Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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Affichage des articles dont le libellé est Katharine Hepburn. Afficher tous les articles
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mercredi 18 janvier 2023

L'Enjeu - State of the Union, Frank Capra (1948)

A la mort de son riche père, Kay décide de réaliser son rêve le plus cher : contrôler le parti républicain. Dans ce but, elle retrouve un ancien flirt qui, à sa grande déception, est marié. De son côté, grisé par le succès qu'obtiennent ses discours, Grant en viendrait à oublier son idéal si sa femme, Mary, ne le secouait vivement.

State of Union est pour Frank Capra le film qui suit l’injuste échec commercial de La Vie est belle (1946). Adapté d’une pièce jouée en 1945, le film permet à Capra de renouer avec un de ses postulats de prédilection, la perte d’innocence d’un naïf plongé dans un microcosme corrompu. On a pu l’observer dans L’Extravagant Mr Deeds (1936), Monsieur Smith au Sénat (1939) et L’Homme de la rue (1941). Ici l’argument servira à observer les coulisses d’une campagne d’investiture à la candidature présidentielle. Le « naïf », c’est Grant Matthews (Spencer Tracy), entrepreneur d’aviation droit dans ses bottes et pétri de bonne intentions pour son pays. Le ver est pourtant déjà dans le fruit puisque cette ambition naît chez lui d’intérêt supérieurs guidés par son amante Kay Thorndyke (Angela Lansbury), héritière d’un empire de la presse qui souhaite à travers lui montrer l’aptitude de ses médias à imposer un candidat à l’opinion. La première scène où elle et le conseiller Jim Conover (Adolphe Menjou) tentent de convaincre Grant est à ce titre frappante, le fond progressiste du propos de Grant leur importe moins que son charisme, son éloquence et le sentiment de proximité qu’il dégage. C’est un « produit » apte à convaincre toutes les couches de la société, pour peu qu’il se laisse polir.

La seule réticence de Grant concerne l’opinion de son épouse Mary (Katharine Hepburn), véritable garde-fou apte à vite faire descendre de ses gonds le grand homme d’une pique bien sentie. L’enjeu ne reposera donc pas sur l’élection de Grant, mais sur sa capacité à garder cette droiture qui le caractérise et qui est aussi le socle de son couple. C’est vraiment la corrélation de cet enjeu moral et sentimental qui fait toute la force du film. Si l’on en reste sur la seule facette politique, le récit souffre d’être à la fois trop manichéen et trop approfondi. Les coulisses sont croquées avec virulence mais pour un résultat trop simpliste, alors que nous ne sommes pas tout à fait dans la pure fable des films précédents et que l’on ne peut pas qualifier Grant de candide à la Mr Deeds, John Doe ou Mr Smith. Sa corruption progressive est trop grossière, surtout si l’on compare à certains grands films politiques à venir sur le même postulat comme l’excellent Votez McKay de Michael Ritchie (1972).

Mais la facette sentimentale rend le tout captivant et enrichit le propos. C’est en grande partie dû à la grande alchimie du couple Spencer Tracy/Katherine Hepburn, dont la complicité fait mouche dans les moments les plus piquants (par un bon mot vachard, un geste tendre) et dont l’émotion est déchirante quand le lien entre eux se distend. Mary est la bonne conscience de Grant, celle qui l’enjoint à rester lui-même et fidèle à ses convictions, l’assurance et la sincérité de son homme renforçant son amour pour lui. A l’inverse Kay est son mauvais ange, flattant son égo pour faire de la victoire plutôt que sa vision de la société la motivation de sa candidature. Une fois ce cap perdu de vue, Grant se prête à tous les compromis pour augmenter sa base, au grand désarroi de son épouse.

Katharine Hepburn (remplaçant à la dernière minute Claudette Colbert initialement prévue) excelle comme souvent en vilain petit canard malmenant les carcans sociaux. Cela passe souvent par son espièglerie anticonformiste dans des chefs d’œuvres comme Vacances (1938) ou Indiscrétions de George Cukor (1940), et Capra y ajoute ici une émotion à fleur de peau, une vraie détresse à voir son époux céder à la tentation. Plus que les séquences certes basées sur la réalité mais assez clichés dans le traitement (les accords pour s’assurer les votes de différentes couches sociales ou ethniques), c’est le dépit de cette femme dont la haute opinion de son mari s’effondre qui émeut.

