Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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Affichage des articles dont le libellé est Chen Kaige. Afficher tous les articles
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mardi 2 mai 2023

La Grande Parade - Dà Yuèbīng, Chen Kaige (1986)


 Six soldats de l'armée de l'air suivent un entraînement particulièrement difficile en vue de participer au défilé militaire de la fête nationale chinoise.

La Grande Parade est le second volet d'une trilogie inaugurant la filmographie de Chen Kaige, et dans laquelle il interroge son rapport à la Révolution Culturelle. Terre jaune (1984) et Le Roi des enfants (1987) recèlent une part biographique où Chen Kaige s'inspire en partie de son expérience de mobilisation par le Parti Communiste dans les campagnes pour récolter des chants traditionnels dans le film de 1984, et pour faire office d'enseignant assénant les préceptes de Mao aux enfants dans le film de 1987. La Grande Parade s'inscrit dans cette veine avec le récit du service militaire d'un groupe de soldats, en vue d'un grand défilé pour la fête nationale chinoise.

Le postulat parait au premier abord moins "insoumis" que les deux autres films de la trilogie avec ce contexte militaire que l'on pourrait craindre trop patriotique. Chen Kaige évite cet écueil tout en évitant prudemment d'égratigner la Chine. On va suivre un microcosme de soldats et d'officiers, tous engagés là pour des raisons bien différentes. L'éducation, le parcours, les origines sociales tout comme régionales amènent une promiscuité entre des individus antinomiques qui doivent cependant composer un corps uni en vue de la parade. Il y a quelque chose d'universel dans ce contexte pour les gens ayant eu l'expérience d'un service militaire, mais que Kaige rattache à quelques éléments plus spécifiquement chinois. 

L'expérience militaire est facteur d'ascenseur social, une manière d'élever sa condition que ce soit par le grade (tous les personnages étant engagés de leur plein gré), où l'accès aux études que confère ce passage quand on n’a pas les moyens de payer d'onéreuses écoles. Ces motivations peu patriotiques sont naturellement ébranlées lorsque soumises à la rigueur de certains exercices militaires et autres punitions, mais Chen Kaige capture la naissance d'un collectif et vrai esprit de corps qui semble plus devoir à la fraternité qu'au drapeau. L'entraide et les encouragements entre camarades en difficultés amènent des moments touchants, versant dans le drame ou la comédie légère comme les astuces vaines que proposent ses camarades à un soldat en difficulté physique à cause d'une jambe plus courte que l'autre.

Chen Kaige alterne constamment son filmage entre individu et collectif, en situation militaire ou dans l'intimité, pour saisir avec vérité les motivations comme les doutes de ses protagonistes. La défaillance physique a autant d'importance que la mentale, et concerne les simples soldats tout comme les gradés devant montrer l'exemple. Ce portrait à hauteur d'hommes évite ainsi le manichéisme ou la soumission au pouvoir dans les situations où il montre des protagonistes sincèrement habités par leur tâche. Un personnage en plein doute et sur le point de quitter la caserne (crachant des vérités amères sur la l'utilité de ce service) est ainsi ébranlé quand un soldat libéré car ayant perdu mère choisit de revenir, afin de défiler et honorer la mémoire de celle-ci qui aurait été fier de la voir en uniforme. 

Une révélation finale sur un des gradés les plus intransigeant viendra également mettre à mal ce simple point de vue patriotique. On peut aisément imaginer Kaige se retrouver dans ces sentiments contradictoires, lui qui adolescent puis jeune homme fut un maillon fervent du régime avant de le remettre en question dans sa filmographie des années 80/90 - avant un nouveau revirement plus déférent à partir des années 2000. Le film joue en tout cas habilement sur les deux tableaux sans pouvoir être accusé d'un côté ou de l'autre, la complexité de l'individu est largement exposée tout en célébrant dans toute l'imagerie militaire finale sa capacité à se fondre dans un ensemble - servant quoi, là est l'ambiguïté. 

Formellement on retrouve certaines expérimentations de Terre jaune dans le travail sur les focales, l'image se déformant au gré des éléments notamment la chaleur durant les épreuves d'endurance, Zhang Yimou à la photo anticipant d'ailleurs certaines de ses tentatives de Le Sorgho Rouge (1987). Et sinon l'avis est peut-être biaisé par le fait d'avoir vu le futur Adieu ma concubine (1993) avant, mais il est à noter une vraie atmosphère et promiscuité homoérotique dans le filmage des corps nus, l'attention et la tendresse sans détours dont font preuve les personnages (qui sont tous masculins), sans bien sûr franchir le pas d'une homosexualité explicite. Très beau film en tout cas qui s'inscrit dans ce beau début de carrière de Chen Kaige. 

