Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Rusty Sabich, procureur quadragénaire, doit s’occuper
d’une bien étrange affaire. Une ravissante jeune femme vient d’être assassinée.
Elle était sa collègue, mais aussi sa maîtresse, et venait de le quitter. Il
est donc à la fois témoin, enquêteur et suspect.
Présumé innocent est un solide thriller judiciaire,
adapté d’un roman du roman éponyme de Scott Turow dont les droits furent âprement
disputés par les studios et ce dès le stade des épreuves. La Warner emporte le
morceau pour proposer cette production prestigieuse porté par un Harrison Ford
dans une de ses meilleures prestations. Il incarne ici un procureur menant l’enquête
sur le meurtre d’une collègue (Greta Scacchi) dont les indices convergent vers
lui alors qu’ils ont précédemment entretenu une liaison. L’atout et le défaut
du film provient de son homogénéité globale, l’ensemble se tenant bien sans qu’un
élément thématique, formel ou narratif ne se dégage vraiment.
La droiture de Ford s’effrite non pas par la suspicion pesant
peu à peu sur lui, mais par l’obsession amoureuse qu’il entretient pour la
disparue, au grand dam de sa femme (Bonnie Bedellia). Cela est introduit
habilement, la personnalité trouble de la victime se dessinant dans l’image
renvoyé par les autres durant l’enquête (une séductrice ambitieuse) avant qu’un
flashback ne la mette en valeur. Harrison Ford est vraiment excellent en
amoureux vacillant, notamment la scène introduisant le premier flashback où il
fond en larmes au souvenir de son amante. L’intrigue ne cherche en aucun cas à
entretenir l’ambiguïté autour de son héros (tout en semant subtilement les
indices quant à sa conclusion) et révèle en creux la corruption de tout un
système politico-judiciaire à travers l’affaire. C’est paradoxalement la
corruption larvée de ce système qui donne une possible issue de secours au
héros quant sa droiture initiale en faisait le coupable idéal.
C’est donc une intéressante étude de caractères, un drame
bien conçu et des scènes de procès à l’efficacité indéniable maintenant l’attention
dans l’ensemble. Mais il manque un soupçon de trouble, de viscéralité et de
mystère dans cette trame illustrée sagement par un Alan J. Pakula qu’on a connu
plus inspiré dans ce registre (Klute (1971) en tête dans ce mélange de
thriller et drame psychologique, A cause d'un assassinat (1974) pour la machination). Même le twist final ne parvient pas à sortir
de ce sentiment d’encéphalogramme plat, et sans passer un mauvais moment pour
autant le film tient vraiment à l’implication d’un Harrison Ford très habité.
En 1912 dans l'Utah, Indiana Jones, adolescent, surprend
des pilleurs de trésors archéologiques avant d'être poursuivi par les
trafiquants. 26 ans plus tard, Jones apprend que son père, le professeur Henry
Jones, parti à la recherche du Saint Graal, a disparu et il se rend alors à
Venise où son père a été vu pour la dernière fois.
Indiana Jones et le Temple Maudit (1984) avait
remporté un succès commercial comparable à Les Aventuriers de l’Arche Perdue
(1981) mais avait suscité la controverse par sa noirceur et violence. Il va
donc y avoir un certain tâtonnement quant à la direction à donner sur ce
troisième film. On envisage une quête de la fontaine de jouvence, un récit de
maison hanté, une aventure s’inspirant de la légende du Roi Singe, mais toutes
les idées et scénarios sont rejetés par Steven Spielberg. Le réalisateur se
trouve depuis quelques années à un tournant. Il a atteint avec Le Temple Maudit
le pinacle de son talent d’entertainer et cherche désormais à s’attaquer
à des sujets plus sérieux avec des œuvres comme La Couleur pourpre
(1985), Empire du Soleil (1987)… Il a perdu la flamme du pur
divertissement qu’il délègue désormais à ses disciples surdoués en tant que
producteur via sa société Amblin (Gremlins de Joe Dante (1984), la
trilogie Retour ver le futur de Robert Zemeckis (1985, 1989, 1990), Qui
veut la peau de Roger Rabbit de Robert Zemeckis (1988)) et ses tentatives d’y
revenir donnent les échecs de Always (1989), Hook (1991) et un Jurassic
Park (1993) brillamment exécuté mais là encore dénué de l’émotion de l’âge
d’or du réalisateur sur ce registre du merveilleux.
Désormais marié et père de famille, Spielberg aspire à une
implication autre que le seul grand spectacle dans ses films (même si en fait
il y est largement parvenu dans Rencontre du Troisième Type (1977) et E.T.
