Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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jeudi 24 août 2017

Bas les masques - Deadline - U.S.A., Richard Brooks (1952)


Le rédacteur en chef du Day, Ed Hutcheson, apprend que son journal va fermer et être vendu au propriétaire d'un tabloïd, The Herald. Une affaire criminelle impliquant un personnage véreux, Tomas Rienzi, va changer la donne.

La nature d’intellectuel engagé et la prédilection de sujets forts se confirme pour Richard Brooks avec ce vibrant plaidoyer pour le journalisme qu’est Deadline – U.S.A.. Le film s’inspire de vraie fermeture du journal New York World qui eut lieu en 1931, orchestrée par les fils de son prestigieux fondateur, Joseph Pulitzer. Le scénario de Richard Brooks part d’un même postulat avec son quotidien imaginaire The Day qui s’apprête à être revendu à la concurrence pour de basses manœuvres financière par les héritières de son fondateur. Le réalisateur passé par le journalisme avant d’intégrer le monde du cinéma y voyait un sujet majeur, tant dans l’expression de liberté et intégrité de la presse que d’une forme de réponse au maccarthysme au plus fort de ses méfaits à cette période.

Le personnage de rédacteur en chef Ed Hutcherson (Humphrey Bogart) représente ainsi toutes ses vertus face à l’adversité. The Day s’apprête ainsi à être vendu à un concurrent plus racoleur et par la même cesser son activité, la collusion économique étant vu comme une autre forme de pression pour entraver la liberté d’expression. Un dernier coup d’éclat pourrait pourtant relancer le journal en dénonçant les méfaits de Tomas Rienzi (Martin Gabel), personnage véreux orientant les élections par la violence et l’intimidation. La flamme du journaliste est ici ardente, elle ne pâlit que par intermittence (la veillée funèbre ironique et alcoolisée de la rédaction après l’annonce de la vente) pour repartir de plus belle dans ce qui constitue un vrai sacerdoce. Richard Brooks capture cela en promenant sa caméra dans l’ensemble du journal, de la frénésie de la rédaction au bruit assourdissant des rotatives en sous-sol. 

De façon plus intime on le ressent à travers la vie intime chaotique de Hutcherson, divorcé essayant de reconquérir sa femme (Kim Hunter) mais constamment rappelé à l’urgence de l’article en cours. Ce sacrifice s’exprime de manière sous-jacente par la rancœur qu’on devine chez les deux héritières qui vendent The Day autant par vengeance à ce journal qui leur a volé leur père que par intérêt financier. Les beaux personnages d’Ethel Barrymore et celui de Kim Hunter montrent des figures féminines modernes et nobles dans leur acceptation ou refus de partager un époux avec cette vocation (également dans une courte scène où Bogart croise la femme d’un journaliste hospitalisé pour agression) si accaparante.

Si Martin Gabel campe un mafieux un peu caricatural, la menace qu’il représente pour cette liberté d’expression apparaît dans quelques éclairs de violence de ses impitoyables hommes de main. Le travail d’enquête et d’investigation est assez simplifié et raccourci dans le cadre du film mais souligne intelligemment la conviction, la droiture et le ton rassurant que doit dégager le journaliste face aux interlocuteurs dont il souhaite soutirer des informations. Ainsi c’est un choix de ne pas avoir céder à la photo racoleuse du cadavre d’une victime qui amène la preuve définitive permettant de boucler l’affaire Rienzi lors de la conclusion. Un journal peut mourir mais jamais le pouvoir de l’information et la quête de vérité de ceux qui la délivre. 

 Sorti en dvd zone 2 français et Bluray chez Rimini

 

mercredi 12 avril 2017

Cas de conscience - Crisis, Richard Brooks (1950)

Le docteur Ferguson et sa femme Helen, en vacances dans un pays d'Amérique latine, sont amenés de force au Palais présidentiel par des militaires. Le chef d'État, nommé Raoul Farrago, est un dictateur. Il est condamné à brève échéance par une tumeur au cerveau, à moins que Ferguson ne tente une opération de la dernière chance. Le chirurgien hésite, mais son sens du devoir le fait accepter.

