Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!
Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi
Le rédacteur en chef
du Day, Ed Hutcheson, apprend que son journal va fermer et être vendu au
propriétaire d'un tabloïd, The Herald. Une affaire criminelle impliquant un
personnage véreux, Tomas Rienzi, va changer la donne.
La nature d’intellectuel engagé et la prédilection de sujets
forts se confirme pour Richard Brooks avec ce vibrant plaidoyer pour le
journalisme qu’est Deadline – U.S.A..
Le film s’inspire de vraie fermeture du journal New York World qui eut lieu en 1931, orchestrée par les fils de son
prestigieux fondateur, Joseph Pulitzer. Le scénario de Richard Brooks part d’un
même postulat avec son quotidien imaginaire The
Day qui s’apprête à être revendu à la concurrence pour de basses manœuvres financière
par les héritières de son fondateur. Le réalisateur passé par le journalisme
avant d’intégrer le monde du cinéma y voyait un sujet majeur, tant dans l’expression
de liberté et intégrité de la presse que d’une forme de réponse au maccarthysme
au plus fort de ses méfaits à cette période.
Le personnage de rédacteur en chef Ed Hutcherson (Humphrey
Bogart) représente ainsi toutes ses vertus face à l’adversité. The Day s’apprête ainsi à être vendu à
un concurrent plus racoleur et par la même cesser son activité, la collusion
économique étant vu comme une autre forme de pression pour entraver la liberté
d’expression. Un dernier coup d’éclat pourrait pourtant relancer le journal en dénonçant
les méfaits de Tomas Rienzi (Martin Gabel), personnage véreux orientant les
élections par la violence et l’intimidation. La flamme du journaliste est ici
ardente, elle ne pâlit que par intermittence (la veillée funèbre ironique et
alcoolisée de la rédaction après l’annonce de la vente) pour repartir de plus belle
dans ce qui constitue un vrai sacerdoce. Richard Brooks capture cela en
promenant sa caméra dans l’ensemble du journal, de la frénésie de la rédaction
au bruit assourdissant des rotatives en sous-sol.
De façon plus intime on le
ressent à travers la vie intime chaotique de Hutcherson, divorcé essayant de
reconquérir sa femme (Kim Hunter) mais constamment rappelé à l’urgence de l’article
en cours. Ce sacrifice s’exprime de manière sous-jacente par la rancœur qu’on
devine chez les deux héritières qui vendent The
Day autant par vengeance à ce journal qui leur a volé leur père que par
intérêt financier. Les beaux personnages d’Ethel Barrymore et celui de Kim
Hunter montrent des figures féminines modernes et nobles dans leur acceptation
ou refus de partager un époux avec cette vocation (également dans une courte
scène où Bogart croise la femme d’un journaliste hospitalisé pour agression) si
accaparante.
Si Martin Gabel campe un mafieux un peu caricatural, la
menace qu’il représente pour cette liberté d’expression apparaît dans quelques
éclairs de violence de ses impitoyables hommes de main. Le travail d’enquête et
d’investigation est assez simplifié et raccourci dans le cadre du film mais
souligne intelligemment la conviction, la droiture et le ton rassurant que doit
dégager le journaliste face aux interlocuteurs dont il souhaite soutirer des
informations. Ainsi c’est un choix de ne pas avoir céder à la photo racoleuse
du cadavre d’une victime qui amène la preuve définitive permettant de boucler l’affaire
Rienzi lors de la conclusion. Un journal peut mourir mais jamais le pouvoir de
l’information et la quête de vérité de ceux qui la délivre.
Sorti en dvd zone 2 français et Bluray chez Rimini
Le docteur Ferguson et sa femme Helen, en vacances dans un pays
d'Amérique latine, sont amenés de force au Palais présidentiel par des
militaires. Le chef d'État, nommé Raoul Farrago, est un dictateur. Il
est condamné à brève échéance par une tumeur au cerveau, à moins que
Ferguson ne tente une opération de la dernière chance. Le chirurgien
hésite, mais son sens du devoir le fait accepter.
