bouleversant. A la première partie rurale, estivale, colorée et fougueuses dans le sud pauvre de l'Italie va donc répondre un poignant épilogue dans l'urbanité grise de Milan, grande ville du nord. Les jeux de clair-obscur masquent puis révèlent les outrages du temps qu'Antonio et Giovanna n'osent se montrer, et traduisent les regrets d'une vie qu'ils n'ont finalement pas pu passer ensemble. Les mots se font rares durant ces retrouvailles et tout passe par la décidément incroyable alchimie existante entre Sophia Loren et Marcello Mastroianni, le tout réhaussé par le magnifique thème composé par Henry Mancini. Un grand de Sica tout simplement.

 Disponible en streaming sur la plateforme Mycanal

dimanche 10 octobre 2021

Boccace 70 - Boccaccio '70, Mario Monicelli, Federico Fellini, Vittorio de Sica et Luchino Visconti (1962)

Un film à sketch transposant l'esprit de Boccace, écrivain italien du moyen âge spécialiste de la farce paillarde. Le tout dirigé par la crème des réalisateurs italiens de l'époque avec un casting de rêve sur une musique de Nino Rota. Revue des différents sketches dans le détail :

La tentation du Docteur Antonio de Federico Fellini

Un homme (Peppino De Filippo) obsédé par le respect des bonnes mœurs et de la morale voit rouge lorsque s’affichera en face de chez lui une publicité géante pour le lait illustrée par une blonde pulpeuse incarnée par Anita Ekberg. Le tout se complique quand ladite blonde quitte son affiche pour le harceler. Fellini excelle souvent sur le format court du film à sketch (se souvenir de son incroyable segment Toby Damit dans Histoires extraordinaires (1968)) et ne fait pas exception ici. On retrouve cette atmosphère de rêve éveillé et d'onirisme qui le caractérise, porté par des moments surréalistes où brille son érotomanie lorsqu’une titanesque et plantureuse Anita Ekberg s’évade de son cadre et erre dans la ville telle un Godzilla. La prestation au bord de la crise de nerf de Peppino De Filippo face à la malicieuse Ekberg apporte un décalage hilarant qui culmine lorsqu’il invite le spectateur à quitter la salle et essaie de la vue quand Anita Ekberg se déshabille. Une petite merveille d’irrévérence amusée

  

Le travail de Luchino Visconti

Un homme (Tomas Milian) embringué dans un scandale avec des call girls s'étonne du peu de réaction de sa femme (Romy Schneider). Le sketch le plus faible du film qui noie un peu son intriguant postulat de mœurs dans un développement trop bavard. La fin est néanmoins marquante par sa cruelle ironie et Romy Schneider est resplendissante.

  

La loterie de Vittorio De Sica

Une curieuse loterie avec pour enjeux une nuit avec Sophia Loren attire tous les vieux pervers de la ville. C'est à ce moment que celle-ci en profite pour tomber amoureuse d'un forain. Sophia Loren est ici au sommet de son sex-appeal tout en brisant sa destinée de femme-objet à travers une interprétation typique de sa persona filmique d’italienne du peuple au caractère bien trempé. Vittorio de Sica au gré de leurs multiples collaborations communes (La Ciociara (1961), Hier, aujourd'hui et demain (1964), Mariage à l'italienne (1964)) sait comme personne magnifier cette facette de l’actrice qui en impose aux hommes trop entreprenants. On retrouve le côté bienveillant et optimiste de De Sica dans ce beau portrait de femme dont la condition n’est pas une fatalité.

 

Renzo et Luciana (les mariés du dimanche) de Mario Monicelli

Ce sketch devait initialement être le premier du film mais fut coupé au montage par son producteur Carlo Ponti (et restitué sur la version longue du dvd Carlotta), ce qui est dommage car c'est sans doute le plus réussi. On comprend pourquoi néanmoins les raisons tant il est à contre-courant du reste dans ses partis pris : casting amateur sans aucune stars et récit réaliste (presque néoréaliste). On suit le parcours de jeunes mariés sans le sou obligé de vivre chez leurs parents, privé d’intimité et forcé de dissimuler leur union au travail sous peine d'être licencié (c'était le règlement à l'époque). Une tranche de vie simple et touchante pour un portrait idéal d’une certaine Italie du début des 60's. 


 Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta

 

dimanche 27 septembre 2020

Il Moralista - Giorgio Bianchi (1959)


Agostino est secrétaire de l'Office International de la Moralité. Austère et particulièrement sévère, il se distingue publiquement par sa rigueur implacable en matière de censure de l'affichage cinématographique et dans la levée des sanctions à l'égard des boîtes de nuit. En réalité, c'est aussi un fournisseur privé de belles-de-nuit pour les plus florissants cabarets de Rome.

