Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 20 mars 2026

Le Mari de la coiffeuse - Patrice Leconte (1990)


 Antoine a connu ses premiers émois amoureux dans le salon de coiffure de la plantureuse madame Sheaffer. Il s'est fait une promesse : lorsqu'il sera grand, il épousera une coiffeuse. Il rencontre Mathilde, la coiffeuse de ses rêves. Le coup de foudre est réciproque.

Le Mari de la coiffeuse est l'aboutissement d'une des plus belles périodes d'inspiration de Patrice Leconte, celle où il cherche à s'éloigner du pur registre de comédie qui a fait son succès et de creuser un sillon plus personnel loin des productions plus ouvertement commerciales. La comédie dramatique Tandem (1987) allait inaugurer ce cycle, suivie de Monsieur Hire, puissante adaptation de Simenon parvenant à imposer un nouveau point de vue après le Panique de Julien Duvivier (1946). Le film naît d'une proposition de Thierry de Ganay, producteur à succès de films publicitaires souhaitant se lancer au cinéma. 

Au cours d'une conversation, il demande à Patrice Leconte lequel de ses futurs projets il aimerait voir aboutir. Pris de cours, Leconte bafouille un postulat, pas même digne d'un synopsis, décrivant "un homme amoureux d'une coiffeuse, qu'il va épouser". Et rien d'autre. Thierry de Ganay se prend au jeu et accepte de produire ce qui deviendra Le Mari de la coiffeuse, et Patrice Leconte va faire appel à son ami Claude Klotz (plus connu sous alias de plume Patrick Cauvin) pour étoffer et structurer cette idée en scénario, sans qu'en réalité le résultat final ne dépasse dans les péripéties la phrase initiale pitchée à Thierry de Garnay.

Le Mari de la coiffeuse
est une œuvre évoquant l'absolu fantasmatique, érotique et romantique dans un même mouvement. Les premiers émois sexuels d'Antoine (Jean Rochefort), à ses douze ans, naissent du contact de la plantureuse coiffeuse madame Sheaffer (Anne-Marie Pisani). La gestuelle tendre de la coiffeuse, les effluves de sa chevelure rousse et surtout le galbe de son sein volumineux bien visible sous sa blouse stimule l'imaginaire de l'adolescent qui en fait un sacerdoce. Quand il sera grand, il épousera une coiffeuse. Leconte n'installe pas le moindre suspense à cette quête, que l'on sait réussie dès les premiers instants du film voyant Antoine observer amoureusement la silhouette sensuelle de Mathilde (Anna Galiena) dans son salon de coiffure. Elle est bel et bien sa femme, et Leconte filme ce bonheur conjugal dans une pure imagerie de rêve parfait. 

Les regards tendres et appuyés entre les époux appuient la dimension d'absolu romantique, les cadrages tout en male gaze assumé sur le décolleté, sous les jupes et sur le fessier de Mathilde capturent l'absolu érotique, et le sentiment de plénitude du moment représente l'absolu fantasmatique d'Antoine. Leconte se déleste pourtant avec brio de toute dimension possiblement machiste par l'abstraction de ce bonheur. Par l'épure du récit et de son cadre se limitant au salon de coiffure (seules quelques rares extérieurs et scènes de flashbacks nous en font sortir), Leconte capture l'essence même du sentiment amoureux et du désir qu'un homme peut ressentir pour la femme qu'il aime. Et tout en en restant à ce point de vue masculin, il fait suffisamment exister Mathilde au-delà de sa beauté pour en définitive saisir aussi le bonheur de cette femme d'être aimée avec une telle force par un homme.

L'interprétation de Jean Rochefort, oscillant entre fantaisie pure, désir ardent mais jamais pressant, est d'une douceur absolue rendant le personnage très attachant. La rencontre, le coup de foudre et le mariage se font dans une sorte de génie elliptique participant à cette tonalité de fantasme. La réalité des tourments conjugaux, de la solitude, ne s'invitent que par le prisme des différents clients du salon auxquels le couple Antoine/Mathilde offrent un contrepoint d'harmonie parfaite. Mais ce réel rend aussi l'existence de ces êtres de passage tangible, à l'opposé de l'astre conjugal trop brillant pour être fixé trop longtemps. 