 Sorti en dvd chinois

lundi 3 octobre 2022

L'Empereur et l'Assassin - Jīng Kē cì Qín wáng, Chen Kaige (1998)


 Au IIIe siècle av. J.-C., Ying Zheng (Li Xuejian), héritier du royaume de Qin, cherche à dominer les six autres royaumes. Sa stratégie semble imparable. Il envoie sa concubine, Dame Zhao (Gong Li), comme espionne au royaume de Yan et la charge d'y engager un assassin pour tenter de le tuer et pouvoir déclarer la guerre au Yan. Dame Zhao persuade l'assassin, du nom de Jing Ke (Zhang Fengyi) et dont elle est tombée amoureuse, d'accomplir ce geste. Toutefois, après avoir été témoin du massacre sanglant des enfants du royaume voisin de Zhao — dont elle est originaire — ordonné par Ying, elle se retourne contre lui, prête allégeance au Yan et les aide dans leur tentative d'assassinat de Ying.

L'Empereur et l'Assassin voit Chen Kaige poursuivre dans l'opulente fresque historique après Adieu ma concubine (1993) et Temptress Moon (1996) et remonter encore plus loin dans le temps et l'histoire de la Chine. Le film s'attarde les évènements qui virent Ying Zheng, roi d royaume de Qin, devenir le premier empereur de Chine en dominant et réunifiant les six autres. L'histoire s'attarde sur la tentative d'assassinat dont il fut victime par Jing Ke, commandité par le royaume de Yan. Ces évènements seront plus tard abordés de manière plus fantasmée, mythologique (et orientée politiquement) par Zhang Yimou dans Hero (2003). Chen Kaige prend également un tour romanesque dans son approche, plus ancrée dans une veine historique et dramatique que l'univers du Jiang Hu qu'abordera Zhang Yimou. 

Le scénario développe une trame en toile de fond des hauts faits qui visent à humaniser les protagonistes historiques par le prisme de ceux de fiction. La fiction est représentée par Dame Zhao (Gong Li), amie d'enfance et concubine de Ying Zheng (Li Xuejian), pont entre les origines modestes et la douceur passée du souverain et le conquérant qu'il aspire à être. C'est elle qui va constituer l'appât et provoquer le prétexte qui rendra possible une attaque de Ying Zheng en engageant l'assassin Jing Ke (Zhang Fengyi). Ce dernier nous apparaît tout d'abord comme un vagabond hanté par ses crimes, aux instinct suicidaires et d'autodestructions, que l'amour pour Dame Zhao va faire renaître. Le personnage de Gong Li est donc à la fois le révélateur d'un pan plus vulnérable des protagonistes tout en les guidant vers leur destinée connue.

Li Xuejian en Ying Zheng est impressionnant, sur la corde raide entre fébrilité presque infantile et instinct sanguinaires qui le rendent imprévisible. Chen Kaige dans son script joue des faits et rumeurs connues sur ses origines (il serait un bâtard adopté et placé sur le trône faute d'héritier par le chancelier Lubewei (joué par Chen Kaige) possiblement son vrai père) pour l'inscrire dans le tempérament instable du souverain qui affirmerait sa légitimité par ses conquêtes. Il en va de même pour l'assassin Jing Ke apparemment peu recommandable selon les vrais faits mais qui acquiert dans la prestation de Zhang Fengyi une profonde mélancolie, une véritable noblesse. Si Ying Zheng veut effacer son passé par sa quête de domination, Jing Ke veut le surmonter par le rachat. Entre les deux, Dame Zhao qui joue un rôle symbolique mais qui existe aussi réellement par l'humanité dégagée par Gong Li. Tout cela est captivant tant que Chen Kaige reste accroché à ses personnages et à leurs tourments, adoptant le style figé et théâtral de la tradition d'un certain cinéma chinois historique et en costume shanghaïen des années 30/40 avant la Révolution Culturelle. 

