Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 18 décembre 2022

L'Hôtel New Hampshire - The Hotel New Hampshire, Tony Richardson (1984)


 Durant l'été 1939, Win Berry et sa future épouse Mary achètent un ours brun et une moto à un garçon nommé Freud. Plusieurs années après, Win et Mary, parents de 5 enfants, décident de restaurer une vieille bâtisse pour y établir un hôtel, le « New-Hampshire ».


L'Hôtel New Hampshire est l'avant-dernière réalisation de Tony Richardson pour le cinéma et lui offre l'occasion de renouer avec une certaine veine surréaliste et excentrique qui fit sa gloire dans son célèbre Tom Jones (1963), et qu'il tenta déjà de raviver de Joseph Andrews (1977). Il s'agit là de l'adaptation du roman éponyme de John Irving, alors au sommet de sa gloire après le succès littéraire de Le Monde selon Garp d'ailleurs adapté au cinéma par George Roy Hill en 1982. Cette facette surréaliste représente à la fois un idéal impossible et une impasse douloureuse pour les personnages du film. Depuis toujours, Win Berry (Beau Bridges) et son épouse Mary (Lisa Banes) entretiennent auprès de leur cinq enfants le souvenir merveilleux de la rencontre qui conduisit à leur mariage. Le film s'ouvre sur eux contant de nouveau ce moment où tombèrent amoureux alors qu'ils étaient employés à l'hôtel New Hampshire en 1939, croisant la route de Sigmund Freud (Wallace Shawn), adoptant un ours comme animal de compagnie et riant des clients ravivant les soubresauts du "monde réel" (les clients allemands antisémite). Ce moment de grâce s'interrompt lorsque Win doit s'engage pour la Seconde Guerre Mondiale mais est laissé en ellipse dans le conte dépeint par les parents à leurs enfants, même si le retour au réel se fait par la mort douloureuse de l'ours.

Bercé de ce passé idéalisé, les cinq enfants se heurtent à un quotidien nettement moins parfait dans leurs vie scolaire ainsi que leurs fêlures respectives. John (Robe Lowe) et Frannie (Jodie Foster) entretiennent une attirance incestueuse, Lily (Jennifer Dundas) semble figée dans l'enfance et n'a pas de croissance physique, Egg (Seth Green) est homosexuel... Le père vivant lui-même mal l'ennui d'un quotidien traditionnel décide donc d'acheter une bâtisse pour en faire un nouveau paradis, le nouvel hôtel New Hampshire de ses jeunes années. Le film possède un charme indéniable dans sa frénésie formelle, faite de suspension poétique, de visions étranges, mais aussi d'éprouvant sursauts de noirceur (le viol de Frannie, très cru) qui forment une dichotomie entre la rêverie à laquelle aspirent les protagonistes et l'éprouvante réalité où ils vivent. C'est son amour trop prononcé pour le livre qui finit par perdre Tony Richardson qui décident d'en transposer tous les épisodes de façon décousues. Cela fonctionne au départ tant que la narration donne dans la tranche de vie mais dès que les vrais drames frappent la famille, la narration elliptique ne rend ni justice au tourbillon surréaliste voulut, ni à installer l'émotion attendue lors de rebondissements pourtant tragiques. 

C'est la conviction des acteurs qui maintient l'implication mais les environnements, pays et protagonistes défilent sans que ne s'installe un fil rouge tenu. On comprend l'intéressante thématique où ni dans la réalité sociale de l'Amérique, ni dans une Europe rongée par les conflits idéologique, les protagonistes ne parviennent à recréer le paradis de l'hôtel New Hampshire, s’il n’a jamais existé. C'est un récit d'apprentissage de la désillusion qui court dans plusieurs livres de John Irving mais ici noyé sous les évènements et lieux qui s'enchaînent sans respiration, la mayonnaise ne prend pas. Certains personnages passionnants s'y voient du coup sacrifié comme une fascinante Nastassja Kinski dissimulant ses complexes sous une peau d'ours. Raté donc mais pas inintéressant, notamment grâce aux prestations de Rob Lowe et Jodie Foster pas encore tout à fait stars. 

Sorti en dvd zone 1 chez MGM et doté de sous-titres français ou alors disponible sur la plateforme Prime Vidéo mais uniquement en vf malheureusement

 

mercredi 3 février 2021

The Entertainer - Tony Richardson (1960)

Un artiste de music-hall de second plan tente de sauvegarder sa carrière alors que sa vie part en morceaux.

