Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 18 septembre 2024

Les Anneaux d'or - Golden Earrings, Mitchell Leisen (1947)


 À Londres, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le colonel Denistoun, des services secrets de Sa Majesté, reçoit une boîte contenant une paire d'anneaux en or. Dans un avion pour l'Allemagne, il raconte à Reynolds, un ancien correspondant de guerre, son périple de 1939. Une enquête avec un jeune officier sur un gaz asphyxiant l'a amené à la plus belle rencontre de sa vie...

Les Anneaux d’or est un agréable véhicule pour Marlène Dietrich, partageant ici la vedette avec un Ray Milland fraîchement auréolé de ses galons de star après le succès commercial et les récompenses individuelles (Oscar du meilleur acteur, Prix d’interprétation au Festival de Cannes) que lui a rapporté Le Poison de Billy Wilder (1945). Les Anneaux d’or représente en quelque sorte le chaînon manquant entre les mélodrames alarmistes dénonçant le régime nazi avant-guerre (Trois camarades (1938) et La Tempête qui tue (1940) de Frank Borzage)) et les fables/satires plus explicitement engagées (Le Dictateur de Charles Chaplin (1940), To Be or not to be d’Ernst Lubitsch (1942 mais tourné deux ans plus tôt) incitant les Etats-Unis à s’engager dans le conflit. La production en 1947 permet un ton plus léger et picaresque ne tombant pas dans le film de propagande, tout en rappelant sous le rire le contexte et les prémices de cette Allemagne nazie s’apprêtant à embraser le monde.

Mitchell Leisen retrouve ici un motif récurrent de sa filmographie, celui du personnage infiltré et « travesti » dans un milieu social différent du sien. Cela peut être un démuni expérimentant les plaisirs du monde des nantis (La Vie facile (1937), La Baronne de minuit (1939), La Duchesse des bas-fonds (1945)) ou à l’inverse un être « supérieur » retrouvant la flamme dans un environnement de plus basse extraction (La Mort prend des vacances (1934), L’Aventure vient de la mer (1944)). Leisen ajoute donc à cet argument la nature de film d’espionnage et d’aventures, cocktail qu’il avait d’ailleurs déjà tenté dans Arise my love (1940), œuvre qu’on pourrait partiellement ajouter au corpus évoqué plus haut concernant les films tirant la sonnette d’alarme avant l’entrée en guerre des Etats-Unis. 

Le transfuge et le travestissement est une question de survie pour le colonel Denistoun (Ray Milland) agent secret infiltré en Allemagne et qui, traqué, va rencontrer une aide inattendue en la gitane Liddie (Marlène Dietrich). Passé l’introduction avant le flashback laisse entendre que Denistoun était un officier psychorigide et froid avant l’expérience de la guerre, le début du film plus tendu confirme ce trait de caractère. Il a en effet du mal à sortir du cadre strict face à l’admiration que lui témoigne son partenaire Byrd (Bruce Lester) après leurs évasions d’une geôle allemande. L’exubérance et l’excentricité de Liddie va ainsi être l’occasion d’un choc de caractère avec Denistoun, pas dénué de quelques clichés assumés sur la communauté des gitans. Accent forcé, superstitions en tout genre, hygiène aléatoire, la mule est fortement chargée pour offrir un contrepoint comique idéal à la retenue british de de Denistoun.

Cette opposition est aussi formelle, le maquillage outré ainsi que les tenues luxuriantes de Dietrich s’ajoutent à son jeu expressif. Leisen rappelle son amour des actrices et son passé de décorateur dans la mémorable introduction du personnage, auréolé de mystère par sa seule voix chantée avant d’apparaître d’apparaitre dans toute son impudeur aux yeux de Denistoun. Le décor est théâtralisé à souhait tandis que la photo de Daniel L. Fapp souligne les traits métissés, le regard écarquillé et ardent de Liddie. Cette nature « autre » est appuyée de façon à marquer la surprise de Ray Milland, invité dans le monde de sa bienfaitrice quand, à l’opposé l’environnement de cette Allemagne nazie se fait plus hostile. Les circonstances vont forcer Denistoun à se grimer en gitan pour passer inaperçu, et être imprégné progressivement par cette identité d’adoption. 

