Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Côte des Cornouailles au début du XXe siècle.
Partis à la recherche de Jill Tregellis, une jeune Américaine, ses amis
se retrouvent dans une cité engloutie, dirigée d'une façon despotique
par Sir Hugh…
Cet ultime film de Jacques Tourneur est une
production American International Pictures, compagnie initiatrice de la
série d'adaptations à succès d'Edgar Allan Poe signée Roger Corman et
interprétée par Vincent Price en ce début des années 60. City under the sea
apparaît plus comme une production opportuniste surfant sur cette vague
puisqu'elle brode toute une intrigue autour du poème éponyme (récité
dans une scène du film) de Poe. On doit initialement le script est à
Charles Bennett que les producteurs James H. Nicholson et Samuel Z.
Arkoff convoquent en Angleterre pour une réécriture mais sans lui payer
le voyage. Devant le refus de celui-ci, ils font donc remanier le
scénario par Louis M Heyward qui y rajoute une dimension comique trop
prononcé (au désarroi des comédiens convaincus par le scénario initial
de Charles Bennett) notamment le personnage de David Tomlinson et sa
poule domestique.
Le résultat sera un curieux mélange entre
épouvante gothique et film d'aventures fantastique un peu dans l'esprit
de She produit par la Hammer cette même année. Il est donc ici question
de cité sous-marine oubliée sous les côtes des Cornouailles, d'un
Vincent Price terré sous les mers victimes d'une malédiction mystérieuse
et d'un trio de héros tentant d'échapper à ses griffes. L'élément
romanesque (Jill (Susan Hart) sosie de l'épouse disparue de Vincent
Price) est trop survolé et certains raccourcis narratif assez grossiers.
Néanmoins le charme exotique et désuet opère notamment grâce au
savoir-faire de Jacques Tourneur et à une belle direction artistique
Frank White. Les époques et architectures se bousculent dans les visions
de cette cité sous-marine à laquelle Tourneur avec de modestes moyens
(les scènes de plongée un peu cheap notamment les créatures marine)
donne une belle ampleur, bien aidé par la photographie bariolée de
Stephen Dade.
L'humour ne fonctionne pas si mal, le cabotinage de David
Tomlinson étant compensé par le premier degré et l'énergie de Tab Hunter
ainsi que le charme de Susan Hart (dont le décolleté pigeonnant n'a
rien à envier aux Scream Queens de la Hammer). En dépit d'un creux un
peu bavard en milieu de film, l'ensemble se laisse donc voir sans
déplaisir et Jacques Tourneur conclut sa belle filmographie de la plus
honorable des manières.
Visible en ce moment dans le cadre de la rétrospective Jacques Tourneur à la Cinémathèque française
Wyatt Earp arrive à Wichita (Kansas), une petite bourgade de l'Ouest
américain. Économiquement, la cité vit essentiellement du commerce du
bétail. Mais les convoyeurs et leurs hommes sèment le trouble à chaque
arrivée. Un soir de beuverie, un enfant est tué d'une balle perdue.
Andrew Hocke, le maire de la ville, demande à Wyatt Earp de prêter
serment pour devenir shérif. Celui-ci accepte et ordonne à chaque homme
de ne plus porter d'armes. Mais certains notables commencent à
s'inquiéter de ses décisions...
Figure mythique de l'Ouest,
Wyatt Earp hante le western américain dans une multitudes d'œuvres
explorant ses exploits, sa légende et le fameux affrontement d'OK Corral
à travers le regard de cinéastes aussi divers que John Ford, John
Sturges ou plus récemment Lawrence Kasdan. L'approche se fait
mythologique comme plus intimiste à travers les différents film, tout
comme la dimension héroïque alterne avec celle plus dure et proche de la
réalité notamment à travers les deux film que lui consacrera John
Sturges, Règlement de compte à OK Corral (1957) pour la légende et l'excellent Sept secondes en enfer (1967). Wichita
est loin d'être le film le plus connu consacré au "personnage" mais
s'avère une des visions les plus captivantes.
Jacques Tourneur
entrecroise la facette idéalisée de Wyatt Earp et un contexte plus
réaliste, le tout équilibré par la stature à la fois modeste et
imposante de Joel McCrea. Wyatt Earp prolonge une figure de droiture
morale que Jacques Tourneur façonné dans ses deux précédents westerns,
toujours incarné par Joel McCrea en pasteur dans Stars in my crown (1950) et juge dans Stranger on Horseback
(1955). Le pacifisme forcené du pasteur et le rigorisme tout aussi
poussé du juge trouve donc sa variante dans le justicier inflexible
qu'est Wyatt Earp porté par une approche toujours aussi captivante de
Jacques Tourneur.