Crisis est le premier film d'un Richard Brooks initialement écrivain puis scénariste remarqué (Les Tueurs de Robert Siodmak (194) bien qu'il ne soit pas crédité, Les Démons de la liberté de Jules Dassin (1947), Key Largo de John Huston (1948)) durant les années 40. Crisis témoigne déjà d'une filmographie à venir placée sous le signe de l'observation, du constat social et politique. Adaptant la nouvelle The Doubters de George Tabori, Richard Brooks anticipe le Viva Zapata! d'Elia Kazan (1952) dans le regard hollywoodien sur les tumultes politiques d'alors sur le continent sud-américain. Si le film de Kazan est une fresque historique, celui de Richard Brooks tout en traitant d'un pays d'Amérique latine jamais nommé évoque fortement l'Argentine avec les époux Farrago qui renvoient à Juan et Eva Perron. L'imaginaire inspiré du réel autorise dont la tonalité de fable et quelques raccourcis sous le regard acéré de Brooks.

Cary Grant incarne ainsi un médecin en voyage avec son épouse (Paula Raymond) dans la poudrière d'un pays d'Amérique latine. Réquisitionné de force pour opérer Raoul Farrago (José Ferrer) dictateur local souffrant d’une tumeur au cerveau, le docteur Ferguson (Cary Grant) est ainsi confronté aux contradictions du pays. La mégalomanie du dictateur est parfaitement capturée dans la prestation de José Ferrer, détaché des réalités mais paradoxalement très lucide sur le caractère profond de son peuple. Tout en soulignant son autoritarisme guerrier, Richard Brooks glisse quelques dialogues brillants où Farrago note l'inconséquence de sa population qui tout en se plaignant de sa main de fer ne créerait que le chaos si on leur apportait la liberté d'une démocratie. Cary Grant navigue donc entre ce tyran et une révolution qui gronde et le supplie de ne pas l'opérer.

Si le film manque clairement d'ampleur pour illustrer le grondement ambiant (le peuple et les révolutionnaires confinés dans un restaurant, l'insurrection finale réduite à deux ruelles), Richard Brooks pose intelligemment tous les questionnements attendus, bien aidé par la prestation solide de Cary Grant. Loin du pensum, le réalisateur parvient même à saisir ces moments où le dictateur se confronte symboliquement à sa propre vulnérabilité et faiblesse. Venu assister avec des convives amusés aux répétitions qu'effectue Ferguson pour son opération avec des assistants de fortune, Farrago perd de sa superbe et pâlit en voyant comme son pouvoir ne tient qu'à un fil, celui de son propre organisme.

Le final plus grossier s'avère néanmoins savamment ironique et terriblement lucide sur l'exaltation et l'inconséquence de la révolution, annonçant déjà le classique de Richard Brooks Les Professionnels (1966) - y compris dans la critique de l'impérialisme américain avec ici un influent agent d'une compagnie pétrolière.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner 

mardi 17 mai 2016

Les Professionnels - The Professionals, Richard Brooks (1966)

1917. Ancien soldat de Théodore Roosevelt et de Pancho Villa, Henry 'Rico' Fardan est engagé par Grant, un magnat texan du pétrole, pour retrouver sa femme Maria, enlevée par des révolutionnaires mexicains conduits par Jesus Raza. En échange, Grant offre une récompense de 100 000 $. Fardan est épaulé dans sa mission par trois autres 'spécialistes' : Hans Ehrengard, ancien cavalier et éleveur de chevaux, Jacob 'Jake' Sharp passé maître dans l'art de manier n'importe quelle arme et enfin Bill Dolworth, spécialiste en explosifs et ami de Fardan avec qui il a opéré nombre de coups de main au Mexique deux ans auparavant...