Il moralista s'inscrit dans l'archétype de rôles chers à Alberto Sordi où il promène son personnage au sein de films où concrètement il incarne toutes une gamme de profession mise à mal par son tempérament farfelu. Et symboliquement Sordi y illustre toutes sortes de petites tares humaines ordinaires poussées dans leurs derniers retranchements comiques à travers sa personnalité haute en couleur. Dans les plus grandes réussites, Sordi trouve l'équilibre idéal entre ridicule magnifique et fêlures psychologique donnant une profondeur tragique à ses interprétations dans Une vie difficile de Dino Risi (1959), La Grande Guerre de Mario Monicelli (1959), Il Boom de Vittorio de Sica (1961), Mafioso d'Alberto Lattuada (1962) ou encore Détenu en attente de jugement de Nanny Loy (1970). Dans la seconde catégorie les films sont surtout des véhicules pour laisser Sordi faire son numéro, ce qui peut donner aussi des spectacles tout à fait plaisant mais sans ce supplément d'âme comme Le Veuf de Dino Risi (1959) ou L'Agent de Luigi Zampa (1960). C'est plutôt là que se situe Il moralista où Sordi incarne un chantre de la morale qui va bien évidemment montrer quelques failles.
 
Agostino est le très rigide secrétaire de l'Office International de la Moralité, dégainant la censure plus vite que son ombre pour toute une société de divertissement en pleine émancipation. On s'amuse de son stoïcisme face à la tentation, qu'elle soit pécuniaire lors des tentatives de corruptions des notables, ou sexuelle face à une actrice tentant de lever la censure de son film. Sordi provoque l'hilarité par le décalage entre sa raideur physique, la flamme de son discours moralisateur et le grain de malice dissimulé dans son regard qui entrouvre la porte à plus de frivolité. 
 
Dommage que le récit se perde un peu avec les sous-intrigues liées au personnage de Vittorio De Sica, président de l'Office et moins gêné par le démon de midi, ainsi que sa fille Franca Valeri plus ouverte à la modernité après un séjour à l'étranger. Ce n'est guère passionnant d'autant que De Sica se montre étonnamment sobre quand sa propension au cabotinage aurait été bienvenue au vu de certaines situations. Quant à Franca Valeri en général elle est plus convaincante justement en contrepoint austère à des personnages loufoques (comme dans Le Veuf de Risi justement) mais il lui manque ce petit allant désinvolte pour vraiment faire exister cette jeune fille moderne et espiègle.

Reste donc un Sordi grandiose qui nous plie parfois par la seule expressivité, à la fois subtile et outrancière, de son visage. La scène où il visite un club de striptease est grandiose, la béatitude perverse prenant progressivement le pas sur le masque moralisateur. Plutôt que de creuser ce sillon de la pulsion charnelle qui surmonte l'intellect puritain, le film va malheureusement chercher une explication dans le passé d'Agostino qui justifie son comportement. Sa résistance ne tient qu'au fait qu'il ait fait bien pire autrefois et gâche un peu le comique du film fonctionnant avant tout sur le grand écart du ressenti et du paraître. On passera donc un moment sympathique mais c'est un Sordi de plus à défaut d'un grand film.

Disponible sur Amazon Prime

vendredi 7 avril 2017

Moi, moi, moi, et les autres - Io, io, io, ... e gli altri, Alessandro Blasetti (1965)

Sandro (Walter Chiari) est journaliste à Rome. Il mène une enquête sur l'égoïsme de ces concitoyens, aidé par son ami Peppino (Marcello Mastroianni). Il côtoie divers personnages de la ville : une diva (Silvana Mangano), un politicien véreux (Vittorio Caprioli)...

Moi, moi, moi et les autres est l’avant-dernier film d’Alessandro Blasetti, véritable vétéran du cinéma italien qui aura traversé l’ère des « téléphones blancs » sous le fascisme, contribué à la naissance du néoréalisme avec  Quatre pas dans les nuages (1942) et de la comédie italienne sur Dommage que tu sois une canaille (1954). Moi, moi moi et les autres est pour lui une œuvre très personnelle où il s’applique à dénoncer l’égoïsme ordinaire à travers le personnage du journaliste Sandro (Walter Chiari). Sandro constitue en effet le double filmique de Blasetti dans le ton du film qui se partage entre regard ironique et amusé sur ce thème de l’égoïsme avec une dimension plus intime où le réalisateur alimente sa trame de nombreux éléments de sa vie.

On sent donc une démarche proche du Federico Fellini de Huit et demi (1963) mais malheureusement Blasetti n’en aura pas tout à fait la maestria visuelle et narrative dans sa tentative. Si la multiplicité des scénaristes est une tradition le plus souvent positive de la comédie italienne, elle atteint ici un excès - 11 scénaristes pour des participations plus ou moins importante dont les prestigieux Suso Cecchi D'Amico ou le duo Age-Scarpelli – qui témoigne de la volonté de Blasetti de brasser à tout va et de brouiller les pistes sur la facette autobiographique de son récit. Ce sera le principal problème de Moi, moi, moi et les autres, hésitant constamment entre le film à sketches thématiques très en vogue à l’époque - Les Complexés (1965) par exemple pour en prendre un autre explorant une tare humaine ordinaire - et donc la rêverie fellinienne. 

