Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 25 décembre 2017

Avatar - James Cameron (2009)

Malgré sa paralysie, Jake Sully, un ancien marine immobilisé dans un fauteuil roulant, est resté un combattant au plus profond de son être. Il est recruté pour se rendre à des années-lumière de la Terre, sur Pandora, où de puissants groupes industriels exploitent un minerai rarissime destiné à résoudre la crise énergétique sur Terre. Parce que l'atmosphère de Pandora est toxique pour les humains, ceux-ci ont créé le Programme Avatar, qui permet à des " pilotes " humains de lier leur esprit à un avatar, un corps biologique commandé à distance, capable de survivre dans cette atmosphère létale. Ces avatars sont des hybrides créés génétiquement en croisant l'ADN humain avec celui des Na'vi, les autochtones de Pandora. Sous sa forme d'avatar, Jake peut de nouveau marcher. On lui confie une mission d'infiltration auprès des Na'vi, devenus un obstacle trop conséquent à l'exploitation du précieux minerai. Mais tout va changer lorsque Neytiri, une très belle Na'vi, sauve la vie de Jake...

Après le triomphe commercial et la reconnaissance critique de Titanic (11 Oscars et plus grand succès au box-office de tous les temps aux Etats-Unis et de nombreux pays du monde dont la France avec 20 millions d’entrée), James Cameron effectuera un long hiatus où il se dispersera entre divers documentaires maritimes (Les Fantômes du Titanic (2003), Volcans des abysses (2003) et Aliens of the Deep (2005)) et la télévision avec la série Dark Angel. Loin d’être repu de défi ou blasé par le succès, le réalisateur a déjà en germe Avatar dont les ébauches datent des années 80 et les premières réflexions concrètes de 1995 quand il en fera lire un traitement au producteur Jo Landau. Le projet devait suivre immédiatement Titanic mais la technologie existante n’était pas encore au point pour illustrer les visions de Cameron, le projet traîne jusqu’aux premiers miracles de la motion-capture avec le personnage de Gollum dans la saga du Seigneur des Anneaux (2001, 2002, 2003). Convaincu par ces nouvelles possibilités Cameron lance donc des recherches à tâtons où tout est à concevoir : l’univers de la planète Pandora dans son entier, ses autochtones et les outils pour les illustrer et animer.

L’ensemble de la filmographie de Cameron repose sur cette contradiction entre l’avertissement constant contre les miracles et méfaits de la technologie (Terminator 1 et 2 (1984, 1991), et Titanic en particulier) et les moyens colossaux qu’il déploie pour le mettre en scène dans une finalité qui s’avère toujours profondément humaniste et intimiste (Abyss (1989) qui parle au final des retrouvailles d’un couple séparé). Avatar est l’incarnation la plus extrême de ce fonctionnement, la complexité de sa mise en œuvre servant un récit simple et primitif. Cameron convoque ainsi le space opera d’Edgar Rice Burroughs (John Carter of Mars), Jack Vance (Le Cycle de Tschaï) et les films d’aventures comme La Forêt d’émeraude de John Boorman (1987) ou Danse avec les loups de Kevin Costner (1991), toutes ces œuvres se caractérisant par le soin apporté pour dépeindre la découverte et le lien naissant avec une civilisation autre, réelle ou imaginaire. Les efforts de Cameron vont se concentrer sur le monde inconnu à découvrir et la nature du contact. 

Le scénario revisite donc via la SF un postulat archétypal du western et de manœuvre coloniale avec dans un futur lointain, la planète Pandora dont les ressources sont visées par les humains mais dont les Na’vi, population indigène locale, freine l’exploitation. Les scientifiques façonnent alors des avatars, croisement d’ADN humains et na’vi dont le corps biologique peut se mêler aux locaux en étant investi par un esprit humain qui le pilote à distance. Jake Scully (Sam Worthington) ancien militaire désabusé et cloué dans une chaise roulante accepte la mission en échange de pouvoir retrouver ses jambes. Cameron pose une opposition classique entre les industriels qui cherchent à exploiter l’environnement, les militaires qui veulent le dominer et les scientifiques souhaitant le comprendre. Personnage paumé et désabusé, Jake vogue des uns aux autres jusqu’au premier investissement de son corps de n’avi. Cette figure sans attache fera toute la différence puisque vierge de toute attente et ambition elle sera fin prête à se fondre et appartenir au monde de Pandora. 

