Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 29 avril 2026

La Jeune fille dragon - Yang guo yu xiao long nu, Huan Shan (1983)

Un jeune mendiant se révèle être le fils d'un maître des arts martiaux mort dans de mystérieuses circonstances. Reconnu par son oncle, celui-ci décide de l'élever comme son propre fils. Mais le comportement des gens qu'il côtoie est étrange et il ne tardera pas à découvrir le terrible secret qui entoure le décès de son père...

La Jeune fille dragon est une production coincée entre deux âges pour le studio Shaw Brothers. Le film s’inscrit dans le wu xia pian, genre phare de la firme, et oscille entre la poursuite d’une certaine formule et une volonté de renouvellement. Il s’agit de l’adaptation du cinquième volet de la série de romans La légende du héros chasseur d’aigles de Louis Cha. Les trois premiers livres avaient été adaptés sous forme de trilogie par la Shaw Brothers sous le titre The Brave Archer en 1977, 1978 et 1981, avec Alexander Fu Sheng en tête d’affiche. La Jeune fille dragon, ainsi que The Brave Archer and His Mate (1981) adapte donc les romans suivants tout en se détachant de l’unité de la trilogie initiale. C’est d’autant plus vrai au niveau du casting puisque Leslie Cheung reprend le rôle de Yang Guo tenu par Alexander Fu Sheng dans les autres films.

Cela s’inscrit d’une volonté de renouvellement pour la Shaw Brothers en engageant une distribution plus jeune composée de star en devenir. Leslie Cheung après un premier essai infructueux dans le récit en costume avec Erotic Dreams of the Red Chamber (1971) y revient dans une production plus prestigieuse, alors que sa notoriété naissante au cinéma s’est faite dans des films contemporains destinés à la jeunesse comme Encore (1980), Jeunes rêveurs (1982) ou encore Nomad (1982). Un des problèmes du film vient en partie de l’écriture, ce cinquième film en cinq ans au sein du même univers semblant entretenir une certaine connaissance et connivence des spectateurs. La narration est assez chaotique par l’entrée et sortie arbitraire de plusieurs personnages secondaires que l’on suppose avoir une importance plus grande dans les films précédents. C’était sans doute limpide pour les spectateurs hongkongais, mais plus nébuleux pour les occidentaux. Le film semble donc volontairement travailler un décalage qui crée malheureusement un sentiment de confusion pour le néophyte.

Le film se distingue néanmoins en mettant en avant un élément différent, à savoir la romance entre le disciple Yang Guo et sa sifu et amoureuse Dragon Girl (Mary Jean Reimer Lau). Toute la partie les montrant seuls, isolés et apprenant à se connaître au fil des entraînements de Yang Guo constituent des moments pleins de charme dans leur candeur naïve. Les enjeux géopolitiques autour du souverain mongol sont en retrait et superficiellement introduits, comme pour justifier le retour des joutes martiales dans le récit. Ce point est d’ailleurs un des atouts du film. On sent que le vent de modernité de la nouvelle vague hongkongaise est passé par là à travers la folie douce de certaines chorégraphies de Liu Chih-hao et Chiang Tao-hai. 

On retrouve le montage très cut rappelant The Sword de Patrick Tam, avec passes d’armes câblées presques subliminales entre l’exécution et le résultat, ainsi que le plaisir de voir l’action se dérouler en décors naturels. Cela ne tient cependant que sur quelques moments du récit, le reste retrouvant le cadre studio, même si l’artificialité des environnements correspond au propos comme durant les séquences hors du temps et de la civilisation entre Yang Gao et Dragon Girl. Les vieilles gloires Cheng Kuan-tai et Lo Lieh participent à cet équilibre ténu entre convention et velléités modernistes, tandis que l’abattage de Leslie Cheung fait mouche. La vulnérabilité dégagée à la fois dans la quête du père et la romance fonctionne très bien malgré la narration confuse, et l’acteur esquisse par touches son personnage de Histoires de fantômes chinois (1987). Très inégal donc, mais pas déplaisant. 