L'aspect le plus intéressant concerne notamment
la nature de héros en construction et qui s'ignore de Wyatt Earp.
Simple silhouette lointaine à cheval l'immensité d'une plaine, Wyatt
Earp incarne cette stature mythique avant son apparition effective à
l'écran. Jacques Tourneur lui donne cette aura avant que notre héros ne
l'assume lui-même, la violence et l'injustice le poursuivant partout
malgré lui pour qu'il puisse y mettre un terme. Cette situation prendra
des proportions toujours plus grandes : Wyatt Earp sauve d'abord sa peau
en mettant aux pas deux voleurs, puis stoppe un hold-up de banque avant
de plaquer cette notion à la ville entière de Wichita plongée dans le
chaos dont il est devenu shérif.
La simplicité et le jeu minimaliste de
Joel McCrea amène une dimension modeste et terrienne au personnage qui se
conjugue à la mise en scène de Tourneur qui le magnifie dans ce qui est
son premier film en cinémascope. Le réalisateur joue de la carrure
intimidante de l'acteur et ses 1m91 qui écrase de sa volonté inflexible
ses adversaires dans les plans larges, notamment la scène de mise à sac
où à pied il domine paradoxalement ses antagonistes à cheval. Le montage
renforce également cette idée, tant dans la dimension d'attente et de
menace qu'il crée pour un Wyatt Earp absent (la balle stoppant un ennemi
qui l'attendait de pied ferme dans le saloon) que de l'inéluctabilité
de sa victoire dans les duels. On pense au champ contre champ entre
Wyatt Earp avançant à cheval sans faillir et son adversaire (incarné pas
cette trogne patibulaire bien connue de Jack Elam) caché derrière un
rocher, notre héros semblant indestructible (même avec un cheval
désarçonné) et de plus en plus immense alors que l'autre rétrécit
jusqu'à être acculé et mourir.
Jacques Tourneur exprime ainsi par
l'image l'affrontement idéologique audacieux du film, la morale
inflexible auquel Wyatt Earp soumet la ville (interdiction du port
d'armes notamment) et le tumulte dont s'accommodent les notables dans
cette Wichita en pleine expansion - et dont Tourneur capture
magnifiquement la frénésie. C'est donc captivant de bout en bout, porté
par de seconds rôles remarquable et un scénario habile pour initier les
contours de la légende (superbe scène d'introduction des frères de Wyatt
Earp). Une des plus belles évocations de Wyatt Earp qui gagnerai à être
plus connue.
En 1865, au moment où s'achève la Guerre de Sécession, le pasteur
Gray s'installe dans la bourgade sudiste rurale de Walesburg ; la vie y
est simple et rude mais les enfants s'épanouissent entre école, chasse,
pêche et moisson; l'ombre du Ku Klux Klan rôde autour d'un vieux Noir et
très vite, les convictions du jeune docteur Harris s'opposent à celles
du pasteur, surtout quand éclate une épidémie de typhoïde. Le pasteur
dévoué à sa communauté a recueilli avec sa femme un jeune orphelin, John
Kenyon qui est le narrateur...
Stars in My Crown
était considéré comme son film favori par Jacques Tourneur. Cette fable
apaisée est pourtant bien éloignée d'une filmographie nettement plus
basée sur la tension et le mouvement tant dans le fantastique, le film
d'aventures, le film noir ou son précédente incursion dans le western
avec Le Passage du Canyon (1946). La voix-off adulte du narrateur John
Kenyon et encore petit garçon au sein du récit (Dean Stockwell) annonce
la dimension nostalgique qui traversera le film dans cette vision d'un
paradis perdu. Le film célèbre un monde révolu tant dans les souvenirs
ému du narrateur que dans les valeurs nobles et bienveillantes. Le
symbole de cela sera le pasteur Gray (Joel McCrea) père adoptif du petit
John et esprit volontaire prêt à tout pour tirer le meilleur de ces
concitoyens. L'introduction du personnage donne le ton, Gray débarquant
en ville en faisant son premier prêche dans le saloon local.
Le
passé, le présent et le futur du pays se joue dans le microcosme de
cette bourgade sudiste de Walesbourg. Le pasteur Gray a combattu lors de
la Guerre de Sécession, parcours qui scelle son amitié indéfectible
avec le truculent Jeb Isbell (Alan Hale) mais posera la tentation de
reprendre les revolvers lors de moments plus dramatiques. Les fantômes
du passé planent aussi dans le conflit terrien qui oppose le vieux noir
Oncle Famous (Juano Hernández) et le Lo Backett (Ed Begley) le second
souhaitant s'approprier les terres du premier pour faire avancer son
exploitation minière. Son refus va ranimer les élans racistes et faire à
nouveau chevaucher les "night riders" du Ku Klux Klan. Enfin c'est la
foi et la science qui s'opposent également avec le jeune médecin Harris
(James Mitchell), pragmatique agacé par l'importance de la foi chez ses
malades réclamant autant le pasteur Gray que lui.