Cameron l’exprime par étape, la première tant tout simplement physique quand Jake retrouve l’usage de ses jambe dans son nouveau corps. Loin du nourrisson hésitant dans ses premiers pas, Jake est plutôt le gamin turbulent et avide de dévaler de toute part. La mise en scène de Cameron traduit ainsi physiquement une renaissance tout d’abord morphologique tout en nous faisant découvrir une entité autre mais encore pourvue d’attitude humaine. Ce point de vue humain se prolonge dans les premiers pas de Jake sur Pandora, mais également dans l’illustration de sa faune et son bestiaire certes bigarré mais simple déclinaison extraterrestre d’une jungle terrienne (un singe à six pattes, un décalque de rhinocéros, un autre de panthère noire en plus imposant) et prétexte à une première scène d’action exotique. La bascule interviendra lorsque Jake se retrouve seul de nuit dans la jungle hostile et subi les assauts de créatures féroces. 

Sa hargne à survivre et se défendre l’associe au tempérament guerrier des n’avi (ce qui incitera Neytiri (Zoe Saldana) à le sauver) tandis que son incompréhension de cet environnement en fait un étranger. Cameron traduit cela formellement avec Jake brûlant une torche dans une forêt ténébreuse où la peur se devine par la manière bruyante dont il la traverse et attire donc les bêtes sauvages qui devinent en lui l’intrus. Après le sauvetage de Neytiri qui jette sa torche dans l’eau et dont il suit les pas feutré, la dimension organique de Pandora se révèle. Forêt à l’écosystème bioluminescent, interconnexion de la moindre parcelle de vie organique se traduisant dans les pas des personnages, on comprend là enfin l’immense travail de Cameron et ses collaborateurs pour rendre ce monde vivant et singulier.

 La mue suivante sera donc anthropologique et spirituelle pour Jake dans son apprentissage des us et coutume des n’avi. Le design de Cameron des n’avi trouve l’équilibre idéale entre l’étrangeté de ce qui est différent et « l’anthropomorphisme » nécessaire à l’identification (validée par la stupéfiante première apparition de Neytiri) notamment la romance naissante entre Jake et Neytiri. Taille démesurée et silhouette longiligne, regard hyper expressif entre le reptile et le lémurien, couleur bleue déroutante constituent les aspects les plus différents des créatures dont le reste de l’inspiration relève d’un savant mélange de tribus africaines, indiennes et polynésiennes. Cela se prolonge à leur rapport à la nature, chaque étape vers la maturité étant faîtes de rites d’initiations destinés à se fondre de plus en plus, à ne faire plus qu’un avec Pandora. Chevaucher la moindre créature terrestre ou volante nécessite un lien psychique où il ne s’agit pas de dompter mais d’être choisi par l’autre. Dès lors le lien intime de Jake avec Pandora se renforce, faisant de lui un n’avi à part entière. 

Cameron joue superbement de la notion de temps qui passe et de la perte de repère de Jake pour lequel Pandora à laquelle il est connecté et où ces aptitudes physiques décuplées semble plus réelle que le cadre austère des humains où sa motricité (et libre-arbitre tout allant de pair) est limitée. Cette ouverture s’affirme aussi dans les paysages de plus en plus grandioses (les montagnes volantes) et baigné de spiritualité (la maison des âmes) auquel notre héros totalement assimilé a désormais accès. La mise en scène de Cameron passe ainsi de l’épique virevoltant et trépidant le temps d’une scène de vol ou de chasse, à un croisement d’osmose intime et collective dans les rites ancestraux des n’avis puis de la magnifique scène d’amour entre Jake et Neytiri. Le score de James Horner passant de rythmiques tribales primitives à des thèmes héroïques et sentimentaux purement symphoniques accompagne cette mue et accomplissement de Jake.

