Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 7 décembre 2020

Cow-boy - Cowboy, Delmer Daves (1958)


 Frank Harris, réceptionniste à l'hôtel de Chicago, tombe amoureux de la fille d'un riche éleveur mexicain qui le rejette. Pour faire fortune il prête de l'argent à Tom Reece, conducteur de troupeaux et négociant et devient ainsi son associé. Il s'engage comme cow-boy dans la troupe de Tom Reece, en route vers le Mexique. L'apprentissage est rude pour « le pied tendre »…

Cow-boy est le troisième et dernier western que Delmer Daves tourne en collaboration avec Glenn Ford après Jubal (1956) et le célèbre 3h10 pour Yuma (1957). Comme dans ce dernier, le récit confronte un personnage candide à un autre plus endurci joué par Glenn Ford. Au suspense de 3h10 pour Yuma, Cow-boy troque un récit initiatique à travers un postulat de western pas si fréquent (le plus connu étant La Rivière Rouge d’Howard Hawks (1948)), le suivi de convoyeur de troupeau. C’est la réalité du charismatique Tom Reece (Glenn Ford) et le fantasme de Frank Harris (Jack Lemmon), réceptionniste d’hôtel qui aspire à mener la vie de cow-boy. Un concours de circonstances heureux amène Harris à intégrer en tant qu’associé l’équipe de Reece. 

Le film ne joue pas tant que cela du registre comique reposant sur l’inexpérience du « pied-tendre » Harris qui est également celle de son interprète Jack Lemmon dont c’est le premier (le seul ?) western. On s’amuse donc des difficultés à dresser une monture récalcitrante, les levés aux aurores… L’introduction de Reece joue aussi de façon amusée des clichés sur le cow-boy viril, et annonce ainsi le vrai clivage qui sera au cœur du voyage. La vie de conducteur de troupeau intéresse moins Harris que l’objectif que pourra lui conférer le statut, la main de la noble mexicaine Maria Vidal (Anna Kashfi). Ce romantisme et cette naïveté se prolonge donc à son attitude trop sensible durant le périple quand Reece, meneur d’homme rompu à toutes les difficultés ne se préoccupe que de l’avancée de ces bêtes. On prendra initialement cela pour de l’indifférence à travers le regard d’Harris, mais c’est finalement le pragmatisme d’une vie en communauté où chacun doit tirer dans le même sens. Malheureusement, une fois son espoir amoureux perdu, Harris va endosser ces préceptes de manière un peu trop assidue.

Daves excelle dans la gestion d’un groupe de personnages caractérisé en un clin d’œil, comme le coureur invétéré qu’incarne Dick York. L’infantilisme et les démonstrations de virilité stupides agitent ce collectif masculin, laissant passer certaines scènes de la légèreté au drame (l’épisode du serpent venimeux) et une fois les rudiments les plus physiques de la conduite de troupeau assimilés, c’est vraiment cet aspect humain qui sera le plus dur à comprendre pour Harris. Jack Lemmon est très convaincant dans ce registre, tant dans son aisance de cow-boy que la dureté croissante de son caractère. Delmer Daves se montre d’une grande rigueur dans sa description du quotidien, des manœuvres de meneur de troupeau et alterne brillamment tension psychologique (la bagarre entre Ford et Lemmon), action mouvementée et sublimes séquences contemplatives. Les compositions de plans, la photo à la fois solaire et terrienne de Charles Lawton Jr., en fait un petit régal pour les yeux. Sans être la plus grande réussite de Daves dans le genre, un agréable et attachant western donc. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Carlotta

 

vendredi 10 novembre 2017

L'Amour à l'italienne - Rome Adventure, Delmer Daves (1962)

Dans un collège du Connecticut, Prudence (Suzanne Pleshette), jeune assistante bibliothécaire, est réprimandée par ses supérieurs pour avoir conseillé à une étudiante un livre "sulfureux", Lovers must learn. Ne souhaitant pas rester en place auprès de collègues aussi pudibonds, elle décide de partir en Italie où elle espère trouver du travail et surtout avoir une aventure sentimentale.