Il y ajoute une ampleur moderne avec ces grandes compositions de plan, ce travail sur les architectures et le décor où se perdent les personnages et leurs ambitions. C'est réellement impressionnant dans ces moments-là mais dès qu'il veut jouer la carte de l'épique, l'ensemble est assez laborieux, à la fois aux standards du cinéma hongkongais d'alors mais aussi avec le recul avec le renouveau "numérique" des fresques chinoises à venir dans les années 2000 Hero en tête. Touchant et captivant dans sa dimension terre à terre, ses personnages désacralisés et ses intrigues de palais, le film se perd un peu et souffre de grosse longueur dès qu'il semble tendre vers une issue plus spectaculaire où Chen Kaige est moins à l'aise.

Quand la veine intimiste et l'approche théâtrale est assumée, le film offre quelques tableaux splendides mais a parfois des sautes qualitatives avec une photo assez terne de Zhao Fei (les scènes entre Dame Zhai et Jing Ke) et un montage assez brouillon durant les scènes de batailles. Malgré sa nature inégale, le film sera salué ( gagnant grand prix technique au festival de Cannes 1999) et sera le dernier coup d'éclat de Chen Kaige avant des années 2000 plus difficiles.

Sorti en dvd zone 2 français chez Pathé

dimanche 11 septembre 2022

Temptress Moon - Feng yue, Chen Kaige (1996)

Dans la Chine des années 1920, le clan Pang règne sur le trafic de drogue. À cause de la subite incapacité de son frère, Ruyi prend en main les affaires du clan avec l'aide de son cousin Duanwu. Un chef de triade a Shanghai envoie Zhongliang séduire Ruyi.

Temptress Moon est pour Chen Kaige le film "d'après", celui qui doit suivre le succès et la reconnaissance internationale ainsi que la Palme d'or de son Adieu ma concubine (1993). Le réalisateur semble vraiment dans une démarche de continuité en offrant un spectacle confirmant le faste et l'aura romanesque de Adieu ma concubine. Le budget est doublé par rapport à ce dernier, le travail sur la reconstitution est minutieux (même si le cadre est plus restreint et modeste que celui du film précédent) et l'on réunit les deux stars d'Adieu ma concubine avec Leslie Cheung et Gong Li (même si cette dernière remplaça l'actrice taïwanaise Wang Ching-ying ce qui nécessita de retourner la moitié du film). Très clairement le film est le plus souvent écrasé par cette volonté d'en mettre plein la vue, de faire plus beau et plus grand que son prédécesseur, ce qui ne laisse pas un scénario pourtant passionnant se déployer aisément.

Dans la Chine des années 20, nous allons suivre une romance contrariée entre Ruyi (Gong Li), Zhonglian (Leslie Cheung) et Pang Duanwu (Kevin Lin). Tous trois ont grandi ensemble au sein de du clan Pang, enrichi par le trafic d'opium. Habituée à fumer l'opium dès son plus jeune âge, Ruyi en devient une paria aux yeux des autres ce qui amènera l'annulation d'un mariage arrangé avec une autre famille. Désormais adulte, elle est la seule apte après la mort de son père à prendre en main les affaires de la famille mais ce rejet initial en fait un être en quête d'amour plutôt que de pouvoir. C'est le contraire de Zhonglian malmené par sa sœur et l'époux opiomane (frère de Ruyi) de celle-ci dans son enfance, forcé de s'enfuir à Shanghai où il est désormais un gigolo séduisant et soumettant les femmes mariées au chantage pour la pègre. Quant à Pang Duanwu, il est le cousin éloigné et rabaissé durant l'enfance qui adulte est "assigné" à accompagner et servir Ruyi. Cette approche de triangle amoureux rappelle de nouveau Adieu ma concubine mais Chen Kaige parvient malgré tout à en donner une dynamique nouvelle. Le drame du film naît dans le conflit entre ce qu'ils aspirent, ce qu'on attend d'eux et ce qu'ils sont devenus pour les trois protagonistes. Ruyi est une femme vulnérable qui n'aura jamais la poigne d'un chef de clan, l'enfance meurtrie de Zhonglian en a fait un être cynique et glacial tandis que Pang Duanwu par sa position d'inférieur a appris à étouffer ses sentiments.