En 1959 Tony Richardson signe avec Les Corps sauvages un coup d'éclat fondateur du Free Cinema anglais. The Entertainer réunit la même équipe gagnante avec de nouveau une adaptation (par lui-même) de l'auteur John Osborne produite par Harry Saltzman au sein de Woodfall Film Productions, leur compagnie commune fondée pour produire Les Corps sauvages. John Osborne avait sur ce dernier imposé un Tony Richardson sans expérience, car voyant en ce dernier (alors encore critique) un vrai prolongement des angry young men de ses écrits et apte à retranscrire cette rage. La donne est différente dans les origines de The Entertainer. Avant l'adaptation filmique, Les Corps sauvages est une pièce à succès qui va faire de John Osborne un auteur moderne et en vue. Laurence Olivier en quête d'un nouveau ressort dans son métier d'acteur va donc solliciter Osborne pour qu'il lui écrive une pièce qui deviendra The Entertainer jouée à partir de 1957. 

Le succès du film Les Corps sauvages va donc naturellement faire germer l'idée d'une version filmique de The Entertainer et John Osborne va de nouveau solliciter Tony Richardson à priori moins dans son élément que sur le film précédent. Toutes les premiers films produits par Woodfall Film Productions s'inscrivent dans ce courant du Free Cinema et du kitchen sink drama (Samedi soir, dimanche matin de Karel Reisz (1960), Un goût de miel de Tony Richardson (1961), Girl with Green Eyes de Desmond Davis (1964)) et il faudra attendre le virevoltant film historique Tom Jones (1963) pour en sortir et voir Tony Richardson explorer d'autres horizon comme Mademoiselle (1966) ou La Charge de la Brigade légère (1968). The Entertainer amorce déjà cette transition avec un contexte réaliste mais un personnage bien éloigné des angry young men.

Archie Price (Laurence Olivier) est un artiste de music-hall qui ne vit que pour la scène. Cependant le public d'alors se détache de ce type de spectacle et Archie se ruine à monter des spectacles couteux joués devant des salles vides. Poursuivis par les créanciers, vivant dans la menace du bon souvenir des impôts, Archie arbore pourtant son masque d'amuseur dans la vie comme sous le feux des projecteurs au grand dam de son entourage. Sa fille Jean (Joan Plowright) pose un regard aussi dépité que compréhensif face à ce père irresponsable, son fils Frank (Alan Bates) le suis aveuglément dans toutes ses folie et sa femme Phoebe (Brenda de Banzie) subit toutes les facéties et infidélités d'un époux détaché des réalités. Il y a aussi la figure du père d'Archie, Bill (Roger Livesey qui n'a pourtant qu'un an de plus que Laurence Olivier) ancienne gloire du music-hall qui a transmis le virus à son fils mais pas l'aptitude au succès. L'histoire montre donc Archie s'embarquer dans un projet improbable de plus, mais qui cette fois pourrait lui coûter bien plus cher. L'interprétation fabuleuse de Laurence Olivier est un des grands atouts. 

Ce tempérament d'amuseur le rend lumineux à prendre toute chose dans un grand éclat de rire, mais jette un voile bien obscur sur lui quant aux extrémités auquel il est prêt pour se maintenir sur scène. On s'amuse du côté escroc et séducteur tout en étant glacé par le détachement du personnage quant aux conséquences de ses actes pour sa famille. Il y a une forme d'égoïsme, de narcissisme inhérent à cette nature d'artiste et d'homme de spectacle qui se prolonge aussi au personnage de Roger Livesey, vieux cabot nostalgique de sa gloire passée qui aura quelques agissements discutables. Tony Richardson ne les caractérise pourtant jamais comme mauvais, mais plutôt inaptes à la vie réelle à laquelle ils préfèrent les froufrous du music-hall. A la différence des angy young men étouffé dans un présent oppressant et rêvant de liberté, Archie est au contraire un nostalgique d'un passé où il aura su trouver cette ouverture dans le monde du spectacle. Le déclin de cet univers le fige donc dans ce passé, le fige dans ce présent intenable et lui interdit tout futur. 

Cette dimension pathétique rend le personnage très touchant en dépit de ses actions où même quand il se montrera le plus vil on ressent un attachement sincère à sa famille. La sous-intrigue d'un de ses fils soldats prisonnier pendant la crise de Suez a été largement réduite par apport à la pièce, mais ne semble devoir sa présence dans le film que pour une scène cruciale. Archie vient de séduire une beauté aspirante actrice (Shirley Ann Field) en espérant que son père nanti financera son prochain spectacle. Il va pourtant arrêter les boniments à l'horizontale un instant pour allumer le poste de radio et apprendre aux informations que son fils prisonnier a été libéré, et peut ainsi arborer un sourire sincère avant de reprendre sa magouille. 

