Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!
Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi
Axel Freed est un professeur de
littérature qui a un vice : le jeu. Un vice qui lui fait perdre tout son
argent, sa petite amie et l'affection de ses proches. Une descente aux
enfers qui ne l'empêche pourtant pas de continuer à dépenser son argent
aux tables de jeux...
Karel Reisz signe son premier film américain avec The Gambler, transposition moderne façon polar urbain du Joueur
de Dostoïevski. C'est ce dernier aspect qui semble faire le lien avec
la filmographie anglaise de Karel Reisz alors qu'à première vue ce cadre
semble bien éloigné de son univers. Bien au contraire, l'addiction au
jeu du héros autobiographique de Dostoïevski (puisque l'auteur était
dévoré lui-même par le même démon du jeu) rejoint totalement les
thématiques du réalisateur. Les héros de Karel Reisz sont tous des
obsessionnels névrosés en quête d'un absolu les faisant fuir leur
mal-être, leur environnement oppressant. Le plus marquant reste
l'ouvrier incarné par un Albert Finney s'étourdissant en beuveries pour
oublier sa condition sociale dansSaturday Night and Sunday Morning (1960), bientôt suivi par David Warner amoureux acharné dans le survolté Morgan (1966) et une Vanessa Regrave tout entière consacrée à son art de la danse dans Isadora
(1968) flamboyant biopic d'Isadora Duncan. Le Nick Nolte traumatisé par
la guerre du Vietnam suivrait également dans le précurseur Les Guerriers de l'enfer (1978).
Le
film s'ouvre sur une frénésie de notre héros Axel Freed (James Caan)
qui se met dans un terrible pétrin dans une salle de jeu clandestine ou
ne sachant s'arrêter malgré les avertissements il contracte une dette de
44 000 dollars. L'ensemble de l'intrigue le verra tenter de rattraper
ce dérapage tout en essayant de réfréner ses pulsions de jeu. James Caan
est toujours excellent lorsqu'il s'agit de dévoiler la fragilité de
personnages qui en apparence en impose (le Sonny Corleone du Parrain, le cambrioleur du Solitaire)
et son prestation intense ne fait pas exception ici.
Réfléchi et
mélancolique après ses errements (les multiples inserts où il se revoit
pariant), pris de folie mais lucide sur les risques encourus (ces mêmes
inserts teintant de regrets ses actes lorsqu'il repense à ceux l'ayant
aidés sa mère notamment) le personnage possède un vrai charme et une
détermination qui le rendent attachant, fragile et font comprendre cette
force de conviction qui l'enfonce en fait face au bookmaker conciliant
ou aux amis trop compréhensifs qu'il tape. On a ainsi une relation
mère/fils fort bien illustrée par Reisz avec une Jacqueline Brookes
poignante en mère dépassée et la romance entre Caan et Lauren Hutton
parait faussement superficielle au départ pour prendre un tour tout
aussi fort et intime.
Sans surligner à l'excès, le scénario de
James Toback lance quelques pistes passionnantes quant à la nature du
vice d'Axel. Les scènes de cours (il est prof de littérature) nous
éclairent à travers ses choix de lecture avec une allusion directe à
Dostoïevski et sa notion du 2+2 = 5. Cette idée exprime complètement le
fonctionnement du danger recherché par le joueur (ou l'artiste, le
sportif comme il est suggéré) qui pense un court instant surmonter la
logique naturelle des choses et la transcender dans par sa prise de
risque. C'est cette adrénaline qui est recherchée par le parieur
compulsif, la défaite est indispensable au plaisir des rares victoires et le gain n'a finalement que peu d'importance (la scène où il défie de jeunes basketteurs).
Caan dans sa fuite en avant semble constamment rechercher cela, prenant
des risques insensés alors qu'il est renfloué, défiant la chance à
l'excès lorsqu'elle lui sourit enfin. Autre point intéressant, le carcan
de son milieu juif respectable, nanti et étouffant semble provoquer ce
besoin de liberté pour Freed tel cette scène où il flambe la somme
qu'il devait rembourser après les remontrances de son oncle sur sa
petite amie Lauren Hutton. Finalement, notre héros ne se sent vivant
qu'à la table de jeu, quoi qu'il lui en coûte.