 Sorti en bluray chez Carlotta


jeudi 2 janvier 2025

Dirty Ho - Lan tou He, Liu Chia-liang (1979)


 Le 11ème prince de la Dynastie Qing et probable futur héritier du trône fait une visite dans une province pour admirer les trésors antiques sous l'identité d'un marchand. Il y fait la rencontre d'un voleur qu'il souhaite prendre comme disciple en secret afin de tuer le prince rival.

Lorsqu’il passe à la réalisation avec The Spiritual Boxer (1975), Liu Chia-liang va soulager la longue frustration ressentie durant les années où il était uniquement chorégraphe de combats sur les productions de la Shaw Brothers. Etant un des rares authentiques maître d’arts martiaux officiant pour le cinéma, il considère sa discipline comme dévoyée dans les œuvres sanglantes, vengeresses et nihilistes souvent réalisée par Chang Cheh (Un seul bras les tua tous (1967), Le Justicier de Shanghai (1972)…). Tout un pan du corpus de Liu Chia-liang réalisateur sera donc consacré à redonner une image noble et réaliste des arts martiaux, notamment par le thème de l’apprentissage et de la relation maître/élève.

Pour ce faire, Liu Chia-liang oscille entre une approche rigoureuse proprement fascinante dans l’ascétisme de La 36e Chambre de Shaolin (1978), ou franchement ludique puisqu’il sera un des fers de lance du sous-genre de la kung fu comedy dans Combat de Maître (1976), Retour à la 36e chambre (1980) ou encore Martial Club (1981). Dirty Ho appartient franchement à cette seconde catégorie et pousse même encore plus loin que d’ordinaire cette veine farfelue pour du Lu Chia-liang. L’apprentissage va ici se faire progressivement entre un prince mandchou (Gordon Liu) traversant anonymement une province, et Ho (Wang Yu), une petite frappe qu’il va prendre sous son aile. Liu Chia-liang reprend à sa manière le principe cher à King Hu de la dissimulation et des faux-semblants (notamment dans L’Hirondelle d’Or (1966) et Dragon Gate Inn (1967)) à travers les aptitudes martiales. 

Quand cela prend un tour presque abstrait et invisible chez King Hu, Liu Chia-liang pousse au contraire franchement dans une veine burlesque. Le prince la joue faussement naïf et couard lors des multiples rencontres houleuses avec Ho, mais retient subtilement ses coups et maîtrise le jeune impudent pensant avoir le dessus. Une des scènes les plus mémorables dans ce style est lorsque le prince utilisera une jeune femme (Kara Hui) comme « marionnette » pour indirectement corriger Ho, le tout avec une inventivité de tous les instants durant la joute.

Le prince décèle en effet les aptitudes martiales à polir, ainsi que le sens moral à développer chez son protégé, et par ses facéties il fait l’éducation de Ho à son insu. Il y a certes un fil rouge narratif autour d’un complot de succession dont est victime le prince, mais le scénario travaille avant tout la répétition de leitmotiv passant de la franche comédie à des enjeux de plus en plus sérieux, la progression gravitant toujours autour des affrontements martiaux. Par deux fois, Ho fait face à des groupes d’adversaires aux capacités grotesques, face auxquels il piétine et ne triomphe que grâce au prince. Il est trop immature et agité pour être conscient de cette aide extérieure au départ, mais la seconde fois une fois devenu un disciple déférent et attentif, la victoire naît de l’association maître/élève lorsqu’il écoutera précieusement les conseils donnés.