Capra capture d’ailleurs brillamment la manière dont cette spontanéité faisant la force de Grant s’estompe, dans le discours désormais aseptisé pour ne déplaire à personne, mais aussi dans la folie douce qui le caractérisait (la première scène où il fait des facéties en avion, la seconde où tout à ses stratagèmes il s’en désintéresse). Ainsi, ce ne seront pas les grands discours qui raviveront la conscience de Grant, mais ce moment où sa femme ne croyant plus en lui ne le houspille plus, et se sacrifie à son ambition dans un discours formaté. C’est seulement là qu’il comprendra s’être non seulement perdu lui-même, mais avoir entraîné ses proches dans sa déchéance morale. C’est vraiment puissant et particulièrement touchant, la réflexion politique ramenée à des questionnements intimes donnant toute sa portée au film.

Sorti en bluray français chez Movinside


 

lundi 13 juin 2016

Indiscrétions - The Philadelphia Story, George Cukor (1940)

Fille de la haute société de Philadelphie et de fort tempérament, Tracy Lord a gardé peu de temps son premier mari, le playboy C.K. Dexter Haven. Deux ans plus tard, elle est sur le point de se remarier avec un homme d'affaires en vue, ce qui intéresse au plus haut point le magazine Spy, à qui Dexter promet les entrées nécessaires à ses deux reporters, le journaliste Macaulay Connor et la photographe Liz Imbrie.

Après avoir aligné sept échecs commerciaux avec ses derniers rôles, Katharine Hepburn se voit qualifier par les exploitants de salle américains du surnom peu glorieux de « box-office poison ». La star va donc décider de relancer sa carrière sur scène en se façonnant un écrin sur mesure avec la pièce The Philadelphia Story. Philip Barry écrit donc le rôle spécifiquement pour Katharine Hepburn en jouant justement sur cette image distant et hautaine qu’elle peut dégager, pour mieux la fissurer et l’humaniser aux yeux du public. L’idée de l’actrice est d’avoir un véhicule qu’elle sera la seule capable de porter aux yeux des studios en cas d’adaptation cinématographique. L’immense succès de la pièce impose l’idée et Katharine Hepburn sécurise sa présence en en achetant les droits (avec l’aide de son ami Howard Hughes), devenant ainsi productrice et à même de mieux imposer ses volontés à la MGM. Tous les atouts sont réunis avec l’engagement de son réalisateur fétiche George Cukor tandis que le studio tente d’atténuer les effets du « box-office poison » en alignant deux stars masculines majeures avec Cary Grant et James Stewart.

The Philadelphia Story est une continuité des comédies sophistiquées de George Cukor où il fustigeait les mœurs aristocratiques comme Les Invités de Huit heures (1933), Haute Société (1933) ou encore le merveilleux Vacances (1938). La donne change légèrement ici puisqu’il s’agit moins de critiquer un milieu que les attitudes hautaines et la froideur qu’il suscite en sacrifiant tout aux apparences. Tracy Lords (Katharine Hepburn) en est un produit typique, s’habillant, causant et se comportant tel que son rang l’exige et attendant la même perfection de son entourage. L’hilarante scène d’ouverture montre la séparation muette d’avec son premier époux C.K. Dexter Haven (Cary Grant), Tracy gardant dignité tout en affirmant un cruel mépris tandis que C.K. plus humain et moins guindé la repousse d’une chiquenaude. Deux ans plus tard Tracy semble avoir trouvé chaussure à son pied avec l’insipide George Kittredge (John Howard), homme d’affaire qui voit justement en elle cet objet parfait dont l’image contribuera à ses ambitions. Seulement la veille du mariage, C.K. revient tourmenter son ex épouse accompagné de deux journalistes incognito venu couvrir la cérémonie. L’un des deux, Mike Connor (James Stewart) est un écrivain sans le sous qui est le pendant inversé de Tracy. 