Rome Adventure est le quatrième et dernier des mélodrames juvéniles de Delmer Daves après A Summer place (1959), La Soif de la jeunesse (1960 et Susan Slade (1961). En apparence il semble le plus léger par son imagerie de carte postale, atmosphère estivale et sa romance presque sans heurt aux antipodes des rebondissements grandiloquents et du trouble sexuel tourmenté des films précédents du cycle. Ces derniers étaient des coming of age où la dimension sexuelle servait de révélateur aux questionnements des personnages, que ce soit dans l'adulte qu'ils aspiraient à être, surmonter leur éducation et affronter l'inquisition morale de cette société américaine puritaine des années 50/60. Rome Adventure reprend les mêmes thèmes, mais en se délocalisant à Rome se déleste de tous les effets outrancier du mélodrame hollywoodien et fait preuve d'une même profondeur tout en arborant un ton plus apaisé. Delmer Daves adapte là le roman Lovers Must Learn de Irving Fineman (paru en 1932) dont il acquiert les droits en 1957. Le film était initialement censé respecter le cadre du livre à Paris et réunir Natalie Wood et Troy Donahue, les réécritures et aléas de production déplaçant l'intrigue en Italie et le lead féminin repris par Suzanne Pleshette.

Rome Adventure est une illustration et un questionnement de l'idéal romantique où la ville de Rome sert de révélateur à la fois magnifié et trompeur. La jeune Prudence (Suzanne Pleshette) y fuit la rigueur morale américaine dans un voyage en solitaire où elle espère vivre ce trouble amoureux qui la captive dans les livres (le roman d’Irving Fineman étant explicitement cité dans le film même qui l'adapte). Le film surprend par sa reprise et son détournement d’autres fameuses romances cinématographiques italiennes. On pense par exemple au Vacances à Venise de David Lean (1955), notamment par la présence de Rossano Brazzi qui incarne également chez Daves le même cliché de latin lover bellâtre et vieillissant. Le côté lourdement entreprenant (sa manière de lorgner la chemise de nuit de Prudence dans la cabine du bateau) et le ton forcé des embryons d'instants romantiques entre lui et Prudence donnent une dimension factice et cliché à l'aura sentimentale de la ville. Si Rossano Brazzi pouvait être un réconfort furtif pour la vieille fille Katharine Hepburn dans Vacances à Venise, la jeune et rêveuse Prudence qui a toute la vie devant elle aspire à plus et comme le souligne un dialogue "n'entend pas les cloches" lorsqu'il l'embrasse.

L'autre aspect étonnant est la manière dont Daves se déleste totalement du stéréotype pittoresque italien (tout juste trouvera t on la servante italienne très maternelle de la pension mais qu'on verra peu) qui faisait grandement le sel du Vacances Romaines de William Wyler (1953), les excès ajoutant au charme du dépaysement du personnage enfin libre d'Audrey Hepburn. Le réalisateur troque l'urgence et la gouaille latine pour une langueur contemplative et apaisée suivant les pérégrinations de Prudence et Don (Troy Donahue) dans Rome, puis une Italie estivale et carte postale. Les longues plages de déambulations se succèdent dans des paysages magnifiés par les cadrages somptueux de Daves, la photo subtilement solaire de Charles Lawton Jr., les envolées délicates du score de Max Steiner et bien sûr la beauté juvénile du couple. Tous les monuments les plus fameux y passent, parfois soulignés par un commentaire échappé d'un documentaire touristique ou alors joliment détournés comme lorsque Don et Prudence rejouent Roméo et Juliette sur un balcon de Vérone.