Durant ses années de chorégraphe de combat, Liu Chia-liang a eut tout le loisir de maîtriser les outils cinématographiques, la manière dont un cadrage, un découpage efficace, peut dynamiser l’action. La progression du film dans la virtuosité et l’intensité des combats est à ce titre magistrale. Les fameux duels entre amabilités et bottes secrètes offrent de sacrés morceaux de bravoures à Gordon Liu, tout en sourire lors de périlleuses dégustation de vin et visite d’antiquités. L’acteur se régale dans ce registre de mentor malicieux (alors qu’il fut souvent le disciple turbulent chez Liu Chia-liang) et les séquences d’entraînements, forts drôles, se délestent en partie de la cruauté hilarante souvent vu dans la kung fu comedy pour livrer une relation maître/élève dans laquelle chacun s’apporte mutuellement. Il y a une forme de conscience de son peuple pour le prince (la jeune femme qu’il rachète à la maison de plaisirs) et un éveil aux réalités, un égoïsme qui s’estompe chez Ho éduqué physiquement et intellectuellement par son mentor – malgré une ultime scène comique remettant légèrement cette dynamique en cause.

Toute cette construction patiente (et annoncée par le superbe générique) visait montrer le duo formé par le prince et Ho combattre en harmonie parfaite face aux vraies menaces finales. La traversée d’un village abandonné et truffé d’ennemis donne lieu à un combat époustouflant, dans son utilisation du décor, la fluidité des passes d’armes voyant Ho et le prince alterner les adversaires, s’entraider et triompher. Le dernier combat reste cependant le sommet, notamment par la longueur des joutes s’enchaînant sans coupe dans d’impressionnants plans-séquence. Liu Chia-liang traduit par la seule image et le déroulement du combat à la fois la confiance, le support et l’émancipation traversant la relation maître/élève qui ne font désormais plus qu’un et écœurent leurs pourtant redoutables adversaires - notamment lors d'un zoom avant particulièrement jouissif sur le duo. En une séquence magistrale, le réalisateur rejoue la progression dramatique, martiale et spirituelle qu’il a travaillé à mettre en place tout le récit. Un grand film martial. 

Sorti en bluray français chez Spectrum Films

lundi 1 septembre 2014

Le Sabre infernal - Tien ya ming yue dao, Chu Yuan (1976)


Fu-Hung-hsue et un autre chevalier experts en arts martiaux Yen Nan-fei, doivent protéger des plumes de paon magiques des menées criminelles d'un mystérieux seigneur de clan, et protéger aussi une jeune fille. 5 êtres magiques (Poésie, Échecs, Peinture, Luth, etc....) au service du mystérieux maître d'arts martiaux Gongsun Yu, seront 5 occasions de combats pour les deux héros jusqu'à la révélation finale.

Chu Yuan signait avec Le Sabre Infernal le second wu xia pian (film de sabre chinois) adapté d’un roman de Gu Long après La Guerre des Clans (1976). Ce premier essai avait rencontré un grand succès et relancé le genre, Chu Yuan peu familier au wu xia pian trouvant un écrin idéal pour s’y épanouir avec les intrigues à tiroir de Gu Long. Cet auteur considéré comme le Alexandre Dumas hongkongais avait su donner une vision unique du genre avec ce monde des arts martiaux peuplés de bretteurs aux qualités surpuissante poursuivant la quête d’être le meilleur mais où Gu Long apportait toujours un questionnement sur la vacuité de cet objectif. Le Sabre Infernal était un des romans les plus réussis de Gu Long et Chu Yuan allait grâce au triomphe de La Guerre des Clans (Le Parrain revisité façon wu xia pian) devenir pour le meilleur l’adaptateur attitré de l’écrivain au sein de la Shaw Brothers.

 Le film s’ouvre sur le duel en les deux chevaliers, le taciturne Fu-Hung-hsue (Ti Lung) le plus rieur Yen Nan-fei (Lo Lieh). Ils s’étaient affrontés un an plus tôt et Fu-Hung-hsue était sorti vainqueur de ce premier affrontement, cette nouvelle rencontre devant déterminer qui domine leur art. Le combat va pourtant être interrompu par l’irruption de mystérieux tueurs cherchant et nos deux adversaires vont devoir s’allier contre leurs commanditaires. Il s’agit de Maître Yu, légende du monde du monde des arts martiaux qui cherche à se débarrasser des deux seuls adversaires susceptible de lui faire de l’ombre. Fu-Hung-hsue et Yen Nan-fei vont devoir le devancer et se procurer les Plumes du Paon, une arme redoutable qui rend son possesseur invincible. 