Tous ces enjeux se
déroulent dans une tonalité bucolique, où tous les conflits semblent au
départ pouvoir se résoudre par le bon sens. Les intimidations envers
Oncle Famous tournent cours grâce à la solidarité de ses voisins, le
pasteur Gray fait jouer son autorité et humour pour stopper nette
l'humiliation d'un faible en pleine rue et plus globalement tout dans
l'imagerie du film tant à tisser les contours de cette nostalgie. La
photo de Charles Schoenbaum et le filmage de Tourneur dessinent de
véritables cartes postales passéistes et chaleureuse dans les plans
d'ensemble sur la ville et les scènes naturalistes (belles séquences de
pêche) et les situations truculentes amènent une légèreté bienvenue (le
gimmick sur la chanson-titre Stars in my crown, une consultation enfantine mouvementée du médecin).
Les
péripéties (une épidémie de fièvre typhoïde, une tentative de lynchage)
ébranlent les protagonistes qui doutent, s'égarent et souffrent
(remarquable prestation de Joel McCrea qui réussit à faire vaciller son
interprétation si forte) avant que cette bienveillance, cette humanité
naturelle envers l'autre transcende les doutes. Cela pourrait sembler
désuet mais la force de l'interprétation et des situations (McCrea
faisant face seul au Ku Klux Klan) font croire à cette bienveillance
encore vivace sans que le ton ne bascule dans la niaiserie bondieusarde.
En somme Tourneur réussit là où échouera le pourtant plus célébré La Loi du Seigneur (1956) de William Wyler avec ce film attachant.
Le professeur
Harrington, qui dénonçait les activités démonologiques du docteur Julian
Karswell, a trouvé la mort dans un étrange accident de voiture. Son collègue,
le savant américain John Holden, venu à Londres participer à un congrès de
parapsychologie, enquête sur sa disparition...
Rendez-vous avec la
peur est pour Jacques Tourneur l’occasion de renouer avec le cinéma
fantastique. Le réalisateur avait marqué le genre de son empreinte au sein de
la RKO où, sous la férule du producteur Val Newton il signa des classiques tel
que La Féline (1942), Vaudou (1943) ou encore L’Homme-léopard (1943). Entre-temps,
Tourneur avait su faire montre de son talent dans des genres très divers, du
western (Le Passage du canyon (1946))
au film noir (La Griffe du passé (1947))
en passant par le film d’aventures (La Flèche et le flambeau (1950), La Flibustière des Antilles (1951)). Ce retour aux sources se fera par l’intermédiaire
du producteur Hal Chester, qui aura depuis de longues années cherché à adapter
le roman de Montague R. James, Casting
the runes.
Dans ses œuvres RKO Tourneur aura teintée sa vision de
fantastique d’ambiguïté, les évènements surnaturels baignant toujours dans un
mélange de psychanalyse, de mythologie et de superstitions caractérisée par son
utilisation du hors-champ qui laissait libre cours à l’imagination et l’interprétation.
Tourneur croit pourtant réellement aux forces occultes et le sujet de Rendez-vous avec la peur lui permet une
approche plus frontale. Le fantastique est plus ouvertement admis au sein du
récit, hormis dans le jusqu’auboutisme cartésien du héros John Holden incarné
par Dana Andrews. Celui-ci est un professeur enquêtant sur la mort d’un de ses
collègues qui tentait de démasquer Julian Karswell (Niall MacGinnis) un
pratiquant de magie noire. Les réelles aptitudes démoniaques de Karswell vont
pourtant mettre à mal le scepticisme de Holden. La progression du récit est
donc une longue descente dans les ténèbres où par sa mise en scène et son sens
de l’atmosphère Jacques Tourneur ébranle toutes les certitudes.
La scène d’ouverture est un summum de terreur, lorsque le
trop encombrant professeur Harrington (Maurice Denham) est assailli et
sauvagement tué par le démon. L’angoisse sera née de la tension inexpliquée
agitant Harrington progressivement prolongée par l’environnement, ce sous-bois
sombre et isolé, cette caméra furtive donnant le sentiment d’être épié. C’est
alors que peut se manifester l’innommable, cette créature surgie du fond des
âges et des ténèbres pour dévorer celui sur qui pèse la malédiction. L’effet
est saisissant avec cette forme nuageuse blanche prenant la silhouette d’une
créature infernale, illuminant la nuit de son éclat infernal et avançant avec
une lenteur implacable. Cela aurait dû suffire pour nous glacer le sang mais
Hal Chester imposa pour cette ouverture (ainsi que pour la fin du film) un gros
plan de la créature assez grotesque mais qui ne suffira pas à atténuer l’effroi
de la scène.