Patrice Leconte avait introduit cette idée dans les flashbacks par une idée triviale, avec ces souvenirs de vacances familiales dont l'imagerie de carte postale est vrillée par les très inconfortables slips de bain en laine tricotés par la mère d'Antoine - réminiscence d'un vrai souvenir d'enfance de Patrice Leconte. Le film joue constamment sur ces deux tableaux, notamment la bande originale qui alterne entre les envolées symphoniques de Michael Nyman pour souligner l'absolu romantique dans ce qu'il a de flamboyant et insaisissable, et les chansons orientales laissant place aux facéties de Jean Rochefort en danseur survolté. 

L'absence d'enfant, d'échappée de ce cadre du salon de coiffure (l'existence d'Antoine se résumant à rester sur place à contempler Mathilde) semble figer le couple dans un tableau trop idéal pour durer. C'est d'ailleurs la crainte de ne serait-ce qu'imaginer ce bonheur possiblement troublé qui va en précipiter la fin. Patrice Leconte atteint une puissance romanesque rare avec une matière dramatique finalement très minimaliste, le miracle étant d'autant plus impressionnant que les deux acteurs ne s'entendirent pas réellement sur le tournage, ce qui est imperceptible à l'écran. Une des plus belles réussites du réalisateur dont l'épure lui confère une aura assez universelle, avec à la clé une belle reconnaissance à l'international en plus de son succès en France.

Sorti en bluray chez Rimini 

dimanche 12 mai 2024

Le Cavaleur - Philippe de Broca (1979)


 Pianiste réputé, Edouard Choiseur ne cesse de courir entre contingences professionnelles et sentimentales. Quand son épouse menace de le quitter, il décide de consacrer un peu de temps à sa famille.

Les premiers films de Philippe de Broca, et plus particulièrement ceux tourné avec Jean-Pierre Cassel (Les Jeux de l’amour (1960), Le Farceur (1960), L’Amant de cinq jours (1961), Un Monsieur de compagnie (1964)) étaient des sortes d’autoportraits peuplés de héros séducteur, rêveurs et bondissant dont le mouvement perpétuel signifiait la peur du vide qu’augurait le moindre ralentissement. C’est un penchant qu’on retrouverait aussi dans le corpus avec Jean-Paul Belmondo (Cartouche (1962), L’Homme de Rio (1964), Les Tribulations d’un Chinois en Chine (1965), Le Magnifique (1972)) où le ralentissement appelait à l’introspection et à la mélancolie, à l’image de la personnalité lumineuse mais angoissée de Philippe de Broca.

Alors que les films avec Philippe de Broca mettaient en scène des jeunes hommes tels que le réalisateur se voyait (Jean-Pierre Cassel) ou se fantasmait (Jean-Paul Belmondo), Le Cavaleur ose évoquer cette fois ce type de personnalité à travers l’homme d’âge mur tel que de Broca commençait à être. Néanmoins l’idée reste tout de même de s’auréoler d’un certain panache quand il propose le scénario à Yves Montand (avec lequel il avait tourné le génial Le Diable par la queue (1968)) mais ce dernier refuse pour un élément du script froissant son égo démesuré – la péripétie voyant Choiseur éconduit par une femme plus jeune que lui. Il reportera alors son choix sur Jean Rochefort pour le meilleur. La présence dilettante (ramenant une part de sa persona filmique de ses rôles chez Yves Robert comme Un éléphant ça trompe énormément (1976) ou Courage fuyons (1979)) de ce dernier apporte un ralentissement, une retenue naturelle à l’approche plus trépidante et outrancière qu’aurait forcément recherché de Broca, et bien sûr interprété Montand devant souvent être poussé dans ses retranchements pour exposer une certaine vulnérabilité.