Tout le film fonctionne ainsi, où tout en montrant le désastre intime (excellente Brenda de Banzie en épouse trahie) on ne peut qu'être admiratif devant la passion de cet homme. Les dernières scènes quittent même la seule notion de narcissisme (puisque l'on aura jamais vu Archie vraiment triomphant dans son art) pour montrer une sorte de quête d'absolu, de sincérité et d'émotion par Archie dans son acharnement, et qu'il atteindra dans ses moments les plus pathétiques, quand cette carrière tant chérie s'éloigne de lui. Un des grands rôles de Laurence Olivier qui ressortira profondément régénéré par le rôle (en plus de rencontrer sa nouvelle épouse Joan Plowrigt sur le tournage alors qu'il rompt avec Vivien Leigh) qui lui vaudra une nomination à l'Oscar du meilleur acteur.

Sorti en bluray et dvd zone 2 anglais chez BFI et doté de sous-titres anglais

lundi 16 octobre 2017

Un goût de miel - A Taste of Honey, Tony Richardson (1961)


Jo, une petite lycéenne un peu gauche, vit à Manchester avec sa mère Helen qui se soucie plus de trouver un nouvel amant que de s'occuper de sa fille. Un soir que sa mère l'a mise dehors pour vivre une nouvelle aventure amoureuse, Jo vit une brève idylle avec un marin noir. Enceinte et abandonnée par sa mère qui s'est mariée, elle rencontre Geoffrey, jeune homosexuel qui lui propose de vivre à ses côtés. Mais la mère ne l'entend pas de cette oreille...

Les héros incarnés par Albert Finney dans Samedi soir, dimanche matin (1960) ou encore Tom Courtenay dans La Solitude du coureur de fond et Billy le menteur (1963) semblent associer les grandes figures du Free Cinema a des incarnations uniquement masculines. L’origine littéraire des angry young men du mouvement en découle effectivement mais celui-ci sut aussi se préoccuper d’une gent féminine tout aussi étouffée dans le conformisme et déterminisme social de l’Angleterre d’après-guerre. Là aussi les plus belles réussites cinématographiques s’appuient sur une base littéraire, notamment la romancière irlandaise Edna O'Brien à travers sa trilogie des Filles de la campagne dont le deuxième volet sera adapté en 1964 avec The Girl with green eyes de Desmond Davis dont elle signe le scénario. Elle poursuivra cette réflexion sur la condition féminine avec le scénario original de I was happy here (1966) de nouveau réalisé par Desmond Davis. Cette base féministe se trouve déjà dans A taste of honey film fondateur du Free Cinema  où l’on trouve déjà au générique Desmond Davis encore cadreur et la jeune actrice Rita Tushingham future héroïnes de The Girl with green eyes. Après son premier film Les Corps sauvages (1958) adapté de John Osborne, Tony Richardson transpose à nouveau une pièce dirigée du temps où il travaillait au Royal Court Theatre. Elle fut écrite par Shelagh Delaney figure majeure du théâtre britannique qui amena ce réalisme cru et cette contemporanéité dès sa première œuvre A Taste of Honey, dont le succès en fit une des pièces les plus jouées d’après-guerre.

La pièce fut pour la première fois jouée dans le cadre du Theatre Workshop, un groupe se caractérisant par autant par le réalisme que l’excentricité truculente des milieux populaires dépeint. La sinistrose se ressent dans la durée, dans une précarité stagnante tandis que les désagréments du quotidien sont acceptés avec un rire gras et désabusé. Ce sera le ressenti dans la relation aigre et tendre entre Jo (Rita Tushingham) et sa mère Helen (Helen). Habituée aux pensions de famille sommaire, aux déménagements intempestifs et aux défilés d’amants de sa mère, Jo vit cette existence chaotique avec une ironie et résignation, la détresse se traduisant par les bons mots et le visage si expressif de Rita Tushingham. Le « couple » fille/mère nous amuse ainsi un temps entre la coquetterie de la beauté fanée Helen et le ton vindicatif de Jo, jusqu’à ce que cet équilibre soit bouleversé par le nouvel amour d’Helen, Peter (Robert Stephens). Ce dernier symbolise la figure masculine rétrograde et machiste (Helen réduite au silence, tâches ménagères et chantage une fois mariés) suscitant la soumission ou le rejet. 