L’amusante scène de transformation est une façon symbolique d’amorcer une mue le sortant de sa réserve anglaise, parfois non feinte par Ray Milland horrifié par certains artifices de jeu de Marlène Dietrich (la scène de repas de poisson), moins destinés à s’approprier son personnage qu’à signifier son mépris à Milland. Le contraste fonctionne en tout cas et Leisen rend indiscernables les dissensions de son casting dans la manière dont se développe la romance.  C’est en effet en expérimentant le rejet que subissent les gitans et parfois en reproduisant à son tour les clichés qui leur sont associés (le vol de poule) que Denistoun change peu à peu de regard sur Liddie. Nous restons dans une simplification tout hollywoodienne, notamment dans la description pittoresque du reste de la communauté gitane, mais la volonté bienveillante est là. L’ombre de l’oppression nazie sur les gitans plane sur le récit, en montrant déjà leur mise au ban de la société qui précède une authentique persécution.

Mitchell Leisen fait donc du monde des gitans, puis plus spécifiquement des moments intimes entre Liddie et Denistoun, un véritable cocon à l’abris des tumultes du monde. Dans cette idée la stylisation des espaces, les nuances de la photo et certaines atmosphères élégiaques s’éloignent du réel par une tonalité où l’humour du début s’estompe pour un romantisme plus prononcé. Le retour à une certaine noirceur dans la dernière partie nuance malgré tout ce regard uniforme sur l’Allemagne avec le personnage du professeur Krosigk (Reinhold Schünzel), dont le dilemme rappelle le tragique des œuvres de Borzage. Les Anneaux d’or, malgré quelques clichés et raccourcis, est donc sous son écrin romantique une piqûre de rappel réussie d’une sombre réalité récente.

Sorti en bluray français chez Elephant Films

vendredi 7 mai 2021

Jeux de mains - Hands Across the Table, Mitchell Leisen (1935)


 A New York, Regi Allen, employée comme manucure dans un grand hôtel, ne songe qu'à faire un riche mariage. Theodore Drew III, client du même établissement, lui paraît la cible idéale. Mais il est en réalité ruiné et a exactement les mêmes desseins que Regi...

Jeux de mains est une comédie romantique fondatrice dans la carrière de Mitchell Leisen et Carole Lombard dont l'entente sur ce film va déterminer leurs réussites futures à venir. Sous contrat à Paramount, Carole Lombard est un casse-tête pour le studio qui n'arrive pas à l'identifier dans un emploi précis pour le public. Elle avait montré de vraies aptitudes pour la comédie romantique loufoque sur certains rôles précédents comme Twentieth Century d'Howard Hawks (1934) et la réussite de Jeux de mains va la lancer sur les fabuleux rôles délurés Mon homme Godfrey de Gregory La Cava (1936), La Joyeuse suicidée de William A. Wellman (1937) ou bien sûr To be or not to be d'Ernst Lubitsch (1942). Il en va de même pour Mitchell Leisen définira sa direction d'acteur (et plus précisément d'actrice avec Jean Arthur, Claudette Colbert ou Olivia de Havilland ensuite) à l'aune de son entente avec Carole Lombard sur le film, ainsi que le ton entre comédie délirante et arrière-plan social marqué dans ses succès suivants comme La Vie facile (1937), La Baronne de Minuit (1939) ou encore Par la Porte d'or (1940).