Crisis est le premier film d'un Richard Brooks initialement écrivain puis scénariste remarqué (Les Tueurs de Robert Siodmak (194) bien qu'il ne soit pas crédité, Les Démons de la liberté de Jules Dassin (1947), Key Largo de John Huston (1948)) durant les années 40. Crisis
témoigne déjà d'une filmographie à venir placée sous le signe de
l'observation, du constat social et politique. Adaptant la nouvelle The Doubters de George Tabori, Richard Brooks anticipe le Viva Zapata!
d'Elia Kazan (1952) dans le regard hollywoodien sur les tumultes
politiques d'alors sur le continent sud-américain. Si le film de Kazan
est une fresque historique, celui de Richard Brooks tout en traitant
d'un pays d'Amérique latine jamais nommé évoque fortement l'Argentine
avec les époux Farrago qui renvoient à Juan et Eva Perron. L'imaginaire
inspiré du réel autorise dont la tonalité de fable et quelques
raccourcis sous le regard acéré de Brooks.
Cary Grant incarne
ainsi un médecin en voyage avec son épouse (Paula Raymond) dans la
poudrière d'un pays d'Amérique latine. Réquisitionné de force pour
opérer Raoul Farrago (José Ferrer) dictateur local souffrant d’une
tumeur au cerveau, le docteur Ferguson (Cary Grant) est ainsi confronté
aux contradictions du pays. La mégalomanie du dictateur est parfaitement
capturée dans la prestation de José Ferrer, détaché des réalités mais
paradoxalement très lucide sur le caractère profond de son peuple. Tout
en soulignant son autoritarisme guerrier, Richard Brooks glisse quelques
dialogues brillants où Farrago note l'inconséquence de sa population
qui tout en se plaignant de sa main de fer ne créerait que le chaos si
on leur apportait la liberté d'une démocratie. Cary Grant navigue donc
entre ce tyran et une révolution qui gronde et le supplie de ne pas
l'opérer.
Si le film manque clairement d'ampleur pour illustrer le
grondement ambiant (le peuple et les révolutionnaires confinés dans un
restaurant, l'insurrection finale réduite à deux ruelles), Richard
Brooks pose intelligemment tous les questionnements attendus, bien aidé
par la prestation solide de Cary Grant. Loin du pensum, le réalisateur
parvient même à saisir ces moments où le dictateur se confronte
symboliquement à sa propre vulnérabilité et faiblesse. Venu assister
avec des convives amusés aux répétitions qu'effectue Ferguson pour son
opération avec des assistants de fortune, Farrago perd de sa superbe et
pâlit en voyant comme son pouvoir ne tient qu'à un fil, celui de son
propre organisme.
Le final plus grossier s'avère néanmoins savamment
ironique et terriblement lucide sur l'exaltation et l'inconséquence de
la révolution, annonçant déjà le classique de Richard Brooks Les Professionnels(1966) - y compris dans la critique de l'impérialisme américain avec ici un influent agent d'une compagnie pétrolière.
1917. Ancien soldat de
Théodore Roosevelt et de Pancho Villa, Henry 'Rico' Fardan est engagé par
Grant, un magnat texan du pétrole, pour retrouver sa femme Maria, enlevée par
des révolutionnaires mexicains conduits par Jesus Raza. En échange, Grant offre
une récompense de 100 000 $. Fardan est épaulé dans sa mission par trois autres
'spécialistes' : Hans Ehrengard, ancien cavalier et éleveur de chevaux, Jacob
'Jake' Sharp passé maître dans l'art de manier n'importe quelle arme et enfin
Bill Dolworth, spécialiste en explosifs et ami de Fardan avec qui il a opéré
nombre de coups de main au Mexique deux ans auparavant...
