Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
À travers l'histoire
de deux personnages, la célébrité est abordée sous toutes ses formes, depuis la
renommée nationale jusqu'à l'admiration locale d'un cercle restreint. Cette
comédie est un regard amusé sur ce que les gens sont prêts à faire pour devenir
célèbres ou le rester.
L’âge avançant, Woody Allen délègue son personnage dépressif
et facétieux à d’autres acteurs. John Cusack ouvre le bal avec Coups de feu sur Broadway (1994) tandis
que Kenneth Branagh lui emboîte le pas avec ce Celebrity (Jason Biggs suivra dans Anything else (2003)). Kenneth Branagh est notre guide dans cet
Allen atypique en incarnant Lee Simon, journaliste mondain aux amours et ambitions
artistiques contrariées. Woody Allen tisse une fable où se dessine en parallèle
le destin de Lee et de son ex épouse Robin (Judy Davis). Le premier a préféré
quitter leur vie de couple terne pour courir les célébrités tandis que la
seconde se remet difficilement de cette rupture.
Leur évolution sert de fil rouge à une suite de portraits
mordants où Allen se moque des affres de la renommée, du narcissisme qu’elle
suscite pour ceux qui en vivent et d’autres qui en rêve. La photo noir et blanc
de Sven Nykvist donne à l’ensemble un contour glamour qui jure avec les
comportements pathétiques et détestables observés. La persona publique des
stars vole en éclat à l’abri des regards (magnifique séquence où le discours
chaste et humble de Melanie Griffith s’oppose à la séduction agressive de Lee),
la promiscuité qu’elles nous laissent entrevoir s’estompe dès que cette fameuse
image est menacée (le mannequin joué par Charlize Theron laissant Lee en plan
suite à un accident de voiture synonyme de mauvaise publicité).
Les identités
se noient dans la course à la notoriété telle ce moment tordant où les
participants hétéroclites (membres du Ku Klux Klan, néo-nazi, rabbin, évangéliste
noir) d’un talk-show racoleur partagent
une surprenante camaraderie, habitués qu’ils sont à se retrouver sur les
plateaux tv. Le vide de la pensée est un prérequis nécessaire où ne demeure que
l’attitude destructrice (savoureux Leonardo Di Caprio en caricature du minet qu’il
était aux yeux du grand public à l’époque) chez les nantis, et une absence d’attache
impitoyable avec le personnage de Wynona Ryder.
Les aspirations de Lee ne s’inscrivent que dans cet égo plutôt
qu’une vraie volonté artistique, et ses discours creux ainsi que ses nombreuses
mésaventures en sont le reflet. A l’inverse ce monde vient à Robin plutôt que l’inverse
et ses hésitations constantes face à cette lumière rendent le personnage bien
plus touchant - et le propos du film moins binaire avec cette intellectuelle désintéressée s'épanouissant dans ce clinquant, où elle peut enfin lâcher prise. Son nouveau compagnon Tony (Joe Mantegna) en mettant sa notoriété
plus racoleuse au service du bien-être de sa nombreuse famille donne ainsi un
pendant plus altruiste et moins égocentrique de la réussite. Le film amuse et
séduit par ce mélange de satire et de vraie mélancolie, notamment la belle
conclusion sur un Kenneth Branagh (excellent bien que singeant un peu trop le
phrasé de Woody Allen) plus perdu que jamais. Sans en égaler la profondeur,
Allen creuse avec brio le sillon de son Stardust Memories (1980).
Pour avoir voulu
sauver un chien, Adam et Barbara Maitland passent tout de go dans l'autre
monde. Peu après, occupants invisibles de leur antique demeure ils la voient
envahie par une riche et bruyante famille new-yorkaise. Rien à redire jusqu'au
jour où cette honorable famille entreprend de donner un cachet plus urbain à la
vieille demeure. Adam et Barbara, scandalisés, décident de déloger les intrus.
Mais leurs classiques fantômes et autres sortilèges ne font aucun effet. C'est
alors qu'ils font appel à un "bio-exorciste" freelance connu sous le
sobriquet de Beetlejuice.