Comme dans nombre de films de Leisen à venir on trouve des personnages déchirés entre réussites sociales et épanouissement de leurs sentiments, avec souvent en arrière-plan le contexte de la Grande Dépression. C'est le cas de Regi Allen (Carole Lombard) modeste manucure dans un grand hôtel qui écarte justement les sentiments pour viser un riche parti parmi la clientèle de l'établissement. Elle va jeter son dévolu sur Theodore Drew III (Fred MacMurray), fils de bonne famille malheureusement ruiné par la crise et qui s'apprête aussi à faire un mariage d'argent. Leisen dresse un habile mur invisible entre Regi et Ted tant que leurs objectifs pécuniaires prévalent sur leur sentiment. Ainsi ce qui aurait pu être une belle scène romantique décalée lorsque Regi ruine les doigts de Ted lors d'une séance de manucure est un bijou de cynisme, sa maladresse ne venant pas d'un trouble amoureux mais plutôt de la fébrilité d'être face à un potentiel bon parti. Ted est dans la même logique mais de façon inversée, toute la décontraction et insouciance dont il fait preuve envers Regi vient du fait qu'il sait avoir un matelas doré qui l'attends avec sa fiancée richissime. 

Le vernis se brise le temps d'une soirée arrosée à l'issue de laquelle ils pensent se montrer tels qu'ils sont, intéressés et mutuellement prêts à s'entraider pour accomplir leurs objectifs. C'est un prétexte à leur sentiment amoureux naissant et un dialogue récurrent les voit s'interroger mutuellement sur le fait qu'ils ne cherchent qu'un riche mariage, ce qu'ils confirment chacun avec désinvolture tout en espérant implicitement une réponse différente de l'autre. C'est donc ce cynisme de façade qui autorise la vraie complicité facétieuse et la cohabitation des deux protagonistes dans d'excellentes scènes comiques où ils éconduisent leurs prétendants mutuels. Fred MacMurray est génial lorsqu'il en fait des tonnes en faux mari jaloux et violent pour faire fuir un courtisan de Regi, et Carole Lombard se lance dans une improvisation hilarante pour interrompre une conversation téléphonique entre Ted et sa fiancée. Toutes les scènes de cohabitation forcée dans l'appartement tissent un écrin tendre où Leisen distille avec brio le trouble par son travail sur l'espace (les scènes sur la terrasse qui libèrent le couple de son cynisme et le rend plus tendre), dans l'intimité qui développe une absence de pudeur progressive (Carole Lombard et sa lampe à bronzer) et tension sexuelle.

Le réalisateur fait progressivement basculer la comédie en mélo romantique en altérant la camaraderie qui se mue en amour. Carole Lombard est parfaite pour faire passer cela, comme lors de la scène où Ted explique avoir l'habitude de dormir dans un lit double et être à l'étroit dans le canapé. Le mélange de crainte et d'espérance dans l'expression de l'actrice est une pure merveille avant que Ted pas si cavalier lui demande simplement de le border comme un enfant. On regrettera même que ces délicieux moments dans l'appartement ne durent pas plus longtemps tant l'alchimie entre les deux acteurs fonctionnent bien (même si initialement Carole Lombard souhaitait Cary Grant mais ce dernier était indisponible). Une petite touche d'émotion supplémentaire est ajoutée avec le personnage de Allen Macklyn (Ralph Bellamy), riche confident en fauteuil roulant de Regi qui, complexé, tergiversera trop à se déclarer et verra son aimée cruellement lui échapper sous les yeux. Quelques habiles dialogues à double sens sur sa déconvenue amènent une émotion différente qui fonctionne tout autant. Un très bon moment donc et en plus d'une concision exemplaire, tout ça tient en 1h15 à peine !

Sorti en dvd zone 2 français chez Blaq Out dans un coffret qui comprend aussi le génial "La Baronne de Minuit" !

samedi 17 octobre 2020

La Mort prend des vacances - Death takes a holiday, Mitchell Leisen (1934)


Se demandant pourquoi les gens la craignent, la mort décide de se joindre à eux pendant trois jours, espérant ainsi trouver une réponse. Sous les traits du prince Sirki, il se présente comme l'hôte du duc Lambert, auquel il a préalablement révélé sa véritable identité et son dessein. Mais son plan est contrarié lorsqu'il tombe amoureux de la jeune Grazia, fiancée à Corrado, le fils du duc... 