Au premier abord, The
Professionals avec sa promesse d’action et d’aventures portées par un
étincelant casting viril semble creuser le sillon des Sept Mercenaires (1960) qui a popularisé ce type de structure dans
le western. C’est mal connaître Richard Brooks qui, tout en assurant le quota
de grand spectacle livre une œuvre plus subtile qu’il n’y parait. Le côté
divertissant semble dominer au départ avec une caractérisation des « professionnels »
se faisant dans l’action à travers un générique pétaradant présentant leurs
compétences : Rico (Lee Marvin) ex-militaire introduit en instructeur de
mitrailleurs, Hans (Robert Ryan) l’expert en chevaux et Jake (Woody Strode)
maître en maniement d’armes et plus précisément l’arc. Seul Bill (Burt
Lancaster) a droit à une introduction plus comique, sa science des explosifs ne
se révélant que plus tard. Avec Burt Lancaster et le cadre du Mexique où se
déroulera la mission, on pense immédiatement au classique de Robert Aldrich, Vera Cruz (1954). Ce dernier film obéit
à une construction proche du film de Brooks, avec ces deux aventuriers cyniques
(Gary Cooper et Burt Lancaster) finissant par s’affronter dans un Mexique à feu
et à sang, l’appât du gain de l’un s’opposant à la noblesse d’âme retrouvée de
l’autre.
Les héros de Richard Brooks suivent un même cheminement où
cependant leur lien au Mexique est plus fort. Rico et Bill sont des anciens
compagnons d’armes qui furent gagnés par la fièvre de la révolution. Ce retour
sur la terre de leurs combats n’est désormais plus guidé par la cause mais par
une lucrative récompense. Brooks met donc en valeur leurs aptitudes militaires
qu’il croise à celle plus associée au western classique de leurs acolytes avec
le pistage pour Woody Strode et le soin des chevaux pour Robert Ryan. Le froid
professionnalisme des soldats s’oppose ainsi à l’humanisme d’un Robert Ryan
novice, que ce soit dans la résistance au rude climat du désert ou au sort à
accorder aux chevaux ennemis après une embuscade. La raison est en tout cas
toujours donnée aux deux soldats, dans la science du combat comme dans l’attitude
détachée.
Le sourire goguenard et carnassier de Burt Lancaster (proche de son
personnage de Vera Cruz) se complète
ainsi à l’autorité naturelle et au bon sens stratégique de Lee Marvin (qui
quant à lui annonce son rôle d’instructeur dans Les Douze Salopards (1967)). L’objectif de la mission se déroulera
dans une même maîtrise avant qu’un coup de théâtre fasse tout voler en éclat.
Sous la distance de façade, toute cette première partie aura développé en
filigrane une certaine nostalgie des hauts faits guerriers qui eurent un sens,
un engagement et un certain romantisme pour les personnages. Réprimant ce
sentiment par le simple appât du gain, nos héros sont ramenés à leurs doutes
quand la mission ne sera pas ce qu’elle parait être avec la vraie nature de la
kidnappée (Claudia Cardinale) et du kidnappeur (Jack Palance), ex frères d’armes
aussi.
Tout le film change avec ce vacillement. Les scènes d’actions
impressionnantes mais mécanique car simples démonstrations du « savoir-faire »
militaire des héros prennent un tour plus déchirant. On pense à l’époustouflante
embuscade à un contre cinq que mène Burt Lancaster dans un canyon et où sous l’aspect
rigolard, chaque exécution est douloureuse notamment Chiquita (Marie Gomez)
cessant d’être une simple silhouette pulpeuse par sa mort déchirante. Jack
Palance lancera d’ailleurs une superbe tirade en comparant la Révolution aux
atours d’une femme dont on est amoureux et recelant plus de plaisir que la
maîtresse éphémère que constitue le seul attrait pécuniaire. Aldrich célébrait
l’héroïsme américain avec Gary Cooper tout en donnant de beaux atours à l’amoralité
symbolisée par Lancaster dans Vera Cruz.
Plus tard Sam Peckinpah donnera dans l’approche crépusculaire et la nostalgie
des « vrais » hommes avec La
Horde sauvage (1969) pour rester au Mexique, et dans Pat Garret et Billy le Kid (1973) si on l’étend au western au sens
large. Le propos de Richard Brooks est bien plus concret et politisé, Rico et
Bill étant une métaphore de la politique américaine. Les personnages auront
participé à la Révolution Mexicaine par engagement et volonté de libération
comme on pourrait l’interpréter l’action des Etats-Unis durant la Deuxième
Guerre Mondiale.