Le début du film très sautillant où Sandro observe plein d’ironie la vilenie ordinaire de ses congénères dresse plusieurs pastilles très amusantes que l’on pense voir creusée plus avant dans un sketch à part entière mais il n’en sera rien. C’est un même survol superficiel qui aura court en suivant le fil conducteur très lâche autour de Sandro où là aussi les situations arrachent quelques sourires - le quotidien conjugal avec son épouse jouée par une délicieuse Gina Lollobrigida – mais n’exploitent pas pleinement le sujet. De saynètes expédiées en personnages secondaires truculents mais trop en surface (hormis Marcello Mastroianni en meilleur ami lunaire et Silvana Mangano, le casting prestigieux n’a pas grand-chose à défendre) c’est donc l’ennui progressif qui domine faute d’ancrage comique ou intime consistant.

Alessandro Blasetti effleure pourtant par moment ce que Moi, moi, moi et les autres aurait pu être. Tout au long du film, Sandro critique certes les travers de ces concitoyens mais rappelle constamment qu’il ne vaut guère mieux – on y devine l’autodérision de Blasetti déjà manifeste dans Bellissima de Luchino Visconti(1951), satire sur l’univers de Cinecittà où il jouait son propre rôle, et ici avec ce générique où son nom se démultiplie et écrase celui des autres. Si cette facette ne fonctionne guère dans le registre comique à la construction trop succincte, dès que les situations se font plus incertaines, méditatives et on surtout le temps de s’installer, l’introspection peut enfin agir. On pense à cette scène où Peppino (Marcello Mastroianni) emmène Sandro en forêt observer un couple de vieillard traverser les bois mains dans la main. Sandro tout à ses préoccupations personnelles ne retient que la laideur et la pauvreté du couple tandis que Peppino plus sensible y décèle un amour intact à l’automne de la vie. Ce n’est que dans la dernière partie que sera ravivée cette vision car ramenée aux propres regrets de Sandro. Cet égoïsme lui aura fait fuir le vrai amour de sa vie avec une Silvana Mangano bouleversante. On dépasse enfin la vignette pour laisser la mélancolie s’installer, l’égoïsme n’en restant plus à son désagrément trivial mais pouvant bouleverser une existence.

Toutefois il ne faudrait pas complètement rejeter la dimension comique du film même si elle est très inégale. La scène où Sandro lors de l’enterrement de son ami s’interroge plus sur la graduation de sa tristesse (pleurer ou ne pas pleurer, là est la question) que sur le disparu est hilarante et abouti à une réaction si théâtrale qu’elle émeut toute l’assistance dans une savoureuse ironie. Walter Chiari, acteur doué quand il s’agit de jouer les types ordinaires - le très beau Il Giovedi de Dino Risi -  manque à la fois du génie comique et de l’intensité dramatique de la dream team de la comédie italienne (Vittorio Gassman, Nino Manfredi, Marcello Mastroianni, Alberto Sordi, Ugo Tognazzi) et peine à porter réellement le film sur ses épaules. Pas inintéressant donc, mais très inégal même si sa singularité sera récompensée - David di Donatello du meilleur réalisateur en 1966, Nomination au Ruban d'argent du réalisateur du meilleur film et au Ruban d'argent du meilleur sujet en 1967 – parallèlement à un échec public qui signe un peu la fin de carrière de Blasetti. 

Sorti en dvd zone 2 français chez ESC

mercredi 18 janvier 2017

L'Agent - Il Vigile, Luigi Zampa (1960)

Otello Celetti est un père de famille italien un peu oisif, qui inspire volontiers la raillerie. Presque malgré lui, il est admis comme agent municipal de police, et s'empresse alors de parader dans son nouvel uniforme, causant au passage un certain désordre. Après s'être fait rappeler à l'ordre, il décide de changer de méthode, et devient extrêmement zélé, au point de dresser une contravention au maire de la ville...

L’Agent est une comédie italienne méconnue et au carrefour du genre à travers sa star Alberto Sordi. L’acteur y retrouve son emploi d’italien médiocre et veule popularisé dans les années 50 (Un héros de notre temps de Mario Monicelli (1950)) qu’il expose à un propos plus virulent et politisé qui aura cours dans ses grands rôles à venir comme Le Commissaire e Luigi Comencini (1962) et Une vie difficile de Dino Risi (1961). L’Agent prépare en tout point ces deux films dans son scénario et la caractérisation de Sordi qui est déjà un policier tiraillé dans sa vertu face à l’injustice (Le Commissaire) et une girouette jamais dans le bon timing des penchants politiques dominants (Une vie difficile). Otello Celetti est ainsi un père de famille oisif vivant aux crochets de son épouse et de son beau-frère, refusant de travailler et source de moquerie pour son voisinage. La scène d’ouverture donne le ton avec notre héros défilant dans les rues en veste de chambre, apostrophant et perturbant les vrais travailleurs (y compris son jeune fils de 11 ans mécanicien), pas du tout honteux de son statut de parasite avec tout le panache ridicule dont est capable Alberto Sordi.