Cynique et revenu de tout, il juge toute cette bourgeoisie d’un bloc méprisant et superficiel. Par la grâce de quiproquos amusants, Cukor pousse dans leurs derniers retranchements les clichés que chacun se fait de l’autre. Connor est regardé de travers par les majordomes dès qu’il approche une argenterie de valeur, sa collègue photographe Liz (Ruth Hussey) mitraille de son appareil la moindre situation croustillantes tandis que Tracy - ayant deviné les intentions de ses « invités »- force largement le trait de l’aristocrate creuse. Voix haut perchée, gestuelle maniérée et saillies cinglante sous la candeur, Katharine Hepburn est grandiose dans ce registre revêche et sophistiqué. L’armure glaciale des unes et les préjugés des autres vont pourtant progressivement s’effriter, d’abord entre une Tracy étonnée de la sensibilité du livre de Connor, et ce dernier tout aussi surpris de voir l’aristocrate réceptive à son œuvre. Cary Grant est à la fois en retrait et essentiel. Présence gênante issue du passé, il fut rejeté car n’entrant pas dans l’idéal de perfection rêvé par Tracy trop égoïste pour voir sa détresse. 

Désormais remis même si toujours amoureux, il est l’agent de sa conscience qui lui révèlera son horrible rapport aux autres, famille comme époux : elle est une icône lointaine qu’il faut admirer respectueusement, à laquelle il faut se soumettre et se montrer digne. Tracy a ainsi rejeté un premier époux, un père volage et choisit d’épouser un homme sans éclat mais répondant à ce culte des apparences. Katharine Hepburn est absolument bouleversante dans la façon dont cette diatribe la fait vaciller. L’écriture brillante pousse chacune des situations suivantes à appuyer ce reproche, notamment un tête à tête avec ce fiancé énamouré donc chaque compliment est un coup de poignard tant son amour repose justement sur cette admiration respectueuse d’une vestale dont il faut rester ç distance respectueuse. La gestuelle de Katharine Hepburn se fait plus incertaine, la silhouette plus vaporeuse, le phrasé soudainement sans répondant et l’œil malicieux se baigne de larme. Cukor plie l’environnement à cette déchéance, faisant brutalement basculer le jour à la nuit comme pour écraser un peu plus Tracy dans une idée formelle relevant autant du cinéma que des racines théâtrales du récit.

Tout le reste du film ne sera qu’affaire de déconstruction, l’alcool laissant transparaître l’excentricité et la fantaisie de caractère de Tracy, mais aussi du bougon Connor. Cukor fait rebondir par le mouvement et le verbe l’alternance entre l’abandon à la légèreté et les retours maladroits à la retenue dans leur échange. Si James Stewart ne semble pas totalement à l’aise, ces vas et vient de ton rendent Katharine Hepburn encore plus touchante et vulnérable, si déçue quand la conversation reprend un tour guindé et poli. Le montage (les inserts sur les bagues et montres abandonnés), le rôle du décor (la piscine comme terrain de pertes des inhibitions) et le jeu sur la temporalité (avec la nuit les attitudes deviennent plus libérées) contribue également à exprimer ce changement d’attitude des personnages. 

Cary Grant est parfait de subtilité, observateur et acteur des évènements où l’amoureux transparait constamment sous le détachement. Il n’est pas là pour inciter, mais seulement aider Tracy à se révéler à elle-même pour faire naître cette flamme qui lui manque. On sera d’ailleurs très étonné de la manière explicite dont la froideur initiale de Tracy est associée aussi à sa sexualité, un dialogue cinglant laissant entendre que la première union n’a pas été consommée. La nature incomplète de Tracy se pare de niveaux de lecture osé et étonnamment direct. La conclusion est sans doute un peu trop bavarde et confuse pour aboutir à la fameuse « comédie du remariage » (la construction de Vacances amenait un pic émotionnel bien plus fort) mais Indiscrétions n’en reste pas moins une pure merveille de romantisme. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

 

dimanche 30 septembre 2012

Lame de fond - Undercurrent, Vincente Minnelli (1946)


Ann Hamilton rencontre un célèbre inventeur, Alan Garroway. Séduite, elle l'épouse et le couple part à Washington. La jeune femme découvre la haute société où elle se trouve mal à l'aise. Puis, les époux déménagent en Virginie. Là, Ann apprend l'existence de Michael, le frère d'Alan. Un mystère plane sur les relations entre ces deux derniers...