Après pareille entrée en matière, le scénario nous fait
découvrir cette fois le processus depuis le début. Holden à son tour victime de
la malédiction lancée par Karswell va devoir dépasser son incrédulité alors que
sa perception est altérée par la menace et qu’il découvre un envers trouble à
son univers bien rangé. Tourneur se montre subtil pour illustrer la perte de
repère de son héros, la faisant passer par des dialogues faussement anodins (le
fait qu’il ait froid alors que son entourage a chaud) et surtout par cet
équilibre subtil permettant la double interprétation.
Les moments grands
guignols (la séance de spiritisme grotesque et glaçante à la fois dont un
dialogue fameux servira à la chanson Hounds
of love de Kate Bush) alternent ainsi avec des effets visuels sobres (la
vue de Holden qui se trouble) faisant toujours hésiter quant à la tournure
étranges des évènements. Holden est-il réellement confronté à l’indicible ou
sous sa belle assurance sa raison bascule ? Holden est bien le seul à ne
pas croire au surnaturel quand tous les protagonistes, amis (la ravissante Peggy
Cummins dont la beauté étrange ajoute à l’atmosphère) comme ennemis y
souscrivent.
La vraie folie est-elle son refus d’y adhérer qui le mènera à sa
perte ou au contraire de l’accepter, faisant de l’ensemble du récit une lente
bascule dans la démence. Tourneur joue à merveille sur les deux tableaux même
si son penchant pour l’étrange est plus ouvertement prononcé que dans ses
autres films. Les moments les plus terrifiants se partagent ainsi entre
angoisse, effroi ambigu et grotesque : la tempête provoquée par Karswell,
le chat devenant une créature bestiale dans l’ombre d’une pièce et bien sûr le
démon s’annonçant à Holden dans le dédale d’une forêt oppressante.
Tout le film est traversé d’un malaise latent, tant dans la
mise en image (magnifique photo de Ted Scaife) que par la fébrilité des
personnages. Cela concernera aussi le mémorable méchant qu’incarne Niall
MacGinnis, intimidant mais aussi intimidés par les forces occultes avec
lesquelles il est finalement aussi condamné à jouer. Le final est ainsi dosé de
main de maître par Tourneur, la malédiction reposant sur un McGuffin amenant
tension et humour dans l’ultime confrontation mais où l’ultime apparition du
démon (toujours un peu trop visible mais au pouvoir évocateur certain) vient
nous ramener à une vraie terreur primal. Holden préfèrera ne pas s’assurer de
ce qui s’est passé dans l’épilogue, plus pour préserver sa santé mentale que
par un scepticisme qui n’est plus. Le mal existe, et sous des formes qu’il ne
vaut mieux pas rencontrer.
Lombardie, XIIème siècle. Dardo, un
héros à la Robin des Bois, est accompagné de ses loyaux compagnons.
Ensemble, ils installent leur quartiers dans les ruines d'une église et
préparent une insurrection contre le tyrannique comte Ulrich, qui
retient prisonnier le fils de Dardo.
Jacques Tourneur signe un bondissant film d'aventures avec La Flèche et le Flambeau
qui démontre s'il était encore besoin l'étendue de son registre tout en
mettant définitivement sur orbite la carrière de Burt Lancaster ici
bien loin des rôles torturés qui le révélèrent dans Les Tueurs (1946) et Les Démons de la liberté
(1947). Ambiance médiévale bariolée à la sauce hollywoodienne, héros
sautillant et charmeur, on pense forcément à la vision du film au
classique de Michael Curtiz Les Aventures de Robin des Bois
(1938). La comparaison est logique vu que le rôle était initialement
prévu pour un Errol Flynn ayant pourtant déjà amorcé son déclin et
surtout car la Warner a recyclé ici nombre des décors du film de Curtiz.
On
est fort heureusement loin du décalque ici à tout point de vue. Si on a
la traditionnelle opposition entre dominant/dominé avec l'envahisseur
germanique et le peuple de Lombardie, le traitement est assez différent.
La révolte reste en sourdine jusqu'au réveil de l'individualiste et
insouciant Dardo (Burt Lancaster) uniquement préoccupé du bien-être de
son fils et dont l'antagonisme avec l'envahisseur repose avant tout sur
l'abandon du foyer de son épouse pour le perfide Comte Ulrich de Hesse
(Frank Allenby).