Suite un concours de circonstances Ottello obtient le job rêvé pour lui, agent municipal motorisé. C’est l’occasion d’un grand numéro comique d’Alberto Sordi dans la première partie du film qui fanfaronne et joue de ce nouveau pouvoir auprès de ceux qui l’ont moqué tout en témoignant de son irrésistible incompétence. Les efforts maladroits pour coller sa première contredanse jouent à la fois du talent gestuel de Sordi (où arborer une posture autoritaire, siffler pour stopper une voiture ou simplement vérifier les papiers d’un automobiliste devient un chemin de croix) mais aussi de sa nature de matamore pathétique tant dans une chaotique démonstration d’autorité où elle crée un embouteillage que pour la séduction balourde d’une conductrice en panne (la star Sylva Koscina dans son propre rôle). Cette première partie appartient à Sordi et son scénariste Rodolfo Sonego concevant comme toujours un écrin idéal à son talent.

Luigi Zampa reprend la main par la suite, lui qui dès ses débuts néoréalistes sut introduire des éléments comiques et déjà traiter de sujet sociaux axé sur la médiocrité ordinaire, la corruption et la compromission. La rencontre avec Alberto Sordi était inévitable sur ces questions et les deux hommes collaboreront deux avant L’Agent, sur L’Art de se débrouiller (1955) et Ladro lui, ladra lei (1958). Le mauvais timing précédemment évoqué de Sordi joue sur le drame en cours lorsque émoustillé il laissera la belle Sylva Koscina échapper à l’amende malgré l’absence de papiers. Celle-ci ayant témoigné sa reconnaissance en citant son nom dans une grande émission de variété, le maire (Vittorio De Sica) le rappelle à l’ordre pour lui rappeler que la loi s’applique à tous, et surtout en période d’élection. Dans son zèle kamikaze, Otello va ainsi traquer le maire coupable d’excès de vitesse et mettre malgré lui à jour la liaison adultère de ce dernier mais aussi ses malversations immobilières.

Sordi est plus en retrait pour laisser place au regard mordant de Luigi Zampa, dénonçant autant la municipalité corrompue que les opposants élevant Otello en instrument de leurs ambitions dans leurs diatribes et un procès improbable. Sordi est une fois de plus grandiose, flatté dans son orgueil d’être et s’élevant en chantre de la vertu et probité. Mais bien évidemment les tirades trop théâtrales, les postures trop exagérée, montre bien que l’autosatisfaction domine sur la vague conscience politique chez lui. Tout cela s’avérera bien vacillant mais comme souvent Sordi amène une forme d’humanité touchante à sa veulerie, le revirement final étant tout autant dû à la lâcheté qu’à une vraie préoccupation de sa famille. La leçon a été bien comprise avec un final hilarant où, une fois de plus notre héros en fait une fois de plus des tonnes en désormais subalternes supérieurement dévoué. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa 

samedi 18 juin 2016

L'Ange pourpre - The Angel Wore Red, Nunnally Johnson (1960)

Pendant la guerre civile espagnole, Soledad, une entraîneuse de cabaret, et Arturo Carrera, un prêtre, à qui la vie a retiré la foi en toute valeur, vont se rencontrer et vivre un amour sur fond d'aventures.

L'Ange pourpre vient poursuivre l'histoire d'amour personnelle et cinématographique qu'Ava Gardner entretient avec l'Espagne puisque succédant à Pandora (1951) d'Albert Lewin, La Comtesse aux pieds nus (1954) de Mankiewicz, Le Soleil se lève aussi d'Henry King et La Maja nue d'Henry Koster (1958). C'est le film qui libérera l'actrice de son contraignant contrat à la MGM et semble aussi constituer un véhicule destiné à imposer Dirk Bogarde en jeune premier hollywoodien - étiquette qu'il endosse déjà au sein du cinéma anglais. Ce sera la dernière réalisation du célèbre scénariste et producteur Nunnally Johnson qui adapte ici le roman The Fair Bride de Bruce Marshall. L'histoire nous plonge en pleine Guerre d'Espagne dans un ensemble où se disputent le romanesque, les conflits moraux et une vision intéressante du conflit.