Leur retour au Mexique pour cette mission les rapprocherait
plus de l’impérialisme calculé associé à l’Amérique en ce milieu des années 60
avec la Guerre du Vietnam, les missiles de Cuba. Tout comme dans son précédent
et magnifique Lord Jim (1965), l’héroïsme
naît cependant du renoncement et peut faire retrouver grandeur d’âme aux héros
de Richard Brooks. C'est le sentiment qui domine la cinglante conclusion et qui en
fait un film à part, plus proche du sous-genre du « western Zapata »
qu’on trouve dans le western spaghetti et une œuvre comme El Chuncho (1966) sorti la même année.
Apprenant, au cours d’un repas de
famille, que leur fille va se marier, un couple d’origine modeste décide
de tout mettre en œuvre pour offrir à Jane (Debbie Reynolds) la
cérémonie rêvée. En dépit de la préférence de cette dernière pour une
fête sans fioriture, ses parents se sentent en compétition avec ceux du
futur époux, Ralph (Rod Taylor) dont la sœur a eu droit à un mariage
somptueux.
La filmographie de Richard Brooks durant les
années 50/60 se partage le plus souvent entre grands sujets (la
délinquance juvénile dans Graine de violence (1955), le fanatisme religieux pour Elmer Gantry (1960)), adaptations prestigieuses (F. Scott Fitzgerald avec La Dernière fois que j'ai vu Paris (1954), Tennessee Williams sur La Chatte sur un toit brûlant (1958)), Dostoïevski dans Les Frères Karamazov (1958) Joseph Conrad avec Lord Jim (1965) voire les deux pour le sommet De sang-froid
(1967) d'après Truman Capote. Bien que placé sous patronage haut de
gamme (Gore Vidal au script adaptant une pièce télévisée de Paddy
Chayefsky) Le Repas de noces détone par sa modestie dans cette ensemble.
Le
drame du film se noue autour d'un évènement supposé heureux,
lorsqu’Agnes (Bette Davis) et Tom Hurley (Ernest Borgnine) apprennent le
mariage futur de leur fille Jane (Debbie Reynolds). Cette annonce va
pourtant provoquer la discorde au sein de la famille à cause de la
volonté de Jane de faire un mariage modeste et intime. Les Hurley se
trouvent donc dans un premier temps confrontés à leurs limites
financières, Agnes ne pouvant se résoudre à ne pas offrir un somptueux
mariage à sa fille. Le script semble d'abord illustrer ce désir
contrarié à travers une dimension sociale et le regard des autres, que
ce soit la suspicion autour de cette cérémonie précipitée (Jane se
trouvant peut-être dans "l'embarras") ou le complexe d'infériorité face à
la famille nantie du marié Ralph (Rod Taylor). Les tensions naîtront
donc de ce côté bassement pécuniaire et du déséquilibre qu'amène la
démesure annoncée de ce mariage dans le quotidien des Hurley,
bouleversant les projets d'une vie pour Tom et n'étant plus en
adéquation avec la modestie de leurs entourage (la meilleure amie de
Jane ne pouvant payer la robe de demoiselle d'honneur).
On
devinera pourtant progressivement les raisons de cet acharnement d'Agnes
à travers le jeu subtil de Bette Davis. La star détone dans ce rôle
modeste de mère de famille dénué des excès esthétiques ou dramatiques
des interprétations qui ont fait sa gloire. Elle reste digne dans sa
quête maladive d'une cérémonie fastueuse, car la surface superficielle
dissimule une fêlure bien plus grande pour le personnage. Les
révélations sur le passé de la famille (avec la disparition d'un fils
mobilisé à la Guerre de Corée) illustrent la culpabilité cette mère au
moment de perdre sa fille mais aussi sa terreur face à la solitude d'une
maison vide où elle s'annonce le tête à tête inédit avec ce mari dont elle se
sera éloignée au fil des années.