Toutes ces contradictions vont éclater quand ils se retrouveront à l'âge adulte, alors que Zhonglian est missionné par un chef de triade pour séduire Ruyi. Noyé sous le faste de ses costumes, le luxe de ses décors et le glamour de son casting, Kaige s'égare malheureusement souvent dans des intrigues et personnages secondaires qui alourdissent l'ensemble sans être suffisamment développé (la sœur de Zhonglian, le chef de triade). On a donc beau en prendre plein les mirettes (la somptueuse photo de Christopher Doyle), le réalisateur tout à son tour de force s'éloigne parfois du cœur émotionnel du film. Quand il y reste cela fonctionne brillamment, notamment la longue séduction entre Zhonglian et Ruyi. La fourberie et l'expérience de séducteur de Zhonglian sont amenés avec brio pour faire tomber la malheureuse Ruyi sous son charme. Mais contrairement aux femmes nanties qui voit autant en lui un objet sexuel (Kaige filmant la confusion de ses femmes se jetant et s'abandonnant avec furie aux bras de Leslie Cheung) que lui un gain financier en elles, Ruyi est d'une totale naïveté et dévotion dans l'expression de ses sentiments.

Kaige crée un constant mimétisme entre les approches maladroites et soumises de Ruyi envers Zhonglian, et celles plus assurées et hypocrite que l'on a vu plus tôt entre lui et ses "victimes". Pourtant Ruyi par sa sincérité ne semble jamais dans cette position, dans ce désespoir (les amantes de Zhonglian lui demandent constamment et fébrilement s'il les aime tout en connaissant la triste réponse) et s'orne toujours d'une aura de femme amoureuse et en attente du même sentiment chez l'autre. Zhonglian entre ces retrouvailles et le souvenir de leur enfance commune vacille et Kaige filme magnifiquement ce moment où le calcul cesse pour laisser la fougue et le désir sincère se révéler. Malheureusement le péché mignon chichiteux n'est jamais loin avec une scène de sexe filmée comme une publicité pour parfum, le maniérisme si équilibré de ses films précédents cédant parfois à une préciosité forcée.

L'autre problème est l'interprétation caricaturale de Kevin Lin en troisième larron du triangle amoureux. Les scènes troubles ne manquent pas (Ruyi qui se dépucèle et s'exerce avec lui avant sa "vraie" nuit auprès de Zhonglian) mais l'acteur n'a que deux expression, l'hébétude niaise quand il est en retrait dans la première partie du film et le rictus mauvais quand il bascule durant la seconde. Le passage de la coupe au bol naïve au petit brushing maléfique est supposé nous faire comprendre le changement. Le rythme languissant et les nombreuses longueurs sont entrecoupés de saisissant moments de noirceur, telle cette scène où Ruyi découvre la "profession" de Zhonglian à Shanghai ou encore une conclusion aussi morbide que celle de Epouses et concubines de Zhang Yimou. Tant que le couple est au centre du récit, c'est captivant, romantique et tragique, porté par les magnifiques prestations de Gong Li et Leslie Cheung. Malheureusement il faut en passer par trop de circonvolutions d'un réalisateur écrasé par sa propre grandeur. Les dix dernières minutes sont bouleversantes et nous laisse néanmoins avec un Chen Kaige à son meilleur.
 

Sorti en dvd zone 1 américain et doté de sous-titres anglais

 

Un making-of d'époque

dimanche 24 juillet 2022

Adieu, ma concubine - Ba wang bie ji, Chen Kaige (1993)

Enfants, Douzi et Xiaolou se sont liés d'une amitié particulière à l'école de l'opéra de Pékin. Ils ne se sont jamais quittés, jouant ensemble Adieu ma concubine, célèbre pièce de théâtre évoquant les adieux du prince Xiang Yu et de sa concubine Yu Ji et le suicide de celle-ci avant que son bien-aimé ne soit défait et tué par Liu Bang, le futur empereur Gaozu qui fonda en -202 la dynastie Han. Dieyi, dont le nom de théâtre est Douzi, éprouve des sentiments pour son partenaire de théâtre Xiaolou, en vain, car ce dernier a épousé Juxian. Désespéré, Dieyi se jette dans les bras d'un mécène, maître Yuan, et sombre dans la drogue. Mais l'amitié et la scène réunissent malgré tout Dieyi et Xiaolou, en dépit des aléas de l'histoire.