La Mort prend des vacances est le troisième film de Mitchell Leisen, et son premier grand succès commercial avec Rythmes d’amour sorti cette même année 1934. Les plus belles réussites à venir du réalisateur conjugueront un propos social mâtiné de romantisme qui s’ancre bien dans le contexte de la Grande Dépression (La Vie facile (1937), La Baronne de Minuit (1939), L’Aventure d’une nuit (1940), Par la porte d’or (1941)), et une forme de frivolité réjouissante mettant en valeur ses castings prestigieux et un sens de l’apparat hérité de son passif de costumier/chef décorateur. Cela brille donc à la fois dans les films contemporains mettant en scène un milieu nantis (tous les titres évoqués plus haut) mais aussi dans le récit historique comme les très plaisant L’Aventure vient de lamer (1944) ou La Duchesse des bas-fonds (1945).

 La Mort prend des vacances recèle toute ces qualités tout en s’ornant d’une gravité, d’une poésie et mysticisme plus surprenant chez Leisen. Le film adapte le texte éponyme de Walter Ferris joue en Broadway en 1929 et qui était lui-même une adaptation de la pièce italienne La Morte in Vacanza d’Alberto Casella. Tout comme dans La Vie facile, La Baronne de Minuit ou La Duchesse des bas-fonds, La Mort prend des vacances confronte son personnage principal à un milieu, aisé, qui lui est étranger et qu’il va tenter de comprendre et apprivoiser. Pour ce premier usage d’un tel postulat chez Leisen, c’est la Mort en personne qui vient s’inviter chez un groupe de nantis frivoles en vacances dans une villa italienne. 

Leisen confronte leur hédonisme à la fatalité qui guette chacun en faisant suivre l’introduction festive à l’intervention presque abstraite de la Mort avec cette chape de plomb sombre qui les menace alors qu’ils chahutent en voiture du haut d’une falaise. L’espace d’un instant, cette insouciance est fragilisée avant que le ton badin reprenne le dessus. Parmi le groupe seule la jeune Grazia (Evelyn Venable) ressent une forme de vide et semble tourner le dos à cette oisiveté sans but qui lui réserve un destin tout tracé. C’est donc par elle que le lien avec la Mort (Fredrich March) pourra ce faire, cette dernière traversée par le doute décidant de séjourner trois jours sur Terre afin de comprendre la peur qu’elle inspire aux humains.

Pour rendre concret son postulat extravagant, Mitchell Leisen installe son récit hors du temps dans l’esthétique et l’atmosphère. La villa italienne où séjournent les personnages déploie un rococo tour à tour rutilant et inquiétant selon les nuances de la photo de Charles Lang. Les statuettes stylisées et immense, les escaliers immenses aux rampes marbrées, les colonnes immaculées et imposantes, tout cela traduit la contradiction des personnages à leur environnement chargé d’histoire et de mystère quand ils ne sont que des coquilles vides festoyeuses. Leisen par une mise en scène savamment gothique introduit et personnifie la Mort dans une séquence magistrale où elle surgit du tréfonds des ténèbres et impose soudain une gravité aux lieux. Perplexe dans l’abîme intemporel que constitue sa demeure, la Mort veut pour un temps vivre les peines et les joies des humains afin de saisir l’effroi et la tristesse qu’elle suscite lorsqu’elle vient interrompre le cours de leur existence.