Des questionnements ordinaires que
Richard Brooks rend captivant par sa mise en scène sobre capturant avec
une tendresse bienveillante le quotidien de cette famille, bien aidé par
une interprétation touchante. Outre Bette Davis (dont c'était un des
deux rôles favoris), Ernest Borgnine est très attachant en patriarche
bourru et dépassé, offrant une bouleversante scène de confession où
s'exprime tout le dépit des parents ayant tout sacrifié à leur
progéniture. Barry Fitzgerald est très amusant en oncle quelque peu
encombrant. Au passage Brooks fait montre d'une sensualité
assez inattendue dans la manière de filmer Debbie Reynolds, érotisée
dans des moments assez anodins qui interpellent ou dans une scène
trouble où les vœux du mariage ne sont pas loin d'être prématurément
rompus. Une belle histoire, pleine de bienveillance sans jamais tomber
dans la mièvrerie.
Charles Wills, correspondant de guerre, épouse Helen, une américaine rencontrée à Paris. Mais le bonheur est de courte durée...
Un joli mélo où Elizabeth Taylor offre une de ses plus touchante interprétation. L'histoire est une adaptation de la nouvelle Retour à Babylone de F. Scott Fitzgerald où il s'inspirait en partie de l'animosité entre l'auteur et sa belle soeur Rosalind qui lui reprochait par son train de vie de contribuer aux problème mentaux de son épouse Zelda et tenta de lui arracher la garde leur fille une fois cette dernière interné. Le couple du film (et de la nouvelle donc) s'inspire grandement de celui bien réel et destructeur Fitzgerald/Zelda ainsi que des conflits qui naquirent entre eux durant leur séjour à Paris bien que la période passe du lendemain du crash de 1929 sur papier à celui de la Seconde Guerre Mondiale dans un Paris libéré à l'écran.
L'image de liberté symbolisée par Paris garde son sens néanmoins, sorte d'idéal propre à la romance en réponse à une période et des évènements douloureux. C'est ainsi qu'on le voit au début du film avec de glorieuse images de joie et de communion parmi lesquelles vont se rencontrer Van Johnson et Elizabeth Taylor qui échangent déjà un baiser furtif dans le tumulte sans se connaître. Brooks filme ce Paris euphorique de manière idéalisé avec une photo de Joseph Ruttenberg donnant une aura féérique au monument de la capitale, en captant l'énergie festive des multiples célébrations se déroulant en parallèle. C'est d'ailleurs ce qui offre une des plus belles scènes du film lorsque Elizabeth Taylor rejoint Van Johnson lors du premier allumage des lumières sur Paris depuis la libération et que lorsque tout s'éclaire en un regard échangé on ressent le coup de foudre qui saisit nos héros.
Le reste du film bien plus sombre ne fait alors que courir après la grâce de ses premiers instants dont le souvenir de bonheur s'éloigne de plus en plus. Tout les éléments qui réunissait le couple dans cette ouverture s'inversent progressivement. De ville animée Paris devient soudain un nid de tentations et de rencontres peu recommandable, de la nécessité heureuse on passe à une opulence faussement bénéfique lorsque le train de vie s'améliore. Les premières frustrations apparaissent alors avec les ambitions littéraires contrariées de Van Johnson et la dépression progressive de Liz Taylor. Cette dernière est aussi troublante en jeune fille délurée qu'en épouse mûre et malheureuse et offre une prestation splendide et contenue quant Van Johnson sans démériter s'avère un peu trop démonstratif dans les instants les plus dramatique.
On signalera au passages une des toutes premières apparitions de Roger Moore coureur prétendant de Elizabeth Taylor, Donna Reed excellente également en belle-soeur dissimulant sa jalousie et ses rancoeurs et un savoureux Walter Pidgeon en père immature. La structure en flashback alourdit un peu le film, autant au début que lors de l'épilogue et surligne inutilement ce qui se devinait sans se dire (la jalousie de Donna Reed) même si la conclusion s'avère touchante. Hormis ces petits défauts (dont quelques longueurs tout de même) un joli moment dont le titre plus touchant que celui de la nouvelle s'inspirait d'une chanson à succès de Joseph Kern (déjà entendue dans le film Lady Be good en 1941) dont la mélodie se fait entendre à plusieurs reprises durant le film.