Dès lors Cameron réussit le même miracle que dans Titanic où la romance était si prenante qu’on regrettait presque l’arrivée de l’iceberg et donc du film catastrophe spectaculaire argument de vente initial. Dans Avatar l’immersion palpable au monde de Pandora (via un usage fabuleux de la 3D l’expérience salle était un sacré moment à la sortie en 2009 mais guère suivit par les productions qui s’engouffrèrent dans la brèche ensuite) nous fait donc oublier que nous sommes venus voir un film de SF à grand spectacle mais la folie des hommes vient nous le rappeler en rompant le charme. En convoquant les codes du western, Cameron ravive aussi la dimension politique du genre notamment en rappelant la notion de génocide inhérente à la conquête de l’Ouest ici avec la traumatisante scène où l’Arbre-Maison est abattu. Nous sommes dans les archétypes avec l’industriel avide incarné par Giovanni Ribisi et le militaire belliqueux Quarritch (Stephen Lang) mais leurs objectifs de conquêtes simplistes les y enferment quand toute la complexité des n’avis, du lien à leur planète et passé nous aura été longuement exposé. 

Le message anti-impérialiste et écologique est donc prépondérant dans le récit où Cameron politise son habituelle veine alarmiste. Certains critiques ont vu malgré tout un aspect colonialiste dans le fait que Jake constitue un élu/homme blanc aidant les n’avis (indigènes noir ou indiens donc) à vaincre. C’est mal comprendre le message de Cameron qui fait de l’assimilation et du métissage le moteur de l’accomplissement de Jake. C’est fort de son apprentissage des n’avis qu’il saura les convaincre à sa cause, de sa connaissance de la Pandora dans ses moindres recoins qu’il pourra combattre les militaires et enfin de son amour de cette planète et de ce peuple qu’il a fait sien qu’il aura la hargne et le courage de les défendre. L’avatar, cest désormais son corps humain malingre quand le Docteur Augustine (formidable Sigourney Weaver) acceptera même de fondre son âme mourante dans Eywa, déité et mémoire de Pandora. 

Le climax est une véritable leçon d’action pour Cameron qui y mêle de façon impressionnante son passif SF (les méchas d’Aliens (1986) formidablement revisités) et des situations de western, le technologique s’opposant au primitif dans quelques images marquantes avant que la planète elle-même boute les importuns. Avant l’assimilation finale complète, l’amour dépassera même la notion d’identification mutuelle le temps d’une magnifique scène où les amoureux se font face sous leurs formes originelles. James Cameron réussit une fois de plus l’impossible et à la réussite artistique se conjuguera un triomphe commercial qui dépassera encore celui déjà stupéfiant de Titanic

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Fox

lundi 11 décembre 2017

Strange Days - Kathryn Bigelow (1995)


Los Angeles, quelques jours avant l'an 2000, Lenny Nero un flic déchu reconverti en dealer de clips prohibés, utilisant la technologie SQUID, capable d'enregistrer les flux du cortex cérébral et de les restituer à l'identique, reçoit un blackjack anonyme : l'assassinat en direct d'une de ses amies...