Adieu ma concubine est sans doute l'œuvre la plus célèbre de Chen Kaige, celle de l'adoubement international par sa Palme d'or partagée avec La Leçon de piano de Jane Campion. C'est une immense fresque historique et intimiste qui adapte le magnifique roman éponyme de Lilian Lee (qui signe également le scénario). Chen Kaige délaisse l'abstraction trop théorique de son précédent La Vie sur un fil (1991) pour retrouver dans une veine plus spectaculaire et flamboyante les préoccupations de ses premiers films, notamment leur regard acerbe sur la Révolution Culturelle et le communisme. Chen Kaige par quête d'amitié et une volonté de s'inscrire dans un collectif fit parti enfant des gardes rouges, ce qui le conduisit à dénoncer ses propres parents. La culpabilité de son comportement d'alors traverse plusieurs de ses films mais c'est sans doute dans l'histoire d'amitié/amour contrariée et le triangle amoureux de Adieu ma concubine que cet élément ressort le plus. 

Cette facette se marie d'ailleurs parfaitement aux thèmes du roman, et que l'on retrouve dans d'autres ouvrages de Lilian Lee et les nombreuses adaptations qui en découlèrent dans les années 80/90. Lilian Lee raconte souvent des romances contrariées par un contexte historique, mais aussi une fatalité et un mysticisme qui enferme les personnages dans une destinée inéluctable qui les amène à inlassablement rejouer les comportements les menant à leur perte. C'est le cas dans Rouge de Stanley Kwan (1987), Green Snake de Tsui Hark (1993), le méconnu The Reincarnation of Golden Lotus de Clara Law (1989) ou encore The Terracota Warrior de Ching Siu-tung (1989). Tous ces films usent d'un argument fantastique (réincarnation, voyage dans le temps) dont Chen Kaige s'écarte tout en servant le mélo et ce mysticisme particulier à Lilian Lee.

Cette symbolique s'exprime dès la première partie du film, narrant la naissance de l'amitié de Douzi et Xialolu dans leur rude apprentissage au sein de l'opéra de Pékin. En tant qu'orphelins désormais sans attache, ils doivent désormais embrasser pleinement leur art pour se forger une nouvelle identité. Ce renoncement sera tout d'abord physique lorsque Douzi est amputé de la protubérance d'un sixième doigt pour être admis au sein de l'école. La mue sera ensuite psychologique quand Douzi doit endosser le personnage de la concubine Yu Ji de l'opéra classique Adieu ma concubine. Chen Kaige appuie bien plus que dans le livre la difficulté de cette bascule pour un garçon à interpréter un rôle féminin, en jouant de la redite sur une phrase que ne parvient pas à dire Douzi où il affirme explicitement cette identité féminine. Les coups de son maître n'y feront rien, la tirade est constamment mal prononcée jusqu'à une fugue où Douzi assiste à une vraie représentation scénique par des professionnels de Adieu ma concubine

C'est une sorte d'épiphanie décloisonnant l'esprit de l'apprenti acteur qui va désormais pleinement endosser le rôle de Yu Ji. L'expérience a cependant pour effet d'enchevêtrer pour toujours chez Douzi le monde de l'opéra et la réalité. Ainsi le prince Xiang Yu joué par son ami et protecteur Xiaolu devient aussi une véritable obsession amoureuse pour lui. Tout en multipliant les séquences tendres d'amitié enfantine fusionnelle, le film (bien davantage que le livre) reste dans l'ambiguïté pour dire si l'attirance de Douzi n'est qu'une extension du rôle pour lequel il a été conditionné, ou s'il a de réels penchants homosexuels -puisqu'il n'aura aucune attirance pour un autre homme de l'histoire. Certains traumatismes viennent s'y ajouter quand des hommes de pouvoir ne faisant pas non plus cette différence en opéra et réel vont ressentir une attirance dont Douzi fera les frais.

Un des points qui s'avère tour à tour intéressant et décevant par rapport au livre concerne le personnage de Juxian, l'ancienne prostituée qui va épouser Xialolou et provoquer la jalousie de Douzi. On sent clairement que l'histoire a été remodelée pour servir les deux stars du films, Leslie Cheung en Douzi et Gong Li en Juxian. Le scénario se construit entièrement sur leur confrontation, laissant presque en retrait l'amitié Douzi/Xialolu. Le livre reposait sur l'opposition/complémentarité entre la sensibilité, inconséquence et passion "féminine" de Douzi et le caractère protecteur, viril et courageux de Xiaolou qui était un véritable roc à l'écrit, ces traits de caractères servants ou pas leur amitié au gré des moments. Ici Zhang Fengyi qui joue Xialou est bien moins imposant et charismatique, et Chen Kaige met très clairement le personnage moins en valeur. L'ellipse le déleste de ses morceaux de bravoure (la bagarre à un contre dix dans la maison close pour défendre Juxian) et certains ajouts du film le rendent vraiment plus mesquin et lâche - la scène où il gifle Juxian. 