Au premier abord, The Professionals avec sa promesse d’action et d’aventures portées par un étincelant casting viril semble creuser le sillon des Sept Mercenaires (1960) qui a popularisé ce type de structure dans le western. C’est mal connaître Richard Brooks qui, tout en assurant le quota de grand spectacle livre une œuvre plus subtile qu’il n’y parait. Le côté divertissant semble dominer au départ avec une caractérisation des « professionnels » se faisant dans l’action à travers un générique pétaradant présentant leurs compétences : Rico (Lee Marvin) ex-militaire introduit en instructeur de mitrailleurs, Hans (Robert Ryan) l’expert en chevaux et Jake (Woody Strode) maître en maniement d’armes et plus précisément l’arc. Seul Bill (Burt Lancaster) a droit à une introduction plus comique, sa science des explosifs ne se révélant que plus tard. Avec Burt Lancaster et le cadre du Mexique où se déroulera la mission, on pense immédiatement au classique de Robert Aldrich, Vera Cruz (1954). Ce dernier film obéit à une construction proche du film de Brooks, avec ces deux aventuriers cyniques (Gary Cooper et Burt Lancaster) finissant par s’affronter dans un Mexique à feu et à sang, l’appât du gain de l’un s’opposant à la noblesse d’âme retrouvée de l’autre.

Les héros de Richard Brooks suivent un même cheminement où cependant leur lien au Mexique est plus fort. Rico et Bill sont des anciens compagnons d’armes qui furent gagnés par la fièvre de la révolution. Ce retour sur la terre de leurs combats n’est désormais plus guidé par la cause mais par une lucrative récompense. Brooks met donc en valeur leurs aptitudes militaires qu’il croise à celle plus associée au western classique de leurs acolytes avec le pistage pour Woody Strode et le soin des chevaux pour Robert Ryan. Le froid professionnalisme des soldats s’oppose ainsi à l’humanisme d’un Robert Ryan novice, que ce soit dans la résistance au rude climat du désert ou au sort à accorder aux chevaux ennemis après une embuscade. La raison est en tout cas toujours donnée aux deux soldats, dans la science du combat comme dans l’attitude détachée. 

Le sourire goguenard et carnassier de Burt Lancaster (proche de son personnage de Vera Cruz) se complète ainsi à l’autorité naturelle et au bon sens stratégique de Lee Marvin (qui quant à lui annonce son rôle d’instructeur dans Les Douze Salopards (1967)). L’objectif de la mission se déroulera dans une même maîtrise avant qu’un coup de théâtre fasse tout voler en éclat. Sous la distance de façade, toute cette première partie aura développé en filigrane une certaine nostalgie des hauts faits guerriers qui eurent un sens, un engagement et un certain romantisme pour les personnages. Réprimant ce sentiment par le simple appât du gain, nos héros sont ramenés à leurs doutes quand la mission ne sera pas ce qu’elle parait être avec la vraie nature de la kidnappée (Claudia Cardinale) et du kidnappeur (Jack Palance), ex frères d’armes aussi.

Tout le film change avec ce vacillement. Les scènes d’actions impressionnantes mais mécanique car simples démonstrations du « savoir-faire » militaire des héros prennent un tour plus déchirant. On pense à l’époustouflante embuscade à un contre cinq que mène Burt Lancaster dans un canyon et où sous l’aspect rigolard, chaque exécution est douloureuse notamment Chiquita (Marie Gomez) cessant d’être une simple silhouette pulpeuse par sa mort déchirante. Jack Palance lancera d’ailleurs une superbe tirade en comparant la Révolution aux atours d’une femme dont on est amoureux et recelant plus de plaisir que la maîtresse éphémère que constitue le seul attrait pécuniaire. Aldrich célébrait l’héroïsme américain avec Gary Cooper tout en donnant de beaux atours à l’amoralité symbolisée par Lancaster dans Vera Cruz

Plus tard Sam Peckinpah donnera dans l’approche crépusculaire et la nostalgie des « vrais » hommes avec La Horde sauvage (1969) pour rester au Mexique, et dans Pat Garret et Billy le Kid (1973) si on l’étend au western au sens large. Le propos de Richard Brooks est bien plus concret et politisé, Rico et Bill étant une métaphore de la politique américaine. Les personnages auront participé à la Révolution Mexicaine par engagement et volonté de libération comme on pourrait l’interpréter l’action des Etats-Unis durant la Deuxième Guerre Mondiale. 