Dès lors la bonhomie de Rochefort parvient à faire ressentir une réelle empathie pour Choiseul malgré un comportement détestable sur le papier. Pianiste à succès et homme à femmes, Choiseul est perpétuellement partout et nulle part. La scène d’ouverture donne le ton, en le montrant jonglant avec les différentes femmes de sa vie entre deux répétitions. Sa faconde le maintient en bon termes avec les amours d’hier (l’ex-femme jouée par Annie Girardot), garde en émoi la passade du moment (Catherine Alric géniale en blonde séductrice et écervelée) et force l’attente de la compagne légitime (Nicole Garcia très émouvante). Le récit est volontairement décousu, se rallongeant parfois sur une unité de temps courte (première nuit voyant Choiseul se démultiplier d’un lieu à un autre, d’une femme à une autre) ou se rétrécissant dans une temporalité longue (la dernière partie plus mélancolique) à l’image de la personnalité éternellement insatisfaite de son héros.

S’attarder dans un lieu (salle de répétition, de concert, domicile familiale) crée le vide et l’attente des expériences à vivre dans un autre, rester trop longtemps avec une femme c’est renoncer aux opportunités et exaltations d’un potentiel nouvel amour. Ce tempérament déjà présent chez les premiers héros de de Broca s’orne ici du spectre de la vieillesse. On passe des personnages juvénile et insouciants d’antan à un homme mûr fuyant ses responsabilités, laisse derrière lui femmes et enfants dans ses facéties. Dès lors le côté bondissant dresse un portrait à la fois attendrissant mais pathétique du héros dans ses va-et-vient servant son égo mais faisant souffrir ses conquêtes, comme la séquence alternant vacances familiales écourtées, abandon cruel d’une jeune amante pour tenter d’aller en conquérir une autre (Catherine Leprince). En cherchant à se sentir toujours jeune et vivant par son art de la fugue (titre initial du film), Choiseul s’aliène son entourage et pense maintenir un statuquo où il serait toujours au centre de l’attention – la remarque impensable pour lieu de Nicole Garcia qui lui affirme qu’elle pourrait le tromper, Annie Girardot lui disant qu’il ne sera pas toujours celui qui partira le premier.

Philippe de Broca ralenti progressivement et subtilement le rythme pour isoler peu à peu le personnage et le laisser seul face à ses doutes et à ses fautes. Cette introspection passe par un superbe travail formel, la photo Jean-Paul Schwartz se fait de plus en plus diaphane et cotonneuse, la silhouette de Jean Rochefort se perd dans de superbes décors naturels puis faire face au vide des anciens lieux de son quotidien. Choiseul se plaint longtemps durant l’histoire de ne pas retrouver le toucher de piano d’un ancien concerto joué durant les répétitions avant un concert, et c’est une sorte de métaphore de son éternelle poursuite de sa jeunesse perdue, rendue littérale en croisant un premier amour passé joué par Danielle Darrieux.

Ce n’est qu’en s’isolant et se rendant enfin disponible pour autre chose que sa propre satisfaction (en prenant sous son aile un jeune surdoué du piano) que Choiseul entrevoit le chemin de la rédemption dans une touchante dernière partie, et plus particulièrement une éblouissante et virtuose dernière scène en forme de fin ouverte. 

Sorti en bluray français chez Gaumont

mercredi 24 octobre 2018

Cible émouvante - Pierre Salvadori (1993)


Victor est un tueur à gages vieillissant qui vit sous l'autorité d'une mère abusive. Il se prend d'affection pour Antoine et décide d'en faire son apprenti. Pour cela, ils doivent tuer Renée et tout ne se passe pas comme prévu.

L’univers tendre et fantaisiste de Pierre Salvadori se déploie déjà de manière charmante dès cet inaugural Cible émouvante. On trouve déjà là des personnages dont les failles se dévoilent à travers des attitudes figées et identifiables. Ce sera dans la raideur pour le tueur à gage vieillissant Victor Meynard (Jean Rochefort), la maladresse pour son apprenti juvénile Antoine (Guillaume Depardieu), tandis que le mal est plus mental pour Renée (Marie Trintignant), arnaqueuse à la petite semaine. Si la trame dessine un postulat éculé du polar (le tueur à gage qui tombe amoureux de sa cible) la désinvolture du récit ôte toute volonté de réalisme pour privilégier l’étude de caractère.