A l'inverse Juxian gagne en importance dans le récit, s'immisçant dans nombre de passage dont elle était absente dans le livre (Xialou et Douzi corrigés adultes par leur ancien maître) et n'est plus seulement la Némésis de Douzi, représentant la séduction et les charmes féminins "réels" que lui ne peut qu'artificiellement reprendre dans le monde de l'opéra. Ainsi le jeu maniéré de Leslie Cheung, la mise en scène de Kaige et la photo de Gu Changwei semblent toujours montrer Douzi comme en représentation, ne distinguant plus dans ses attitudes la fiction du réel. Au contraire Gong Li incarne une conscience naturelle de sa beauté et une profonde assurance à en jouer pour parvenir à ses fins (la manière dont elle convainc Xialou de l'épouser), là aussi transcendée par l'écrin confectionné par Kaige dans le luxe des décors, des costumes appuyant la sensualité de l'actrice. C'est donc davantage un duel plutôt qu'un triangle amoureux auquel on assiste, ce qui peut décevoir le lecteur du livre mais qui en l'état fonctionne parfaitement dans le film.

L'arrière-plan historique de l'occupation japonaise, l'avènement de la République puis la prise de pouvoir communiste et la Révolution Culturelle sert à opposer les archétypes dans lesquels leur "karma" a enfermé les personnages face à un monde en changement perpétuel. Cela leur profite puis leur dessert, les rapproche puis les éloigne, en faisant progressivement les vestiges d'une Chine qui n'est plus. Ils en deviennent des objets de ressentiments pour ceux n'ayant pu trouver leur place dans l'ancien ordre traditionnel, ce qui nous emmène vers une éprouvante dernière partie où ce qu'ils représentent doit tout simplement être détruit, effacé dans l'ordre des choses de la Révolution Culturelle. Même si moins cauchemardesque que dans le livre, les moments oppressants et cruels sont légion, visant moins à dénoncer ce contexte historique qu'à transcender et faire imploser les masques de figures de l'opéra de Xiaolou et Douzi. 

Dans une scène de torture et d'aveux publics, Xialou dans un premier temps retrouve sa place de protecteur, de Prince Xiang Yu cherchant à épargner son ami et à ne pas révéler ses secrets. Au contraire Douzi en amoureuse éperdue et jalouse en voyant Juxiang sur les lieux va déverser tout son fiel sur elle et causer sa perte. Xialou perd alors pied à son tour et va dénoncer son ami tout en reniant sa femme. Le virage des deux personnages représente littéralement l'annihilation de l'ancien monde. Chen Kaige filme ce moment-clé dans une approche sur le vif, où le côté théâtral n'existe plus que par les costumes d'opéra altéré qu'on a forcé les héros à mettre, et par leur jeu outré et précieux qui dénote avec la réalité infernale qui les entoure. Leurs ultimes et tardives retrouvailles scéniques ne peuvent être que leur chant du cygne tragique.

Sorti en bluray et dvd français chez D'vision

samedi 9 juillet 2022

La Vie sur un fil - Biān zǒu biān chàng, Chen Kaige (1991)

Un vieux musicien aveugle parcourt le pays avec son jeune disciple Shitou, aveugle lui aussi. C'est lorsqu'il aura casse la millième corde de son qin que le vieux musicien aveugle retrouvera la vue.

Quatrième film de Chen Kaige, La Vie sur un fil fait suite à une trilogie inaugurale (Terre jaune (1984), La Grande parade (1985) et Le Roi des enfants (1987)) qui posa les bases esthétique et thématiques pour les cinéastes chinois de la « cinquième génération ». Suite au succès et à la reconnaissance critique de ces trois films, Chen Kaige bénéficie une bourse du Conseil culturel asiatique qui lui permet de partir étudier à la New York University Film School. La Vie sur un fil est donc une œuvre du renouveau après cette expérience à l’étranger. Alors que sur les précédents Chen Kaige enchevêtrait profondément formalisme, dimension autobiographique et réflexion politique en creux (avec un regard mitigé sur les conséquences de la Révolution culturelle), La Vie sur un fil semble beaucoup plus abstrait et éthéré. 

