Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 26 mars 2018

L'Emprise - Of Human Bondage, John Cromwell (1934)


Philip Carey, jeune homme handicapé d'un pied bot, quitte Paris où il a vainement tenté de devenir peintre, et abandonne toute ambition artistique. Il s'installe à Londres où il s'inscrit à la faculté de médecine. Par l'intermédiaire d'un camarade il fait la connaissance de Mildred Rogers, une serveuse. Il en tombe amoureux. Cette dernière n'éprouve aucun sentiment particulier envers lui mais entend profiter de la situation. Obsédé par cette femme il ne peut se détacher d'elle et continue à lui faire la cour.

L’Emprise est un puissant mélodrame qui marque une date à Hollywood. C’est en effet l’œuvre qui mettra fin à la période dite « Pré-Code ». Les scandales privés des stars hollywoodiennes (dont un Kenneth Anger se délectera plus tard dans son Hollywood Babylone) ont provoqués une indignation publique dans laquelle s’engouffrent les différentes ligues de vertus scandalisés depuis longtemps par l’amoralité galopante du cinéma muet des années 20. C’est l’instauration en 1930 du Code Hays sous la férule du sénateur William Hays et du très catholique censeur Joseph Breen dans le but de véhiculer une image plus saine et morale à l’écran.  Le code est instauré mais pas appliqué par des studios encore libres qui oseront de nombreuses productions audacieuses mais L’Emprise sera une des œuvres qui fera basculer cet état de fait. Le film est une adaptation du roman Of Human Bondage de William Somerset Maugham et, entre légère édulcoration du matériau d’origine et un savant équilibre entre provocation et morale finale attendue, l’ensemble ne semble pas se détacher du modèle du Pré-Code social souvent produit par la Warner. 

La commission Hays exigera plusieurs révisons du scénario de Lester Cohen notamment que la profession de prostituée du personnage de Mildred (Bette Davis), explicite dans le roman, devient une serveuse. Tous ces efforts se verront cependant totalement balayé par l’interprétation de Bette Davis. L’actrice végète alors à la Warner dans des rôles peu marquants mais elle attirera l’attention de John Cromwell qui la repère en femme fatale sudiste dans Ombres vers le sud de Michael Curtiz. Jack Warner refuse cependant de la prêter à la RKO pour un rôle dont la nature sulfureuse à déjà fait fuir des stars installées comme Katharine Hepburn, Ann Harding ou Irene Dunne. Le nabab pense qu’un tel rôle risque de tuer l’aura glamour d’une Bette Davis à la recherche d’une performance marquante et qui finira par obtenir gain de cause. L’Emprise est le film qui impose John Cromwell comme un des maîtres du mélodrame hollywoodien, sa finesse étant un des attraits majeurs de l’ensemble.

Le regard de l’artiste contrarié qu’est le héros Philip Carey guide l’ensemble du film où la beauté réside dans l’imperfection et l’abject dans l’attrayant. C’est ce que cherche à faire comprendre son professeur à Carey face à la joliesse superficielle de ses peintures en lui affirmant qu’il ne sera jamais un artiste. Dès lors Carey va chercher à s’accomplir à baignant de sa bonté les maux de la société en suivant des études de médecine. Le personnage en lui-même représente cette facette, son caractère pur et bienveillant étant altéré par le handicap physique d’un pied-bot. Ce complexe va l’inciter à tomber sous le charme de Mildred dont les atours dissimulent un caractère véniel et intéressé. La première rencontre se place sous le signe du dialogue piquant dans le restaurant (même si la séduction lourde avec le riche client joué par Alan Hale donne des signes avant-coureurs) jusqu’à ce que Carey révèle son pied-bot à Mildred. 

Dès lors le rapport dominant-dominé s’instaure, Carey étant avant tout subjugué par la beauté « parfaite » de Mildred qui peut se jouer des complexes de son prétendant. Cromwell use de diverse manière pour une bascule constante du rêve au cauchemar. Le fondu ou le panoramique flouté amène vers des amorces de moments romantiques dont le procédé formel ferait presque croire qu’il s’agit d’une scène de rêve. A chaque fois, une rebuffade, un mot blessant et une pure manifestation de cruauté ramènera un Carey humilié à la dure réalité - le pire restant cette demande en mariage avorté en tête à tête. La seule scène de romance sera explicitement imaginaire quand Cromwell introduit un cadre dans le cadre illustrant les visions du sommeil agité de Carey. 