La solitude de Victor se construit ainsi dans le gimmick de ses cours d’anglais où en détournant la répétition de l’enregistrement, le personnage se présente ainsi que son métier criminel. Pourtant lorsque la bande émet une phrase présentant femme et enfant, Victor stoppe la bande. Ce seul geste ainsi que la mélancolie du regard de Jean Rochefort suffit à faire comprendre sa détresse et du coup. Ainsi le rebondissement qui le voit recruter Antoine comme apprenti est certes fantaisiste sur le papier mais parfaitement logique dans la caractérisation de notre héros dépressif qui s’ignore. Salvadori affirme aussi formellement cet isolement, notamment dans les motifs mettant en scène Victor en action. La scène d’ouverture joue sur le gag en montrant successivement Victor entrer dans une bâtisse, le corps de sa « cible » en tomber et lui en ressortir guilleret. Notre tueur est ainsi séparé du monde qui l’entoure par l’image, ce détachement visuel étant aussi émotionnel et lui permettant d’exécuter sa funeste tâche. Le second meurtre après avoir brièvement montré la cible en introduction l’élimine par le montage tandis que Victor le fait physique et que la caméra en reste sur sa seule figure en action. Le procédé sera cependant perturbé face à Renée, cible plus imprévisible. La fameuse séparation visuelle et émotionnelle s’amorce lorsque Victor tire sur les rideaux d’une cabine d’essayage où devrait se trouver Renée, mais celle-ci a s’est déjà éclipsée après avoir dérobé quelques vêtements.

 La nature transformiste de la voleuse Renée la rende à la fois insaisissable tout en forçant Victor dans sa filature à observer sa victime et d’une certaine manière de se raccrocher au monde. Cela s’exprime aussi en filigrane ans la présence encombrante de l’attachant disciple qu’est Antoine. Lorsqu’un concours de circonstances force les trois personnages à cohabiter, l’armure se fend pour faire de leurs failles une manière de se rapprocher. L’instinct caméléon (après avoir changé de tenue et de coiffure à de multiples reprise durant la première partie, son allure son stabilise ensuite) de Renée s’efface en la contraignant à une relative sédentarité et l’interlocuteur cesse également d’être un « pigeon » (l’équivalent u contrat pour le tueur Victor), d’autant que Victor est aux antipodes par sa vulnérabilité fuyante des mâles dominants qu’elle se plait à duper. Salvadori se montre complémentaire dans l’observation des maux qui frappent ses personnages. 

L’origine de l’esseulement de Victor vient de sa mère abusive ainsi que d’une existence programmée où il succède à son père en tant que tueur à gage. Cela reste flou pour Renée alors que chez Antoine, un dialogue faussement anodin (le mensonge où il raconte les liens qui l’unissent à la mère (Patachou) de Victor) laisse deviner le besoin de se constituer dans l’aventure (l’acceptation de la proposition de Victor semblant moins incongrue qu’il n’y parait du coup) la famille qui lui a certainement manqué. Le motif formel de séparation devient celui de la réunion lorsqu’un champ contre champ lors d’un dialogue entre Renée et Victor, l’image s’arrêtant sur son visage pour basculer par l’ellipse sur une scène où il masse les pieds de Renée. 

 La candeur enfantine de Jean Rochefort, le charme mutin et gouailleur de Marie Trintignant et la gaucherie de Guillaume Depardieu font ainsi passer merveilleusement tout l’aspect plus lâche de l’intrigue. Pierre Salvadori saupoudre d’ailleurs l’ensemble de gags tour à tour grossiers (le running gag de Serge Riaboukine qui en prend plein la figure) ou subtils (le perroquet dans la maison de retraite) mais qui font toujours mouche. Une belle entrée en matière pour une des personnalités les plus originales e la comédie française.

Sorti en dvd zone 2 français chez TF1 Vidéo