L'union de hors-la-loi en forêt ne se fait alors que
lorsque le fils de Dardo est enlevé par Ulrich, l'enjeu reposant autant
sur la reconstruction familiale que de la reconquête de la Lombardie. En
mère de substitution on aura une magnifique Virginia Mayo en marquise
hautaine peu à peu séduite par la rudesse de Lancaster, mais le rythme
file tellement vite que l'on prend guère le temps de développer cette
idée et si le couple dégage un charme certain la relation est tout de
même un poil mécanique par rapport en l'enchantement constant qu'amenait
le duo Errol Flynn/Olivia de Havilland par exemple.
Côté
spectaculaire on est servi avec un Tourneur inspiré et formidablement
aidé par un Burt Lancaster ravi de déployer ses aptitudes physique. La
star impose une présence unique avec ses allures de gros ours rigolard
et séducteur, aussi à l'aise dans la bagarre chaotique (formidable
première bagarre au château où il défait les assaillants avec tous les
objets lui passant sous la main) que dans la cascade virtuose où les
prouesses de trapézistes issue de son expérience du cirque (son acolyte
de l'époque jouant l'acolyte muet Piccolo et l'ayant suivi dans de
nombreux films) donne nombre de morceaux de bravoures ahurissant pour
l'essentiel exécuté par lui-même.
L'aspect outrancier et cartoonesque
des scènes d'actions, aussi impressionnantes qu'outrancières donne
d'ailleurs un côté bd des plus ludiques notamment dans le final
chaotique agrémenté de la troupe de forain (déguisement d'ours, coup de
poings dévastateur, chute en pagaille). Ne manque qu'Idéfix et la potion
magique (puisque même le barde insupportable à la Assurancetourix est
bien là) pour se croire dans Astérix et l'on peut supposer que le film a
pu être une inspiration de Goscinny et Uderzo. Tourneur loin d'être un
illustrateur plat des prouesses de sa star confère une formidable
énergie et urgence à l'ensemble (84 minutes à peine !) et montrant
preuve de son inventivité habituelle avec notamment un fabuleux duel
nocturne à l'épée. C'est sur une ultime cabriole de Lancaster qu'on
quitte ce divertissement idéal avec un grand sourire.
Jeff Bailey (Robert
Mitchum), pompiste dans une petite ville californienne, retrouve par hasard Joe
Stephanos, un homme de main de son ancien employeur, Witt Sterling (Kirk
Douglas). Le jeune affranchi lui fait comprendre que Sterling souhaite le
revoir au plus vite. Joe va au rendez-vous avec sa fiancée, à laquelle il
raconte son trouble passé de détective...
Classique absolu du film noir, Out of the Past est une œuvre qui témoigne de l’ascension de la
plupart de ses protagonistes.Jacques
Tourneur, consacré maître de la terreur suggestive grâce au trio de production
Val Newton – La Féline (1942),L’Homme léopard (1943 et Vaudou (1943)-
allait là prouver sa versatilité et aisance dans tous les genres (déjà prouvée
l’année précédente avec l’excellent western Le Passage du canyon (1946)). Avec le Feux
Croisés (1947) de Edward Dmytryk, Robert Mitchum est pour la première fois
en tête d’affiche et Kirk Douglas ici en homme d’affaire manipulateur trouve
lui son second rôle au cinéma.
Out of the Past se
situe à l’âge d’or du genre et condense dans son intrigue différentes
situations et grand archétypes aperçus dans des réussites l’ayant précédé dans
les années 40 : un héros reclus voyant son passé ressurgir (l’ouverture
des Tueurs (1946) de Robert Siodmak),
une narration en flashback dressant une sorte de fatalité inéluctable et une
femme fatale vénéneuse (Assurance sur la
mort (1944) que fondateur). Robert Mitchum et son détective privé
désinvolte, astucieux et tout en bagout doit bien sûr beaucoup au Philip
Marlowe du Grand Sommeil (Howard
Hawks, 1947). En croisant tout cela on plonge ainsi dans le récit d’un modeste
pompiste et ex détective privé convoqué par un ancien client (Kirk Douglas)
pour un nouveau job. Une mission à laquelle il ne peut se soustraire, lui qui
avait succombé aux charmes de Kathie Moffett (Jane Greer), fiancée de Douglas
qu’il était chargé de retrouver.
Jacques Tourneur défini ainsi deux monde entre le passé et
le présent de Mitchum. Lumineux, apaisé, aéré et synonyme de romance pure et
sincère pour le présent de la petite ville californienne où est désormais
établit le héros. On découvrira ainsi Mitchum alanguit en pleine nature avec
son nouvel amour. Les ténèbres viennent investir cette plénitude lorsque s’amorce
le flashback avec ses environnements claustrophobes et surchargés de la demeure
de Douglas ou des séquences aux Mexique. L’allure avenante et mystérieuse de
Jane Greer est le pendant négatif de la petite amie simple du présent et la
supposé pureté de sa robe blanche est contredite par sa féminité agressive et
un visage aux émotions indéchiffrable.