Le voile d'ombre est jeté par la question sexuelle, attirante, sulfureuse et coupable pour Prudence. Quand les extérieurs expriment la plénitude du couple, les intérieurs ramènent le voile d'ombre de ce qui constituerait un aboutissement attendu et une perdition. Lyda (Angie Dickinson), sulfureux premier amour de Don n'apparait que dans des scènes d'intérieurs synonymes de frustrations (le train où elle quitte Don au début), de tentations (les retrouvailles dans sa chambre) et de souvenirs sensuels (Prudence qui découvre le passif de Lyda et Don dans sa chambre à la fin). On peut ajouter aussi l'apparition du trompettiste Al Hirt, véritable ogre entretenant une relation masochiste avec une italienne provocante et où là aussi l'immoralité s'incarne dans une scène d'intérieur avec tromperie puis bagarre dans un club de jazz dont l'éclairage stylisé et psychédélique dénote avec le naturel du reste du film.

Tout le voyage des héros se fait dans une tendre candeur mais où le trouble charnel affleure constamment, comme cette très belle scène où Don chatouille le visage de Prudence d'une plume, celle-ci l'appelant caresser ses lèvres (le spectateur le moins pervers saisissant malgré tout le double sens). L'entre-deux parfait de ce désir/culpabilité sera donc une scène dont la composition partage l'intérieur et l'extérieur avec dans un même plan Prudence sur le lit de la chambre et Don emmitouflé sur un siège du balcon. Les deux tiraillés par le désir n'arrivent pas à dormir mais l'immoralité s'arrêtera au fait de partager la même suite sans qu'ils n'osent se rapprocher.

Sous ses airs innocents, le film est donc d’une schizophrénie constante. On passe ainsi d'un pur moment de romantisme en apesanteur (le crooner italien entonnant Al Di La) à un ton plus vicieux (l'arrivée de Al Hirt et sa compagne dans la même séquence). La dernière partie avec le retour de la tentatrice Lyda (Angie Dickinson qui ne manquera pas le temps d'une scène d'exhiber ses jambes magnifiques) vient même souiller la pérégrination amoureuse qui a précédé puisqu'on apprendra que Don a déjà effectué le même périple avec elle et consommé l'union contrairement à la chaste Prudence. La figure explicitement sexuée est forcément négative dans une veine morale proche des précédents mélos de Daves et s'en réclamer un synonyme de perdition comme le comprendra Prudence. Après la langueur italienne, les retrouvailles du couple ne peuvent donc se faire qu'en retrouvant le rassurant sol américain où leur amour sera légitime. Delmer Daves conclut son cycle de façon passionnante avec ce film superbe.

Sorti en dvd zone 1 chez Warner (dans un beau coffret réunissant tous les mélos de Daves hormis A Summer Place)

lundi 25 septembre 2017

Susan Slade - Delmer Daves (1961)

Après dix ans d'activité professionnelle exercée au Chili, Roger Slade rentre aux États-Unis. Sur le bateau qui les ramène, sa fille, Susan, s'éprend d'un alpiniste. À l'instant où ils se quittent, ils se considèrent comme fiancés. Malheureusement, les jours s'écoulent et Susan ne reçoit guère de nouvelles. Elle se désespère d'autant plus en découvrant qu'elle est enceinte. Son père confirme ses craintes : le jeune homme est mort lors d'une ascension. La famille décide alors de partir pour le Guatemala où le père a son nouveau poste ; là-bas, Susan accouchera de son bébé qui passera pour celui de sa mère.

Susan Slade est le troisième de la grande série de mélodrame de Delmer Daves à la Warner après A Summer Place (1959) et Parrish (1960). Le réalisateur en reprend des éléments avec ce trouble sexuel de la jeunesse, l'atmosphère provinciale de secret mais aussi l'accomplissement individuel de ces héros juvéniles. Cependant Daves fait évoluer ces questionnements avec les mœurs de l'époque et propose une nouvelle variation passionnante. La facette scandaleuse de A Summer Place reposait grandement sur un conflit générationnel posant un regard différent sur le sexe tandis que Parrish intégrait une forme de pureté de corps et d'esprit au cheminement intime de son héros. Le scénario (adapté du roman The Sin of Susan Slade de Doris Hume) endosse ainsi le point de vue d'une héroïne dont l'émancipation n'est plus seulement familiale mais l'oppose au monde moralisateur qui l'entoure.