L’affection ne peut naître qu’entre les rejetés de la société à divers degrés. Le récit donne donc à voir des communautés peu visibles dans le cinéma anglais à travers la romance interraciale entre Jo et le marin noir Jimmy (Paul Danquah) et son amitié avec l’homosexuel Geoffrey (Murray Melvin). Seul un Basil Dearden laissait voir jusqu’ici cette diversité, mais toujours dans un climat anxiogène de polar quand Richardson fait de cette promiscuité des « exclus » le seul rayon de lumière. La beauté formelle peut ainsi surgir de l’environ urbain sinistre avec l’émergence des sentiments, la photo de Walter Lassally et les cadres de Richardson offrant plusieurs instants de grâce. Le baiser dans méandres du bateau ou encore la première fois sur les hauteurs de la ville amène ainsi un lâcher prise touchant. L’aveu de sa grossesse de Jo à Geoffrey dans une alcôve illuminée de la ville avec une décharge en arrière-plan définit également ce décalage entre l’environnement dépressif et la bonté qui le surmonte.

La différence et l’exclusion latente de chacun nourrit ainsi une singularité qui par l’entraide permet de se distinguer dans la grisaille. Tony Richardson transcende le cliché (les attitudes maniérées de Geoffrey), rend touchante l’excentricité (qui constitue en fait une armure secrète) et défie le déterminisme - la scène où Jo observe un jeune attardé, s'interroge sur une possible déficience héréditaire la guidant vers son malheur. Cette union des laissés pour compte ne saura pourtant pas tout résoudre comme le moindre un final doux-amer renvoyant à la situation initiale et un avenir incertain. Les injustices étouffées et le propos direct du film contribuera à affirmer l’identité du Free Cinema tout en proposant une vision plus singulière du kitchen sink drama. Le film rencontrera une reconnaissance majeure – Prix d’interprétation pour Rita Tushingham et Murray Melvin à Cannes en 1962, meilleur film et scénario au BAFTA – et marquera durablement la culture anglaise notamment par le groupe The Smiths dont le texte de la chanson This night i opened my eyes en reprend la trame. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Doriane Film et ressortira en salle le 18 octobre 


mercredi 28 juin 2017

Les Corps sauvages - Look Back in Anger, Tony Richardson (1958)

Jimmy a épousé Allison contre la volonté de ses parents. Le jeune couple mène une existence précaire dans une petite ville du nord de l'Angleterre, en compagnie de Cliff. Les deux hommes sont des marchands ambulants, passionnés de jazz. Jimmy est un éternel insatisfait et ses accès de tendresse alternent avec des scènes violentes. Il reproche à Allison sa passivité. La jeune femme n'ose lui avouer qu'elle attend un enfant...

Look back in anger peut en quelque sorte être considéré comme le film fondateur du Free Cinema britannique. Le mouvement naît de la rencontre de Tony Richardson et Karel Reisz au sein de la revue Sequence les deux jeunes hommes partagent une même volonté de bousculer le cinéma anglais trop traditionnel. Plus tard rejoint par Lindsay Anderson, ils fondent donc le Free Cinema en 1955 et l'un de leurs premiers travaux sera le court-métrage documentaire Momma Don't Allow sur les clubs de jazz du nord londonien. En attendant d'avoir sa chance au cinéma, Tony Richardson intègre le Royal Court Theatre de Londres où il popularisera l'œuvre du dramaturge John Osborne en mettant en scène Look back in anger. John Osborne peut être considéré avec notamment Alan Sillitoe comme un des pères littéraire du Free Cinema, élevant la figure contestataire du angry young man dans le paysage anglais. Lorsque la J. Arthur Rank achète les droits de Look back in anger, la production capotera car John Osborne impose Tony Richardson à la réalisation malgré son inexpérience au cinéma car il estime qu'il est le seul à pouvoir la transposer fidèlement. Harry Saltzman tout aussi dubitatif sur les capacités de Richardson mais grand admirateur de la pièce accepte le deal et produira donc le film.