Tout le film offre ainsi un va et vient de retour et d’abandon entre Carey et Mildred où cette notion de beauté et d’imperfection s’inverse. Guidé par une obsession amoureuse impossible à éteindre, Carey fait preuve d’une générosité sans faille à chaque nouvelle retrouvaille avec une Mildred de plus en plus avilie. Soudain l’intérieur déteint sur l’extérieur, Carey étant symboliquement guéri de son pied-bot quand la déchéance physique et morale de Mildred ravage ses anciens attraits. 

La prestation de Bette Davis est exceptionnelle (et anticipe de façon plus crue tous les grands rôles de garces magnifiques à venir), le jeu outré, les pose scandaleuse et le maquillage outrageant (réalisé par l’actrice elle-même) explicitant tout ce que la censure du Code Hays chercher à masquer dans l’écriture. L’ultime vision de Mildred, avachie et le regard égarée dans son taudis, est un puissant instantané de déchéance. Hormis ces images fortes, Cromwell aura su se montrer plus ironique précédemment quand une Mildred va se plaindre du caractère « immoral » des œuvres d’arts de nu dans l’appartement de Carey – peu après avoir été repoussée par celui-ci après une séduction grossière. 

Toute relation dominant/dominé tout au long du film inclus cette idée de beau et de laid qui s’entrecroise, s’inverse et s’ignore, particulièrement pour Mildred se plaisant à humilier et ne recherchant que des partenaires lui faisant de même. Ces entraves guident un récit étouffant et claustrophobe qui n retrouve réellement l’extérieur et la lumière du jour que dans la belle dernière séquence entre Leslie Howard et Kay Johnson. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Lobster

mercredi 31 juillet 2013

L'Autre - In Name Only, John Cromwell (1939)

Alec Walker (Cary Grant) fait la connaissance d'une jeune artiste Julie Eden (Carole Lombard). Il voudrait l'épouser, mais il est déjà marié avec la très calculatrice Maida (Kay Francis) qui lui refuse le divorce...

Un beau mélo qui se penche sur la difficulté à refaire sa vie, renforcée bien sûr par le contexte moral de l'époque. L'originalité est ici de faire du personnage le plus fragile et victime du destin un homme. Cet homme, c'est Alec Walker (Cary Grant) vivant un mariage malheureux avec une femme (Kay Francis) l'ayant épousé pour son argent jusqu'à sa rencontre avec la jolie veuve Julie Eden (Carole Lombard). Le poids des conventions va rendre cette situation inextricable par le refus de l'épouse intéressée de divorcer, rendant le couple illégitime de plus en plus coupable. L'infidélité est tacitement acceptée tant qu'on ne brise pas la sacro-sainte entité du mariage et tout pousse, de la meilleure amie perfide et pressante (Helen Vinson) aux parents moralisateurs à ne rien changer de cet état de fait.

C'est contre cette fatalité que va se rebeller le personnage de Cary Grant, déterminé et vulnérable à la fois. Ici ce sont les femmes qui mènent le jeu. Carole Lombard offre une magnifique prestation dramatique avec cette jeune femme amoureuse et hésitante dont la sincérité va redonner symboliquement puis littéralement lors de la conclusion gout à la vie à un Cary Grant brisé par une morale inhumaine. Face à elle Kay Francis compose une épouse perfide à souhait et manipulatrice, le masque bienveillant et la beauté dissimulant un monstre d'égoïsme. Une des meilleures compositions de l'actrice qui parvient à être détestable et jouant à merveille de son aura de douceur et de glamour pour exprimer la superficialité du personnage.

Cary Grant et Carole Lombard tout en sobriété poignante composent un couple magnifique où les moments romantiques comme de désespoir s'ornent d'une grande intensité et montrent l'étendue du registre des deux acteurs plus souvent vus dans des rôles léger et comiques.

Face à leur amour bien des obstacles pas forcément aux mauvaises intentions mais guidés par une morale vaine (la sœur de Julie jouée par Katharine Alexander, les parents d'Alec ou on retrouve un Charles Coburn bourru) ou alors la simple perfidie (la meilleure amie et ses piques acérées), le poids des apparences devant être maintenu au détriment du bonheur de l'individu. Le très beau final l'éprouve jusqu'au bout mais notre couple aux abois restera plus uni que jamais tandis que les masques tombent enfin. Une belle découverte.