Leur retour au Mexique pour cette mission les rapprocherait plus de l’impérialisme calculé associé à l’Amérique en ce milieu des années 60 avec la Guerre du Vietnam, les missiles de Cuba. Tout comme dans son précédent et magnifique Lord Jim (1965), l’héroïsme naît cependant du renoncement et peut faire retrouver grandeur d’âme aux héros de Richard Brooks. C'est le sentiment qui domine la cinglante conclusion et qui en fait un film à part, plus proche du sous-genre du « western Zapata » qu’on trouve dans le western spaghetti et une œuvre comme El Chuncho (1966) sorti la même année.

Sorti en dvd zone 2 français chez Sony

 

mercredi 9 septembre 2015

Le Repas de noces - The Catered Affair, Richard Brooks (1956)

Apprenant, au cours d’un repas de famille, que leur fille va se marier, un couple d’origine modeste décide de tout mettre en œuvre pour offrir à Jane (Debbie Reynolds) la cérémonie rêvée. En dépit de la préférence de cette dernière pour une fête sans fioriture, ses parents se sentent en compétition avec ceux du futur époux, Ralph (Rod Taylor) dont la sœur a eu droit à un mariage somptueux.

La filmographie de Richard Brooks durant les années 50/60 se partage le plus souvent entre grands sujets (la délinquance juvénile dans Graine de violence (1955), le fanatisme religieux pour Elmer Gantry (1960)), adaptations prestigieuses (F. Scott Fitzgerald avec La Dernière fois que j'ai vu Paris (1954), Tennessee Williams sur La Chatte sur un toit brûlant (1958)), Dostoïevski dans Les Frères Karamazov (1958) Joseph Conrad avec Lord Jim (1965) voire les deux pour le sommet De sang-froid (1967) d'après Truman Capote. Bien que placé sous patronage haut de gamme (Gore Vidal au script adaptant une pièce télévisée de Paddy Chayefsky) Le Repas de noces détone par sa modestie dans cette ensemble.

Le drame du film se noue autour d'un évènement supposé heureux, lorsqu’Agnes (Bette Davis) et Tom Hurley (Ernest Borgnine) apprennent le mariage futur de leur fille Jane (Debbie Reynolds). Cette annonce va pourtant provoquer la discorde au sein de la famille à cause de la volonté de Jane de faire un mariage modeste et intime. Les Hurley se trouvent donc dans un premier temps confrontés à leurs limites financières, Agnes ne pouvant se résoudre à ne pas offrir un somptueux mariage à sa fille. Le script semble d'abord illustrer ce désir contrarié à travers une dimension sociale et le regard des autres, que ce soit la suspicion autour de cette cérémonie précipitée (Jane se trouvant peut-être dans "l'embarras") ou le complexe d'infériorité face à la famille nantie du marié Ralph (Rod Taylor). Les tensions naîtront donc de ce côté bassement pécuniaire et du déséquilibre qu'amène la démesure annoncée de ce mariage dans le quotidien des Hurley, bouleversant les projets d'une vie pour Tom et n'étant plus en adéquation avec la modestie de leurs entourage (la meilleure amie de Jane ne pouvant payer la robe de demoiselle d'honneur).

On devinera pourtant progressivement les raisons de cet acharnement d'Agnes à travers le jeu subtil de Bette Davis. La star détone dans ce rôle modeste de mère de famille dénué des excès esthétiques ou dramatiques des interprétations qui ont fait sa gloire. Elle reste digne dans sa quête maladive d'une cérémonie fastueuse, car la surface superficielle dissimule une fêlure bien plus grande pour le personnage. Les révélations sur le passé de la famille (avec la disparition d'un fils mobilisé à la Guerre de Corée) illustrent la culpabilité cette mère au moment de perdre sa fille mais aussi sa terreur face à la solitude d'une maison vide où elle s'annonce le tête à tête inédit avec ce mari dont elle se sera éloignée au fil des années.