Le succès inattendu de Pee-Wee
Big Adventure (1985) avait soulevé l’intérêt pour Tim Burton, la Warner l’envisageant
alors pour sa grande adaptation à venir de Batman.
Le studio tergiverse néanmoins à confier un si gros projet à un novice. Tout en
préparant le projet sans assurance d’être le choix définitif, Tim Burton scrute
donc sans enthousiasme les scénarios conventionnels qu’on lui propose avant de
tomber sur cette bizarrerie intitulée Beetlejuice.
Le scénario initial est un vrai film d’horreur déviant (Beetlejuice incontrôlable et plus proche du violeur que du pervers
rigolo du film, la scène de possession graphiquement plus agressive) que Burton
va s’approprier dans sa thématique d’opposition du bizarre imprévisible et
attachant avec une normalité conventionnelle et étouffante. Si Batman, le défi (1992) sera un film tout
entier dévoué et fasciné par les monstres et où l’humain est absent, Beetlejuice préfigure plutôt le
traitement de Edward aux mains d’argent
(1990). Tim Burton impose ainsi pour la première fois son univers visuel mais
en prenant soin d’avoir des personnages attachants et tiraillés dans cet
entre-deux opposant un univers excentrique ténébreux et une réalité plus
aseptisée mais bien plus inquiétante au final.
Le couple formé par Adam (Alec Baldwin) et Barbara (Geena
Davis) constitue donc des héros arrachés à une vie paisible pour être plongé
dans le monde des morts dont ils devront apprendre les codes. A l’inverse la
jeune Lydia (Winona Ryder) est bien vivante mais irrésistiblement attirée par
ces ténèbres plus excitantes que son quotidien morne. Tim Burton donne donc
dans la comédie et la satire pour opposer monde des morts et des vivants en s’amusant
des codes du genre. L’idée d’un au-delà lourdement administratif exploitée dans
Une question de vie et de mort de
Powell et Pressburger (1947) et Le Ciel peut attendre d’Ernst Lubitsch (1943) est ici revisitée par le prisme de l’imaginaire
macabre et sarcastique de Burton. On conserve donc là pour toujours le possible
piteux état dans lequel on a pu décéder (mais aussi la personnalité avec les
quaterbacks de football stupides) ce qui donne une salle d’attente
cauchemardesque où nos héros viendront clamer leurs droits.
L’au-delà coinçant
pour l’éternité (ou plutôt 125 ans) Adam et Barbara dans leur demeure symbolise
la prison éloignant du monde extérieur tous les grands personnages de Tim
Burton, du manoir de Bruce Wayne dans les Batman
au château d’Edward aux mains d’argent
en passant par Charlie et la chocolaterie
(2006). A l’inverse la solitude et l’apitoiement dans lequel se complaisent
aussi les héros de Burton s’incarnent à travers Lydia, ado gothique au teint
blafard et brassant des idées noires dans l’exiguïté de sa chambre. Ces
personnages symbolisent à la fois le rejet et la volonté de se mêler aux autres
de Burton, en particulier Winona Ryder qui est une vraie réminiscence de Vincent (1982) le premier court-métrage
du réalisateur.
Beetlejuice (Michael Keaton) est lui le mauvais génie, graine
de discorde et véritable entité punk signifiant le nihilisme tentant Burton
pour balayer impitoyablement le conformisme hypocrite de la réalité. Cela passe
d’abord par l’image où le réalisateur déborde d’inventivité pour toutes les
créations associées au monde des morts que ce soit dans les décors extravagants
de Bo Welch et la multiplicité des techniques d’effets spéciaux (animation
image par image, prothèse, matte-painting, effets mécaniques) des différentes
créatures, le tout dans un aspect bricolé rattaché au style de dessin singulier
et rudimentaire de Burton mais aussi en hommage au série B de son enfance comme
les productions Harry Harryhausen. En contrepoint finalement plus horrible nous
aurons le décorum d’art contemporain hideux de Delia la belle-mère de Lydia (Catherine
O'Hara) défigurant par ses contours informes et ses couleurs criardes le havre
de paix de la maison.