Si Maître Yu s’en empare, les ténèbres seront amenées à régner sur le monde des arts martiaux. Une longue quête semée d’embûches et d’ennemis diaboliques commencent alors pour nos deux héros. La scène d’ouverture illustre parfaitement l’atmosphère du film avec cette scène de fête nocturne étrange se vidant soudain pour laisser place au duel dans un inquiétant décor désert. 

La narration sous forme d’enquête et de mystère à résoudre obéit à la tonalité serial qu’affectionne Chu Yuan avec des rebondissements incessant nous faisant découvrir l’étendue du complot et de nouvelle informations sur l’insaisissable et omniscient adversaire qu’est Maître Yu. On y découvrira progressivement la personnalité de nos deux héros. Yen Nan-fei est un personnage flamboyant typique du wu xia pian par son port élégant et sa nature insouciante face au danger, interprété avec panache par Lo Lieh. Fu-Hung-hsue est plus intéressant et surprenant. 

Le personnage est calqué sur le modèle de L’Homme sans nom interprété par Clint Eastwood et magnifié par Sergio Leone. Par son allure et son caractère taciturne, il évoque en effet un personnage de western spaghetti échappé dans un wu xia pian. Un simili poncho dissimulé à la manière d’un revolver son sabre très particulier qu’il peut faire tournoyer dans des chorégraphies dévastatrice. Ti Lung impose son charisme ténébreux à cette figure de dur à cuir taciturne et invincible qui apparaîtrait presque comme antipathique au départ. 

Le cadre constamment nocturne, les mises en scènes inquiétantes de d’ennemis aux facultés surhumaines font tout au long du film baigner le récit aux lisières du fantastique. Les éclairages baroques de Huang Chieh (Mario Bava n’est pas loin) sont idéalement mis en valeur par la mise en scène de Chu Yuan, chaque recoin de pénombre ou de hors champ semblant dissimuler un danger inconnu dans les flamboyant décors studios de la Shaw Brothers. 

 Quand ce n’est pas par l’image, c’est l’intrigue en elle-même qui nous surprend avec des alliés qui se font ennemi sans qu’on l’ait vu venir (Chu Yuan poussant moins à l’extrême cet aspect que dans La Guerre des Clans) et les combats incessants (splendides chorégraphies de Tang Chia) ne sont jamais futiles mais toujours un moteur d’avancée. 

Le film serait déjà extrêmement ludique sous cette forme mais, à capturant l’esprit de Gu Long, Chu Yuan donne une profondeur inattendue au film. Fu-Hung-hsue se fait ainsi plus vulnérable au fil du récit, notamment en causant involontairement la mort d’un homme dont il doit protéger la fille (Ching Li). L’austérité, l’allure modeste et la réserve du personnage sont à l’image de son existence vide où tout – amour, amitié, famille – a été sacrifié dans sa quête de domination du Jiang Hu (terme symbolisant ce cadre en vase clos du monde des arts martiaux). L’aventure va alors servir de révélateur et remise en question pour lui, Ti Lung amenant avec subtilité la bascule de son personnage.

Le scénario va carrément s’avérer une métaphore des doutes de son héros par son surprenant retournement final. Sans trop en dire, Maître Yu va s’avérer un véritable symbole vivant de cette vaine quête de pouvoir et en en venant à bout, Fu-Hung-hsue va pouvoir aspirer à autre chose. La dernière partie est ainsi captivante par les réflexions soulevées et par le combat qui se joue face à un adversaire indicible car contenu également dans tout ce qui a pu constituer les convictions du héros. Du mystère, de l’étrange et un cheminement intérieur fascinant, Chu Yuan offre là une œuvre majeure du wu xia pian. 

 Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side