Les scènes d’amour entre Mitchum et
Greer font ainsi preuve d’une beauté mais aussi d’une sophistication qui
préviennent d’emblée de la nature viciée de cette relation. Les retrouvailles
sur la plage, entre ombre et majestueuses lueurs du crépuscule montre ainsi le
croisement de calculs et du lien affectif réel. Robert Mitchum est tout d’un
bloc capable de tout abandonner pour elle qui au contraire s’adapte et survit
aux circonstances quel que soit ses sentiments, comme le montrera son retour
auprès de Kirk Douglas qu’elle déteste pourtant.
La Griffe du passé
est aussi en quelque sorte l’acte de naissance du personnage cinématographique
de Robert Mitchum. Quelques acteurs furent envisagés avant qu’il n’obtienne le
rôle (John Garfield et Dick Powell pour les plus fameux) mais le film n’aurait
pas atteint cette aura culte sans lui. Daniel Mainwaring au scénario (avec
James Cain) adapte ici son propre roman Build
My Gallows High paru en 1946. Grand ami d’Humphrey Bogart, il s’inspire
largement de son interprétation de Philip Marlowe pour définir un de ses héros
récurrents de papier tout naturellement appelé Humphrey Campbell. Nouant
également une amitié par la suite avec Robert Mitchum, il contribuera largement
ici et dans Ça commence à Vera Cruz(1949)
à l’établir comme ungrand acteur de
film noir.
Comme déjà dit, les situations et une partie de sa caractérisation
associe Mitchum ici à de grandes figures passé du genre. Sous les attitudes de tough guy (jubilatoire moment où il
stoppe un homme de main qu’il a berné qui voulait le corriger) et l’art de la
réplique cinglante, l’acteur dégage une nonchalance et une mélancolie faisant
toute l’émotion du film. Une passion irraisonnée l’a fait passer du mauvais
côté et l’ensemble du film est une vaine poursuite pour repasser de l’ombre à
la lumière. On est loin ici des héros bernés et pris à leur propre piège de
certains film noir, Mitchum fait preuve ici d’une intelligence (on repense à
Marlowe) et d’une psychologie lui permettant d’anticiper la plupart des pièges
qu’on lui tend. Tourneur en fait une silhouette furtive et imposante dans la
nuit urbaine qui ne le domine jamais et dans laquelle il se fond avec grâce.
Malgré tous ses efforts, son erreur initiale a fait de cette nuit son élément
et tous ses efforts n’y feront rien.
La fatalité du film noir n’a rien à voir
ici dans la chute du héros, c’est bien la prise de conscience lue à travers le
regard lucide de Mitchum lors de la conclusion qui la provoque. Plus malin que
ses ennemis et insaisissables pour les autorités, un fossé semble le séparer d
sa fiancé innocente. Ce contraste se ressentira dans leur ultime rencontre s’opposant
à leur scène commune en ouverture : à nouveau enlacé en pleine nature, Ann
(Virginia Huston) conserve la tenue rustre du début quand Mitchum est désormais
emmitouflé dans son imper de détective, ils ne seront jamais du même monde.
A l’inverse
l’instinct de survie et la malice de Jane Greer ressemblent dangereusement aux
siens et l’ayant compris, Mitchum se saborde volontairement alors qu’il
pourrait s’en sortir une fois de plus. La conclusion est une des plus magistrales
du film noir et annonce celle fameuse également d’une autre incursion de
Mitchum dans le genre avec Un si doux
visage (1952) d’Otto Preminger. Le titre français est pour le coup
particulièrement bien vu, cette griffe du passé laissant une marque indélébile
dont on n pourra jamais se défaire.
Sorti en dvd zone 2 français aux Editions Montparnasse dans la collection RKO
Un léopard s'échappe lors d'un numéro
de cabaret. Alors que la police le recherche, une jeune femme est
retrouvée morte, vraisemblablement attaquée par l'animal. Les recherches
se poursuivent, et d'autres attaques surviennent. Contrairement aux
enquêteurs, Jerry Manning pense que l'animal n'est pas responsable, mais
qu'un déséquilibré profite de l'occasion pour commettre des crimes...
Après l'immense succès de La Féline
(1942), Jacques Tourneur et son producteur Val Newton décidaient dès
l'année suivante de reproduire la formule fait de mystère et de
suggestion dans deux autres productions. L'une d'elles donnera un
nouveau classique avec Vaudou ajoutant cadre exotique et magie noire à l'équation et donc ce The Leopard Man plus modeste mais pas inintéressant. Le problème du film est qu'il n'a ni l'originalité et ni double niveau de lecture de La Féline
(où le surnaturel se mêlait à une réflexion sous-jacente sur la peur du
sexe) et ne propose pas un environnement aussi chargé d'angoisse que
Haïti telle que dépeinte dans Vaudou.