Des questionnements ordinaires que Richard Brooks rend captivant par sa mise en scène sobre capturant avec une tendresse bienveillante le quotidien de cette famille, bien aidé par une interprétation touchante. Outre Bette Davis (dont c'était un des deux rôles favoris), Ernest Borgnine est très attachant en patriarche bourru et dépassé, offrant une bouleversante scène de confession où s'exprime tout le dépit des parents ayant tout sacrifié à leur progéniture. Barry Fitzgerald est très amusant en oncle quelque peu encombrant. Au passage Brooks fait montre d'une sensualité assez inattendue dans la manière de filmer Debbie Reynolds, érotisée dans des moments assez anodins qui interpellent ou dans une scène trouble où les vœux du mariage ne sont pas loin d'être prématurément rompus. Une belle histoire, pleine de bienveillance sans jamais tomber dans la mièvrerie.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner 

mercredi 25 mai 2011

La Dernière fois que j'ai vu Paris - The Last Time I Saw Paris, Richard Brooks (1954)


Charles Wills, correspondant de guerre, épouse Helen, une américaine rencontrée à Paris. Mais le bonheur est de courte durée...

Un joli mélo où Elizabeth Taylor offre une de ses plus touchante interprétation. L'histoire est une adaptation de la nouvelle Retour à Babylone de F. Scott Fitzgerald où il s'inspirait en partie de l'animosité entre l'auteur et sa belle soeur Rosalind qui lui reprochait par son train de vie de contribuer aux problème mentaux de son épouse Zelda et tenta de lui arracher la garde leur fille une fois cette dernière interné. Le couple du film (et de la nouvelle donc) s'inspire grandement de celui bien réel et destructeur Fitzgerald/Zelda ainsi que des conflits qui naquirent entre eux durant leur séjour à Paris bien que la période passe du lendemain du crash de 1929 sur papier à celui de la Seconde Guerre Mondiale dans un Paris libéré à l'écran.

L'image de liberté symbolisée par Paris garde son sens néanmoins, sorte d'idéal propre à la romance en réponse à une période et des évènements douloureux. C'est ainsi qu'on le voit au début du film avec de glorieuse images de joie et de communion parmi lesquelles vont se rencontrer Van Johnson et Elizabeth Taylor qui échangent déjà un baiser furtif dans le tumulte sans se connaître. Brooks filme ce Paris euphorique de manière idéalisé avec une photo de Joseph Ruttenberg donnant une aura féérique au monument de la capitale, en captant l'énergie festive des multiples célébrations se déroulant en parallèle. C'est d'ailleurs ce qui offre une des plus belles scènes du film lorsque Elizabeth Taylor rejoint Van Johnson lors du premier allumage des lumières sur Paris depuis la libération et que lorsque tout s'éclaire en un regard échangé on ressent le coup de foudre qui saisit nos héros.

Le reste du film bien plus sombre ne fait alors que courir après la grâce de ses premiers instants dont le souvenir de bonheur s'éloigne de plus en plus. Tout les éléments qui réunissait le couple dans cette ouverture s'inversent progressivement. De ville animée Paris devient soudain un nid de tentations et de rencontres peu recommandable, de la nécessité heureuse on passe à une opulence faussement bénéfique lorsque le train de vie s'améliore. Les premières frustrations apparaissent alors avec les ambitions littéraires contrariées de Van Johnson et la dépression progressive de Liz Taylor. Cette dernière est aussi troublante en jeune fille délurée qu'en épouse mûre et malheureuse et offre une prestation splendide et contenue quant Van Johnson sans démériter s'avère un peu trop démonstratif dans les instants les plus dramatique.

On signalera au passages une des toutes premières apparitions de Roger Moore coureur prétendant de Elizabeth Taylor, Donna Reed excellente également en belle-soeur dissimulant sa jalousie et ses rancoeurs et un savoureux Walter Pidgeon en père immature. La structure en flashback alourdit un peu le film, autant au début que lors de l'épilogue et surligne inutilement ce qui se devinait sans se dire (la jalousie de Donna Reed) même si la conclusion s'avère touchante. Hormis ces petits défauts (dont quelques longueurs tout de même) un joli moment dont le titre plus touchant que celui de la nouvelle s'inspirait d'une chanson à succès de Joseph Kern (déjà entendue dans le film Lady Be good en 1941) dont la mélodie se fait entendre à plusieurs reprises durant le film.