Le film surprend ainsi par ses ruptures de ton. Fredrich March personnifie la Mort en être à la fois décalé (ce que ses hôtes mettent sur le compte des origines étrangères de son identité factice) et omniscient, qui jette un froid par un bon mot fataliste qui amuse plus qu’il n’inquiète ses interlocuteurs. Les apartés humoristiques (les conséquences des vacances de la Mort et les survivants miraculeux de par le monde) dissimulent donc en creux une critique de cette haute société sans perspective. La Mort préfigure ici les héroïnes des romances caustiques à venir de Leisen et sert de révélateur aux nantis quant à leur aveuglement sur les réalités du monde. Dans les films à venir ces réalités seront plutôt sociales tandis qu’ici cela prend un tour plus existentiel. On s’étonne des dialogues très sophistiqués et littéraires qui nourrissent les échanges et, en scrutant le vide de l’aperçu de la vie humaine qu’il expérimente, la Mort révèle aussi aux riches l’éphémère de leur existence qu’ils gaspillent et créent en eux la peur.

Leisen retarde ainsi les retrouvailles entre la Mort et Grazia (qui possède aussi cette beauté hors du temps qui la différencie de l'apparat et des manières superficiel des autres femmes de l'histoire) pour un épilogue romantique où ils partageront leur dépit sur ce monde qu’il traverse momentanément, et qui constitue son le morne et clinquant quotidien pour elle. Dès lors l’atmosphère du film s’équilibre entre la veine gothique pesante et une dimension plus charnelle, lumineuse et onirique nourrie de la personnalité des deux amoureux. Tout ce qui aurait pu sembler abstrait et cérébral est emporté par le dilemme romanesque de la Mort hésitant à emporter avec lui Grazia dans son royaume. Leisen tisse un écran fascinant et surréaliste par des séquences somptueuses comme ce moment où la Mort abandonne son enveloppe charnelle pour retrouver sa funeste apparence. 

La candeur et le premier degré du jeu d’Evelyn Venable donne également une consistance poignante à l’ensemble qui évite l’exercice de style cérébral. La fugue vers le royaume des morts rend paradoxalement le récit plus vivant que les agitations des pantins fêtards du début. La Mort au propre comme au figuré donne soudain un sens à la vie dans cette œuvre tout à la fois à part mais très représentative de la vision de Mitchell Leisen. Le film connaîtra bien plus tard un remake avec Rencontre avec Joe Black de Martin Brest où Brad Pitt incarne la Mort.

Sorti en bluray et dvd zone  français chez Elephant Films

samedi 28 juillet 2012

À chacun son destin - To Each His Own, Mitchell Leisen (1946)


Pendant la seconde guerre mondiale à Londres, Joséphine Norris, quadragénaire, pense retrouver en la personne d'un jeune officier américain le fils qu'elle a abandonné en 1917.

To Each His Own est le film de l'émancipation pour Olivia de Havilland qui, sortie vainqueur du conflit qui l'opposait à la Warner libère les acteurs des contrats contraignant qui les liaient aux studios et désormais dispose d'un choix plus autonome de ses rôles. Grand mélodrame et beau Women Picture, À chacun son destin doit donc grandement à la détermination de Olivia de Havilland qui ira chercher celui qui sur tirer d'elle sa plus belle performance dans Par la porte d'or (1940), Mitchell Leisen. Peu emballé au départ par ce script excessivement mélodramatique de Charles Brackett selon lui, il le remaniera grandement afin d'obtenir le résultat souhaité (l'identité de Olivia de Havilland se révèle à son fils de manière plus simple et belle que la longue série d'explications du script originel) et finira par réellement s'enthousiasmer pour ce qui est un de ses plus beaux films.

Le film s'ouvre dans un Londres plongé en plein blackout où déambule une quadragénaire qui ne s'en laisse pas compter, Joséphine Norris (Olivia de Havilland). En charge avec un autres citoyen (Roland Culver) de surveiller le ciel d'éventuels attaques aérienne en cette soirée du jour de l'an, on découvrira qu'elle n'a guère d'autres occupation que ce devoir qu'elle assume volontiers. Si on devine une blessure secrète sous ce caractère solitaire, on ne verra son regard réellement s'illuminer que lorsqu'on lui signalera l'arrivée d'un train très attendue à la gare. Qui est le mystérieux passager qui semble dérider ainsi cette femme en apparence si dure ? La narration en flashback va nous le révéler.