Le film s'ouvre sur la crise de foi du père Arturo Carrera (Dirk Bogarde) qui ne se reconnaît dans cette église inquisitrice et à la solde du pouvoir alors que le peuple demande réconfort et bienveillance dans un pays à feu et à sang. Il quitte donc ses habits de prêtre et retourne à la vie civile, le temps de rencontrer et rassurer lors d'un bombardement la belle Soledad (Ava Gardner) terrifiée. La romance qui va s'initier entre eux participe au questionnement d'Arturo, partagé entre ses sentiments et sa vocation à laquelle la détresse du peuple semble le rappeler. La première scène d'amour avortée est symptomatique. L'église est saccagée et les prêtres assassinés par une foule en furie, faisant d'Arturo un fugitif. Caché par Soledad, celle-ci s'offre à lui sans qu'il cède. Par sa profession d'entraîneuse de cabaret, Soledad y voit un mépris alors qu'Arturo est ambigu dans son refus, autant pour ne pas l'impliquer en cas d'arrestation que dans un mouvement de recul quant à son sacerdoce qu'il n'a pas totalement abandonné.

Ava Gardner dont le visage commençait à être un peu plus marqué par les excès alcoolisés divers (transformation déjà sensible Le Dernier Rivage de Stanley Kramer tourné l'année précédente) est très touchante par ce mélange de vécu et de candeur qu'elle dégage. L'excitation de la jeune fille amoureuse précède la déception de la femme bafouée lorsqu'elle entraîne Arturo dans sa chambre et Nunnally Johnson par son sens du détail (le bref insert où elle cache une photo d'elle en danseuse) et sa mise en scène fait bien passer ce sentiment. Le plan d'ensemble avec le visage vexé et honteux de Soledad plongé dans l'ombre à l'avant plan et Arturo à l'arrière exprime parfaitement les émotions confus et contradictoire qu'éprouvent les personnages. A travers leur romance, ils effectuent des parcours inversés : Arturo éprouve enfin une existence d'homme pour mieux retrouver l'habit et Soledad s'absout de son existence scandaleuse en devenant presque une sainte par la tournure tragique des évènements.

Le scénario intègre bien le contexte politique à la romance. Arturo va s'engager auprès des Républicains pour pouvoir même sans le statut ecclésiastique écouter et aider la population. Les politiques le manipule pourtant afin de mettre la main sur la relique de Saint Jean cachée par l'église mais dont la vision pour galvaniser les troupes avant l'ultime combat. Cet objet sacré s'opposera donc à celui amoureux et charnel que représente Soledad, le divin et la collectivité contre l'intime. C'est un déchirement qui se jouera jusque dans les dernières minutes du film où les personnages sont poussés dans leurs retranchements. Arturo pétrifié face aux massacres et mauvais traitement sait qu'il est le seul à même d'apaiser les âmes avant la fin, et Soledad voit son amant lui échapper. Là encore le regard désappointé d'Ava Gardner fait merveille, le seul amour qu’elle n’ait jamais ressenti lui étant arraché pour un autre plus spirituel.

Ce refuge du divin dans le chaos, Johnson le développe bien aussi dans la hargne d'un capitaine (Enrico Maria Salerno) adepte de la torture à retrouver la relique, y voyant tout autant un instrument de manipulation qu'un réel talisman. A l'inverse Vittorio De Sica dans un petit rôle de général incarne tout le pragmatisme, le cynisme et la lucidité des guerres modernes. Visuellement Johnson reconstitue superbement ce village espagnol en ruine à travers les décors impressionnants de Piero Filippone mais aussi la photo de Giuseppe Rotunno (collaborateur régulier de Visconti, Fellini ou Monicelli) qui imprègne l'ensemble d'un climat poétique et oppressant à la fois. Ce romanesque côtoie une vraie cruauté où massacre, torture et exécution sommaire ne nous sont pas épargnées et le personnage de simili Ernest Hemingway joué par Joseph Cotten apporte une certaine hauteur mêlée d'émotion à l'ensemble. Une œuvre intéressante et rare donc.

 Sorti en dvd all zone chez Warner dans la collection Warner Archives et sans sous-titres

mercredi 11 mai 2016

Le Bigame - Il bigamo, Luciano Emmer (1956)

Mario De Santis, un honnête représentant de commerce, voit sa vie bouleversée lorsqu’une femme qu’il ne connaît absolument pas l’accuse à tort d’être bigame. Il est défendu par un avocat très distrait.