Sorti en dvd zone 2 français chez Aventi mais la copie est assez moyenne donc mieux vaut éventuellement tenter le zone 1 mais là aussi il va falloir jongler entre plusieurs éditions douteuse pour trouver la bonne. Si quelqu'un le possède en zone 1 il pourra préciser l'édition à prendre en priorité en commentaires.

mercredi 16 juin 2010

Lord Jim - Richard Brooks (1965)

Un jeune officier de marine, le lieutenant Jim, embarque comme second à bord d'un navire pour convoyer un groupe de pèlerins. Mais quand surgit la tempête, il fuit par lâcheté, laissant les passagers à leur funeste destin. Pris de remords et animé d'un désir de rédemption, il se lance dans une aventure en Malaisie. Il participe au soulèvement de la population contre un dictateur et brille par son courage. Mais l'orgueil le rend imprudent et trop téméraire.

Du Kurtz dans Au cœur des ténèbres à Willems dans Un paria des îles, ou encore Nostromo dans le roman éponyme, Joseph Conrad se sera plu à dépeindre des personnages partis chercher l’aventure, la rédemption et un idéal dans des contrées exotiques tentaculaires. Cette quête les aura souvent menés à leur perte à l’image de Lord Jim, cinquième roman de Conrad et totalement dans cette veine. Au cœur des ténèbres dépeignait un tyran soumis à sa mégalomanie, Un Paria des îles un homme s’abandonnant à ses sens, et Nostromo un aventurier guidé par l’orgueil et l’ambition. Lord Jim est également autant une affaire de voyage intérieur que physique avec un héros faisant face au danger afin de guérir son terrible sentiment de culpabilité. Chacun des ouvrages précités aura donné lieu à une adaptation mémorable avec Apocalypse Now (1979) de Francis Ford Coppola ou Le Banni des îles de Carol Reed (1952), tandis que Nostromo constitue l'un des grands rendez-vous manqué de l’histoire du cinéma puisque ce devait être l’ultime film d’un David Lean qui aurait su mieux que quiconque en traduire la fureur et la complexité.

Le Lord Jim de Richard Brooks (suivant une première adaptation muette de Victor Fleming datant de 1925, malheureusement perdue) ne jouit pas exactement de la même réputation et fut un des échecs commerciaux les plus retentissants des années 60. La Columbia, au sortir du triomphe de Lawrence d’Arabie, va en effet laisser carte blanche à Richard Brooks - les exécutifs n’ayant pas lu le livre - d’autant que la présence de Peter O’Toole dans le rôle-titre entretien la continuité avec le classique de David Lean. Lui-même romancier avant d’intégrer Hollywood, Richard Brooks s’était déjà montré brillant pour transposer un matériau littéraire complexe à l’écran, que ce soit Tennessee Williams avec La Chatte sur un toit brûlant (1958), F. Scott Fitzgerald dans La Dernière fois que j’ai vu Paris (1954) et plus tard Truman Capote sur De sang-froid (1967). S’attaquer à Lord Jim est pour le réalisateur un rêve longuement préparé durant trois ans à force de relectures et d’annotations afin de capturer l’essence du propos du livre.

Le cadre exotique et les moyens imposants feront illusion, mais ce n’est pourtant pas au supposé et attendu héroïsme du personnage principal qu’ils servent d’écrin mais plutôt au fantasme qu’il en a. Idéaliste en quête de gloire et de perfection, l’officier de marine Lord Jim possède un vrai code d’honneur et une éthique qu’il rêve d’exposer au monde en accomplissant de hauts faits. Ces élans vertueux vont pourtant se briser dès qu’il faudra les mettre à l’épreuve, alors qu'il abandonne son navire et ses passagers à l’approche d’une tempête. Le navire finalement sauvé sera une terrible réponse à sa lâcheté et le verra jugé et déchu par ses pairs pour son acte. Pour tout homme l’humiliation et la honte seraient déjà manifestes, mais pour Jim et ses rêves de grandeur stoppés sur l’autel de sa propre faiblesse, la vérité est encore plus cruelle. Richard Brooks césure d'ailleurs brutalement dans son montage la transition entre le capitaine vertueux et le lâche en fuite sur sa barque, comme s'il s'agissait de deux êtres différents.