Kathryn Bigelow avait signé son film le plus populaire avec le cultissime Point Break (1991),  œuvre où s’épanouissait enfin pleinement dans le fond et la forme sa quête d’un cinéma purement sensitif capturant frontalement l’adrénaline. Point Break constituait une prise de distance de la réalisatrice avec un passé arty et politisé qui se ressentait dans ses premiers films, que ce soit la forme maniérée de Loveless (1982), le western revisité de Au Frontières de l’aube (1987) et le féminisme de Blue Steel (1990). Strange Days constituera donc l’alliance de tous ces penchants avec son mélange de science-fiction, de thriller et de préoccupations socio-politiques. Au départ il y a un traitement de James Cameron écrit en 1986 que le réalisateur propose à la Fox dans le cadre d’un deal où le studio s’engageait à produire trois projets qu’il leur proposerait (True Lies (1994) et Titanic compléteront le contrat). Entretemps il soumet le sujet à Kathryn Bigelow alors son épouse et au fil des réécritures le propos se fait plus ample. Cameron était surtout intéressé par les possibilités de la réalité virtuelle (dans un concept proche du Brainstorm (1983) de Douglas Trumbull ainsi que l’histoire d’amour tandis que Kathryn Bigelow va y ajouter toute la facette politique. Elle s’inspire notamment de faits divers contemporains tels que l’affaire Rodney King et les émeutes qui s’ensuivirent mais aussi de l’affaire Bobitt quant à la violence faite aux femmes.

L’intrigue se déroule la veille du passage  l’an 2000 dans une société où s’agite un tumulte intime et collectif. On y échange sous le manteau les enregistrements de la technologie SQUID, capturant et permettant de revivre les expériences les plus extrêmes et étranges à travers le regard d’un autre. L’ancien flic Lenny (Ralph Fiennes) vivote en revendant ses enregistrements, paumé et extérieur au monde qui l’entoure. L’errance du personnage se dessine d’abord de manière superficielle dans ses tenues clinquantes et sa gouaille de bonimenteur pour vendre ses vidéos les plus croustillantes. On comprendra alors que cette dérive découle de la rupture amoureuse avec Faith (Juliette Lewis) dont il ne s’est jamais vraiment remis. C’est la façon pour la réalisatrice de montrer cette dualité constante de la quête de sensation de ses protagonistes en faisant partager les deux usages qu’à Lenny du Squid. Ce sera d’abord la pure excitation avec une saisissante entrée en matière où l’on partage l’expérience d’un violent braquage qui tourne mal. Le parti pris de la séquence de poursuite à pied de Point Break est poussé ici à l’extrême avec une subjectivité stupéfiante tant par l’aspect sensitif palpable que par la fluidité des mouvements à une époque où nombre d’outil actuel facilitant cette approche (mini caméra et autres Gopro) n’existaient pas. L’autre aspect sera plus sentimental avec un Lenny revivant encore et encore les jours heureux de sa romance avec Faith.

Cette incertitude entre l’intime et le collectif se joue également par le détachement de Lenny envers son environnement et ses interlocuteurs. Kathryn Bigelow montre un cadre de guérilla urbaine permanent et incandescent que notre héros traverse sans réellement s’en préoccuper, tout à ses petites affaires et son obsession de Faith. Il en va de même pour son amie Macey (Angela Bassett) dont il abuse également de la bienveillance. Une intrigue de polar à tiroir par le prisme de cette technologie par donc ramener notre héros au réel, les autres « expériences » virtuelles se délectant d’un sadisme bien humain décuplé par l’outil et en capturant un instantané insoutenable d’un quotidien de violence policière raciste. Kathryn Bigelow ôte toute l’adrénaline ou la mélancolie inhérente aux précédentes visions pour nous plonger dans un voyeurisme dérangeant d’une scène de viol du point de vue de l’agresseur puis dans le témoignage involontaire d’un meurtre de sang-froid. Le montage alterné donne autant à voir l’excitation et le processus de l’agresseur que le dégout du « spectateur », puis la stupéfaction et la frayeur du témoin de la violence policière. Le refuge virtuel est perverti et ramène Lenny à l’injustice du monde qui l’entoure et sa propre détresse personnelle. 

Ralph Fiennes est formidable en irrésolu dépressif aussi roublard que vulnérable et le triangle amoureux entre celle qu’il poursuit en vain (Faith) et celle qui l’aime en dépit de tout (Macey) est particulièrement touchant. Tout le récit hésite ainsi entre énergie et spleen, entre course contre la montre chargée d’action et introspection. Lenny semble toujours subir les évènements et suivre l’enquête plus qu’il ne la mène, tandis que les deux héroïnes amène cette dimension électrisante par leur présence rock’n’roll (fulgurantes scène de concert où se devinent la future carrière musicale de Juliette Lewis qui chante réellement) ou s’avère des forces de la nature avec une Angela Basset hargneuse. 