Sorti en dvd zone 2 français aux Editions Montparnasse dans la collection RKO

Extrait

vendredi 22 octobre 2010

Depuis ton départ - Since You Went Away, John Cromwell (1944)


Seule pour élever ses filles après le départ de son mari à la guerre, Anne Hilton reçoit de nombreuses lettres de celui-ci et aime partager leur lectures avec ses filles. Mais un jour, elle reçoit un avis de disparition.

Adaptation d'un roman de Margaret Buell Wilder, une belle production O'Selznick qui s'attarde sur les laissés pour compte des récits sur la Seconde Guerre Mondiale à savoir les familles dont les membres furent mobilisés au front. Sans réelle intrigue directrice, le film nous fait ainsi suivre la manière dont est vécue l'absence du père au sein de la famille Hilton, désormais réduite à la mère courage incarnée par Claudette Colbert et ses deux filles, l'adolescente Jane (Jennifer Jones) et la plus jeune Bridget (Shirley Temple).

Le poids du vide laissés par l'absent se manifeste dès la magnifique séquence d'ouverture où la caméra s'attarde sur son fauteuil vide, puis parcourant la pièce sur les objets évoquant le passé heureux de la famille. Tout les éléments sont là pour donner dans la mièvrerie agaçante (hormis l'odieuse mégère jouée par Agnès Moorehead tout les personnages sont globalement positif et ont un bon fond) mais la justesse des situations et l'interprétation inspirée distille finalement une incroyable chaleur et émotion.

Claudette Colbert incarne à merveille cette femme seule héritant sans y être préparée de l'entière gestion d'un foyer et alterne douce mélancolie et vraie légèreté avec brio. La plus impressionnante est cependant Jennifer Jones passant de l'ado insouciante à l'amoureuse transie puis la jeune femme accomplie avec une prestance et une grâce qui laisse pantois, pas la plus spectaculaire de ses performances (on est loin des rôle sulfureux et volcanique qui feront sa gloire) mais sûrement la plus touchante. Shirley Temple complète le trio pour un de ses premiers rôles adolescent (si ce n'est le premier) où elle s'avère tout aussi pétillantes que dans ses interprétations enfantines (elle parait d'ailleurs bizarrement plus jeune que dans I'll be seing you sorti la même année).

La vie continue donc au rythme des amours et amitiés naissante tandis que l'attente fébrile des nouvelles du front pèse tel une chape de plomb dans l'esprit de chacun. C'est réellement un films de personnages ici nombreux à graviter autour des Hilton et dont le caractère et les problématique oriente chaque direction narrative du film. Robert Walker (mari de Jennifer Jones à la ville avant qu'elle soit avec David O'Selznick) est ainsi très attachant en soldat timide et emprunté amoureux de Jennifer Jones, ayant du mal à sortir de l'ombre de son bougon grand père campé avec énergie par Lionel Barrymore. Joseph Cotten amène une légèreté bienvenue avec sa figure d'oncle (presque une lecture positive de son personnage de L'Ombre d'un Doute amusant) séducteur au bagout irrésistible. Sous ce détachement il tire également son épingle du jeu en dévoilant subtilement les réels sentiments qu'il a pour Claudette Colbert.

D'un début très drôle et insouciant, le ton du film avance dans une certaine mélancolie alors que le manque de l'autre se fait sentir et que les drames rattrapent forcément la famille. L'alchimie entre les trois actrices fait merveille que se soit la communion lors de la lecture des lettres du père au coin du feu ou la réaction de chacune lors des moments douloureux tel cette réaction digne et bouleversante de Jennifer Jones à une terrible annonce pour elle.

Nous sommes dans une production O'Selznick donc en dépit du ton intimiste, les moments visuellement spectaculaires abondent : une séquence de bal extraordinaire aux décors impressionnants et surtout scène de séparation à la gare qui multiplie les prouesses et transcende totalement l'émotion du moment,fabuleux. Tout juste reprochera t on peut être une longueur un poil excessive, les 3h se font clairement ressentir dans la dernière demi heure mais le film est tellement vibrant (superbe musique de Max Steiner) et plein de grâce qu'on pardonnera aisément ce petit défaut.


Sorti en dvd zone 1 chez MGM et doté de sous titres français

Le magnifique pré générique d'ouverture et la première séquence sur la belle musique de Max Steiner