Susan Slade (Connie Stevens) est une jeune fille retournant à la civilisation après 10 ans d'exil dans le désert au Chili où son père (Lloyd Nolan) exerçait en tant qu'ingénieur de forage. Daves confronte d'emblée cette isolation qu'elle abandonne (avec ces vue impressionnantes de la famille au milieu de cette désolation) au choc de la civilisation avec cette croisière bondée qui les ramène aux Etats-Unis. Retrouver cette foule, c'est aussi désormais se confronter à son regard, son jugement et son désir ce qui décontenance la jeune fille innocente. La terreur au premier mot échangé puis l'abandon charnel total quand elle tombera amoureuse durant le voyage de l'alpiniste Conn White (Grant Williams) exprime ainsi l'intensité et l'inexpérience de Susan dans ces premiers contacts au monde. Ce mélange de pureté et de stupre dégagée par Connie Stevens (et si bien utilisé dans Parrish) fonctionne à merveille ici, son jeu faisant office d'ellipse pour expliciter le rapport sexuel puisque l'on passe du baiser hésitant à un visage tout en moue de désir difficilement contenu quelques scènes plus tard au fil de sa romance avec Conn.

On ne trouve plus de conflit avec les figures de parents bienveillants joués par Lloyd Nolan et Dorothy McGuire qui la pousse dans les bras du jeune homme pour son épanouissement avant d'être effrayé par l'intensité de sa passion pour lui. Daves fait également planer l'ambiguïté quant aux intentions de celui-ci, laissant autant croire au vil séducteur qu'à l'amoureux transi et pressant. Le sexe est évoqué explicitement dans les dialogues mais ce sera plus ses conséquences que l'acte en lui-même qui causeront le drame et ainsi par rapport aux précédents films. C'est du regard et jugement moral des autres plutôt que du désir (qui s'exprimait par une culpabilité pathologique et théâtrale dans un film comme La Fièvre dans le sang (1961)) que naissent la peur et les choix hasardeux de l'héroïne tombée enceinte. Tout dans le film ramène une Susan Slade pourtant sexuellement mature à son statut de petite fille dans ses relations avec ses parents (la scène où elle reçoit un cheval en cadeau), charmantes quand tout va bien mais qui la plie à leur rapport moralisateur face à cette société. Sans montrer un monde extérieur forcément oppressant et accusateur, Daves illustre ainsi les carcans d'un ancien monde qui effraie des parents pourtant compréhensifs qui choisiront la fuite et le mensonge pour masquer le déshonneur de leur fille.

Dès lors il ne sera pas étonnant que la vraie romance du film se fasse avec Hoyt Brecker (Troy Donahue) qui est lui aussi un paria qui s'assume et défie la société qui le juge à l'aune de son père. Formellement déploie une imagerie americana puissante où les grands espaces confrontent les personnages à leurs maux intérieurs. La silhouette de Susan se perd ainsi écrasé par le chagrin dans l'urbanité de San Francisco quand elle comprendra que Conn a contacté ses parents mais pas elle depuis leurs séparation. De même avec cette scène où elle domine une falaise à cheval, un fondu entremêlant le fracas des vagues et son visage scrutant l'horizon comme une illustration des tourments de son cœur. La nature sauvage et l'architecture urbaine perdent ce spleen latent pour retrouver des vertus amoureuses quand s'y retrouvent Susan et Hoyt et Daves déploie des séquences virtuose (cette poursuite à cheval digne de ses plus beaux western) ainsi que des compositions de plan somptueuse comme cette entrevue dans ce salon de thé en bord de mer magnifié par la photo de Lucien Ballard.