Les figures féminines sont les mauvais génies ou les anges gardien d’hommes perturbés dont le cheminement sera (pour Lenny,  le manger véreux joué par Michael Wincott et le détective incarné par Tom Sizemore) de rester accro et se perdre dans un univers d’illusion ou se raccrocher à une réalité qu’il faut bousculer. Les archétypes du film noir sont habilement revisités (le héros paumé, la femme fatale, l’enquête labyrinthique) et magnifiés par la veine intimiste et engagée du film. Les scènes entre Ralph Fiennes et Angela Bassett sont poignantes dans leur douleur et complicité muette, jusqu’à ce bouleversant dialogue où ils partagent de manière croisée leur souffrance d’un amour inconditionnel et non réciproque.

C’est particulièrement vrai pour Angela Bassett superbe de dévotion et de résignation contenue dans chacun de ses regards vers Lenny. Le contexte explosif rend toujours plus intense ces différentes émotions contrariées et Kathryn Bigelow excelle à rendre l’atmosphère de poudrière de ce Los Angeles post affaire Rodney King – et paradoxalement mieux dans la pure fiction de Strange Days que dans le récent Detroit ou les faits réels semblent presque la corseter malgré des séquences réussies. Le chaos urbain adjacent semble toujours plus se rapprocher dans le déroulement de l’intrigue (et un coup de théâtre ramenant la question politique au centre des enjeux) mais aussi la mise en scène de Bigelow. Simple arrière-plan des vitres de voiture de Lenny conducteur indifférent ou passager distrait, la tension raciale et la loi martiale policière offrent des visions d’apocalypse de plus en plus tangibles. 

Les flammes de l’enfer se déchaînent (éteintes par un James Cameron qui réussit à caser une scène de noyade) et la révolte gronde, personnifiés par les figures démoniaques des flics véreux (Vincent d’Onofrio expressif à souhait) et par une foule poussée à bout par l’écart de trop dans un puissant final. L’adrénaline ramenée au réel n’est plus source de dérive vaine mais de réparation de l’injustice filmée avec une rage puissante par Kathryn Bigelow. C’est cependant cet ardent baiser final simultané à l’entrée dans le nouveau millénaire qu’on retiendra, pour un renouveau intime et collectif. Malgré de bonne critique, le film sera un cuisant échec au box-office et source d’un injuste traversée du désert pour la réalisatrice jusqu’à Démineurs (2009).

Sorti en dvd zone 2 français chez Fox

jeudi 27 avril 2017

James Cameron, l'odyssée d'un cinéaste - David Fakrikian

Le journaliste David Fakrikian signe ici la premier vrai ouvrage français consacré à James Cameron (d’autres livre existaient mais toujours centré sur une œuvre en particulier comme Terminator et Titanic). C’est assez étonnant au vu de la popularité de sa filmographie mais témoigne du statut singulier du réalisateur, partageant le flair grand public et la capacité d’évasion d’un Spielberg avec une vraie aura de démiurge obstiné et perfectionniste à la Kubrick. Grand fan de Cameron, David Fakrikian aura au fil des années accumulé une documentation considérable sur lui et l’ensemble du livre est parcouru d’interviews diverses de l’intéressé et de ses collaborateurs. Cependant il s’agira toujours de documents issus de la période de sortie des films pour éviter le révisionnisme de rigueur qui se fait toujours avec le temps. Ces éléments entrecoupent une vraie biographie où se dessinent la personnalité de James Cameron, la singularité formelle et narrative de son cinéma ainsi que quelques savoureuses anecdotes de tournages et quelques révélations sur les coulisses hollywoodiennes.