Look back in anger est donc un kitchen sink drama se nouant autour du couple tumultueux formé par Jimmy (Richard Burton qui a accepté de baisser ses émoluments hollywoodien pour le rôle) et Allison Potter (Mary Ure). Jimmy a arraché Allison d'un milieu nanti pour un modeste foyer conjugal dans un meublé et gagne sa vie en vendant des confiseries sur un marché. Jimmy nourrit à la fois un complexe, une insatisfaction et un doute perpétuel quant à cette union "illégitime" et la vie qu'il offre à son épouse. Dès lors toute allusion, souvenir des origines ou de la famille d'Allison est sources de rages intense et de crise de jalousie fiévreuse et infantile de la part de Jimmy. La tendresse et le désir ardent alternent ainsi avec cette furie et ce dès le début du film. Jimmy de retour d'un concert de jazz semble déjà comme exalté à la seule idée de retrouver sa femme qu'il dévorera ardemment des yeux avant de la réveiller tendrement pour une étreinte.

Ce moment fusionnel vole pourtant en éclat au réveil quand il tombe sur une lettre d'Allison à sa mère, le foyer devenant un nœud de rancœurs que peine à calmer le meilleur ami et colocataire Cliff (Gary Raymond). A cette fureur perpétuelle de Jimmy répond une soumission et apathie constante d'Allison qui ne fera qu'envenimer la situation. Cela laisse en effet croire à une résignation qui ne fait que renforcer le doute de son époux. Tony Richardson instaure une atmosphère d'une incroyable tension psychologique, porté par une prestation électrique de Richard Burton. La dimension sociale reste habilement sous-jacente, le verbe assez recherché de Burton jurant avec son métier modeste. On peut donc supposer une éducation supérieure (les autres protagonistes l'appelant constamment à changer de métier) mais dont les origines prolétaires empêche d'exploiter. C'est en partie une des raisons de la rage du personnage dont finalement le seul signe d'élévation sociale est cette épouse aristocrate qu'il a "kidnappé".

 La situation s'envenimera à la fois par la grossesse qu'Allison n'ose avouer à son tempétueux mari, mais aussi par la présence de la meilleure amie Helena (Claire Bloom qui retrouve Richard Burton après Alexandre le Grand (1956) et avant L'Espion qui venait du froid (1965) actrice dont la prestance et diction bourgeoise ravive les complexes de Jimmy. Tony Richardson parvient bien à dynamiser la structure théâtrale en se reposant sur la présence animale et imprévisible de Richard Burton dans toutes les scènes d'appartement. Hargneux, aimant et toujours inconstant, Burton est étincelant en écorché vif ne sachant pas où il va. On saisit bien que toute cette haine qu'il dégage se dirige avant tout vers lui malgré ce qu'il fait subir à son épouse. Par de jolies trouvailles sur les jeux d'ombres, sur la manière de séparer les personnages dans ce décor unique (notamment lorsque Jimmy s'isole pour jouer de la trompette), Tony Richardson échappe à un côté trop figé malgré la dominance du dialogue.

Mieux, il donne à voir pour le pire et le meilleur une photographie de l'Angleterre cosmopolite d'alors. Les clubs de jazz enfumés et à la festivité mixte et interraciale alterne ainsi avec le racisme ordinaire où un émigrant indien est rejeté et harcelé (Donald Pleasence détestable agent de contrôle tatillon) dans le marché où travaille Jimmy. Notre héros voit sa rébellion sans but tourner à vide faute de vrais antagoniste dans cette Angleterre endormie et nostalgique de son passé colonial évoqué avec le père de Allison. C'est donc très subtil, captivant et déroutant (le triangle amoureux inattendu) dans un récit où se disputent constamment la passion et la résignation, notamment dans un très beau final. Même si le film ne rencontrera pas forcément un grand succès, les graines du Free Cinema étaient plantées et annonçaient les chefs d'œuvre à venir.

Sorti en dvd zone 2 français chez Doriane Films 

mercredi 29 juillet 2015

Mademoiselle - Tony Richardson (1966)

Institutrice respectable d'un village corrézien, Mademoiselle souffre d'une sexualité refoulée. Ce mal-être se traduisant par des actes de destruction, elle allume des incendies au sein de son village laissant croire que Manou, le bûcheron italien qu'elle désire, en est l'auteur.

Mademoiselle est le premier des deux films que Tony Richardson tournera avec Jeanne Moreau (Le Marin de Gibraltar(1967) suivra) pour laquelle il venait de quitter son épouse Vanessa Redgrave. Si l'on retrouve le style austère et exigeant de ses œuvres inscrites dans le mouvement free cinema, Mademoiselle est film éloignée de la réalité anglaise, de l'art et essai et lourdement marqué du sceau de ses scénaristes, Marguerite Duras et Jean Genet.