Reisz qui avait si bien su filmer les milieux populaires dans son Saturday Night and Sunday Morning
est tout aussi inspiré capturer cette urbanité new yorkaise, ses salles
de jeux enfumées (hormis une escapade plus prestigieuse à Las Vegas) ou
son ghetto noirs hostile à la fin. On baigne dans une atmosphère de
polar même s'il n'y a pas de réelle intrigue policière notamment avec un
joyeux casting de trognes connues tel Paul Sorvino en ami bookmaker ou
un mémorable Burt Young en homme de main rappelant virilement leurs
dettes aux mauvais payeurs. La déchéance est totale pour notre héros qui
n'y réchappera finalement qu'au prix de son âme, la seule chose à
parier restant finalement sa vie dans un tragique final suintant la
haine de soi. Un grand Karel Reisz.
Sorti en dvd zone 1 chez Paramount et doté de sous-titres anglais ainsi que d'une vf
Né en 1943 de père irlandais et de mère sicilienne, Henry Hill a découvert sa vocation très précocement : il sera gangster. Adopté par James Conway, un des pontes de la mafia, il se fera vite un nom en suivant la voie classique des hold-up et des règlements de comptes...
Goodfellas signifia à sa sortie un magistral retour au premier plan pour Martin Scorsese après une décennie difficile. Les années 80 du réalisateur regorgent de films brillants mais qui ne rencontrèrent pas l’impact escompté pour diverses raisons. Raging Bull constitua une catharsis intense pour Scorsese dont l’autodestruction d’alors répondait parfaitement à celle du boxeur Jake La Motta. Seulement le film était déjà un vestige du Nouvel Hollywood des 70’s déjà révolues et malgré la critique dithyrambique et l’Oscar du meilleur acteur pour De Niro ce fut un échec commercial. Par la suite la puissante diatribe contre le monde du spectacle de La Valse des Pantins resterait incomprise, malgré une mise en scène brillante La Couleur de l’Argent ne dépasserait l’excellent divertissement. Idem pour l'apocalyptique exercice de style After Hours et le polémique et incompris La Dernière Tentation du Christ. Avec Les Affranchis, Scorsese revenu de ces différentes expériences retrouve un terrain qu’il connaît bien pour l’avoir abordé dans Mean Streets, chroniques de petites frappes de Little Italy. Scorsese ne prévoyait pas de revenir au film de gangster avant de tomber le livre Wiseguys, écrit par le journaliste criminel Nicolas Pileggi. La richesse du matériau inspiré de faits réels lui offre donc l’occasion de d’approfondir le sillon de Mean Streets pour ce qui est probablement le plus grand film de gangster des 30 dernières années.
Un générique hypnotique de Saul Bass, les ombres alternent avec l’image de trois hommes en voiture. Un bruit dans le coffre les incite à s’arrêter. Ils ouvrent le coffre où on découvre un homme bâillonné, ensanglanté mais toujours vivant. Plus pour longtemps après la sauvagerie avec laquelle nos protagonistes l’achèvent. La caméra laisse découvrir le visage du plus jeune et séduisant d’entre lorsqu’il referme le coffre quand tonne en voix off cette tirade fière et cinglante :
As far back as I can remember, I always wanted to be a gangster.
Tout le film est contenu dans cette magistrale introduction où la barbarie des actes côtoie la fantasmatique impunité à les perpétuer. Goodfellas est un grand film sur le mal, pas celui qu’on regrette d’avoir commis mais plutôt qu’on regrette de ne plus pouvoir commettre. C’est donc le fantasme et la nostalgie qui nous ramène en arrière dans un premier temps avec la lente ascension d’Henry Hill (Ray Liotta) ado assigné aux basses besognes qui va se faire une place de choix dans cette Mafia.
Scorsese dépeint à la perfection le regard émerveillé de son héros pour ses affranchis de toutes règles de vie, pouvant se garer où ils veulent, jouer aux cartes en pleine rue jusqu’au petit matin sans que le moindre quidam n’y trouve à redire… Si cette fascination fonctionne aussi bien, c’est qu’elle est teintée d’une aura autobiographique. Si sa santé fragile et la passion du cinéma l’ont éloigné du destin criminel d’un Henry Hill, Scorsese élevé dans ses même quartiers à lui aussi observé depuis sa fenêtre les caïds qui prenaient du bon temps et intimidait le voisinage.
C’est donc dans une sorte de paradis perdu de l’Amérique du début sixties et d’une communauté que nous emmènentScorsese : caméra baladeuse dans les bars bondés d’affranchis qui nous sont désignés par un name-dropping précisant surnom et caractères, bande gorgés de tubes Brill building et de classiques de Phil Spector, ambiances rétros avec filles coiffés de choucroutes généreuses… C’est un monde de rêve et de tous les possibles où il n’y a qu’à se servir pour satisfaire le moindre de ses désirs.