L’auteur cerne précisément les deux facettes de Cameron cinéaste : l’artiste et l’ingénieur. Cela tient aux origines modestes de Cameron dont l’imaginaire se façonne dans la lecture des comics, roman de science-fiction et séries telles que La Quatrième dimension ou Au-delà du réel. A cette époque deux films seront un véritable choc pour lui : 2001 l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (1968) le captive par son spectacle exigeant et ses images inédites tandis que Docteur Jivago de David Lean (1965) éveille son gout du romanesque. Dès lors James Cameron rêve de devenir cinéaste mais ses maigres moyens ne lui permettent pas l’inscription dans une école de cinéma et marié très jeune, il doit entrer dans la vie active où il occupera divers métiers ouvrier. Il ne se résout pourtant pas à renoncer à ses ambitions et fera son apprentissage en pur autodidacte, écumant les bibliothèques où il s’abreuve d’ouvrages techniques. Ces visions d’artiste se conjuguent donc constamment à une réflexion artisanale où il devra acquérir toutes les compétences techniques pour raconter ses histoires. Son impressionnant premier court-métrage Xenogenesis (1978) en plus d’être un pur condensé de son œuvre à venir, témoigne de cette approche. Il se trouve incapable de savoir utiliser la caméra 35 mm empruntée pour le tournage et pour comprendre son fonctionnement il va la démonter entièrement. Le côté risque-tout du cinéaste s’exprime également déjà puisqu’il n’hésite pas à dilapider les économies du ménage pour parvenir aux effets qu’il souhaite pour le film.

Fort de cette carte de visite, il s’immisce dans l’écurie de Roger Corman et son savoir-faire et autorité naturelle l’amène bientôt à se charger des effets des Mercenaires de l’espace ou plus tard New York 1997 (1981) de John Carpenter. Cette école de la débrouille servira grandement Terminator (1984), simple série B dont la facture parait si impressionnante que le film semble avoir couté trois fois son budget. Là encore le défi technique n’oublie jamais l’émotion, l’adrénaline, la brutalité et l’énergie de l’ensemble servant une poignante histoire d’amour. Le caractère buté et prolo de James Cameron s’avère une vrai force, tant dans l’approche faussement simpliste de ces histoires (où le cœur féminin et l’émotion dépassent toujours les genres typiquement masculins qu’il aborde) que dans une exigence qu’il doit satisfaire à tout prix. Si cela sera source de déconvenue avec le faux départ que constitue le ratage Piranha 2 : Les Tueurs volants (1981) – où il est dépossédé du film par le producteur avec cette anecdote légendaire le voyant forcé la porte de la salle de montage pour remonter le film alors qu’l a déjà été renvoyé – ce sera un atout pour un combat acharné face à ses producteurs et une inimitié de ses équipes desquels il exige le maximum – mais qu’il s’impose aussi toujours à lui-même. La jungle hollywoodienne demande pourtant cela au vu de certaines coulisses peu reluisantes dévoilées, que ce soit la promotion bâclée qui atténue le succès surprise du film où la fourberie du roublard auteur de SF Harlan Ellison qui parvient à être crédité à cause d’un supposé plagiat et touchera des droits juteux.

David Fakrikian dépeint en détail le style Cameron et en particulier cette fameuse règle du triple climax qui donne ce crescendo si intense à ses conclusions et qui s’affirme dès Terminator puis se retrouvera dans chacun de ses films. L’entourage du réalisateur est largement abordé aussi notamment Mike Cameron, inventeur de génie prêt à surmonter tous les écueils techniques que rencontre son frère. Le portrait que fait Fakrikian de James Cameron est celui d’un outsider acharné, pendant longtemps sous-estimé (y compris étrangement par la communauté geek des 80’s) mais dont le gout du risque est le plus souvent récompensé par les succès immenses de ses films. Ayant prématurément atteint le statut de wonder boy hollywoodien après le succès de Aliens (formidable suite au classique de Ridley Scott devenu un spectacle guerrier féministe), l’ambition de Cameron ne sera plus de surmonter des défis techniques limités par les moyens financiers, mais au contraire s’en créer de nouveaux grâce au budget désormais considérable dont il peut disposer.