La libération des pulsions ou le bouillonnement à les contenir aura souvent constitué le thème des films de Tony Richardson, que ce soit à des fin comiques (Tom Jones (1963) ou Joseph Andrews (1977)) ou dramatiques (la bataille désespérée de La Charge de la brigade légère (1968) ou la défiance taiseuse du marginal de La Solitude du coureur de fond (1962)). Ce thème est au cœur de Mademoiselle où le drame naît également de ces pulsions, dans leurs expressions comme leur refoulement. Une vague d'accidents tourmente le quotidien d'un petit village de Corrèze, entre incendie criminel, inondation et empoisonnement des bêtes. Tous les soupçons des fermiers se portent sur Manou (Ettore Manni), massif et séduisant bûcheron italien pour lequel la méfiance repose plus sur la haine ordinaire de "l'étranger" mais aussi de la jalousie quant à l'attirance qu'il exerce sur les femmes du village.

C'est justement à l'une d'elles que sont dus tous ces maux, Mademoiselle (Jeanne Moreau) jeune institutrice à la sexualité refoulée faisant jaillir ses névroses dans des actes de vandalisme dont elle sait qu'elle ne sera jamais accusée. Jeanne Moreau est excellente pour exprimer le contrôle permanent du personnage où guette pourtant à tout moment la folie dans le phrasé, la gestuelle rigide. A l'abri des regards, elle peut s'abandonner pour fixer intensément l'objet inaccessible de ses désirs et libèrera sa frustration par le chaos. La simple scène de début où elle broie sans raison les œufs d'un nid d'oiseau éveille d'emblée un malaise qui ne se démentira pas. N'osant approcher Manou et le voyant posséder toutes les jeunes femmes consentantes du village, elle se vengera en transformant son environnement en enfer.

C'est paradoxalement quand le film fait dans la retenue qu'il est plus troublant. Les incendies dévastateurs offrent d'impressionnantes séquences mais la folie de Mademoiselle ne trouble jamais plus que dans le quotidien comme les humiliations que subira en classe Bruno (Keith Skinner) le fils de Manou, cette rigidité teinté de jubilation quand elle inflige le mal. Un mal qui semble contenu en sourdine dans cette campagne magnifiquement filmée par Tony Richardson, la superbe photo de David Watkin faisant baigner la pénombre des forêts ou les champs de récolte d'un éclat inquiétant sous la magnificence. C'est le souffle de ses pulsions néfastes qui finiront par contaminer tout le monde (le jeune Bruno tuant un lapin sauvagement) et notamment les fermiers prêts à libérer violemment leurs angoisses sur l'étranger.

La tonalité austère avec cette bande-son sans musique jouant sur les bruits de la nature contribue grandement à cette aura maléfique. Seul problème, le film se perd un peu quand il devient plus explicite notamment avec la grande scène d'amour entre Manou et Mademoiselle (l'image érotique de Jeanne Moreau depuis Les Amants (1958) ne pouvant être évitée) qui a sûrement dû faire son effet à l'époque mais dont l'érotisme teinté de naturalisme est très forcé d'autant que la séquence est bien trop longue - sans parler des analogie bien lourde comme quand Manou enjoindra Mademoiselle de toucher son "serpent".

Ettore Manni est assez limité aussi en gros rustre à la sensualité animale et on regrette que le choix initial de Tony Richardson ne se soit pas concrétisé, Marlon Brando n'ayant pas pu se rendre disponible. En dépit de ce bémol, le final d'une rare noirceur marque tout de même durablement, Mademoiselle pratiquant symboliquement la politique de la "terre brûlée" une fois assouvie.


Sorti en dvd zone 2 français chez Doriane Films

Extrait
 

vendredi 29 juin 2012

Joseph Andrews - Tony Richardson (1977)



Angleterre, XVIIIème siècle. Joseph Andrews, abandonné par ses parents, est recueilli par Lady Booby. Plus le temps passe et plus la jeune femme est séduite par le charme et la jeunesse du garçon. Bien décidée à l'initier aux plaisirs de l'amour, elle ne comprend pas quand celui-ci, éperdument amoureux d'une autre, refuse ses avances. Mis dehors, contre son gré, par Lady Booby, Joseph Andrews va vivre des aventures extraordinaires et va tout faire pour conquérir sa Belle...

14 ans après son génial Tom Jones, Tony Richardson adaptait pour la seconde fois Henry Fielding avec ce Joseph Andrews. On se souvient qu'avec Tom Jones, Richardson avait idéalement transposé la truculence, la provocation et la touche picaresque et morale de l'auteur avec une approche visuelle pop outrancière jamais vue dans un film en costume. Joseph Andrews est dans cette continuité et plus excessif encore, les dernières entraves de la censure freinant (un peu) la provocation de Tom Jones étant ici totalement dynamité. Tony Richardson réalise là l'anti Barry Lyndon par excellence. Rarement le XVIIIème aura paru aussi laid à l'écran (quand Tom Jones sous le délire gardait encore une certaine élégance classique de film en costume).