Luciano Emmer signe une hilarante comédie avec Le Bigame où il retrouve Sergio Amidei (secondé par le duo Age et Scarpelli et un débutant nommé Francesco Rosi), scénariste de son classique Dimanche d'aout (1950). On est cependant loin du néoréalisme rose naissant pour plonger dans la franche comédie sociale dans une veine proche du Pigeon (1958). Mario De Santis (Marcello Mastroianni) est un séduisant représentant de commerce et père de famille qui va voir son quotidien bouleversé lorsqu'une inconnue va l'accuser de bigamie pour un mariage contracté sept ans auparavant. Marcello Mastroianni tout au long de sa carrière se plaira à détruire l'image de séducteur que son physique avenant peut évoquer, Le Bel Antonio (1960) en tête. Ici tout le film tend à détruire justement cette facette en la mettant en valeur au départ où l'on est admiratif du bagout et du charme de Mario pour vendre des tubes de dentifrice aux (épouses des) commerçants qu'il prospecte. Il en va de même dans son foyer où un baiser viril calme les ardeurs jalouses de son épouse Valeria (Giovanna Ralli).

Tout bascule donc lorsque la très lunaire Isolina (Franca Valeri) l'accuse de bigamie. Luciano Emmer manie à la fois la satire sociale et l'humour absurde pour dépeindre la déchéance du malheureux Mario. La morale inquisitrice teintée de bigoterie instaure ainsi une vindicte qui ne laissera aucune chance à Mario, toujours plus coupable quoiqu'il dise ou fasse, que ce soit dans les situations dont l'interprétation est constamment à son désavantage (une rencontre secrète avec son épouse devenant une tentative d'enlèvement pour la police) ou le regard des autres avec une belle-famille et des voisins qui ont tôt fait de se retourner contre lui. Cela pourrait tout à fait être les éléments d'un drame pesant mais Emmer y ajoute une outrance toute italienne qui élève l'injustice à des proportions hilarantes.

Une longue scène de vaudeville voit par une suite de hasards malheureux s'empiler dans l'appartement du couple tous les protagonistes n'ayant aucun intérêt à se rencontrer (les deux épouses, leurs familles et avocats respectifs) et se conclut en bagarre générale. La respectabilité perdue expose à tous les malentendus mais aussi aux vautours en tout genre. Vittorio De Sica nous offre ainsi un grand numéro comique en avocat plus intéressé par les paillettes que la plaidoirie. Le ton se fait grinçant à travers ce personnage reflet de la corruption ordinaire avec des running gags tordants, entre les poses qu'il prend dès que passe un appareil photo ou des sentences fatales à tous ses clients ivres de vengeance. Partant du principe que son client est de toute façon coupable, inutile de s'informer de l'affaire en détail et autant compter sur une éloquence creuse pour le défendre. La plaidoirie finale est absolument hilarante, De Sica plus théâtral que jamais calomniant, jurant, pleurant et vociférant tout en citant des poèmes de Gabriele D'Annunzio, grand moment.

Là où l'on sent que nous ne sommes pas encore entré dans la comédie italienne cruelle des années à venir, c'est dans la caractérisation du/des couples. Mario et Valeria ne cessent jamais de s'aimer, le dépit de cette dernière repose plus sur un sincère désespoir que la crainte du regard des autres et plus que l'accusation, c'est bien l'influence néfaste de leur entourage qui les sépare. Franca Valeri aussi parvient à être étonnamment attachante malgré son rôle négatif puisque les indices du scénario et son jeu décalé ne laissent jamais planer le doute quant à son mensonge. La solitude de la vieille fille, étouffée par un père autoritaire émeuvent sous les rires et comme souvent dans le cinéma italien la dimension régionale constitue l'identité de manière sous-jacente.

Les multiples allusions à ses origines de la petite ville de Forlimpopoli soulignent à la fois les mœurs sévères de la province du nord mais aussi une richesse qui permettra d'accuser et d'être crue plus facilement que le modeste Mario. Ces trois-là sont les seuls dont le film expose sincèrement les failles et les tourments quand tout le reste du casting est dans l'outrance et la caricature. On détache tout de même le truculent Memmo Carotenuto, grand second rôle italien de l'époque et excellent en acolyte de prison bienveillant. Il sera d'ailleurs récompensé d'un Ruban d'argent du SNGCI (Syndicat National des Journalistes du Cinéma Italien) pour son interprétation. Un très bon moment, plaisant de bout en bout.

Sorti en dvd zone 2 français chez René Chateau 

Extrait

mercredi 20 mai 2015

Umberto D - Vittorio De Sica (1952)

Umberto Domenico Ferrari, petit professeur retraité, n'a guère de raison de se féliciter de son dévouement à l'Etat. La maigre pension que lui alloue son ancien employeur ne suffit plus à lui assurer une existence décente. Seul au monde, le vieil homme doit se contenter de la compagnie de son chien, Flike. Menacé d'expulsion par sa logeuse puis hospitalisé, Umberto se résout finalement à mendier pour survivre. Mais le destin, une fois encore, le contrarie et l'humilie. Umberto envisage alors de mettre fin à ses jours. Auparavant, il aimerait confier Flike à une personne sérieuse...

