Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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samedi 18 juin 2016

L'Ange pourpre - The Angel Wore Red, Nunnally Johnson (1960)

Pendant la guerre civile espagnole, Soledad, une entraîneuse de cabaret, et Arturo Carrera, un prêtre, à qui la vie a retiré la foi en toute valeur, vont se rencontrer et vivre un amour sur fond d'aventures.

L'Ange pourpre vient poursuivre l'histoire d'amour personnelle et cinématographique qu'Ava Gardner entretient avec l'Espagne puisque succédant à Pandora (1951) d'Albert Lewin, La Comtesse aux pieds nus (1954) de Mankiewicz, Le Soleil se lève aussi d'Henry King et La Maja nue d'Henry Koster (1958). C'est le film qui libérera l'actrice de son contraignant contrat à la MGM et semble aussi constituer un véhicule destiné à imposer Dirk Bogarde en jeune premier hollywoodien - étiquette qu'il endosse déjà au sein du cinéma anglais. Ce sera la dernière réalisation du célèbre scénariste et producteur Nunnally Johnson qui adapte ici le roman The Fair Bride de Bruce Marshall. L'histoire nous plonge en pleine Guerre d'Espagne dans un ensemble où se disputent le romanesque, les conflits moraux et une vision intéressante du conflit.

Le film s'ouvre sur la crise de foi du père Arturo Carrera (Dirk Bogarde) qui ne se reconnaît dans cette église inquisitrice et à la solde du pouvoir alors que le peuple demande réconfort et bienveillance dans un pays à feu et à sang. Il quitte donc ses habits de prêtre et retourne à la vie civile, le temps de rencontrer et rassurer lors d'un bombardement la belle Soledad (Ava Gardner) terrifiée. La romance qui va s'initier entre eux participe au questionnement d'Arturo, partagé entre ses sentiments et sa vocation à laquelle la détresse du peuple semble le rappeler. La première scène d'amour avortée est symptomatique. L'église est saccagée et les prêtres assassinés par une foule en furie, faisant d'Arturo un fugitif. Caché par Soledad, celle-ci s'offre à lui sans qu'il cède. Par sa profession d'entraîneuse de cabaret, Soledad y voit un mépris alors qu'Arturo est ambigu dans son refus, autant pour ne pas l'impliquer en cas d'arrestation que dans un mouvement de recul quant à son sacerdoce qu'il n'a pas totalement abandonné.

Ava Gardner dont le visage commençait à être un peu plus marqué par les excès alcoolisés divers (transformation déjà sensible Le Dernier Rivage de Stanley Kramer tourné l'année précédente) est très touchante par ce mélange de vécu et de candeur qu'elle dégage. L'excitation de la jeune fille amoureuse précède la déception de la femme bafouée lorsqu'elle entraîne Arturo dans sa chambre et Nunnally Johnson par son sens du détail (le bref insert où elle cache une photo d'elle en danseuse) et sa mise en scène fait bien passer ce sentiment. Le plan d'ensemble avec le visage vexé et honteux de Soledad plongé dans l'ombre à l'avant plan et Arturo à l'arrière exprime parfaitement les émotions confus et contradictoire qu'éprouvent les personnages. A travers leur romance, ils effectuent des parcours inversés : Arturo éprouve enfin une existence d'homme pour mieux retrouver l'habit et Soledad s'absout de son existence scandaleuse en devenant presque une sainte par la tournure tragique des évènements.

Le scénario intègre bien le contexte politique à la romance. Arturo va s'engager auprès des Républicains pour pouvoir même sans le statut ecclésiastique écouter et aider la population. Les politiques le manipule pourtant afin de mettre la main sur la relique de Saint Jean cachée par l'église mais dont la vision pour galvaniser les troupes avant l'ultime combat. Cet objet sacré s'opposera donc à celui amoureux et charnel que représente Soledad, le divin et la collectivité contre l'intime. C'est un déchirement qui se jouera jusque dans les dernières minutes du film où les personnages sont poussés dans leurs retranchements. Arturo pétrifié face aux massacres et mauvais traitement sait qu'il est le seul à même d'apaiser les âmes avant la fin, et Soledad voit son amant lui échapper. Là encore le regard désappointé d'Ava Gardner fait merveille, le seul amour qu’elle n’ait jamais ressenti lui étant arraché pour un autre plus spirituel.

Ce refuge du divin dans le chaos, Johnson le développe bien aussi dans la hargne d'un capitaine (Enrico Maria Salerno) adepte de la torture à retrouver la relique, y voyant tout autant un instrument de manipulation qu'un réel talisman. A l'inverse Vittorio De Sica dans un petit rôle de général incarne tout le pragmatisme, le cynisme et la lucidité des guerres modernes. Visuellement Johnson reconstitue superbement ce village espagnol en ruine à travers les décors impressionnants de Piero Filippone mais aussi la photo de Giuseppe Rotunno (collaborateur régulier de Visconti, Fellini ou Monicelli) qui imprègne l'ensemble d'un climat poétique et oppressant à la fois. Ce romanesque côtoie une vraie cruauté où massacre, torture et exécution sommaire ne nous sont pas épargnées et le personnage de simili Ernest Hemingway joué par Joseph Cotten apporte une certaine hauteur mêlée d'émotion à l'ensemble. Une œuvre intéressante et rare donc.