Si son nom évoque plus immédiatement le souvenir de ses merveilleuses comédies musicales, Vincente Minnelli aura tout au long de sa carrière alterné son genre de prédilection et la comédie pure avec des incursions plus variées dans le mélodrame dont le plus célèbres reste la satire hollywoodienne Les Ensorcelés. C'est avec ce Undercurrent réalisé en début de carrière que Minnelli élargi pour la première fois sa palette avec ce curieux mélange de thriller et de mélodrame.

Ann Hamilton (Katharine Hepburn) est une jeune femme vivant encore paisiblement auprès de son père scientifique qu'elle assiste, aucun homme n'étant parvenu à la sortir de ce cocon malgré les nombreuses demandes en mariage. La rencontre avec le magnat de l'industrie Alan Garroway (Robert Taylor) va venir bousculer cette quiétude, ce dernier réunissant toute les qualités dont peut rêver une femme : beauté, charisme et intelligence. Mariés au bout de quelques semaines à peine le couple voit pourtant une ombre se dresser progressivement entre eux avec Michael, le frère disparu d'Alan qui révèle des pans plus sombres de la personnalité de celui-ci.

Minnelli fait preuve de son brio narratif habituel pour semer le trouble dans son intrigue et ce dès le début de film faussement idyllique. La rencontre en forme de coup de foudre puis le mariage se font ainsi de manière très (trop) rapide et même si le réalisateur y distille un pur charme de comédie romantique (l'ellipse où le père de Ann compare l'alchimie amoureuse avec celle des composants d'une formule scientifique passant dans un merveilleux enchaînement directement au mariage de Ann et Alan) l'essentiel est que l'on a pas réellement assisté au déroulement de cette relation et que l'on ne sait finalement pas grand-chose du beau et avenant Alan.

Tout le film fonctionne sur ce principe, nous laissant chercher entre ce qui est dit ou ne l'est pas, ce qui est montré ou pas, les personnages auxquels il est fait allusion ou pas. Tous ces mystères concernent bien sûr le grand absent dont la personnalité hante tout le film, Michael le frère mystérieusement volatilisé. Le script fonctionne comme une sorte de Laura où à la place du le seul portrait ce serait divers éléments disséminés de la personnalité de l'absent qui créerait la fascination et le sentiment amoureux à distance. Ainsi alors que son époux lui semble de plus en plus un étranger par son milieu, ses sautes d'humeurs et son cadre (la visite du bureau) impersonnel, Ann est de plus en plus captivée par ce qu'elle découvre de la personnalité Michael bien loin de l'affreuse description qu'on lui en a faite.

 Amateur de poésie, de musique et s'étant constitué un havre de paix chaleureux dans son ranch désormais abandonné, c'est l'homme qu'il lui faut. Ce motif de l'explicite et de l'implicite fonctionne aussi dans la quête du personnage de Katharine Hepburn qui pense chercher le disparu pour résoudre la névrose et le complexe de son époux alors qu'elle est déjà amoureuse sans se l'avouer de l'absent.

Minnelli exprime cette idée visuellement également par la façon dont il dépeint la personnalité de Robert Taylor. Doux et aimant au départ, on ressent progressivement son emprise et sentiment de possession sur Ann au détour d'un dialogue (une scène d'amour anodine où il lui dit passionné qu'elle est à lui et qu'elle ne doit pas l'oublier) ou de situations dont le sens ne se révèleront que plus tard tel cette présentation d'une Hepburn mal fagotée à la haute société de Washington puis une séquence de shopping où elle se réduit à un mannequin de cire façonné par Taylor, "sa" chose.

Michael se dévoilera à nous avec le même sens du mystère, un simple nom au départ, une personnalité avec la découverte de son univers, une ombre fugace puis enfin sous les traits séduisant d'un Robert Mitchum débutant dont le visage nous est jusqu'à la dernière limite en le faisant passer pour un vulgaire figurant secondaire lors de la première entrevue avec Katharine Hepburn qui ignore qui il est.

Minnelli aura progressivement préparé ses jeux de dissimulations/révélations par sa mise en scène qui révèle brutalement l'obsession de Taylor (le mouvement de caméra où Ann se retrouve face à lui au ranch, sa silhouette menaçante apparaissant à la fin lorsqu'elle cherche à s'enfuir) et la photo de Karl Freund qui s'assombrit soudainement quand les questions deviennent trop insistantes, dissimulant la nervosité de l'époux dans la pénombre.