Plus de vingt ans plus tôt, encore jeune fille aux Etats-Unis, Joséphine tomba folle amoureuse du séduisant pilote de l'armée Bart Cosgrove (John Lund dans le double rôle de l'amant et du fils) de passage dans sa petite ville. Leisen filme avec une grâce infinie ce qui sera l'instant le plus romantique de la vie de cette femme.

Toute la beauté de ce moment idéalisé est entièrement soumise au regard et au souvenir émerveillé de Joséphine, les éléments plus grinçants (l'attitude cavalière du pilote qu'on imagine bien séduire une jeune femme dans chaque ville où il défile mais qui semble de plus en plus sincère) s'estompant sous la force des moments sentimentaux avec cette déclaration d'amour dans les airs et ce baiser dans la nuit noire à l'atterrissage.

De cette brève romance, Joséphine va pourtant garder plus qu'un souvenir, elle est tombée enceinte. Dans cette Amérique provinciale et moralisatrice, rien de plus mal vu qu'une fille-mère sans mari et Joséphine va tenter de garder son enfant tout en échappant à la vindicte populaire en usant d'un stratagème lui permettant d'adopter son propre fils. Malheureusement un concours de circonstance fait tomber le nourrisson dans la famille d'une femme l'ayant toujours considéré comme une rivale. Dès lors, condamnée à aimer son fils à distance elle lui consacrera tous ses efforts, fera tous les sacrifices pour lui sans qu'il soupçonne même son existence.

Olivia de Havilland délivre une performance magnifique, autant dans la jeunesse de cette maternité entravée que dans l'âge mûr (son vieillissement est une vraie réussite au maquillage) et ses tentatives désespérée de rattraper le temps perdu. Toute la détermination du personnage, son ascension sociale et ses réussites ne sont là que pour renouer avec cette jeunesse qu'elle n'a pas vécue, cette brève romance qu'elle a à peine vécue et ce rôle de mère dont elle a été privé.

Le scénario, de cruelles désillusions (les brèves retrouvailles où le garçonnet ne la connaissant pas la repousse) en séparations douloureuses (le terrible renoncement de départ) ne ménage pas notre héroïne dont le sens du sacrifice et la dévotion maternelle infinie n'en sera que décuplée par la grâce de la mise en scène de Leisen et la prestation poignante de Olivia de Havilland (qui y gagnera son premier Oscar). On pardonnera l'épilogue qui tire un peu en longueur, puisque la récompense tant attendue y est enfin au bout du chemin. I think this is our dance, Mother.

Sorti en dvd zone 2 anglais et sans sous-titres.

jeudi 26 juillet 2012

Arise my love - Mitchell Leisen (1940)

Condamné à mort par les Franquistes, Tom Martin - pilote américain engagé dans les Brigades internationales - attend son exécution. C'est alors qu'on lui annonce une incroyable nouvelle : sa femme vient d'obtenir sa libération ! Tom, stupéfait car il n'a jamais été marié, découvre cette providentielle épouse dans le bureau du directeur de la prison. Elle se précipite dans ses bras et lui chuchote qu'elle s'appelle Augusta Nash, qu'elle est journaliste et que son stratagème, qui lui fournira la matière d'un reportage, va lui sauver la vie.

Arise my love partage avec Le Dictateur de Chaplin et To be or not to be de Lubitsch (rappelons que ce dernier bien que sorti en 1942 fut tourné avant l'engagement des USA dans le conflit) un propos engagé sur les évènements dramatiques se déroulant alors en Europe alors que les Etats-Unis ne sont pas entré en guerre et que l'opinion publique est contre une telle initiative. Leisen est loin d'atteindre le portée de la fable de Chaplin ou de la farce de Lubitsch, la faute à un script quelque peu déséquilibré dans ses ruptures de ton (on passe de la screwball comedy la plus enlevé au pur mélodrame sans transition ou presque), quelques soucis de rythme et un propos parfois assez lourdement asséné. Malgré ses défauts, le film n'en est pas moins prenant et touchant par ce choix de la comédie romantique pour affirmer son propos.