Burton dénonce ainsi une modernité pédante, hypocrite et
irrespectueuse (le décorateur d’intérieur snob Otho (Glenn Shadix) mais surtout
d’un opportunisme glaçant. Adam et Barbara échouent à faire fuir les intrus car
leur tempérament gentil ne permet pas la malveillance suffisante à créer des
situations terrifiantes (l’hilarante scène de possession sur fond de Banana Boat Song de Harry Belafonte).
Mais plus que cela, c’est le cynisme de ce monde moderne qui empêche tout d’abord
de voir les fantômes (alors que l’adolescente Lydia encore candide les
distingue) puis une fois leur présence avérée d’en avoir peur. Au contraire les
adultes y voient une fructueuse affaire financière à exploiter avec les
fantômes en attraction de choix.
Tim Burton ne cède cependant pas encore à la mélancolie des œuvres
à venir et voit encore un espoir de cohabitation. Le drame de l’absence d’enfant
est sobrement introduit au début pour Adam et Barbara, tandis que l’indifférence
de ces parents est plus explicitement ressentie pour Lydia. Une famille de
substitution peut donc se construire entre les vivants et les morts, Lydia en
raison de supporter leur disparition pour le couple et eux en raison d’oublier
ses penchants suicidaires pour Lydia. Avant cela, les deux mondes doivent sauvagement
s’entrechoquer par l’entremise de la graine de discorde qu’est Beetlejuice.
Michael Keaton signe une prestation extraordinaire de bouffonnerie et d’outrance,
véritable pile électrique bousculant les codes de la bienséance (en ces temps
plus puritain le personnage serait bien édulcoré, on peut craindre pour la
suite annoncée) et relayé par des effets spéciaux délirants.
Le leitmotiv
consistant à prononcer son nom trois fois pour l’appeler fera école (Candyman (1992) de Bernard Rose dans un
film d’horreur plus direct) et est habilement monté en épingle jusqu’au délire
final où Burton donne dans l’horreur pour rire, le grand guignol et cabaret
macabre. Le personnage emportera tellement l’adhésion lors des projection-test
que Burton ajoutera ensuite le génial épilogue pour une ultime facétie de Beetlejuice. Le film sera un immense
succès et la première adhésion du public à l’univers de Tim Burton. La Warner
rassurée allait donc confier Batman (1989) à ce dernier pour un raz-de-marée
commercial d’une toute autre ampleur.
Edward n'est pas un
garçon ordinaire. Création d'un inventeur, il a reçu un cœur pour aimer, un
cerveau pour comprendre. Mais son concepteur est mort avant d'avoir pu terminer
son œuvre et Edward se retrouve avec des lames de métal et des instruments
tranchants en guise de doigts.
Après le triomphe de son Batman
(1989), Tim Burton se trouve parmi les réalisateurs les plus en vus d’Hollywood
et profite de ce pouvoir pour enfin réaliser Edward aux mains d’argent, projet qui lui tient à cœur depuis
longtemps. La Warner souhaitant plutôt le voir s’atteler immédiatement à la
suite de Batman montre peu d’intérêt
pour Edward et fini par revendre les
droits du film à la Fox qui laissera une totale liberté artistique au
réalisateur. Edward aux mains
d’argent est le film le plus personnel de Tim Burton. Dans chacune de ses
œuvres de cette époque, Burton place un miroir de lui-même au centre de
l’intrigue. C’est l’adolescente gothique incarnée par Winona Ryder dans Beetlejuice (1988) - Beetlejuiceétant lui le mauvais génie qu’il aurait rêvé venir
bouleverser son quotidien -,c’est
toutes les créatures de la nuit asociales des deux Batman ou encore l’excentrique au talent tout relatif Ed Wood dans le film éponyme.