Fort de cette finesse, c'est paradoxalement lorsque le film adopte un suspense plus frontal et classique qu'il convainc le moins malgré un final rondement mené et palpitant au bord d'une falaise. L'interprétation est parfaite avec un Robert Taylor dont l'aisance s'effrite peu à peu pour révéler un dangereux manipulateur, Katharine Hepburn vibrante et passionnée apporte sa finesse coutumière à la progression de son personnage et Robert Mitchum en une poignée de scène démontre déjà tout le magnétisme qui fera de lui la grande star que l'on sait dans les années à venir.

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side 

Extrait

lundi 2 avril 2012

Sylvia Scarlett - George Cukor (1935)

A Marseille, la jeune Sylvia est endeuillée par la disparition de sa mère. Revenant de l’enterrement de son épouse, Henry Scarlett avoue à sa fille qu’il doit fuir le pays sur le champ car il va bientôt être accusé de malversations financières par son employeur. Pour ne pas éveiller les soupçons des autorités, Sylvia se coupe les cheveux et entreprend de se faire passer pour un garçon, prénommé Sylvester, afin d’accompagner son père en Angleterre. Sur le bateau ferry qui les emmène, ils font la connaissance de Jimmy Monkley, un escroc séduisant et manipulateur.

Sylvia Scarlett est un film riche de grandes promesses futures. Katharine Hepburn y poursuivait son irrésistible ascension hollywoodienne dans son emploi du moment de jeune fille rebelle. Elle y retrouvait pour la troisième déjà George Cukor, celui qui la révéla dans Héritage puis la première version des Quatre filles du docteur March et serait son réalisateur fétiche. Le film était aussi et surtout celui de la première du duo qu'elle formerait avec Cary Grant avec des réussites comme L'Impossible Monsieur bébé ou pour rester chez Cukor Indiscrétions et le merveilleux Vacances.

Toutes ces promesses se retrouvent de manière très décousue dans ce Sylvia Scarlett qui fonctionne par à coup. Prises séparément, toute les scènes font preuve d'esprit et d'inventivité mais l'ensemble peine à maintenir l'intérêt sur la continuité d'une intrigue qui part un peu dans tous les sens. On démarre donc dans le pur mélo avec une jeune héroïne endeuillée par la perte de sa mère et contrainte de se travestir pour fuir les dettes de son père. Ce dernier élément amène alors le ton vers la comédie et le quiproquo, notamment par la rencontre et l'association avec l'arnaqueur charmeur incarné par Cary Grant. L'ensemble du film suit cette voie, alternant dans un constant déséquilibre comédie enlevée et loufoque et drame appuyé.

Sans être raté, Sylvia Scarlett est donc très inégal et on en retirera satisfaction que par la réussite de certains moments ainsi que la performance des acteurs. L'épisode où nos joyeux drille tentent de monter des arnaques en tout genre à Londres est assez irrésistible, entre Katharine Hepburn en faisant des tonnes pour apitoyer les passants sur ses malheurs (et l'hilarante manière dont elle se trahit) et la longue séquence de duperie dans la demeure de Buckingham.

L'alchimie entre Katharine Hepburn et Cary Grant (bien que les scènes communes ne soient pas si nombreuses) fait déjà des étincelles avec les attitudes désinvolte de ce dernier qui agace et gêne celle qui n'assume pas encore sa féminité, l'argument du travestissement en étant le symbole visible. C'est sans doute là qu'il faut chercher le principal atout du film. Katharine Hepburn joue parfaitement de son physique androgyne en alternant look queer et attitude de garçon manqué avec la candeur de la jeune fille en fleur timide et mal à l'aise.

C'est dans la première solution que son personnage est le plus naturel alors qu'en jeune fille nature elle est délicieusement empruntée et d'autant plus attachante. La première lecture serait donc la recherche et l'affirmation de la féminité de notre héroïne alors que l'autre plus sous-jacente serait une sorte de réflexion sur l'homosexualité. Ce n'est pas forcément très appuyé mais pas innocent Cukor étant lui-même homosexuel et le film y devra beaucoup de sa réhabilitation future lorsqu'il sera récupéré plus tard par la communauté gay pour cet aspect précurseur.