L’histoire nous plonge dans une Chine primitive où un vieux musicien aveugle (Liu Zhongyuan) parcoure le pays en compagnie de son jeune disciple Shitou (Huang Lei), aveugle également. Le musicien vit dans une forme d’ascétisme bouddhique entièrement dévoué à son art, où en guise de réincarnation (introduite dans une ouverture onirique) il vise à retrouver la vue lorsqu’il aura cassé la millième corde de son instrument. Cette attente lui confère une sérénité et un développement de ces autres sens quasi surnaturels, faisant presque office de prescience et qui le font considérer comme un homme saint dans la communauté du village où ils se sont arrêtés.

Le disciple Shitou s’avère bien plus tourmenté, attiré par l’agitation de la ville et les sens troublés par le charme de Lanxiu (Xu Qing) une jeune villageoise qui lui tourne autour. La portée du récit se veut donc plus métaphysique et onirique, délestée du fond social et politique qui faisait la richesse des films précédents. Le formalisme de Kaige, notamment dans les visions hypnotiques de paysages désertiques à perte de vue, donne dans un exotisme et une étrangeté dépourvue de cette tangibilité politique qui rendait si puissants les films précédents. On a comme l’impression que ce passage à l’étranger l’a éloigné de l’identité chinoise de ses débuts pour ne garder qu’un écrin de ce qu’on pourrait qualifier avec mauvaise foi de « film de festival ».

Le réalisateur affirme cependant que le fond politique est bien là et qu’il a signé une métaphore sur la foi, la prestance du maître signifiant une Chine déçue par les idéologies se réfugiant dans une forme de spiritualité tandis que sa déchéance et l’égarement du disciple incite à poursuivre des sentiments plus réels et palpables. La proposition ne fonctionne que par intermittences, entre deux moments d’ennui ésotériques, Chen Kaige quelques séquences tout simplement stupéfiantes. On pense à ce moment où le musicien stoppe un bain de sang imminent en entonnant son chant et élevant les notes de son banjo au firmament pour stopper les combattants, le tout se terminant en véritable épiphanie pacifiste. De vraies fulgurances donc mais un propos un peu superficiel (ou alors trop opaque pour le spectateur occidental) pour ce qui est la première déception de la part du réalisateur. Mais le superbe Adieu ma concubine (1993) arrive. 

Sorti en dvd chinois

lundi 4 juillet 2022

Le Roi des enfants - Háizǐ Wáng, Chen Kaige (1987)


 À la fin de la Révolution Culturelle, un jeune homme de la ville est envoyé à la campagne pour réaliser son tour de travail agricole. Arrivé dans la région montagneuse isolée du Yunnan, à sa surprise, on lui demande de devenir instituteur, alors même qu'il lui manque les qualifications nécessaires. Il décide alors de ne pas suivre le programme des livres Mao, qu'il juge peu intéressant car il comprend des exercices tels que recopier les caractères du dictionnaire1. Il choisit donc d'apprendre à ses élèves à penser par eux-mêmes le monde qui les entoure. Cependant, l'autorité a vent de ses pratiques enseignantes non conformes et le réprimande sévèrement.

Le Roi des enfants vient conclure une trilogie initiée avec les deux premiers films (Terre jaune (1984) et La Grande Parade (1986)) de Chen Kaige dans leur mélange d’intimisme autobiographique et de questionnement sur la Révolution culturelle. Il s’agit d’une adaptation de la nouvelle éponyme de Ah Cheng publiée en 1984. Cette nouvelle conclut également pour l’écrivain une trilogie littéraire (deux autres nouvelles précèdent, Le roi des échecs et Le roi des arbres) où il s’interrogeait sur la place de la culture, et par extension le libre-arbitre, après l’uniformisme réclamé par la Révolution Culturelle. Le récit à une résonnance biographique à la fois pour l’écrivain et Chen Kaige puisque tout deux vécurent l’expérience du héros de l’histoire étant assigné durant la Révolution Culturelle à être enseignant dans la même région rurale du Yunnan. La nouvelle comme le film sont donc des témoignages à la fois d’un vécu mais aussi d’un certain recul, une dimension critique de différents éléments de cette expérience commune.