Edward Scissorhands va
plus loin puisque son héros est tout simplement le double du réalisateur, la
trame enrobant dans une inspiration gothique (au croisement de Frankenstein,
Le Bossu de Notre-Dame ou Le Fantôme de l’Opéra) l’adolescence
solitaire d’un Burton trop différent de son environnement. A cette époque difficile,
Burton aura exprimé ce mal-être dans un dessin représentant un homme avec des
ciseaux à la place des mains.
Ces
ciseaux sont une métaphore de la timidité, de l’incapacité à communiquer et se
fondre dans la masse pour Edward (Johnny Depp), être fragile que son créateur
(Vincent Price dans son poignant dernier rôle) n’a pas eu le temps de doter de
main avant de disparaître. Edward est donc un reclus apeuré par le monde
extérieur mais qui ne demande qu’à s’y intégrer, cela étant signifié dès sa
première apparition où il se cache puis se révèle à Dianne Wiest dans le
manoir, cette dernière ayant auparavant aperçu les coupures de journaux qu’il
collectionne. Pour Burton, le monde extérieur estsymbolisé par cette banlieue pavillonnaire
équivalenteà sa Burbank natale et dont
il croque avec férocité le conformisme d’abord dans des vignettes sans paroles.
Sa caméra balaie ainsi les maisons à l’aspect uniforme dans de même couleurs
criardes, la curiosité malsaine et le commérage où chaque femme se ruera sur
son téléphone après avoir entraperçu cet inconnu hirsute traverser la ville et
bien sûr le manège routinier et mécanique
des maris quittant tous leur domicile en voiture au matin.
Le portrait est plus
corrosif encore lorsqu’il s’attarde plus précisément sur ce voisinage peuplé de
mégères frustrées au maquillage criard, aux coiffures et tenues de mauvais goût
et pour lequel le nouveau venu Edward constitue une attraction passagère qui
les divertira un temps mais ne sera jamais vraiment des leurs. Kathy Baker dans
une prestation génialement superficielle domine parfaitement ce défilé
d’hypocrites.
Le
cynisme est évité grâce au personnage plein de candeur d’Edward et à la
prestation à fleur de peau de Johnny Depp. Après Batman, le look du
héros (lorgnant sur celui du chanteur des Cure Robert Smith dont Burton est
fan) associera définitivement Burton au mouvement gothique et le visage inquiet
et la gestuelle de pantin désarticulé de Depp exprime magnifiquement la
fébrilité d’Edward. A l’aise, aimé et en confiance il est capable de véritable
prodiges (les impressionnantes haies animalières, les amusantes séquences où il
se mue en coiffeur hors-pair) mais devenant un danger malgré lui dès qu’il se
sent menacé. Ses rares crises morales lui sont refusées et réveillent les préjugés
de son entourage qui lui rappellent son statut de monstre.
Un pont avec le
monde normal semble pourtant possible avec le personnage de Winona Ryder
(teinte en blonde pour l’occasion) qui illustre d’abord cette intolérance à
l’échelle adolescente (il est d’ailleurs amusant de voir Anthony Michael Hall
l’ado chétif et complexé chez John Hughes jouer les brutes épaisses ici) mais
finit par être réellement touchée par la sensibilité d’Edward. Burton dépeint
cette romance platonique avec une magie rare et sans un mot si ce n’est ce
court échange résumant toute la problématique du récit :
Kim: Hold me.
Edward: I can't.
Sinon cela passera par les regards significatifs où
transparaît la complicité entre Johnny Depp et Winona Ryder en couple à
l’époque, tel cette connexion qui se fait à travers un écran de télévision et
bien évidemment celle de la danse sous la neige où la musique céleste de Danny
Elfman et la mise en scène de Burton communient dans une grâce absolue.
Peut-être la plus belle scène jamais filmée par le réalisateur avec la
naissance de Catwoman dans Batman Returns
(1992). La narration façon Il était une
fois renvoie à cette dimension de conte où la conclusion exprime une féérie et
une mélancolie inoubliable. Le chef d'oeuvre de Tim Burton.