Umberto D marque l’apogée et la conclusion de la veine néoréaliste de Vittorio De Sica. Après ce film, le réalisateur devra se réinventer avec l’hybride Station Terminus oscillant entre néoréalisme et mélodrame hollywoodien, ainsi que dans L’Or de Naples où il teinte ses observations sociales d’une touche de comédie. Auparavant et après des premières œuvres plus commerciales, De Sica s’était révélé en scrutant la réalité de l’Italie ravagée d’avant et après-guerre à travers des titres majeurs : Les Enfants nous regardent (1943), Sciuscià (1946), Le Voleur de bicyclette (1948) et Miracle à Milan (1951). La crudité teintée de poésie des scripts de Cesare Zavattini était magnifiée par la profonde sensibilité de l’illustration qu’en donnait Vittorio De Sica. Chacun des films s’attachait à la description d’une enfance dont l’innocence était brisée par le contexte social difficile,  que ce soit par l’abandon parental, la manipulation des adultes conduisant à la délinquance… Dans Le Voleur de bicyclette et Miracle à Milan, De Sica avait développé cette question en mettant en place une épure narrative, des trames simples où le drame des personnages interagissait avec plus de force encore à cet environnement social. Umberto D signe l’aboutissement de cette approche, réussissant à bouleverser avec la simple histoire d’un vieil homme se raccrochant à la vie grâce à l’amour de son chien.

Umberto D s’attaque à une autre forme de vulnérabilité face à l’adversité, la vieillesse remplaçant l’enfance. Nous découvrons donc ici le quotidien difficile de Umberto Domenico Ferrari (Carlo Battisti), retraité qui du mal joindre les deux bout, ses maigres revenus ne suffisant pas à lui assurer le gîte et le couvert. Dès la scène d’ouverture où les retraités manifestent pour augmenter leur pension, la déchéance et le mépris de ce troisième âge s’exprime. N’ayant pas la force d’écho et de nuisance de manifestants plus jeunes, nos vieillards sont dispersés sans difficulté et de manière presque comique par les forces de l’ordre. Ils n’ont certes pas eu l’autorisation de manifester mais cela n’auraient pas arrêté des opposants vigoureux et déterminés mais là les corps frêles et les visages essoufflés n’offrent guère de résistance. Ce mépris adressé à une tranche d’âge entière le temps d’une péripétie collective, Umberto va la ressentir de manière individuelle tout au long du film. 

Dans les précédentes œuvres les enfants avaient pour eux une candeur certes menacée d’être bafouée, une vigueur physique et tout simplement une jeunesse qui appelait à de jours meilleurs malgré les épreuves. Sans ressources ni famille, Umberto serait désespérément seul sans l’affection indéfectible de son chien Flyke. C’est le seul être dont il a à se préoccuper et qui se soucie de lui en retour, lui rendant son affection sans calcul. Fort de l’interprétation sensible de Carlo Battisti - professeur de linguistique à l'Université de Florence et acteur non-professionnel comme souvent dans l’œuvre néoréaliste de De Sica - le personnage semble ainsi comme retomber en enfance et oublier les difficultés par l’amusement éphémère que lui procure son compagnon à quatre pattes – quand il l’observe depuis la fenêtre de l’hôpital ou ce beau moment où il le retrouvera dans le chenil.

Umberto D semble sur bien des points avoir été une des matrice du célèbre Une Journée particulière (1977) de Ettore Scola – qui dédiera d’ailleurs à De Sica fraîchement disparu son Nous nous sommes tant aimé (1974). Scola y dépeindra lui aussi des faibles, des rejetés avec une Sophia Loren et un Marcello Mastroianni, homosexuel et femme à la marge de la société fasciste de Mussolini et de son machisme exacerbé. Umberto D annonce la suite de l’œuvre de De Sica en scrutant l’isolement de ses personnages. Le fascisme n’est plus mais le mur de l’individualisme auquel se confronte Umberto annonce le monde capitaliste froid de Il Boom (1963). Le dénuement est une honte dont il vaut s’accommoder seul plutôt que de l’exprimer et/ou s’entraider. Ainsi après la manifestation d’ouverture, un autre vieillard avec lequel Umberto avait sympathisé va-t-il fuir sa conversation quand il essaiera de lui vendre sa montre. Plutôt que d’admettre qu’il n’en a pas les moyens, il préfère échapper à son interlocuteur non sans avoir affirmé avoir déjà une montre dont il ne se souvient plus la marque mais qui demeure bien sûr chez lui, dans une boite en or. 

Les anciens amis et collègues se montreront tout aussi fuyants et faussement amicaux quand Umberto dévoilera timidement ses déboires. Notre héros tout à sa fierté précaire le ressent et n’osera jamais quémander ouvertement, si ce n’est dans ce poignant moment où il n’ose se résoudre à faire l’aumône. Le regard inquisiteur des autres est trop fort pour cet homme qui a toujours travaillé  et à qui un automne de la vie plus paisible est refusé. De Sica endosse d’ailleurs le regard craintif de son héros scrutant les ruelles grouillantes où cette division entre démunis implorants (ou vociférant tel ce moment comique où un mendiant obtient son dû par son seul ton autoritaire) et quidams indifférents lui rappelle malheureusement bien dans quel camp il se situe.