(1982). Ce qui va le reconnecter à ce troisième Indiana Jones, c’est l’idée d’explorer
la relation d’Indy à son père, ce qui va permettre de reprendre une des
premières idées abandonnées qui était la quête du graal. A cette période
Spielberg rejette aussi les penchants sombres qu’il a laissé voir dans Le Temple
Maudit et tout dans ce nouveau film tend à retrouver la magie du premier opus.
Le Graal est un MacGuffin religieux dans la lignée de l’arche de l’alliance
mais moins original (l’artefact du Nouveau testament remplace celui de l’Ancien),
on fait revenir les seconds rôles attachants du premier film (Marcus (Denholm
Elliott) et Salah (John Rhys-Davies) ainsi que les antagonistes nazis.
Tout le film fonctionne en mimétisme de Les Aventuriers
de l’Arche Perdue, parfois au plan près (l’arrivée de Marcus dans la classe
que donne Indy) ou du moins dans les situations, la découverte de la tombe du
chevalier dans la bibliothèque renvoyant totalement à celle du puits des âmes dans
le premier film. Le sujet intéressant davantage ici Spielberg que le grand
spectacle par rapport au premier volet, l’exécution pèche franchement après les
visions incroyables d’Indiana Jones et le Temple Maudit. Les morceaux de
bravoures sont peu originaux et mollassons dans l’exécution (la poursuite en
side-car, celle à cheval et tank), certains effets spéciaux étonnamment bâclés
(les incrustations bien visibles dans la bataille d’avion, loin de la minutie
de celle de la poursuite en chariot de mines du Temple Maudit) et
certains décors font vraiment petit bras (l’antre du graal assez quelconque)
après la magie et le gigantisme de ceux des films précédents. Le spectacle est
agréable mais on est loin de la sidération et du sentiment de jamais vu des
deux films précédents.
Le rapport au père par son absence (E.T.) ou son instabilité
(Rencontre du Troisième Type) est un élément fondamental chez Spielberg
qui l’abordera de manière frontale et autobiographique dans le récent The
Fabelmans (2022). Les contours de grand héros infaillible d’Indiana Jones
étaient mis à mal afin de l’humaniser en tant qu’amant maladroit avec Marion
dans Les Aventuriers de l’Arche Perdue, et en tant que modèle et père de
substitution avec Demi-lune dans Le Temple Maudit. Il en va de même ici
mais cette fois en tant que fils mal-aimé et Spielberg désamorce chaque haut
fait arrogant de son héros par ce rapport complexé à son père (Sean Connery). C’est
le cas dès la scène d’ouverture où on le découvre jeune et déjà intrépide
(interprété par le regretté River Phoenix qui jouait le fils d’Harrison Ford
dans le formidable Mosquito Coast (1986), le clou de la séquence étant
Indy ramené à son respect de petit garçon après avoir affronté mille dangers.
C’est
une belle entrée en matière même s’il est un peu artificiel d’associer tous
les attributs d’Indy (le chapeau, le fouet, la tenue, la phobie des serpents) à
ce seul moment. Par la suite toute la dynamique émotionnelle et comique tient à
cette relation contrariée, que ce soit par le dialogue (Henry Jones reprochant
à Indy d’avoir amené son carnet chez les nazis) ou les situations (les sourires
de satisfactions d’Indy durant la poursuite en side-car éteints par la
placidité de son père face à ses exploits), développant dans l’action la
froideur du père et le sentiment de rejet du fils, soit les maux qui grippent
leur relation. Sean Connery (qui d’autre que James Bond pour jouer le père d’Indy),
qui n’avait que 12 ans de différence avec Harrison Ford confère au personnage
une bonhomie, chaleur et excentricité qui le rendent inoubliable. On sent l’affection
sous la froideur de façade et l’acteur oublie ses rôles héroïques passées (sauf le côté séducteur voir le triangle amoureux avec Alison Doody, figure féminine intéressante après les errements du film précédent) pour
caractériser Henry Jones comme l’intellectuel maladroit et hors de son élément
dans l’action, marqueur comique mais aussi une manière d’expliquer la façon
dont Indy a voulu s’en détacher, tout en suivant ses traces en choisissant
aussi le métier d’archéologue.
Cette relation est vraiment le pivot du film, mais a pour
problème de davantage faire de La Dernière Croisade une comédie d’action
plutôt qu’un film d’aventures. Nombres de situations sont évacuées par un gros
gag qui ôte tout frisson et sentiment de danger, d’ailleurs les effets
horrifiques si marquants des précédents films sont aux abonnés absents, même
pour le vieillissement accéléré provoqué dans l’antre du graal. Tout tient
vraiment au duo Connery/Ford pour faire naître l’émotion (magnifique Connery
lorsqu’il pense Indy mort dans la chute du tank, ou l'autorité bienveillante finale pour le faire renoncer au graal) mais cela n’est pas transcendé
par l’image comme cela pouvait être le cas dans les précédents (toute l’émotion
et la jubilation à voir Indy reprendre ses esprits dans Le Temple Maudit
tient à la chape de plomb qui a précédé, ce genre de rupture de ton n’existe
pas ici). La saga quitte donc les années 80 sur une note conventionnelle,
rassurante mais sans la fièvre d’antan.