Le marivaudage amoureux un peu poussif du film ne tient ainsi que par la touchante maladresse de Katharine Hepburn (vraiment craquante dans sa première apparition en robe) et ses tentatives de séduction du gentleman anglais Brian Aherne. Même si très à l'aise, on ne peut que regretter qu'il n'ait pas laissé sa place à Cary Grant (dont on se souvient bien plus malgré son rôle en retrait) ce qui aurait amené le piquant nécessaire à la romance.

Là on retient bien plus l'ultime éclat de rire jubilatoire de Cary Grant que la réunion du couple et les personnages secondaires sont trop peu exploité (Nathalie Paley intéressante et quasiment dans son propre rôle en noble russe ruinée séductrice, elle deviendra une grande amie de Katharine Hepburn suite au film) pour donner la profondeur attendue. Un petit Cukor donc, pas désagréable mais inabouti...

Sorti en dvd zone 2 français aux Editions Montparnasse

Extrait

jeudi 17 novembre 2011

Pension d’artistes - Stage Door, Gregory La Cava (1937)


A Footlights Club, une pension de femmes artistes, cohabitent Jean Maitland, une danseuse blonde sarcastique ; Linda Shaw, une brune prétentieuse ; Kaye Hamilton, une jeune comédienne obsédée par son art ; Catherine Luther, une ancienne vedette ; Judy Canfield, une rousse exubérante, Eve, Annie et bien d'autres encore.
Terry Randall, une riche héritière souhaitant faire ses preuves sur scène, s'intègre au groupe et partage sa chambre avec Jean.

Stage Door est un des plus beaux films produit par la RKO durant les années 30 et constitue une étape importante pour ces participants. Gregory La Cava entre ses débuts dans l’animation puis le burlesque durant les années 20 et ses comédies sociales sophistiquées des années 30 (dont le célèbre Notre homme Godfrey) s’essayait avec brio au drame. Ginger Rogers encore associée à son duo de comédie musicale avec Fred Astaire démontrait l’étendue de sa palette tandis que la déjà star Katherine Hepburn retrouvait les sommets après plusieurs échecs commerciaux consécutif.

Le film adapte une pièce à succès jouée à Broadway et qui s’attarde donc sur les différents destins d’aspirantes artistes féminines vivant en communauté dans une modeste et bouillonnante pension. Gregory La Cava a en plus de ses deux têtes d’affiche engagé un remarquable casting féminin (dont une toute jeune Lucille Ball encore jeune starlette avant d’être icône de télévision) qu’il oblige à vivre ensemble pendant quinze jours en amont du tournage. Sur les lieux, une assistante prend des notes où sont retenus les échanges les plus piquant dont nombre seront réutilisé dans le film. A l’écran, cela donne un naturel remarquable illustrant la complicité des actrices qui ont dues mettre beaucoup de leurs propres sentiments et angoisses dans des situations qu’elles ont certainement connues.

Gregory La Cava délivre un portrait contrasté, à la fois drôle et tragique des différentes locataires. Les grandes ambitions artistiques son éclipsées par la recherche fébrile du prochain cachet et cette angoisse se dissimule chez la plupart par un détachement de façade qui occasionne des échanges vachards savoureux notamment par une Ginger Rogers à la gouaille irrésistible. Les situations, de la plus triviale à la plus pathétique illustrent également les hauts et les bas d’une carrière dans le monde du spectacle et la manière dont les hasards du destin peuvent se montrer providentiels comme terriblement cruels.

Katharine Hepburn jeune fille riche sans expérience venue se fondre dans cet univers va ainsi voir tout lui sourire tandis que la passionnée Andrea Leeds (nominée à l'Oscar du second rôle, le film récoltera 4 nominations) ira de désillusion en désillusion jusqu’à abandonner tragiquement la partie. D’autres aspects plus sordides sont abordés même si atténué par une fausse légèreté comme la nécessité de céder aux avances des producteurs pour un job, aléas accepté avec plus ou moins de philosophie tel les revirements moraux de Ginger Rogers face à un entreprenant Adolphe Manjou.