Les vingt premières minutes assez ébouriffantes nous induisent autant en erreur sur le ton du film (on pense voir une grosse comédie d'espionnage) qu’elles définissent intelligemment le caractère des héros. Pilote américain engagé dans la guerre d'Espagne, Tom Martin (Ray Milland) attends avec dépit son exécution imminente quand un salut inattendu va lui faire échapper au châtiment. Il prend les traits élégant d'Augusta Nash (Claudette Colbert) journaliste en quête de scoop qui à force de persuasion et séduction est parvenue à le faire gracier en se faisant passer pour son épouse. On rit donc bien fort à la maladresse des "retrouvailles" forcés du faux couple et de la bêtise des autorités espagnoles puis on vibre au gré d'une course poursuite sur terre et dans les airs lorsque la supercherie est découverte et que nos héros doivent quitter le pays au plus vite.

On voit immédiatement ce qui rapproche les deux personnages à travers ce mélange d'ambition, d'engagement et de recherche d'adrénaline. Révolté par la montée en puissance du nazisme, Tom Martin devine la guerre imminente et inéluctable et souhaite en être en rejoignant l'armée polonaise déjà sous la menace de l'invasion allemande. Augusta voit elle dans les évènements un moyen de mener une carrière de de journaliste chevronnée qui la fera définitivement quitter les pages mode. Tous ses projets vont se trouver bien ébranlés lorsqu'ils vont tomber amoureux.

On patine un peu à la mi- film dans le traitement de l'histoire d'amour, hésitant constamment entre la légèreté de l'ouverture et le ton plus dramatique de la dernière partie. Heureusement le charme des acteurs fait la différence avec quelques savoureuses situations, que ce soit ce dialogue à double sens osés où Claudette Colbert propose divers emplacement de la chambre de Milland pour prendre une photo (quand lui pense éberlué par tant d'audace qu'elle cherche le meilleur endroit de la pièce s'ébattre avec lui you're too scientific) ou une délicieuse scène de dîner où elle lui donne les clés involontairement pour la séduire, charmant.

Les évènements vont finalement brutalement rattraper le couple, Leisen captant fort bien la débâcle européenne et l'impossibilité physique (spectaculaire scène de naufrage) comme morale de s'en extraire. C'est un peu là que le bât blesse, tant que ce message est lié aux héros en mouvement (magnifique moment où Claudette Colbert abandonne son cynisme pour montrer sa peur) mais devient très lourd lorsqu'ils sont plus isolés dans le film (Claudette Colbert qui en préparant son interview d'Hitler lit Mein Kampf puis le jette par la fenêtre du train) notamment le final où il tue un peu l'émotion à portée de main.

A la place d'une belle scène de retrouvailles finale, on a ainsi une grande envolée patriotique de Colbert signifiant bien que le combat continue. Un traitement forcément conditionné par le contexte et si on a connu Billy Wilder plus subtil, au vu de son passé on comprend l'accent mis sur ce point dans le script qu'il signe avec Charles Brackett. Film intéressant auquel on peut préférer Lune de miel mouvementé de Leo McCarey, assez voisin et plus équilibré entre divertissement et message.

Sorti en dvd zone 2 français chez Universal dans leur nouvelle collection "Les Etoiles d'Universal" uniquement achetable sur leur site.

Extrait

mercredi 18 avril 2012

La Vie facile - Easy Leaving, Mitchell Leisen (1937)


Au cours d'une dispute conjugale, un banquier milliardaire et coléreux jette la veste de zibeline de sa femme par-dessus le balcon de sa luxueuse demeure. Le manteau atterrit sur Mary, une jeune employée pauvre et honnête qui passait par là. Cette dernière cherche à le restituer mais Mr Ball, bon prince, lui offre et l'accompagne en voiture chez un modiste de luxe. Aussitôt les gens jasent et les malentendus s'accumulent joyeusement.