À Shanghai, Indiana Jones se trouve mêlé à un règlement
de compte entre gangsters qui se disputent un bijou. Avec le jeune chinois
Demi-Lune et de la chanteuse Willie Scott, Indiana fuit à bord d'un avion de
fortune. Ils atterrissent en plein cœur de l'Inde où ils découvrent une
population misérable depuis le vol d'une pierre sacrée dotée de pouvoirs par
une terrible secte.
Au moment de lancer le projet de Les Aventuriers de l’Arche Perdue (1981), George Lucas dit à Steven Spielberg qu’il envisage une
trilogie dont Spielberg devra réaliser les deux autres volets. Le film s’avérant
un triomphe public et critique, les contours du deuxième volet commencent
rapidement à être définis. George Lucas envisage ce nouvel opus dans l’esprit
de L’Empire contre-attaque (1980), c’est-à-dire une suite plus sombre.
Il va engager Willard Huyck et Gloria Katz, le couple de scénariste qui avait
écrit pour lui American Graffiti (1973) et More American Graffiti(1979). Tout deux s’avèrent être de grands connaisseurs de l’Inde dont Lucas
veut faire le cadre du nouveau film. Le processus d’écriture s’avère très
différent de Les Aventuriers de l’Arche Perdue qui, malgré toute ses
innovations avaient malgré tout une construction de film d’aventures classique.
Indiana Jones et le Temple Maudit fonctionne lui comme un pur ride
éreintant et ininterrompu de péripéties ne laissant quasi aucun répit au spectateur.
Lucas et Spielberg avaient imaginé un trop-plein de morceaux de bravoures pour
le premier film qu’ils avaient dû fortement alléger. Ils cherchent donc à les
recaser dans la suite et le scénario doit broder pour permettre de caser chacun
de ses moments-phares, comme une sorte d’attraction sur pellicule. Il en
résulte donc un MacGuffin moins fort, mystérieux et fascinant que l’arche de l’alliance,
ainsi que (passé la scène d’ouverture à Shanghai et les rebondissements amenant
l’intrigue principale) qu’une relative unité de temps et de lieu dans ce palais
indien aux multiples dangers.
Les conditions économiques drastiques imposées par Paramount
sur le premier film avaient contribué à l’efficacité maximale de la narration,
le dosage parfait entre accalmie et action, romantisme et mystère, gravité et
humour. Dès la scène d’ouverture façon comédie musicale à la Busby Berkeley, la
démesure et le faste de ce second volet frappe et fait comprendre que le duo
Lucas/Spielberg a cette fois carte blanche pour déployer leurs fantasmes de
cinéma les plus fous. Spielberg a une réminiscence de ses anciens rêves de James
Bond avec l’apparition de Indiana Jones en smoking dans un club, ainsi que de
sa confrontation tendue avec un malfrat chinois. La ligne claire du premier
film vole en éclat avec le déluge de détails, de micro-péripéties et de chaos
savamment orchestré, où Spielberg rejoue dans l’idée la bagarre autour de l’avion
du précédent : chaque élément de décor compte (le gong), chaque figurant à
son importance dans le chassé-croisé et la séquence est étirée au maximum de
ses possibilités.
La suite est à l’avenant dans la surenchère avec une
incroyable péripétie en avion et une cascade insensée voyant un flotteur tomber
depuis les airs pour glisser sur les neiges et être chahuté sur une rivière
avec Indy et ses compagnons de route. C’est seulement là que le film s’autorise
une pause dans le village indien et va déterminer la quête de l’intrigue. Nous
sommes de nouveau dans un exotisme de serial, avec son lot de stéréotypes, ces
zestes de colonialisme et la figure du « sauveur blanc » que va
représenter Indy. C’est un pur esprit de bd décomplexé dans l’esprit de l’époque,
à la manière du James Bond Octopussy (1983) sorti l’année précédente et
se déroulant aussi en Inde. Cette démesure contamine la partition de John
Williams qui signe une bande-originale d’une incroyable richesse et luxuriance,
servant parfaitement cette Inde de conte fantasmée. Une nouvelle fois la
modernité rencontre une certaine tradition d’exotisme hollywoodien, convoquant
des œuvres comme Les Trois lanciers du Bengale (Henry Hathaway, 1935) et
Gunga Din (George Stevens, 1939), le diptyque indien de Fritz Lang (Le
Tigre du Bengale (1958) et Le Tombeau Hindou (1959), mais aussi tout
un pan du cinéma anglais allant des productions Korda (Le Livre de la jungle(1942), Alerte aux Indes (1938)) à Le Narcisse Noir de Michael
Powell et Emeric Pressburger (1947).