Donc ici le manque d'hygiène de cette période se rappelle à notre bon souvenir avec son défilé de figures rougeaudes, crasseuses et grotesque à la dentition gâtée chez les démunis quand pour les nantis l'avalanche de poudre sur les visages semble dissimuler les maladies de peau les plus diverses et faire ressembler ses membres à des spectres ridicule (les maquilleurs exagérant la chose avec du grain de beauté bien immondes placés n'importe comment). Les costumes et décors sont à l'avenant dans le mauvais gout volontaire, tout en couleurs criardes affreuses et en corset monstrueux perdant tout aura érotique.

Les seuls à traverser cet ensemble sordide en conservant leur beauté et leur innocence son notre héros Joseph Andrews (Peter Firth) et son aimée Fanny (Natalie Ogle). Leur traits fin et juvéniles, leur candeur en font presque des intrus dans ce cadre horrible et le récit cherche constamment souiller cette innocence à travers diverses péripéties toujours plus folles. Fanny manque donc d'être sauvagement violée plus d'une fois dans des circonstances de plus en plus extravagante (le summum étant atteint lors d'un cérémonie "religieuse" où des nonnes au formes généreuse entament un cantique paillard) tandis que Joseph subira les assauts de tout ce que le casting compte de personnage féminin, de la noble au port altier à la servante obèse repoussante (Beryl Reid géniale en Mrs. Slipslop).

Le roman de Fielding dénonçait la perversion des classes aisées sous couvert de vertus morales et de valeurs chrétiennes auquel il confrontait des figures idéalisées de pureté. Richardson saisit bien cela avec un couple de héros frisant la niaiserie et la transparence tandis que le reste de la distribution s'en donne à cœur joie. A ce petit jeu, Ann-Margret au charme toujours aussi ravageur tire une performance jubilatoire en noble tiraillée par le désir pour son valet Joseph dont la vertu la désespère. Il faut voir ces tentatives de séduction outrancières sans succès et le machiavélisme dont elle fait preuve pour séparer le couple.

Le traitement anarchique des meilleurs moments de Tom Jones est ici étendu à tout le film où Richardson use d'une mise en scène toujours aussi peu conventionnelle et truffée d'astuces narratives (les passages chantés et poétique qui alimentent en informations qui conduiront aux révélations lors de la chute) inventive. Par contre le charisme d'Albert Finney permettait d'être captivé par le destin du héros de bout en bout quand ici (même si c'est voulu) Peter Firth s'avère un peu insipide, l'innocence n'empêchait pas un personnage plus volontaire quand ici il passe au second plan face à Ann-Margret. Très plaisant tout de même notamment le final qui ose les transgressions généralement évitées dans d'autres adaptations quand se révèleront les liens familiaux entre tout ce petit monde.

Sorti en dvd zone 2 français chez Doriane Films

Extrait avec Ann Margret au sommet de sa (ses) forme(s) !

lundi 2 mai 2011

La Solitude du coureur de fond - The Loneliness of the Long Distance Runner, Tony Richardson (1962)


Colin Smith est un jeune révolté, qui, à la suite d’un vol commis dans une boutique, est placé dans un centre d'éducation surveillée. Pratiquant la course de fond, il s’évade en rêveries de son morne quotidien durant ses courses solitaires. Il gagne sa notoriété dans l'établissement grâce à ses performances de coureur et prend le parti de suivre les ambitions qu’a pour lui Ruxton Towers, le directeur du centre...

Un des très grands films du "free cinema" anglais que ce The Loneliness of the Long Distance Runner dont le titre poétique tient parfaitement ses promesses. Après le succès critique et commercial du Saturday Night and Sunday Morning qu'il produisit pour son ami Karel Reisz, Tony Richardson transposait à son tour un écrit de Alan Sillitoe qui adapte à nouveau lui-même sa nouvelle.