Nous suivons Lao Gan (Yuan Xie), jeune homme d’une relative instruction qui est démobilisé de son travail agricole pour aller enseigner dans la région isolée du Yunnan. Il comprend assez vite les raisons de ce choix malgré sa totale inexpérience de l’enseignement. En effet, sa seule tâche est de faire apprendre par cœur les directives du livre de Mao, ce à quoi se plient avec complaisance les autres enseignants satisfaits de leur position. Interpellé par Wang Fu (Xuewen Yang), un de ses élèves avide de savoir, Lao Gan après s’être plié à la règle va alors emprunter sa propre voie et ainsi se rapprocher de sa classe. Le discours stéréotypé va laisser place à un apprentissage tenant compte des lacunes de des élèves en leur faisant souligner les termes qu’ils ne comprennent pas dans le livre de Mao. Puis Lao Gan va progressivement, par des exercices simples, leur laisser exprimer leur individualité. L’idée est de dégager non pas une rivalité, mais une émulation dans la classe. Leur demandant d’écrire un texte narrant le trajet de chez eux à l’école, Lao Gan vante autant la concision de l’un que la richesse de détail d’un autre pour décrire son expérience, à sa manière. Il se place à leur échelle et se considère tout autant en apprentissage dans cet art de la transmission du savoir qu’eux dans la capacité à l’assimiler.

Les scènes de classe dans leur découpage témoignent initialement du schisme entre l’enseignant et les élève, les plans sur la silhouette isolée de Lao Gan trouvant une réponse dans un contrechamp en plan d’ensemble sur la classe qui forme une unité uniforme. La rébellion initiale de Wang Fu est d’ailleurs uniquement sonore, sans révéler le visage du garçon dans l’ensemble homogène de la classe. Ce n’est que lorsque Lao Gan changera sa méthode que les contrechamps isolant chaque élève interviendront de façon plus marquée. De même le rituel de faire lever ou s’asseoir les élèves s’inscrit d’abord dans une notion classique d’autorité sur le collectif. Par la suite Lao Gan ne fera lever un élève que quand il voudra s’adresser spécifiquement à lui, qu’il le traitera et s’attendra à ce qu’il parle en tant qu’individu propre et non plus maillon anonyme d’un ensemble. C’est limpide et captivant, d’autant que Yuan Xie est parfait en enseignant modeste, gauche et rieur face aux vrais élèves d’une école du Yunnan où fut tourné le film – accentuant le côté retour aux sources pour Chen Kaige. 

Chen Kaige travaille cette idée d’individu et de collectif en harmonie par un travail sur le paysage, offrant des panorama magnifiques des monts brumeux et verdoyant du Yunnan. Les cours de Lao Gan se prolongent à l’extérieur en recherchant une forme de communion avec la nature, là aussi traduit formellement par des plans larges où l’on distingue simplement les silhouettes de Lao Gan et sa classe tandis que le dialogue exprime leurs interrogations plus intimes. La distance et la proximité, le groupe et l’être indépendant, tout cela s’exprime par la seule force de l’image avec brio. Tout en construisant de beaux personnages annexes (Lai Di (Caimei Zhang) amie de Lao Gan, fausse caution comique initiale et vraie aspirante à l’émancipation) Chen Kaige s’approprie plus spécifiquement le récit en creusant un sillon légèrement différent de la nouvelle de Ah Chen. 

La conclusion est la même avec l’autorité du Parti venant mettre un terme à la parenthèse enchantée du récit, mais la nouvelle restait malgré tout sur une note positive.  Chen Kaige par la symbolique et les métaphores visuelles apporte une note plus pessimiste. Ayant vécu cette expérience rurale quelques années avant Ah Chen, Chen Kaige a pu constater (et d’autant plus en revenant sur les lieux pour le tournage du film) que son passage n’a entraîné aucune conséquence pour l’avenir de ses élèves et de la région dont l’austérité reste similaire (élément déjà présent dans la temporalité incertaine de Terre Jaune). 

La séquence finale qui suit le départ de Lao Gan nous montre ainsi une vue d’ensemble des forêts montagneuses du Yunnan embrasées par les flammes, allusion concrète à la déforestation industrielle de la région (constatée par Chen Kaige à son retour sur les lieux) et également métaphore de cette génération sacrifiée qui aura vécue un bref moment de libre-arbitre par la seule abnégation d’un enseignant volontariste. 

Sorti en bluray chinois doté de sous-titres anglais