Le film amorce déjà les élans féministes - et déjà perceptible dans Les Enfants nous regardent où il ne juge jamais cette mère désertant le foyer – à venir dans la filmographie de De Sica, notamment le sketch Teresa dans L’Or de Naples et qui constitue une sorte de prologue au magnifique Mariage à l’italienne (1964). La jeune servante de la pension Maria (Maria Pia Casilio) sympathisera ainsi avec Umberto dont elle partage l’avenir incertain. Ce sera elle par son statut de femme et jouet des hommes, les deux amants auxquels elle a cédé se détournant quand elle sera enceinte. Elle est promise au renvoi quand sa patronne connaîtra son état et à la violence et répudiation de sa famille si elle ose retourner dans sa région et les couvrir de honte. Umberto est un fardeau pour cette Italie moderne qui souhaite avancer et Maria la paria d’une mentalité loin d’avoir disparue dans le pays. La complicité entre n’en est que plus attachante, Umberto plus inquiet que juge de la situation de Maria et cette dernière plus compatissante que moqueuse devant les efforts du vieillard pour subsister.

La détresse et l’amusement se confondent d’ailleurs dans la débrouillardise d’Umberto et des autres laissés pour compte pour s’en sortir tel ces séjours prolongés à l’hôpital pour économiser les dépenses. Mais alors que la société rejette la vieillesse et qu’il est trop tard pour tout recommencer, le plus facile, le plus simple pour tout le monde est peut-être tout simplement d’en finir. La tentation funeste du suicide se dessine dans des séquences muettes glaçantes dont notre héros ne se détourne qu’en reportant son regard sur le fidèle Flike. Après tout un chien sans maître est tout aussi inutile que lui dans cette urbanité sans âme comme le montrera la machine exécutant en masse les animaux au sein du chenil. Par une science du montage parfaite mais aussi un dressage brillant du chien – des chiens même puisque De Sica en utilisa deux sur le tournage le spectateur attentif relevant la différence entre les deux bâtards l’un tête noire et le côté blanc principalement et l’autre museau blanc et tache noire sur son flanc plus sporadiquement – le réalisateur confère une expressivité frappante à l’animal. 

Alerte et joueur en présence de son maître, le regard et la gestuelle touchante quand il s’apprête à le quitter (comme quand il se cachera derrière sa jambe devant le sinistre foyer pour chien) puis enfin craintif et méfiant quand il devinera ses noirs desseins. Les dix dernières minutes d’Umberto D figurent parmi les plus bouleversantes de l’histoire du cinéma. Décidé à achever cette triste existence et ne pouvant se défaire de l’amour fidèle de Flike - ce long plan où le chien abandonné le cherche et le trouve dans sa cachette achève de tirer les larmes au spectateur – Umberto sera pourtant écarté à sa terrible résolution par l’animal. L’instinct de vie est le plus fort chez le chien qui s’arrache au bras de son maître avant l’instant fatidique face à une voie ferrée. Cette fuite ranime ainsi la flamme chez Umberto qui ne méritera la confiance de Flike que s’il se raccroche à cette vie si pénible. 

Les humiliations, privations et désagréments ordinaires s’oublient alors pour  retrouver cette insouciance simple du jeu entre un maître et son chien. En retrouvant cet émerveillement naïf, cet être à reconquérir et à s’attacher, Umberto est ramené à la vie par Flike. La caméra de De Sica s’éloigne alors sur ce moment typique de la bienveillance du réalisateur envers ses personnages. La situation d’Umberto n’a guère évoluée mais il a compris qu’il possédait ce que bien des âmes solitaires chercheront en vain : un ami auquel se raccrocher en toutes circonstances.

En dépit d’une critique dithyrambique, le film sera pourtant un échec commercial. La Palme d'or promise au Festival de Cannes 1952 est ainsi bloquée par des pressions italiennes et Giulio Andreotti alors secrétaire d'état au tourisme et au spectacle accusera publiquement De Sica de trahison à la patrie par la vision qu'il donne du pays à travers ses films. Le mouvement néoréaliste touche à sa fin et est désormais fustigé pour l’imagerie misérabiliste et pessimiste qu’il offre d’une Italie où s’amorce le miracle économique. Une belle métaphore du film en somme où à l’instar des autorités du pays refusant de regarder cette pauvreté, Umberto le vieillard n’a plus le droit d’exister. De Sica forcé de se réinventer - et dérogeant déjà à certains dogme néoréaliste avec des intérieurs tournés en studio – n’abandonnera cependant pas le combat mais emploiera des armes plus enjôleuses pour exprimer ses révoltes. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta et ressort en salle cette semaine