Sorti en dvd zone 2 français chez Aventi mais la copie est assez moyenne donc mieux vaut éventuellement tenter le zone 1 mais là aussi il va falloir jongler entre plusieurs éditions douteuse pour trouver la bonne. Si quelqu'un le possède en zone 1 il pourra préciser l'édition à prendre en priorité en commentaires.
Un jeune officier de marine, le lieutenant Jim, embarque comme second à bord d'un navire pour convoyer un groupe de pèlerins. Mais quand surgit la tempête, il fuit par lâcheté, laissant les passagers à leur funeste destin. Pris de remords et animé d'un désir de rédemption, il se lance dans une aventure en Malaisie. Il participe au soulèvement de la population contre un dictateur et brille par son courage. Mais l'orgueil le rend imprudent et trop téméraire.
Du Kurtz dans Au cœur des ténèbres à Willems dans Un paria des îles, ou encore Nostromo dans le roman éponyme, Joseph Conrad se sera plu à dépeindre des personnages partis chercher l’aventure, la rédemption et un idéal dans des contrées exotiques tentaculaires. Cette quête les aura souvent menés à leur perte à l’image de Lord Jim, cinquième roman de Conrad et totalement dans cette veine. Au cœur des ténèbres dépeignait un tyran soumis à sa mégalomanie, Un Paria des îles un homme s’abandonnant à ses sens, et Nostromo un aventurier guidé par l’orgueil et l’ambition. Lord Jim est également autant une affaire de voyage intérieur que physique avec un héros faisant face au danger afin de guérir son terrible sentiment de culpabilité. Chacun des ouvrages précités aura donné lieu à une adaptation mémorable avec Apocalypse Now (1979) de Francis Ford Coppola ou Le Banni des îles de Carol Reed (1952), tandis que Nostromo constitue l'un des grands rendez-vous manqué de l’histoire du cinéma puisque ce devait être l’ultime film d’un David Lean qui aurait su mieux que quiconque en traduire la fureur et la complexité.
Le Lord Jim de Richard Brooks (suivant une première adaptation muette de Victor Fleming datant de 1925, malheureusement perdue) ne jouit pas exactement de la même réputation et fut un des échecs commerciaux les plus retentissants des années 60. La Columbia, au sortir du triomphe de Lawrence d’Arabie, va en effet laisser carte blanche à Richard Brooks - les exécutifs n’ayant pas lu le livre - d’autant que la présence de Peter O’Toole dans le rôle-titre entretien la continuité avec le classique de David Lean. Lui-même romancier avant d’intégrer Hollywood, Richard Brooks s’était déjà montré brillant pour transposer un matériau littéraire complexe à l’écran, que ce soit Tennessee Williams avec La Chatte sur un toit brûlant (1958), F. Scott Fitzgerald dans La Dernière fois que j’ai vu Paris (1954) et plus tard Truman Capote sur De sang-froid (1967). S’attaquer à Lord Jim est pour le réalisateur un rêve longuement préparé durant trois ans à force de relectures et d’annotations afin de capturer l’essence du propos du livre.
Le cadre exotique et les moyens imposants feront illusion, mais ce n’est
pourtant pas au supposé et attendu héroïsme du personnage principal
qu’ils servent d’écrin mais plutôt au fantasme qu’il en a. Idéaliste en
quête de gloire et de perfection, l’officier de marine Lord Jim possède
un vrai code d’honneur et une éthique qu’il rêve d’exposer au monde en
accomplissant de hauts faits. Ces élans vertueux vont pourtant se briser
dès qu’il faudra les mettre à l’épreuve, alors qu'il abandonne son
navire et ses passagers à l’approche d’une tempête. Le navire finalement
sauvé sera une terrible réponse à sa lâcheté et le verra jugé et déchu
par ses pairs pour son acte. Pour tout homme l’humiliation et la honte
seraient déjà manifestes, mais pour Jim et ses rêves de grandeur stoppés
sur l’autel de sa propre faiblesse, la vérité est encore plus cruelle.