Cela l’emmène donc vers le tournage sous-marin et épique d’Abyss (1989) où tout est à inventer : des caméras étanches pouvant filmer sous l’eau, des micros permettant aux acteurs de déclamer distinctement leur texte dans leur combinaison de plongée, les premières images numériques avec la fameuse colonne d’eau métamorphe révélant les extraterrestres. L’auteur se délecte d’anecdotes diverses sur la tyrannie de Cameron prenant cependant tous les risques dont un moment marquant où il manque de se noyer, un exécutif du studio ayant la mauvaise idée de venir demander des comptes alors qu’il retrouve à peine des couleur – le malheureux cadre sera jeté à l’eau par Cameron et ne pointera plus le bout de son nez. Fakrikian semble plus privilégier la facette musclée de Cameron et se montre assez sévère dans le livre avec Abyss alors que celui-ci constitue certainement (notamment dans sa version longue) le chef d’œuvre du réalisateur, mais malheureusement aussi son seul échec commercial.

Si le réalisateur peut encore conjuguer budget mastodontes avec les cadences des série B des débuts (le récit de l’écriture et du tournage éclair de Terminator 2 (1991) lucrativement prévendu et à la date de sortie immuable), Cameron devient pourtant désormais un une sorte de maniaque à l’image de son mentor Kubrick explosant budget et délais avec le plus mineur True Lies (1994) et surtout avec l’immense Titanic (1998). Là encore l’auteur fait le lien judicieux entre le côté grand architecte et peintre de l’intime de Cameron qui assume cette fois pleinement sa veine romanesque. On regrettera peut être que pour ce film Fakrikian s’arrête principalement sur la partie technique et le tournage rocambolesque (la description restant passionnante, notamment concernant l’astuce de Cameron qui sous la mégalomanie retrouve des idées économes en faisant construire une seul moitié de bateau et inversant les images, et les tenues des figurants pour les passages se déroulant de l’autre côté) pas plus sur l’émotion et le sens du spectacle du film en lui-même.

On aurait par exemple aimé en savoir plus sur son rapport avec le duo Leonardo Di Caprio/Kate Winslet si assorti et attachant, alors que sa relation avec Arnold Schwarzenegger est plutôt bien abordée. Par contre l’analyse reste judicieuse en reprenant l’idée du triple climax, la schizophrénie de Cameron déployant des moyens monumentaux pour paradoxalement toujours dénoncer cette technologie dans ses films et surtout la démonstration brillante où il fait de Titanic une sorte de remake romanesque de Terminator. De plus le côté aventurier kamikaze passionné et désintéréssé du réalisateur s'affirme encore plus ici, le voyant renoncer à son salaire (tout comme ce fut le cas sur Abyss) après les dépassements (mais grassement rattrapé en royalties après le triomphe au box-office) et qui au final aura le plus souvent négligé de constituer un empire à la Spielberg (l'excellent Strange Days (1995) de Katrhyrn Bigelow qu'il écrit et produit) pour poursuivre avec acharnement ses propres projets.

Production plus récente oblige (et tournage ultra secret) le livre se montre plus succinct sur le retour triomphal que constitua Avatar même si tout le livre dépeint en filigrane un projet en gestation depuis les années 80 et qui conjugue tout ce qui motive Cameron et ses aficionados : innovation techniques avec la motion-capture et la démocratisation de la 3D, romance et spectacle flamboyant au service d’un récit primitif d’une efficacité éblouissante. On aura aussi quelques développements sur la galaxie Cameron notamment l’alter-ego que sera son ex-épouse Kathryn Bigelow et un développement intéressant sur les multiples montages existants (et plus ou moins pertinent) des films du réalisateur. Un ouvrage captivant donc, écrit dans un style percutant à l’image du réalisateur et où on sent la vraie passion de David Fakrikian allant sans retenue dans le vrai dithyrambe pour exprimer son point de vue.

Paru aux éditions Fantask

Et en prime le premier court métrage de James Cameron, Xenogenesis