A l'inverse toutes les scènes d'intérieur témoigne de l'enfermement, de la duplicité dans laquelle s'engonce les personnages pour fuir le jugement des autres. La joyeuse scène en début de film où la famille Slade visite sa nouvelle maison n'existe que pour la mettre en scène comme une prison dorée pour Daves à travers ses cadrages et ses jeux d'ombres. Toute la sophistication de cette demeure prend un tour oppressant explicitant le malaise comme quand Susan constatera la distance qui la sépare désormais de son bébé alors qu'ils demeurent sous le même toit. Susan souffre finalement plus des concessions douloureuses à la bienpensance, pour son statut maternel et de femme. L'union de convenance (avec le riche héritier joué par Bert Convy) comme celle sincère avec Hoyt sont ainsi empêchées par les entraves intimes de Susan. En suggérant constamment et en n'explicitant jamais le drame par un personnage malfaisant, Daves fait ainsi entièrement reposer la destinée de Susan sur volonté de surmonter ce regard des autres. Alors certes ce sera un rebondissement un peu grossier qui nous y amènera (on retrouve le côté soap opera assumé de tous ces mélodrames) mais avec pour issue l'épanouissement intime total de l'héroïne.

 Sorti en dvd zone 1 chez Warner

vendredi 8 septembre 2017

La Soif de la jeunesse - Parrish, Delmer Daves (1961)

Après la mort de son mari, Ellen McLean, pour subvenir à ses besoins et à ceux de son fils Parrish, accepte un poste d'éducatrice dans une plantation du Connecticut. Sur place, elle est chargée de l'éducation de l'excentrique Alison, la fille de Sala Post. Pour des raisons d'élémentaires convenances, le maître des lieux demande à Ellen que son fils s'éloigne de la maison, afin de ne pas perturber l'éducation de sa fille. Le jeune Parrish se retrouve alors tous les jours dans les plants de tabac en compagnie de Sala qui lui apprend les rudiments du métier. Mais le soir venu, le jeune homme est libre d'organiser son emploi du temps : il fait alors la connaissance de la ravissante Lucy...

Sur le tournage du western La Colline des potences (1959), Delmer Daves est victime d'une attaque cardiaque qui l'empêche de terminer le film, les dernières scènes étant réalisée par l'acteur Karl Malden. Ce sera la dernière incursion de Daves dans le western, sa santé fragile ne lui autorisant plus ce type de tournage harassant. Le réalisateur va alors se réinventer avec une série de mélodrames à succès où casting juvénile et thèmes sulfureux constitueront des sortes d'ancêtres du teen movie. A Summer Place (1959) lance le cycle et sera un triomphe au box-office, en plus d'être le film de la rencontre avec le jeune Troy Donahue qui sera l'acteur fétiche de cette série de film. A Summer Place était une œuvre dans traitant avec audace de l'attrait pour la sexualité chez les adolescent tout en évoquant le fossé de communication parent/enfant dans la lignée d'œuvres comme La Fureur de vivre (1955), La Fièvre dans le sang (1961) le tout baigné de l'esthétique des mélodrames provinciaux 50's à la Peyton Place (1957) ou Douglas Sirk.

Parrish (adapté du roman de Mildred Savage) tout en étant doté des même éléments se montre cependant bien plus ambitieux. Les tiraillements du désir participent ainsi à la construction du jeune Parrish (Troy Donahue) et du tour qu'il souhaite donner à sa vie. Il accompagne sa mère (Claudette Colbert) employée pour surveiller Alison (Diane McBain) la fille de l'exploitant de tabac Sala Post (Dean Jagger). Chacune des figures féminines attirant Parrish représentent ainsi une destinée plus ou moins enviable et constituant le dilemme moral du personnage. Alison est une jeune femme intéressée et dévergondée qui méprise ce milieu rural et voit les hommes comme des objets à s'approprier. La fragile Lucy (Connie Stevens) représente elle la faille d'un caractère tendre mais faible qui l'amène à se donner à tous les hommes.