Richard Brooks césure d'ailleurs brutalement dans son montage la
transition entre le capitaine vertueux et le lâche en fuite sur sa
barque, comme s'il s'agissait de deux êtres différents.
S'ensuit une lente déchéance avant que son intervention dans un conflit
local ne lui offre une seconde chance de devenir celui qu’il se rêvait
être. Brooks cède ainsi au spectaculaire pour enfin mettre en valeur
Jim, notamment un siège de forteresse à la montée en puissance
stupéfiante. Les rencontres faites au cours de l’aventure poursuivent
pourtant l’interrogation quant au changement opéré chez notre héros, que
ce soit Eli Wallach en despote voisin d'un certain Colonel Kurtz, Curd
Jurgens en Némésis haineuse et veule de Jim, ainsi que le grand James
Mason parfait en mercenaire manipulateur. Jim n’a pas réellement
changé et si sa lâcheté servait son propre intérêt et sa survie aux
dépens de ses passagers, il en va de même de ses manifestations de
courage plus au service de sa gloire que du destin des autochtones - qui
le vénèrent et lui attribuent ce fameux titre de "Lord Jim".
Le vrai
héroïsme s’exprime par le désintéressement et le souci d’autrui, ce que
va cruellement apprendre Jim qui ne méritera ce statut que par son
sacrifice final lors de l’intense climax. Peter O’Toole est absolument
fascinant, arborant l’allure, l’assurance et la tenue d’un héros
baroudeur en puissance (voir les affiches promotionnelles jouant à fond
sur ce registre) mais avec cette lueur de doute et d’incertitude dans le
regard qui le rend faillible et humain.
C’est précisément en arrêtant de se rêver en icône et en acceptant sa
propre faiblesse que Jim accède à cette aura à laquelle il prétend, et
que Brooks fusionne enfin l’homme et le héros dans une dernière
apparition magnifique. Le voyage s’arrête et il peut devenir légende.
L’acteur ne se montrera pourtant guère satisfait du rôle qu’il
n’acceptera que dans la perspective d’un tournage dépaysant en Asie -
Curd Jurgens étant animé des mêmes "motivations" d’ailleurs - à Hong
Kong et surtout dans un Cambodge peu visité par le cinéma jusque-là,
notamment Angkor. S’attendant vivre une même expérience et rapporter
d’aussi beaux souvenirs que sur Lawrence d’Arabie,
O’Toole déchantera vite tout comme le reste de l’équipe. Aux conditions
climatiques difficiles de cette jungle s’ajoute la défiance et l’accueil
hostile de Norodom Sihanouk affichant désormais sa défiance envers les
Etats-Unis. Persuadé que la CIA souhaite le renverser, Sihanouk se sera
rapproché de l'URSS et de la Chine et gèle en partie les avantages
consentis à la production en plein tournage, notamment en remplaçant les
figurants par 300 soldats cambodgiens chargés d’espionner le
déroulement des opérations.
Richard Brooks se sortira tant bien que mal de ce guêpier et le plus dur est finalement à venir au moment de la sortie du film. Tout le projet se sera construit dans la perspective d’une continuité avec Lawrence d’Arabie - Brooks engageant même Freddie Young à la photo - alors que les deux œuvres n’ont rien de commun si ce n’est un personnage principal martyr mais pour des motifs différents. Les démons de Lawrence parviennent à embrasser la grande Histoire et la vraie aventure, alors que Lord Jim n’use de son cadre imposant que pour la reconstruction bien plus intimiste d’un homme torturé. Si le résultat demeure brillant, il désarçonne la critique et le grand public qui lui réservera un accueil glacial. Brooks signe l'une de ses plus belles réussites mais n’atteint pas tout à fait l’équilibre entre grand spectacle et film d’auteur, poursuivant ici superbement la thématique de la seconde chance courant tout au long de sa filmographie : Elmer Gantry (1960), Doux oiseau de la jeunesse ou, dans une veine musclée, Les Professionnels (1966) ou La Chevauchée sauvage (1975). Loin de ce contexte, il convient de redonner sans comparaison hasardeuse à Lord Jim la place qu’il mérite, celle d’un classique.