L’émerveillement est de mise lors des superbes scènes de
voyage en éléphant, mais plus l’artificialité et l’imaginaire dominent en
passant au tournage studio (et au cadre d’action unique) plus la noirceur et l’atmosphère
de terreur s’instaure. Le côté oppressant et macabre se fait plus omniprésent
que dans le premier volet qui avait pourtant son lot de séquences horrifiques,
avec au milieu du film quasi trente minutes de pur cauchemar, où la narration
se déleste de tout once d’humour. Rituels sacrificiels dont les victimes
finissent le cœur arraché, enfants réduits en esclavage et malmenés, Indy lui-même
subissant un lavage de cerveau le faisant basculer du « côté obscur ».
Le décorum est menaçant et oppressant à souhait, et si le jaune/blanc du soleil
et du sable était la couleur dominante de la photo de Douglas Slocombe dans L’Arche
perdue, c’est cette fois un mélange de noir et d’ocre rouge qui contribue à
installer un climat irrespirable.
Le film par ces excès contribuera à la
création de la catégorie PG13 (« déconseillé aux mineurs de 13 ans ») et Steven
Spielberg semblera par la suite toujours vouloir s’excuser de la cruauté du
récit. C’est pourtant la façon dont il assume inconsciemment ce penchant pour l’horreur
et la noirceur déjà présent dans son œuvre (Duel (1971), Les Dents de
la mer (1975), sa production Poltergeist (1982) les sursauts gore de
Jurassic Park (1993) et fait disparaître le masque du gentil amuseur qui
fait tout le sel du film. Le parti pris de George Lucas lui laisse malgré lui l’occasion
de laisser s’exprimer son penchant pour le sadisme, les pires bas-instincts
avec une outrance fascinante.
Tout à cette atmosphère, l’écriture des personnages est
moins consistante cette fois - même si au détour d'un dialogue ou de la motivation initiale d'Indy le questionnement sur son côté pilleur de tombes abordé dans le premier film refait surface. L’influence de la screwball comedy est
toujours là dans les interactions entre Indy et Willie (Kate Capshaw), mais là
où la forte personnalité d’une Marion (Karen Allen) bousculait le machisme
classique du héros, l’hystérie constante de Willie l’y complaît. Cela n’empêche
pas leurs échanges d’être parfois très drôle et piquants, mais il y a néanmoins
une régression par rapport à la modernité du premier film. Cela est
contrebalancé par la magnifique relation entre Indy et le jeune Demi-lune (Ke
Huy Quan). Plus qu’un sidekick juvénile et exotique, Demi-lune est un allié
espiègle et primordial qui sauvera plus d’une fois Indy. Notre héros est un
modèle pour son jeune compagnon, idée que Spielberg insère subtilement dans les
moments calmes (Demi-Lune en arrière-plan prenant la même posture qu’Indy
lorsqu’il écoute le récit du chef de village) avant de la concrétiser dans les
moments d’actions (le mimétisme dans les raccords et compositions de plan entre
la bagarre d’Indy contre un thugs et celle de Demi-Lune face au maharadja ensorcelé)
selon une logique imparable.
Encore davantage que Les Aventuriers de l’Arche Perdue à la
progression équilibrée, Le Temple maudit nous fait entrer par son rythme
effréné à l’ère du blockbuster moderne. La dernière demi-heure avec enchaîne
les climax qui seraient le pinacle d’autres productions sans nous laisser
reprendre notre souffle, entre cette poursuite dans les mines et cet
affrontement final sur un pont. Spielberg assume le côté bricolé, suranné et
poétique de la série B (les matte-painting, les crocodiles) qu’ils font dans un
déluge d’action au montage redoutable de célérité et de précision (la poursuite
dans les mines encore) avec la crème des effets spéciaux de l’époque. Le film
est volontairement plus imparfait en termes de structure et d’écriture des
personnages pour assumer être un spectacle total, un tour de montagne russe
virtuose comme le cinéma a rarement été capable d’en offrir. Un des sommets de
Spielberg, et le meilleur film d’une saga qui cessera d’innover et regardera
trop vers le passé (avec en signe avant-coureur le clin d’œil à la scène du
pistolet et des ennemis sabrés du premier film) à partir du volet suivant.