Easy Living est une screwball comedy des plus furieuses et inventive où s'annoncent déjà le sens du chaos et l'hystérie des futures réalisations de Preston Sturges. Celui-ci signait là le premier scénario du contrat qui le liait alors à la Paramount, remaniant de fond en comble une histoire à l'origine écrite par Vera Caspary. Le exécutifs du studio gouteront peu ton survolté de son script et malin Sturges le délivrera en main propre à Mitchell Leisen qui séduit lance aussitôt la production du film, les deux hommes signant ensemble plus tard le beau mélo Remember the night.

Comme pas mal de grandes comédies de l'époque (Les Invités de huit heures de Cukor, Mon homme Godfrey de Gregory La Cava), Easy Living est un film où sous la légèreté plane le spectre de la crise des financière des années 30 (et sans doute ce qui reste de plus significatif du premier jet de Vera Caspary qui vécut durement cette période-là). Tous les traits d'humour et rebondissements reposent donc sur la condition financière apparente ou supposée des personnages et ce dès l'entrée en matière hystérique. Le richissime banquier J.B. Ball (Edward Arnold) y arpente furibard sa luxueuse demeure en hurlant après domestique, femme et enfant sur le gaspillage qu'il constate de toute part.

C'est une de ses colères qui lance l'intrigue lorsqu'il jette par la fenêtre une fourrure hors de prix acheté par son épouse. Le manteau tombe sur la tête de Mary Smith (Jean Arthur) une modeste employée passant par là. Celle-ci s'empresse de venir le rendre mais Ball trop heureux du mauvais tour joué à sa femme l'enjoint à le garder et lui achète même un chapeau dans une boutique de luxe. Dès lors l'entourage suspecte une liaison entre eux ce qui va entraîner une drôle de réaction en chaîne...

Le film est propice à de grands numéros comiques et de charme des attractions principales du casting, Edward Arnold et Jean Arthur. Le premier signe une prestation bougonne et colérique absolument déjantée, entre son phrasé mitraillette, son timbre de stentor et ses manières d'ours mal léché est aussi imposant qu'attachant. Quant à Jean Arthur elle demeure la star hollywoodienne la plus attachante et au charme le plus contagieux. Elle est ici à croquer en jeune écervelée au caractère bien trempé et enchante de bout en bout par sa candeur irrésistible.

L'intrigue prend en effet un tour délicieusement scabreux quand divers personnages supposant sa liaison avec le puissant banquier lui propose cadeau et avantages de plus en plus extravagants en échange de faveur sans qu'elle ne se doute de rien. Le plus insistant est le propriétaire d'hôtel en faillite Louis Louis (Luis Alberni tout aussi excité que ses collègues, les déboires de son personnage s'inspirant du réel flop des Waldorf Towers au moment de leur ouverture à l'époque ) pour une série de quiproquos tordants.

On sent vraiment l'influence de Sturges que ce soit le jeu à la fois comique et tragique sur la condition difficile de Jean Arthur (lorsqu'elle cherche un sous pour s'acheter de quoi manger) qui annonce Les Voyages de Sullivan mais aussi les dérapages incontrôlés où le chaos est en marche comme ce restaurant qui finit dévasté ou encore le final dans la banque et là c'est notamment la folle séquence des chasseurs en train de The Palm Beach Story qui vient en tête.

Sous ce déchaînement parvient à se glisser une bien jolie histoire d'amour entre les attentes complémentaires de celui qui se cherche une carrière (Ray Milland excellent en fils à papa perdu) et celle qui se cherche une vie (Jean Arthur) l'alchimie entre fonctionnant idéalement en quelques séquences tendres et amusantes (le baiser sur le canapé et le petit regard de Jean Arthur qui suit toute résistance est inutile, le gag de la baignoire géante). Un souffle de fantaisie et d'humour qui fait un bien fou.

Sorti en dvd zone 1 chez Universal et doté de sous-titres français