Ne reste donc que la virtuosité de Tourneur à la mise en scène, ce qui
est déjà beaucoup mais en fait le film le plus faible des trois car
décalquant sans valeur ajoutée dans une pure volonté de producteur.
Passé
ce point de départ où un léopard s'échappe et sème la terreur dans une
ville du Nouveau Mexique, on sera autant subjugué et tremblant devant
les moments de suspense qu'indifférent face au semblant d'intrigue
(adapté d'un roman de Cornell Woolrich que Truffaut adapta deux fois
avec La mariée était en noir et La Sirène du Mississippi ou encore Hitchcock pour Fenêtre sur cour)
les reliant entre eux. Malgré présence du charismatique Dennis O'Keefe,
la rivalité dans le monde du spectacle provoquant le drame ou encore le
rapprochement et la romance avec Jean Brooks en résultant ne suffisent
pas à réellement captiver.
Atmosphère nocturne inquiétante, jeu d'ombre
saisissant et ambiguïté de tous les instants (les assauts brutaux
n'étant donc pas forcément du au léopard...), Tourneur déploie une
maestria réjouissante pour nous glacer les sangs dès que la tension
s'amorce. La mort de la première victime est un modèle du genre avec
cette bande-son ne laissant poindre que les bruits naturels de ce cadre
désertique, faisant surgir l'indicible des ténèbres comme dans un
cauchemar avec les yeux du félin que l’on n’est pas certain d'avoir vu
et le tout s'achève sur une note macabre avec ce filet de sang se
glissant sous une porte.
Un moment fabuleux qui ne sera jamais
complètement égalé par la suite, les séquences s'arrêtant toujours avant
l'explosion finale mais où l'on savourera toujours l'approche de
Tourneur et le montage remarquable de Mark Robson. Et le réalisateur
demeure un maître pour poser une ambiance lourde avec un rien tel cette
rencontre amoureuse dans un cimetière qui prend un tour bien plus
inquiétant voir ce final trop court où le tueur se cache dans la
procession cagoulée dans une scène d'une belle étrangeté. Pas
inoubliable donc mais un film qui se savoure pour ses fulgurances
particulièrement bien troussées.
Sorti en dvd zone 2 français aux Editions Montparnasse dans la collection RKO
Une île proche d'Haïti. Une infirmière,
Betsy Connell, est engagée pour s'occuper de Jessica, la femme de Paul
Holland. Elle pense que Jessica a été envoûtée par des rites vaudou,
elle finira par apprendre qu'en fait c'est un zombie.
Vaudou approfondissait la formule magique de l'épouvante découverte par Jacques Tourneur et son producteur Val Newton avec La Féline
(1942) dont le succès sauva la RKO de la faillite l'année précédente.
Le mystère, la suggestion et les jeux d'ombres sont cette fois exploités
dans le cadre plus exotique d'Haïti en convoquant le folklore vaudou et
la magie noire.
Le scénario offre une astucieuse variante du Jane Eyre
de Charlotte Brontë dont on reconnaîtra aisément les emprunts. La jeune
infirmière Betsy Connell (Frances Dee) est engagée pour s'occuper de
l'épouse d'un riche propriétaire d'une proche d'Haïti, l'épouse étant
plongée dans une étrange catatonie causée par une fièvre mais que la
rumeur locale attribue au vaudou et faisant d'elle une zombie.
Le
film oscille constamment entre cette dualité rationnelle ou
surnaturelle quant au mal de Jessica, les deux interprétations se
disputant souvent dans les partis pris visuels et narratif de Tourneur.
L'inquiétude naît d'un rien avec quelques moments aussi sobres que
glaçants telle cette première apparition spectrale de la malade dans la
tour, sa seule robe blanche illuminant les ténèbres lorsqu'elle avance
vers l'infirmière terrorisée.
Le terme zombie est ici plus associé à son
lien avec la magie que la facette plus biologique qu'y amènera bien
plus tard George Romero et c'est l'occasion pour Tourneur de livrer
d’hypnotiques scènes rituelles. Tout un bon pour susciter le malaise, le
bande son faisant de l'environnement naturel un personnage à part
entière, le physique hors norme des autochtones (ce très inquiétant
colosse aux yeux exorbités) et l'aura de superstition qui semble peser
sur tout le film.
L'intrigue et ses enjeux terre à terre (triangle
amoureux, rivalité fraternelle) cherchera toujours à nous ramener à un
certain réalisme tandis que tout dans l'imagerie appelle au surnaturel,
le second prenant de plus en plus le pas jusqu'au flamboyant final
macabre et romanesque à la fois. La terreur, la vraie, ne s'instaure
jamais réellement pour une ambiguïté qui donne une inquiétude latente
qui donne tout son pouvoir de fascination à ce Vaudou et à l'art du fantastique selon Tourneur.