Les dérapages ne sont pourtant jamais loin le script assaisonne cet idéal d’éclairs de violence qui ne feront que s’accentuer par la suite. Ainsi au désamorçage comique d’une intimidation entre Henry et Tommy (Joe Pesci) dans un restaurant répondra une violente agression de ce dernier envers le patron qui l’impudent aura osé réclamer l’addition. Ce qu’on retiendra pourtant émerveillé c’est ce fabuleux plan-séquence d’Henry emmenant sa fiancée dîner, doublant tout le monde en passant par les cuisine pour s’installer à la meilleur table tandis que tonne le Then he kissedme des Crystals.
Scorsese brise ici l’imagerie aristocratique de la mafia inscrite dans l’inconscient collectif depuis Le Parrain pour une vérité plus crue. Si on se situe à un niveau de criminalité et de responsabilité supérieure à Mean Streets, ce sont pourtant exactement le même type de figures simplement plus nanties. Les hommes sont de gros bras ignares dont les tenues alternent entre les costumes criards et les survêtements informes et leur épouses sont des rombières vulgaires, trop maquillées et aux goûts vestimentaires tout aussi douteux.
Les grandes décisions se prennent le dimanche autour d’un barbecue et avec le chef au physique terre à terre Paulie (Paul Sorvino) on est aux antipodes de la noblesse d’un Marlon Brando. Dans la réalité les vrais mafieux furent flattés par le film de Coppola(cherchant par une drôle d’ironie à imiter tenues et attitudes de la famille Corleone) mais il n’en fut rien avec le portrait peu reluisant et si proche de Scorsese.
Les Affranchis est également un extraordinaire tour de force narratif où Scorsese multiplie les prouesses. Ayant convaincu Nicolas Pileggi de s’absoudre d’une narration classique et chronologique, Scorsese survole 30 ans d’odyssée mafieuse avec une aisance déconcertante. Il s’inspire entre autre du classique anglais de la Ealing Noblesse Oblige par son usage de la voix off : apportant un décalage ou une ponctuation humoristique/ironique à l’image (l’anecdote sur les course de la mère d’Henry alors qu’il incendie un parking), informative (toutes les combines et arnaques expliquées avec une limpidité exemplaire qui sera encore plus virtuose dans Casino) ou contredisant l’image comme lors de l’ultime entrevue entre Liotta et De Niro ou une rencontre amicale dissimule en fait un arrêt de mort pour le héros.
Thelma Schoonmaker effectue elle un travail fabuleux au montage qui rend le défilement de lieux, personnages et situation parfaitement compréhensible, Scorsese apportant des respirations bienvenues avec une figure stylistique inspirée de Jules Et Jim avec ces fréquents arrêts sur images figeant l’instant et appuyant les sentiments véhiculés par la séquence.Le grand morceau de bravoure intervient cependant durant la dernière demi-heure racontant la journée survoltée de Ray Liotta totalement défoncé.Montage speedé, phrasé de camé au débit saccadé en voix off et bande-son rock’n’roll contribuent à traduire la perte de repère totale d’un Henry Hill au bord de la rupture qui commet toutes les erreurs de jugement qui conduiront à son arrestation.
Ray Liotta trouve ici le rôle de sa vie et délivre une prestation ébouriffante d’énergie et de prestance. On peut en dire autant de Joe Pesci (qui entre Raging Bull celui-ci et Casino n’est jamais aussi bon que chez Scorsese) terrifiant en boule de nerfs sanguinaire constamment prête à exploser. Il parviendra à créer un personnage plus violent encore dans Casino. Robert De Niro se met volontairement plus en retrait de ses deux partenaires mais confère toute l’intensité et charisme nécessaire à son Jimmy.
L’alchimie entre ces trois-là est électrique, la complicité contribuant même à des sommets d’humour noir tel cet interlude où ils s’arrêtent dîner chez la mère de Pesci (jouée par la propre mère de Scorsese !) alors que le corps ensanglanté de leur victime s’agite encore dans le coffre !
Finalement la plus grande punition sera bien pour Henry Hill qui dans un épilogue parfait dépeint sa détresse absolue. Vivre dans le regret des actions et de la compagnie de ceux qui ne désirent plus que le tuer désormais. Un monument qui sera une des grandes sources d'inspirations du tout aussi légendaire feuilleton Les Sopranos où on retrouvera d'ailleurs une bonne partie du casting dont Lorraine Bracco.