Enfin Paige (Sharon Hugueny) fille de l'impitoyable propriétaire terrien Judd Raike (Karl Malden) par son caractère raisonnable et sa douceur symbolise un contrepoint positif au milieu hostile où elle a grandie. Claudette Colbert représente presque un pendant mature à ces trois personnages juvéniles, puisque elle aussi cédant à cette soumission féminine à l'argent et une protection masculine imposante avec Judd Raike. Quand il s'agira d'une faiblesse de caractère chez les jeunes femmes, Claudette Colbert accepte et recherche ce déterminisme féminin injuste. Dans une moindre mesure cela existe également du côté masculin avec les fils rudoyés de Judd Raike mais ils sont moins creusés psychologiquement.

Le récit illustre ainsi les hésitations sentimentales de Parrish se conjuguant à celles plus existentielles entre l'amour de la terre et des joies de cette vie rurale par le personnage de Sala Post ou alors l'enrichissement brutal et impitoyable qu'illustre Judd Raike (formidable Karl Malden). On passera ainsi de l'apprentissage paisible de l'art de cette culture du tabac au grand air et avec une vraie rigueur documentaire aux espaces de bureaux étouffant où l'on est écrasés tout en assimilant comment écraser les autres. L'expérience du western joue toujours chez Daves par son talent à magnifier les grands espaces du Connecticut, ses compositions de plans et la photo d’Harry Stradling Sr. nous offrant de beaux tableaux champêtres. La stylisation intervient lors des intérieurs ou des scènes nocturnes, la pénombre abritant le désir et le rendant plus brûlant (Parrish et Lucy dans la grange, Alison s'introduisant dans la chambre de Parrish) et les gros plans s'auréolant d'effets diaphanes pour souligner le trouble (Lucy passant de la pommade à Parrish, la première rencontre d'Alison et Parrish).

Les dialogues sont étonnement directs pour évoquer la sexualité (notamment entre Parrish et sa mère qui le met en garde) et les situations assez provocantes, jouant autant sur la sensualité prédatrice et agressive d'Alison que celle plus langoureuse de Lucy. Connie Stevens est excellente en dégageant un sex-appeal perturbé, comme si la seule manière de se faire aimer était cette impression d'être offerte à l'autre dans l'attitude et les dialogues. Malgré ces audaces le film n'en conserve pas moins une dimension morale qui l'ancre encore dans les années 50 puisque c'est la jeune et innocente Paige (en couettes et en vélo pour sa première apparition), celle qui aime à distance (épistolaire ou en voyant Parrish se coller à une autre) et ne cède pas physiquement (tous les choix formels soulignant la dépravation des autres n'ayant pas cours avec elle), qui emportera le morceau tout en étant le love interest le plus lisse des trois.

L'ode aux belles valeurs terriennes se reflète ainsi avec le choix d'une compagne "pure" quand les autres se sont perdues par faiblesses de caractère ou cruauté. Heureusement la prestation volontaire et pleine de fougue de Troy Donahue dissipe cette facette moralisatrice tant on se passionne à voir le personnage se construire et s'affirmer peu à peu. Une belle réussite donc où le gigantisme révèle des préoccupations plus intimes.

Sorti en dvd zone 1 chez Warner dans le coffret Romance Collection réunissant tous les mélos Daves/Donahue hormis A Summer Place. Doté de sous-titres français

lundi 1 février 2016

Les Passagers de la nuit - Dark Passage, Delmer Daves (1947)

Vincent Parry, condamné à perpétuité pour le meurtre de sa femme, s'évade de prison. Sur son chemin, il croise Irène Jansen, qui l'aide à passer un barrage de police. La jeune artiste peintre qui a suivi le procès est convaincue que Vincent est innocent. Recherché, Vincent décide dans un premier temps de fuir la ville avant d'avoir recours à la chirurgie esthétique. Muni d'un nouveau visage, Vincent entreprend de retrouver le coupable, mais les évènements vont encore lui échapper...