Sorti en dvd zone 2 français aux Editions Montparnasse dans la collection RKO
Le « Sheba Queen »,
commandé par le capitaine Providence, est l’un des bateaux pirates les plus
redoutés des caraïbes. Peu de gens savent que le capitaine Providence est une
femme, Anne Providence (Jean Peters), élevée par Barbe Noire (Thomas Gomez),
car elle laisse rarement ses victimes en vie. Alors qu’elle vient de s’emparer
d’un navire anglais, elle découvre à son bord un prisonnier français, Pierre
François LaRochelle (Louis Jourdan). Songeant un instant à l’exécuter comme le
reste de l’équipage, elle finit par l’enrôler avec ses pirates.
En réalisant le flamboyant film d’aventure La Flèche et le Flambeau, Jacques
Tourneur avait montré un brio indéniable pour le genre et parvenait ainsi à
sortir des modestes productions RKO où il se fit connaître dans le fantastique
(La Féline, Vaudou, Angoisse) et le
film noir (Berlin Express, La Griffe du passé). Même si ses
dispositions avaient déjà pu être appréciées dans le western Le Passage du canyon (1946). Il remet donc le
couvert avec La Flibustière des Antilles,
librement inspirée de la vie de la femme pirate Anne Bonny. Celle-ci est une
figure légendaire de la piraterie, saluée pour avoir avec Mary Read avoir mené une
féroce bataille contre la marine anglaise alors que son capitaine Rackham cuvait
un excès de rhum.
Surprise des anglais en découvrant que des femmes étaient à
la manœuvre du combat qu’il venait de
gagner. Rackham fut pendu et les deux femmes emprisonnée, Mary Read mourant en
prison tandis que Anne Bonny parviendrait à s’échapper, alimentant sa légende
puisque nul ne sait ce qu’elle devint ensuite. Un mythe était cependant né,
perpétué par L'Histoire générale des plus
fameux pirates écrit par Daniel Defoe.
Le film de Jacques Tourneur adapte un court roman paru en
1946 de l’écrivain historique Herbert Saas Queen
Anne Of The Indies offrant une vision romancée de la vie d’Anne Bonny. Le
projet prévu dès 1948 s’enlise pourtant sérieusement malgré un premier script d’Herbert
Saas lui-même et hormis le personnage d’Anne il ne reste plus grand-chose du
livre dans le film. On peut par contre y voir une sorte de remake inversé du Pavillon Noir de Frank Borzage (1945) où
à la place d’un pirate homme vengeur tombant amoureux d’une noble qu’il a fait
prisonnier (Paul Henreid et Maureen
O'Hara) c’est cette fois Jean Peters/Anne Providence qui est séduite par le
raffiné et traître Louis Jourdan.
Ce changement enrichit profondément les thèmes du film,
reposant sur la trame solide du Borzage tout en offrant des réflexions passionnantes
sur la féminité, la dualité de ces femmes qui devant se montrer impitoyable
dans un monde d’hommes n’en était pas moins tiraillée par leurs émotions. Jean
Peters habitué aux rôles plus glamour en impose en capitaine typiquement
masculin. Véloce, teigneuse et impitoyable avec ses ennemis, elle s’avère
paradoxalement d’autant plus sexy par
cet écart entre ses attitudes bravaches et une sensualité dont elle n’a pas
conscience. La découverte de sa féminité au contact de Louis Jourdan (une fois
de plus dans un rôle de séducteur provoquant la perte de ses victimes) est très
intelligemment amenée, ainsi que son rapport à ses mentors masculins (Barbe
Noire, Dougal) la ramenant constamment à son comportement viril.
Trahie par Pierre-François (Louis Jourdan), Anne va connaître le terrible dépit de la femme trompée et user de sa stature de capitaine pour se venger, faisant passer son cœur avant la logique de l’équipage. Même à travers les actes vils auxquels elle va s’adonner, Jean Peters (remplaçant Susan Hayward initialement prévue) s’avère constamment touchante car guidée par les affres du dépit amoureux qu’elle découvre et qui lui sont doublement insupportables (fragilisant sa carapace insensible à ses yeux et à ceux de son équipage.
Tourneur parvient à manier ses questionnements avec une efficacité rare puisque en à peine plus d’une heure nous auront droit à un film d’aventure dépaysant et rondement mené (les grandes mythes de la piraterie défilent avec Barbe Noire, l’île de Tortuga) où les batailles navales épiques alternent avec les chassés-croisés amoureux. Jusqu’à ce final grandiose où Anne retrouve la compagne qui ne l’a jamais abandonnée, la mer.