S'ensuit une lente déchéance avant que son intervention dans un conflit local ne lui offre une seconde chance de devenir celui qu’il se rêvait être. Brooks cède ainsi au spectaculaire pour enfin mettre en valeur Jim, notamment un siège de forteresse à la montée en puissance stupéfiante. Les rencontres faites au cours de l’aventure poursuivent pourtant l’interrogation quant au changement opéré chez notre héros, que ce soit Eli Wallach en despote voisin d'un certain Colonel Kurtz, Curd Jurgens en Némésis haineuse et veule de Jim, ainsi que le grand James Mason parfait en mercenaire manipulateur. Jim n’a pas réellement changé et si sa lâcheté servait son propre intérêt et sa survie aux dépens de ses passagers, il en va de même de ses manifestations de courage plus au service de sa gloire que du destin des autochtones - qui le vénèrent et lui attribuent ce fameux titre de "Lord Jim".

Le vrai héroïsme s’exprime par le désintéressement et le souci d’autrui, ce que va cruellement apprendre Jim qui ne méritera ce statut que par son sacrifice final lors de l’intense climax. Peter O’Toole est absolument fascinant, arborant l’allure, l’assurance et la tenue d’un héros baroudeur en puissance (voir les affiches promotionnelles jouant à fond sur ce registre) mais avec cette lueur de doute et d’incertitude dans le regard qui le rend faillible et humain.

C’est précisément en arrêtant de se rêver en icône et en acceptant sa propre faiblesse que Jim accède à cette aura à laquelle il prétend, et que Brooks fusionne enfin l’homme et le héros dans une dernière apparition magnifique. Le voyage s’arrête et il peut devenir légende. L’acteur ne se montrera pourtant guère satisfait du rôle qu’il n’acceptera que dans la perspective d’un tournage dépaysant en Asie - Curd Jurgens étant animé des mêmes "motivations" d’ailleurs - à Hong Kong et surtout dans un Cambodge peu visité par le cinéma jusque-là, notamment Angkor. S’attendant vivre une même expérience et rapporter d’aussi beaux souvenirs que sur Lawrence d’Arabie, O’Toole déchantera vite tout comme le reste de l’équipe. Aux conditions climatiques difficiles de cette jungle s’ajoute la défiance et l’accueil hostile de Norodom Sihanouk affichant désormais sa défiance envers les Etats-Unis. Persuadé que la CIA souhaite le renverser, Sihanouk se sera rapproché de l'URSS et de la Chine et gèle en partie les avantages consentis à la production en plein tournage, notamment en remplaçant les figurants par 300 soldats cambodgiens chargés d’espionner le déroulement des opérations.

Richard Brooks se sortira tant bien que mal de ce guêpier et le plus dur est finalement à venir au moment de la sortie du film. Tout le projet se sera construit dans la perspective d’une continuité avec Lawrence d’Arabie - Brooks engageant même Freddie Young à la photo - alors que les deux œuvres n’ont rien de commun si ce n’est un personnage principal martyr mais pour des motifs différents. Les démons de Lawrence parviennent à embrasser la grande Histoire et la vraie aventure, alors que Lord Jim n’use de son cadre imposant que pour la reconstruction bien plus intimiste d’un homme torturé. Si le résultat demeure brillant, il désarçonne la critique et le grand public qui lui réservera un accueil glacial. Brooks signe l'une de ses plus belles réussites mais n’atteint pas tout à fait l’équilibre entre grand spectacle et film d’auteur, poursuivant ici superbement la thématique de la seconde chance courant tout au long de sa filmographie : Elmer Gantry (1960), Doux oiseau de la jeunesse ou, dans une veine musclée, Les Professionnels (1966) ou La Chevauchée sauvage (1975). Loin de ce contexte, il convient de redonner sans comparaison hasardeuse à Lord Jim la place qu’il mérite, celle d’un classique.

Trouvable facilement en dvd zone 2 français

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