Comme dans nombre de films issus des kitchen sink drama, il est à nouveau ici question d'un jeune homme en colère contre son environnement et en plein questionnement existentiel. Colin Smith (Tom Courtenay) est un jeune délinquant fraîchement débarqué dans un centre d'éducation surveillé. Teigneux, la langue bien pendue et insolente et rebelle à toute autorité, il n'y a guère d'espoir à entretenir pour ce qui nous semble d'emblée un irrécupérable en puissance. Seulement Colin a un talent particulièrement utile dans le programme du centre, il est très doué pour la course de fond. Rapidement repéré par l'ambitieux directeur (Michael Redgrave), il est pris sous son aile et mis dans les meilleure condition pour concourir à la compétition scolaire qui va opposer nos jeunes voyous aux élèves d'un établissement huppé.

Le film justifie alors son titre à travers les séquences d'entraînement de Colin où durant l'effort il s'évade dans de longues rêveries en flashback qui nous permettront de savoir comment il en est arrivé là. Tony Richardson était un des réalisateurs anglais les plus aventureux formellement (se souvenir du traitement de choc qu'il administre au film en costume l'année suivant avec son délirant Tom Jones) de l'époque et le prouve à nouveau ici. L'esthétique la plus austère et naturaliste côtoie donc les expérimentations les plus déroutantes.

Un caméra portée en vue subjective accompagne ainsi les courses saccadées de Colin pour s'évader vers la cimes des arbres et du ciel lorsqu'il se perd en pensées, la bande son se fait soudain silencieuse en plein tumulte dans les gros plan sur Courtenay soudainement absorbé par tout autre chose et le montage ose les enchaînement les plus surprenants (dont l'usage de l'accéléré qu'il réutilisera dans Tom Jones et précurseur d'une scène culte du Orange Mécanique de Kubrick) d'un lieu où d'une temporalité à une autre.

Tout ses artifices sont là pour faire le parallèle entre le passé peu reluisant de Colin et la manière dont sa situation présente peu y répondre. Nous découvrons ainsi certes un jeune voyou mais pas pire que les autres et dont les possibilités du monde des adultes ne disent rien de bon : un père mourant qui s'est éreinté à la tâche en vain dans un travail pénible, une mère qui s'abandonne au premier nanti venu et qui lui rappelle à chaque incartade que c'est bien elle qui détient le porte monnaie et donc le pouvoir... La vie adulte et rangée ne semble qu'un appel à la course à la consommation (on a d'ailleurs une brillante scène de shopping tournée et monté comme une réclame tapageuse) et au renoncement (autre beau moment où un discours politique télévisé de d'abnégation et de soumission est raillé par Colin), soit tout ce que rejette Colin le rebelle.

Bien moins avenant et fragile que dans Billy Liar, Tom Courtenay offre une prestation étincelante et tout en intensité. Son physique malingre, son visage en lame de couteau l'identifie immédiatement à cette jeunesse anglaise mal dans sa peau mais qui ne sait vers quel autre destin se tourner que celui des parents. Les seuls moments apaisés sont du coup ceux d'une innocente romance adolescente où les héros peuvent pour un temps se détendre notamment lors d'une très belle séquence d'excursion en couple à la plage.

C'est pourtant lors de sa conclusion que l'histoire dévoile pleinement son ambition. Loin d'être une porte de sortie, la course de fond n'est qu'une autre voie pour entrer dans le moule. Colin se rend alors compte qu'en se prêtant au jeu du directeur, il se renie et suit finalement le même chemin de conformisme qu'il déteste. Jamais le scénario n'évoque une jalousie quelconque des autres camarades durant tout le film si ce n'est une rivalité avec un autre coureur délinquant. Ce dernier semble plus motivé par les avantages dus à son statut de sportif vedette, de la mise en avant de sa personne que d'une réelle motivation pour la compétition. c'est donc dans une démarche inverse que s'attèle Colin dans la magistrale conclusion où il prouve sa valeur durant l'épreuve tout en délivrant un formidable camouflet à tout ceux faisant reposer leurs ambition sur lui.

Cette dernière course nous offre une ultime évasion de Colin en kaléidoscope où se bousculent toute les séquences du film, l'arrivée correspondant à un esprit enfin en paix avec lui-même. On a rarement vu appel à la rébellion plus virulent symbolisé par cette scène de conclusion où Tom Courtenay désormais dénigré se fond dans la masse des autres élèves, ayant choisi l'anonymat et l'individualité plutôt que la gloire de façade et l'acceptation de tous. Un grand film où on tutoie un peu l'état d'esprit du Fountainhead de King Vidor.

Sorti en dvd zone 2 français chez Doriane, pour les anglophones préférant une édition moins chère se pencher vers les zone 2 anglais plus abordable mais pas forcément doté de sous-titres ou alors le zone 1 sorti chez Warner qui lui a des sous-titres anglais.