L’ensemble du film joue de cette tonalité douce-amère avant de basculer ouvertement dans le drame sur la toute fin. Katharine Hepburn qui n’a jamais souffert ne s’accomplit en tant qu’actrice que par la traumatisante tragédie qui conclut le récit. L’émotion se fait bouleversante devant son jeu transfiguré sur scène et les yeux embués de ses amies spectatrices rongées par la même douleur.

Un moment suspendu et poignant porté par une très grande Katharine Hepburn, égalée en intensité par une Ginger Rogers muette et magnifique. On retiendra néanmoins le traditionnel The show must go on dans la jolie conclusion. Une possible étoile s’est éteinte au profit d’une autre, certaines s’envolent vers d’autres destins tandis que d’autres s’agrippent vaille que vaille à cette carrière et une nouvelle locataire prend place dans cette chaleureuse pension d’artiste.

Sorti en dvd zone 2 français aux Editions Montparnasse dans la collection RKO
Extrait avec cette passe d'arme savoureuse entre Ginger Rogers et Katharine Hepburn

vendredi 12 août 2011

Passion Immortelle - Song of Love, Clarence Brown (1947)


Song of Love est un biopic très romancé des destins des compositeurs Robert Schumann, son épouse Clara et Johannes Brahms. Un panneau nous prévient d'emblée de la vision romancée des évènements auxquels nous allons assister, il est donc inutile pour le connaisseur de pointer les nombreuses inexactitudes et raccourcis dont use volontairement le scénario inspiré d'une pièce de Bernard Schubert et Mario Silva.

Clarence Brown cherche à donne le récit le plus romanesque possible et s'attache aux évènements de la vie de ses personnages penchant le plus dans cette direction. L'intrigue tournera donc autour de la passion entre Clara et Robert Schumann, les errements de ce dernier en quête de reconnaissance artistique et les tourments que lui causeront la maladie ainsi que de l'amour de moins en moins secret que vouera le disciple Brahms à la l'épouse de son mentor.

Dès lors, Clarence Brown propose une tonalité intimiste et grandiose à la fois, la musique étant notre guide de l'une à l'autre. La fabuleuse séquence d'ouverture exprime parfaitement cette idée. Le générique défile avec une salle de concert vue depuis le fond, puis un majestueux mouvement de caméra nous ramène vers la scène où nous assistons à la prestation de Clara (Katharine Hepburn), tout en dextérité virtuose mais sans âme puisqu'elle suit les directive autoritaire de son père. L'instant suivant elle brave les directives de ce dernier après un regard à l'homme qu'elle aime au premier rang et entame donc le Träumerei de Robert Schumann, vrai morceau leitmotiv du film. Soudain mise en scène de Brown s'imprègne de cette grâce pour saisir la grâce de Clara dans son jeu, l'amour de Robert face au cadeau qui lui est fait et les réactions du public subjugué (le court plan où le jeune monarque s'abandonne avant d'être repris).


Le lien unique entre Robert et Clara Schumann est magnifiquement dépeint d'emblée et (presque) aucun obstacle ne saura le briser. Katharine Hepburn est comme souvent parfaite en épouse dévouée et Paul Henreid excellent en artiste torturé tandis que Robert Walker les seconde tout en sobriété dans le rôle de Brahms condamné à aimer en silence. Les trois acteurs confèrent une dimension humaine qui nous rend proche ces figures légendaires (on croisera aussi franz Liszt) de la musique et loin de ne donner que dans la gravité, Clarence Brown offre quelques savoureux moments de comédie surtout au début avec la marmaille nombreuse et bruyante du couple Schumann. Comme on pouvait s'y attendre avec le réalisateur, la reconstitution est somptueuse notamment durant les séquences de concert où les salles gigantesques et luxueuses éblouissent constamment.


C'est encore et toujours la musique qui rythmera les drames de la dernière partie avec une nouvelle fois Träumerei qui illustre pathétiquement leur séparation (et une superbe idée de Brown qui isole à l'image en l'éclairant dans le noir le visage d'Hepburn pour symboliser le fossé entre elle et un Robert perdu) et leur union au-delà de tout dans la magnifique conclusion où elle l'interprète une ultime fois vieillissante pour former une boucle avec l'ouverture.

Sorti en dvd zone 1 dans la collection Warner Archives qui ne prodigue malheureusement pas de sous-titres.

Générique et somptueuse séquence d'ouverture