Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 15 février 2015

Prisonnières de guerre - Two Thousand Women, Frank Launder (1944)


Durant la Seconde Guerre Mondiale, en France, Freda Thompson, une journaliste déterminée, est déportée dans un camp allemand. Une nuit, alors que les bombardements font rage, un avion britannique est touché. Trois de ses occupants échappent miraculeusement à la mort grâce à leur parachute, mais atterrissent dans le camp nazi qu'ils étaient en train de survoler. Frida et ses camarades décident alors de les cacher pour mieux les aider à s'évader...

Lorsque le studio Gainsborough contribue à l’effort de guerre du cinéma anglais, ce sera forcément sous un angle romanesque et féminin avec ce Two Thousand Women. Frank Launder aura su dresser le portrait de l’Angleterre en guerre sous un angle intimiste à travers une trilogie (coécrite et réalisée avec son partenaire Sidney Gilliat) composée de Ceux de chez nous (1943) illustrant la mobilisation des femmes en usine d’armement et Waterloo Road (1945) narrant un triangle amoureux sur fond de blitz. Two Thousand Women est plus frontal dans sa dimension de film de guerre (avec confrontation directe à l’ennemi nazi quand il restait une menace invisible dans les deux autres films) et mélange la touche humaniste de Frank Launder avec le côté plus piquant de la Gainsborough tout en maintenant la tension attendu dans le genre. Pour rappel la Gainsborough fut un des studios phares du cinéma anglais des années 40, produisant des mélodrames en costumes éblouissant de provocation, d’inventivité et d’audace comme The Wicked Lady (1945), The Man in grey (1943) ou Caravan (1946) mais qui savait faire état de la situation d’alors en Angleterre notamment dans le beau Love Story (1944).

Durant la Seconde Guerre Mondiale, un groupe de jeune femmes, anglaises pour la plupart, sont déportée dans un camp allemand assez particulier, un ancien hôtel de luxe reconvertit en geôle. La première partie permet d’expliquer l’incongruité de cette présence anglaise par le portrait des prisonnières qui dessine tout un panorama des classes sociales anglaises.  On aura ainsi une vieille fille arrachée à sa villégiature (Flora Robson), une journaliste/écrivain en voyage (Phyllis Calvert), une religieuse arrachée à son couvent (Patricia Roc) et surtout une des jeunes femmes « aventurières » ayant exercée les professions diverses et plus ou moins recommandables (Jean Kent et son passé de stripteaseuse). Ce contraste permet quelques moments amusant comme quand, pénurie d’eau oblige, les femmes se déshabillent sans gêne et partagent leur bain tout en dégustant une tasse de thé sous le regard horrifié des plus collet-monté peu habituées à cette promiscuité. 

La cohabitation se fera tant bien que mal, si ce n’est que plane la menace d’une espionne allemande parmi les prisonnière. Lorsque des pilotes anglais abattus trouveront refuge dans l’hôtel, nos héroïnes devront jouer avec cette menace intérieure et celle de leurs geôliers allemands pour les faire échapper. On démarre ainsi dans une touche légère du fait de ce cadre pénitentiaire inhabituel d’où les français ne sont pas absents (le propriétaire de l’hôtel joué par Guy Le Feuvre). La tonalité change quelque peu du fait de cette orientation féminine et la facette patriotique se conjuguera constamment aux passions de nos héroïnes, faisant l’originalité du film par rapport à d’autres avatars du genre comme La Grande Illusion de Jean Renoir ou Stalag 17 (1953) de Billy Wilder. 

La tension grimpera progressivement, de disparition d’objet mystérieuse en punition envers certaines que seule une trahison peut justifier jusqu’à le jeu de dupe et de cache-cache lorsqu’il faudra dissimuler les pilotes. Le scénario tout en en faisant des personnages forts se joue aussi de certains « travers » féminins comme une scène mémorable où le caquetage va répandre la rumeur de la présence des prisonniers jusqu’à arriver aux oreilles de l’espionne allemande infiltrées. Le tempérament passionné de ses femmes est source de courage et de danger à la fois, à l’image du personnage de Jean Kent prêt à tout pour la perte puis la survie d’un des pilotes coupable d’un machisme révoltant envers celle qui l’a sauvé. On aura également une approche plus tendre avec la romance entre Patricia Roc et un autre pilote. 

On reconnaît bien là le mélange des genres de la Gainsborough et Frank Launder regrettera par la suite de n’avoir pas adopté un ton plus globalement sérieux au film. C’est pourtant ce qui fait tous le sel du film, passant du cliché sur la femme frivole et précieuse à la vraie héroïne et patriote anglaise digne de ses comparses masculins lorsque le danger se fait jour. On vibre d’autant plus tout en étant confronté à des situations inédites dans le genre (le final est un modèle de suspense). Ces femmes ont mérité notre admiration (le casting des habituées de la Gainsborough est parfait avec Phyllis Calvert, Jean Kent et Patricia Roc, ne manque que Margaret Lockwood) lors du final triomphal où elles chantent la gloire de l’Angleterre face aux allemands qu’elles ont dupés.

Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant Film 

Extrait

mardi 10 juin 2014

L'Archet Magique - The Magic Bow, Bernard Knowles (1946)

Paganini fait la connaissance d'une ravissante jeune fille, Jeanne de Vermont. Les deux jeunes gens s'aiment, mais Napoléon destine Jeanne à l'un de ses officiers, le Comte de la Rochelle.

Cette divine production Gainsborough nous propose ici un biopic largement romancé du légendaire violoncelliste Niccolò Paganini avec Stewart Granger dans le rôle-titre. Hormis bien sûr son génie musical (sans être connaisseur on sent d'ailleurs tout le travail de Granger dans le jeu et le positionnement lorsqu'il s'exécute au violon) et la façon novatrice qu'il eut de promouvoir son art à l’époque, l'ensemble est donc un pur prétexte à une pure œuvre romanesque en costume typique de la Gainsborough. On suivra ici les débuts et l'ascension du musicien qui se fera bien évidemment en parallèle à une grande histoire d'amour.

Musicien de génie confiné à sa modeste condition au sein de la ville de Gênes, Paganini est introduit dans toute sa virtuosité et sale caractère lors d'une scène où il se plaint de son instrument rudimentaire dont il ne peut faire sortir tous les sons qu'il a en tête. Son talent attire l'attention de Jeanne de Vermond (Phyllis Calvert), une noble qui va user de lui pour faire évader son père, le faisant jouer pendant qu'il scie les barreaux de la prison où il est emprisonné ! Le contexte de luttes des classes et celui historique des guerres napoléoniennes s'infiltre donc là de la plus ludiques des manières.

Les amours de Jeanne et Paganini seront ainsi constamment contrariées par ses origines modestes. Le musicien voit ainsi son exigence se confronter à l'oisiveté du public nantis devant lequel il joue, dans un champ contre champs parfait où la fureur de Granger monte tandis que les nobles s'adonnent à leurs jeux et discussion. Le succès sera donc une longue quête où Paganini cherchera notoriété autant pour se défier ces nobles qui l'ont snobés que conquérir le cœur pourtant déjà acquis de Jeanne. C'est dans cette idée que le réalisateur déploie toute une imagerie flamboyante pour mettre en valeur la musique et le brio de Paganini.

Un des grands moments du film est certainement le premier concert triomphal de Paganini tandis qu'à l'extérieur les troupes de Napoléon envahissent Parme. Le propriétaire de la salle hésite à évacuer la salle happée par la musique et n'ayant pu s'y résoudre voit les hommes en uniforme investir les lieux. Paganini après s'être arrêté pour voir l'arrivée des intrus toise leur chef de son regard le plus hautain (Granger est absolument grandiose) puis reprend son récital tandis qu'admiratifs et penaud les soldats repartent. La salle de musique ne sera un lieu de conquête que pour Paganini.

 
L'histoire étend cette idée à des fins dramatiques par la suite avec l'impossible romance entre le musicien et Jeanne promise à un officier napoléonien. Le musique ne sert dont plus l'égo du musicien mais le déchirement de son cœur lorsque meurtri il doit la laisser partir et qu'elle lui demande de jouer dans l'intimité de sa chambre tandis qu'elle quitte les lieux.

La fusion entre le héros et son instrument le montrera alors perdu lorsque l'épée remplace l'archer quand il sera défié en duel et l'amour définitivement perdu il ne pourra plus empoigner son instrument. Cela semble de plus constamment en lien avec les pièces musicales entendues lors de ces moments (et que les connaisseurs sauront mieux que moi rattacher à la dramaturgie du film).

Tout ce tourbillon de sentiment explose lors du final supposé être la consécration artistique de Paganini mais un déchirement personnel quand il devra jouer devant le pape dans l'enceinte du Vatican. Knowles mêle flamboyance grandiloquente avec ces lieux dépeints dans tout l'excès rococo de la Gainsborough et dimension intime où les doutes de l'artiste et la douleur de revoir son amour perdu amène une fabuleuse intensité dramatique.

Un grand moment où le romanesque se marie parfaitement à l'ode de cette grande musique dans cette magnifique conclusion. Moins fou et déroutant que d'autres production Gainsborough, mais captivant dans son romanesque musical.

Sorti en dvd zone 2 anglais et doté de sous-titres anglais chez ITV dans le coffret consacré à Stewart Granger

Extrait

mardi 25 mars 2014

Sleeping Car To Trieste - John Paddy Carstairs (1948)


Sleeping Car To Trieste est un excellent thriller d'espionnage sous haute influence Hitchcockienne et dont le cadre ferroviaire évoque d'ailleurs forcément le classique Une femme disparaît (1938) ou son pendant signé Carol Reed Train de nuit pour Munich (1940). Le film est pourtant indirectement précurseur de ces deux œuvres puisque le remake de Rome Express (1932) où jouait notamment Conrad Veidt. On change néanmoins de cadre politique ici pour plonger en pleine Guerre Froide. Les agents soviétiques Zurta (Albert Lieven) et Valya (Jean Kent) dérobent à Paris dans une ambassade un journal contenant des informations confidentielles.

Afin de ne pas être pris avec l'objet du délit durant la soirée mondaine ayant lieu à l'ambassade, ils transmettent le journal à Poole, un acolyte posté à l'extérieur qui doit le leur remettre le lendemain. Seulement là surprise, Poole (Alan Wheatley) les trahit et s'enfuit avec le journal et nos agents remontent sa piste de justesse en montant dans l'Orient-Express où il voyage de Paris à Trieste. Une longue traque riche en rebondissement va alors s'engager tout au long du trajet, engageant dans son sillage d'autres voyageurs. Parmi eux on trouve un couple adultère, un inspecteur de police français, un ornithologue farfelu, un militaire américain en permission ou encore un écrivain au caractère irascible joué par Finlay Currie.

La première partie donne donc dans la longue étude de moeurs scrutant les caractères de chacun avant que la trame d'espionnage et la traque du journal vienne bouleverser les destins des voyageurs. Le cadre de la Guerre Froide est vraiment prétexte tant les ressorts de l'intrigue reposent plus sur les situations que le sous-texte politique et le film est d'ailleurs dénué de tout manichéisme. Tous les personnages se montreront tour à tour sympathiques (le couple d'espion impitoyable nouant une attachante relation laissant deviner les motivations plus intime de Jean Kent qui a perdu son père) ou méprisable, tel le mari adultère si préoccupé de sa réputation qu'il abandonnera sa maîtresse dès qu'il rencontre une vieille connaissance pouvant le démasquer.

De même on tremblera pour le traitre lorsqu'il finit par recroiser la route de Zurta (Albert Lieven ayant vraiment une mine inquiétante d'assassin sous le sourire enjôleur) et l'écrivain prestigieux s'avérera bien peu fréquentable quand il cherchera à s'approprier à son tour le fameux journal. La topographie du train est excellemment utilisée que ce soit les rencontres anodines dans les couloirs qui auront leur conséquences dramatiques plus tard ou les manœuvres classiques qui revêtent soudain une tension extrême (Zurta et Valya guettant à chaque arrêt sur le quai si leur proie cherche à s'échapper). Les quiproquos, revirement et mensonges divers créent une vraie énergie ludique où les faux-semblants règnent et enferment les protagonistes dans des situations inextricables qui relancent constamment le suspense. Le contenu du journal tant désiré a finalement moins d'importance que l'agitation de ceux qui se démènent autour pour mettre la main dessus.

Ce jeu de piste s'interrompt dans la dernière partie où un meurtre fait basculer le ton du côté d'Agatha Christie. Mais là aussi l'identité du meurtrier (pas du tout dissimulée) importe peu, c'est la réaction des personnages leurs semis vérités et dénégations qui guide l'intrigue. Le pur suspenses 'estompe mais la fine psychologie du script et les comédiens inspirés rendent le tout palpitant, John Paddy Carstairs (surtout connu pour ses nombreuses adaptations des aventures du Saint et adoubé par Leslie Charteris) n'est certes pas Hitchcock mais confère toute la tension et la nervosité nécessaire à l'ensemble (une bagarre brutale dans un wagon annonçant celle fameuse de Bon Baiser de Russie (1963) entre James Bond et Red Grant) et le final s'inspirant largement de celui de L'Ombre d'un doute (1943).

Une belle réussite haletante de bout en bout et néanmoins baigné d'humour anglais savoureux avec son lot de seconds rôles farfelus (le pot de colle joué par David Tomlinson, le fils à papa anglais donnant des conseils de cuisine à un chef français exaspéré, les jeunes française jouant de leur charme pour échapper à la taxe douanière) pour un excellent divertissement.

Sorti en dvd zone 2 anglais et dépourvu de sous-titres

vendredi 5 avril 2013

Trottie True - Brian Desmond Hurst (1949)


Les amateurs de mélodrames Gainsborough connaissent bien Jean Kent, une des grandes stars façonnées par le studio durant ses immenses succès des années 40. A la manière des quatre grandes vedettes Gainsborough James Mason (le méchant sadique), Phyllis Carvert (la prude innocente), Patricia Roc (l'ingénue et fille du cru) et la grande Margaret Lockwood (la séductrice manipulatrice), Jean Kent avait son emploi attitré qui lui collait de film en film avec la femme de mauvaise vie, peu recommandable notamment l'un des plus marquant étant La Femme en question (1950) d'Anthony Asquith où l'émouvant rôle de gitane dans Caravan (1946). James Mason s'était lassé le premier en s'envolant pour Hollywood où il montrerait toute l'étendue de son registre et Jean Kent allait faire de même en quittant Gainsborough et en tournant ce Trottie True qui reste son rôle favori.

C'est d'ailleurs elle le meilleur atout de cette comédie musicale qui comporte pas mal d'élément autobiographique pour l'actrice. L'histoire nous narre la passion et l'ascension de la jeune Trottie True dans le monde du spectacle où elle obtient ses premiers rôles dès l'adolescence et grandi dans le milieu populaire du music-hall. Jean Kent fit également son entrée dans cet univers dès son plus jeune âge, se faisant engager dans les compagnies les plus douteuses dès l'âge de douze ans (en prétendant en avoir quinze) pour aider sa famille.

Le film s'avère très sautillant au départ dans cette description festive du music-hall avec notamment un tonitruant numéro d'ouverture où une Trottie True gamine fait preuve d'un répondant magistral face aux spectateurs indisciplinés des quartiers populaires. Cette séquence résume d'ailleurs bien le film, un peu trop lisse (alors que le début en flashback mélancolique laissait espérer plus) et où chaque enjeu et conflit se résout la minute qui suit, ne laissant pas un semblant de drame s'installer et happer le spectateur au-delà du beau livre d'image.

 Il y a pourtant plusieurs pistes intéressantes à creuser notamment les amours contrariées de Trottie d'abord incapable de concilier son art et sa relation avec un aventurier amateur de vol en ballon puis plus tard une fois mariée à un noble voyant surgir l'écart de classe entre son passé et sa belle-famille distinguée.

La construction est étrange aussi avec un début festif qui évoque le classique Ealing Champagne Charlie (LE film sur le music-hall populaire anglais) puis le revers de la médaille avec les moments sur scène qui disparaissent pour montrer l'envers peu reluisant du décor dans une compagnie plus prestigieuse : producteur un peu trop entreprenant, artistes harcelées et entretenues par de riches amateurs, notre héroïne finissant par épouser l'un d'entre eux (James Donald) plus sincère que les autres.

C'est donc une Jean Kent séduisante et survoltée qui maintien l'attention ajoutant à son registre séducteur la comédie, le chant et la danse dans de jolis numéros musicaux (celui de noël est assez épatant) bien mis en valeurs par Brian Desmond Hurst. La direction artistique est également époustouflante pour reconstituer cette Angleterre Victorienne bariolée par la belle photo d’Harry Waxman typique de l'usage du technicolor par le cinéma anglais. Un gros bonbon un peu lisse mais pas désagréable donc.


Sorti en dvd zone 2 anglais sans sous-titres 

Extrait

mardi 12 février 2013

Caravan - Arthur Crabtree (1946)



A Londres, à la fin du XIXe siècle, le jeune écrivain Richard Darell porte secours à Don Carlos, un riche espagnol, qui vient de se faire agresser. Richard lui explique que pour épouser Oriana, la femme qu'il aime, il doit trouver un travail avant que l'année ne soit écoulée. Don Carlos lui propose un marché : si Richard accepte de convoyer des bijoux en Espagne, il publiera son livre. Laissant Oriana seule avec un soupirant peu scrupuleux, Richard s'embarque pour l'Espagne...

Caravan est un virevoltant mélodrame Gainsborough avec tous les excès et dérapages non contrôlés si typique de la maison de production. Le film adapte le roman éponyme d’Eleanor Smith paru en 1942. Eleanor Smith avait donné ses lettres de noblesse au mélo Gainsborough avec l'adaptation de The Man in Grey de Leslie Arliss qui posait les bases du genre avec ses intrigues à tiroirs, ses rebondissement inattendus, sa dose de provocation teinté d'érotisme et ses méchants odieux. Sans être aussi réussi que The Man in Grey , Caravan est un divertissement de haute volée où l'on goutte sur pellicule aux plaisirs simple du roman feuilletonesque du XIXe. Les revirements incessants de l'intrigue, dans le ton comme dans les genres contiennent au moins la matière à quatre films et si l'on a parfois un sentiment de trop plein, la surprise est constante.

Richard Darell (Stewart Granger) est un jeu écrivain sans le sou qui va porter secours à Don Carlos victime d'une agression dans un Londres nocturne. Don Carlos reconnaissant décide en savoir plus sur son bienfaiteur qui lui raconte son histoire. On découvre donc en flashback l'enfance de Darell, enfant pauvre amoureux d’Oriana (Anne Crawford) fille de bonne famille avec qui il va se lier sous le regard jaloux de son rival nanti Sir Francis Castleton (Dennis Price). S'étant promis un amour éternel malgré leur différence de classe, Darell devenu adulte promet de se faire une situation d'ici un an afin de convoler avec Oriana.

Don Carlos lui en offre l'opportunité en remerciement en lui confiant la livraison d'un collier de grande valeur en Espagne en échange de la publication de son livre mais Francis est bien décidé à l'en empêcher et épouser Oriana qu'il convoite également. A ce stade, on croit voir venir la suite avec les embûches sur la route de Richard qui parvient à les surmonter et arrive de justesse avant les noces avec le méchant. Mais nous sommes chez Gainsborough et ce ne sera pas si simple loin de là, l'intrigue effectuant de rocambolesque détour et nos héros endurant mille souffrances avant le happy end attendu.


 Après un début lorgnant sur l'aventure romanesque avec Richard avançant à fier allure vers son destin, tout vole en éclat. Un triangle amoureux s'instaure avec une vénéneuse danseuse gitane jouée par Jean Kent, notre héros devient amnésique oubliant sa belle qui elle le croyant mort épouse le grand méchant par désespoir, Granger lui-même épousant sa gitane lorsqu'il l'apprend!


 On pourrait décrocher face à tant d'excès mais comme toujours chez Gainsborough l'absence d'ironie, la puissance du récit et la conviction des acteurs fait parfaitement tenir l'ensemble. Stewart Granger en jeune premier romantique et fougueux est parfait et Jean Kent sensuelle en diable (les danses provocantes, les robes de gitanes quasi transparentes et cette nage nue dans un lac) porte totalement la force émotionnelle du film. Amoureuse éconduite puis choisie par défaut, elle irradie l'écran par sa fougue passionnée, tout à tour jalouse colérique puis totalement dévouée à son homme qu'elle va sauver plus d'une fois.

C'est elle qui fait exister le couple romantique un peu niais au départ formé par Granger et Anne Crawford qui ne fonctionne vraiment qu'une fois dévoré par la rancœur dans la dernière partie où les échanges se font plus passionnés. Dennis Price en méchant prend ici le relai de James Mason villain emblématique de la Gainsborough qui là de cet emploi est parti à Hollywood.

Price n'a pas la présence physique de Mason mais tire son épingle du jeu avec un savant mélange de couardise, suavité et perversion pour ce Francis précieux et jamais à cours de ressources diaboliques pour piéger ses ennemis. Il forme un mémorable duo avec Robert Helpmann (dont on se souvient plus du rôle de danseur et chorégraphe dans Les Chaussons Rouges et Les Contes d'Hoffmann), homme de main chétif mais tout aussi veule et calculateur.

Arthur Crabtree même s'il a signé pour le studio des œuvres plus folles (l'ovni psychanalytique Madonna of the seven moons) ou dramatiquement plus intense (le poignant et cruel There were sisters avec James Mason en mari tyrannique) offre quand même une sacrée extravagance à l'ensemble.

L'action est brutale et sanglante (l'embuscade dont est victime Granger), les situations équivoques (Dennis Price qui s'avère un sacré pervers collant des mains aux fesses aux servantes, la dualité entre l'amour courtois d'Anne Crawford et celui torride de Jean Kent), la cruauté et le sadisme sans limite.

On se souviendra ainsi longtemps de la course poursuite finale où Crabtree se délecte de la mort lente et atroce du méchant (qui ne l'a pas volé) et un Granger le molestant sévèrement avant de l'achever involontairement. Visuellement c'est éclatant entre extérieurs grandioses et décors studios et costumes respirant le luxe rococo dans une Espagne de pacotille et très bande dessinée. Un peu trop long et partant trop dans tous les sens certes mais toujours aussi délirant et excessif, vive la Gainsborough et ses mélos too much !


Sorti en dvd zone 2 anglais au sein du copieux coffret ITV consacré à Stewart Granger plusieurs fois évoqué ici et doté de sous-titres anglais

Extrait mais pas sur la bande son du film

dimanche 2 septembre 2012

The Browning Version - Anthony Asquith (1951)


Contraint de prendre sa retraite d’une école publique britannique, un professeur de grec austère doit faire face à ses échecs en tant que professeur, époux, et en tant qu’homme…

Au cinéma pour ce qui est de la description du métier d'enseignant, plusieurs visions sont possibles et ont déjà été exploitées. Celle rêvée du professeur charismatique et exalté, surhomme capable de susciter l'éveil d'une classe fascinée (Le Cercle des poètes disparus de Peter Weir l'archétype de cette approche), le vieil enseignant ennuyeux et bourré de tics moqués par ses élèves plutôt prétexte à grosse comédie et celle plus réaliste qui tente de retranscrire la relation élève/professeur avec justesse et sans forcer le trait mais pas forcément la plus dramatiquement intéressante (Derrière les murs). The Browning Version s'essaie courageusement à la deuxième solution pour un tirer un drame bouleversant.

Anthony Asquith adapte ici la pièce éponyme de Terence Rattigan qui en signe également le scénario. On assiste ici au portrait quelque peu pathétique d'Andrew Crocker-Harris (Michael Redgraves) un homme usé par la vie et son métier qu'il pratique sans aucune flamme ni passion, son attitude éteinte déteignant sur ses élèves qu'ils ennuient, ses collègues qui ne le respectent pas et surtout sa femme (Jean Kent) qui le méprise. Anthony Asquith souligne cet aspect dès les premières minutes où il retarde longuement la première apparition de Crocker-Harris.

Son nom n'est évoqué que par moquerie (The Crock) ou consternation par les élèves et différents protagonistes tandis que défilent des figures séduisantes de professeurs le cours de science enjoué du personnage de Nigel Patrick ou le jeune successeur interprété par Ronald Howard. Quand arrive effectivement Crocker-Harris, le fossé est d'autant plus cruel par rapport à ce qui a précédé. Tout dans l'attitude de ce dernier concourt à créer un mur infranchissable entre lui et ses élèves avec son attitude austère, son phrasé ennuyeux, son approche sans attrait de sa discipline pourtant si riche (les lettres classiques) et au final le plus important (ce qu'une réplique appuiera) le manque d'humanité.

Crocker-Harris vit ses dernières heures dans cet établissement pour cause de santé et va alors se confronter à ses échecs. Brutalement mis face au mépris et à la piètre opinion que les autres ont de lui par diverses humiliations (notamment le déplacement de son discours d'adieu aux élèves) cet homme que les ans ont rendu indifférent à son environnement va devoir douloureusement se remettre en question. Crocker-Harris est en quelque sorte un Mr Chips n'ayant pas réussi à changer, quand dans le film de Sam Woods (1939) Robert Donat réussissait à surmonter les mêmes défauts en en faisant une excentricité qui amusait et le rapprochait finalement de ses élèves en l'humanisant.

Crocker-Harris n'a plus cette force là tant son foyer le ramène également à son échec (au contraire de Mr Chips dont le renouveau correspond à une rencontre amoureuse) avec une épouse qui le déteste et le trompe ouvertement. Michael Redgraves donne une interprétation fabuleuse de ce personnage éteint, le pas lourd et le regard sans vie derrière ses épaisses lunettes. Tous les procédés narratifs et la mise en scène d'Asquith n'auront eu de cesse à souligner l'isolement auquel est condamné Crocker-Harris par ce caractère, par cette absence du début, la manière de le détacher de son interlocuteur dans l'échelle de plan (et la profondeur de champ), les champs contre champs lourd de sens de lui seul face à une entité collective (le discours final, les scènes de classe) ou son monologue face à son successeur.

Derrière la pitié que suscite Crocker-Harris, quelques motifs d'espoirs sont néanmoins amorcés avec la manière dont le bouscule Nigel Patrick et surtout les tentatives d'un élève de susciter son attention. C'est ce dernier point qui donne les moments les plus poignants, ceux où Crocker-Harris laisse enfin ses sentiments plus que la simple fonction s'exprimer derrière son attitude. Son visage s'illumine pour la première fois lorsqu'il raconte la traduction qu'il fit d'Agamemnon dans sa jeunesse et craque même totalement après toutes les contrariétés qui ont précédés lorsque son élève lui en offre une traduction, cette Browning Version qui donne son titre au film.

Si le chemin de la rédemption semble encore long, Terence Rattigan semble tout de même faire preuve de plus d'optimisme à travers les changements qu'il apporte au film par rapport à la pièce. Celle-ci s'achevait avant le discours final de Crocker-Harris qui nous est cette fois montré en forme de poignante catharsis et une ultime entrevue avec le jeune Taplow peut nous laisser croire que peut-être notre héros saura enfin partager son savoir avec l'étincelle indispensable à son noble métier.

Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta et pour les anglophones une belle édition Criterion existe également (sous-tritée anglais) avec de nombreux bonus intéressant pour qui souhaite en savoir plus.

Extrait