 Sorti en dvd all zone chez Warner dans la collection Warner Archives et sans sous-titres

lundi 25 juillet 2011

L'Homme au complet gris - The Man in the Gray Flannel Suit, Nunnaly Johnson (1956)


Arrivant difficilement à joindre les deux bouts, Tom Rath, un employé new yorkais, postule à un poste plus lucratif mais à plus hautes responsabilités dans les relations publiques. Cependant, ce nouveau travail risque de l'éloigner de sa famille et de briser son couple, déjà fragilisé, comme ce fut le cas pour son nouveau patron, Ralph Hopkins, d'autant qu'il apprend l'existence d'un enfant illégitime qu'il a eu durant la guerre...

Un film très intéressant sur le contexte social des Etats-Unis des années 50 mais aussi sur l'évolution et le rôle de la figure masculine à l'aune des mutations de la décennies à venir. Certaines réflexions anticipent même beaucoup (sans l'égaler) le Strangers When We Meet de Richard Quine où on peut faire un parallèle des crises personnelles que traversent Kirk Douglas et Gregory Peck dans les deux oeuvres, même si chez Quine les problématiques regardent plus vers le futur que L'Homme au complet gris où elle sont très ancrées dans un contexte socio-économique d'après guerre. Nunnaly Johnson scénariste chevronné signe bien évidemment le script de ce qui est une de ses rares réalisation. Celui-ci est adapté du roman éponyme de Sloan Wilson , en grande partie autobiographique autant dans sa description du monde de l'entreprise (notamment son expérience en tant qu'assistant du directeur de la US National Citizen Commission for Public Schools) que dans son passé de soldat durant la Deuxième Guerre Mondiale.

On suit donc le destin de Tom Rath (Gregory Peck) modeste employé de bureau et père de famille qui se trouve à la croisée des chemins. Son épouse (Jennifer Jones) lui reproche sa passivité et son manque d'ambition qui force la famille a une existence précaire. Un échange très dur en début de film amorce une introspection de notre héros où l'on découvrira progressivement à quel point l'expérience de la guerre à changé l'homme qu'il était. Au détour de plusieurs flashback où ressurgissent les souvenirs enfouis on découvre ainsi certains des pires moment de l'existence de Rath (mise à mort cruelle pour survivre, pertes parfois terribles des compagnons d'armes) mais aussi des plus beaux comme un belle romance avec une italienne qui saura apaiser ses angoisses morbides.

L'occasion de changer de statut se présente enfin avec un important poste en relations publiques. Le récit met alors en parallèle l'ascension annoncée de Gregory Peck et le dur réveil de son patron Fredric March, self made man qui a tout sacrifié pour réussir mais qui avec l'âge comprend comme il a délaissé sa famille désormais disloquée. On a une vision assez glaciale de la course à la réussite en cours à l'époque, que ce soit au niveau domestique avec les attentes d'une Jennifer Jones aux ambitions pressantes ou dans l'entreprise où la franchise n'a plus cours au profit des obséquiosités et hypocrisie diverses pour se faire bien voir. Gregory Peck est comme souvent parfait en type normal poussé malgré lui à un destin qu'il ne convoite pas et le reflet de son futur renvoyé par Fredrich March est là pour le confirmer. Ce dernier en vieil homme perdant pied est formidable, dégageant autorité et fragilité à la fois avec ce personnage inspiré de Roy Larsen, patron de Sloan Wilson à Time Inc. Jennifer Jones apporte un vraie humanité et sensibilité à un personnage qui aurait facilement pu paraître détestable et hormis un de ses légendaires accès de furie le temps d'une scène (celle de la découverte de l'enfant illégitime et de l'infidélité de son époux) elle offre une interprétation nuancée et sobre pour ses retrouvailles avec Peck après le mythique Duel au soleil.

Le film est donc plutôt visionnaire dans son illustration des nouveaux maux affectant la cellule familiale (dont la tout puissante télévision hypnotisant les enfants qui n'échangent plus avec leur parents) et les efforts consentis par les acteurs déshumanisés de ce capitalisme qui empiète sur leur vie. L'interprétation et la toile de fond sont passionnants, la forme un peu moins.

Les flashback sont très réussis (notamment ceux plus guerriers, Johnson est le futur scénariste des Douze Salopards ou du Renard du désert auparavant) mais ce sont vraiment les acteurs (et aussi le très bon score de Bernard Herrman) et le script qui distinguent les moment intenses plutôt que la mise en scène transparente de Johnson. Cette retenue fonctionne formidablement par instants néanmoins comme lorsque Peck vaque sans un mot à ses occupation après avoir été verbalement rabaissé par son épouse. On se serait passé aussi de la sous-intrigue poussive sur l'héritage qui rallonge un film démesurément long (2h30 quand même) mais réellement digne d'intérêt. Une sorte d'ancêtre de la série Mad Men.

Sorti en dvd zone 2 français chez Fox