Dark Passage est l'occasion de retrouver pour la troisième fois à l'écran le mythique couple Humphrey Bogart/Lauren Bacall après les célèbres Le Port de l'angoisse (1944) et Le Grand sommeil (1946). C'est d'ailleurs la promesse de cette réunion et de son potentiel commercial qui va convaincre la Warner guère motivée à produire cette adaptation d'un roman de David Goodis dont s'est entiché Bogart. C'est vraiment lorsque Bogart imposera son épouse que le projet prendra forme (alors que Daves envisageait d'autres actrices) et si le film n'eut pas le même retentissement que les précédentes associations du couple, Dark Passage est un film noir des plus singulier.

Le film partage avec La Dame du lac de Robert Montgomery sorti la même année l'usage novateur de la caméra subjective se substituant au regard de son personnage principal. Nous adoptons donc le point de vue de Vincent Parry (Humphrey Bogart) fraîchement évadé de la prison de Saint Quentin où il était incarcéré pour le meurtre de sa femme. Dès l'entrée en matière, l'atmosphère anxiogène, l'urgence et la peur de l'homme traqué est palpable à travers la mise en scène nerveuse de Delmer Daves. Les panoramiques arpentant avec frénésie le décor, les raccords et gros plans agressifs nous imprègne de la fébrilité de Parry, déformant l'environnement et rendant monstrueux les individus rencontrés (parfois à raison avec cet automobiliste trop curieux). Cet état altère aussi du coup la perception du spectateur, le scénario prenant un malin plaisir à nous plonger dans une intrigue tortueuse où alliés comme ennemis surgissent de manière nébuleuse.

Pour les alliés on trouvera une Irène Jansen (Lauren Bacall) apparaissant comme dans un rêve pour sauver le fugitif, et si pour elle une explication sur son passé justifiera son comportement les rencontres avec un taxi bienveillant et gouailleur (Tom D'Andrea) ou un inquiétant chirurgien offrent des basculements étranges et inattendus. Le film est imprégné d'une profonde paranoïa qui rend le surgissement du danger tout aussi imprévisible, les protagonistes mal intentionnés pouvant retrouver votre trace à tout moment, Daves osant les rebondissements les plus grotesques où la cohérence prime moins que cette atmosphère flottante et sans repères. Parry recroise ainsi la route de celle qui est responsable de ses maux (Agnes Moorhead géniale de folie malveillante) de manière incongrue, mais tout quidam relèvera de la menace potentielle de façon totalement gratuite (le policier l'abordant dans le snack).

Humphrey Bogart n'est visible à l'écran que dans la dernière partie après un séance de chirurgie esthétique, sa présence virile et pince sans rire ne pouvant s'incarner par le seul timbre inimitable de sa voix (sachant qu'il sera même muet pendant une partie du film) ou de son visage bandé. San Francisco est filmé comme une ville fantôme par Daves, son héros sans visage traversant des ruelles désertiques figurant constamment un labyrinthe mental insoluble (les escaliers interminable que remonte puis redescend Parry à des moments différents du film) qui permet au réalisateur d'expérimenter franchement dans une tonalité cauchemardesque comme lors des visions de Parry après son anesthésie.

On ne peut pas forcément associer le film au courant psychanalytique du film noir puisque aucun personnage ne relève d'un désordre mental (encore qu’Agnes Moorehead en tient une couche) mais ce choix de la caméra subjective et son usage plie brillamment le ton du film à un malaise latent où absolument tout peut arriver. Il en faudrait peut pour que l'ensemble bascule vraiment dans l'abstraction et fasse de l'ensemble une longue hallucination (y compris dans le happy-end qui arrive un peu comme un cheveu sur la soupe). On peut se demander si John Boorman a vu et s'est inspiré de ce film qui annonce Le Point de non-retour (1967). Une belle et déroutante réussite en tout cas.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner