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vendredi 17 juillet 2026

La Créature - La criatura, Eloy de la Iglesia (1977)

 Alors que son couple est en crise, Cristina parvient à tomber enceinte après trois années de tentatives. Mais son agression par un berger allemand provoque une fausse couche. Ayant du mal à s’en remettre, elle adopte un chien, de la même race que son agresseur, lui donnant le prénom de l’enfant qu’elle a perdu. Pendant que Marcos, le mari, s’active pour sa carrière, Cristina entame une relation passionnée pour le moins étrange avec son chien.

La Créature est un film qui s’inscrit dans la seconde partie de carrière d’Eloy de la Iglesia, à la fin des années 70. Ce moment suit une première période où le réalisateur signait de purs films de genre au sous-textes subversifs durant les dernières heures du Franquisme, et précède une troisième période voyant de la Iglesia être un des fers de lance du cinéma « quinqui » au début des années 80. La Créature, dans le contexte socio-politique espagnol, se situe durant la transition démocratique voyant les fantômes conservateurs du Franquisme encore planer, tout en laissant entrevoir la libération des mœurs de la décennie suivante. Eloy de la Iglesia a parfaitement su capturer ce moment dans des œuvres comme La Créature justement, mais aussi Le Député (1979) et Le Prêtre (1979) où les valeurs traditionnelles comme la religion, les figures institutionnelles telles que la politique, sont « corrompues » par une liberté sexuelle aussi vivace qu’encore fragile.

Dans La Créature, c’est le modèle traditionnel du couple et de la famille qui sera remis e question. Cristina (Ana Belén) et Marcos (Juan Diego) forment un couple au lien désormais distendu, notamment par leurs tentatives avortées d’avoir un enfant. Après des années et avoir abandonnés tout espoir, ils ont l’heureuse surprise d’apprendre que Cristina est enceinte. Cet évènement est un leurre dans lequel ils voient la possibilité de sauver leur union, et symboliquement d’enfin incarner la construction idéale de la famille traditionnelle. Un chien va symboliquement et concrètement briser cet espoir, d’abord lorsqu’une agression va provoquer la fausse-couche de Cristina. Se remettant difficilement de ce drame, la jeune femme va croiser un autre chien de la même race mais plus avenant, qu’elle va adopter et désormais consacrer toute son affection.

Cristina va appeler le chien Bruno, soit le prénom qu’elle destinait à l’enfant qu’elle n’a jamais eu. Et c’est au départ la place qu’il va prendre dans le foyer, occupant toute l’attention de la « mère » et provoquant l’ire du « père » se sentant délaissé comme peuvent l’être certains hommes immatures quand un bébé vient transformer en trio une cellule familiale qui était jusque-là un duo. Le script d’Enrique Barreiro ne portait initialement que sur la dimension intime du couple, et le rôle de révélateur du chien quant à leur désunion. Eloy de la Iglesia va le pimenter avec brio de son fiel envers les institutions. Pour se remettre de la fausse-couche, le couple revient sur les lieux de sa lue de miel et au détour de leurs discussions on apprend que Marcos, à cheval sur les traditions, n’avait souhaité consommer le mariage qu’après la cérémonie officielle. Son amour pour sa femme ne tient qu’au tableau parfait et idéalisé qu’est supposer afficher son foyer avec épouse et enfant. Une des premières scènes en témoigne lorsqu’il rentre à la maison et son montre désinvolte avec Cristina jusqu’au moment où elle lui annonce sa grossesse et qu’il retrouve des attitudes et une gestuelle tendre. 

L’enfant à venir était supposer réparer ce qui était cassé non pas au sein du couple, mais sur ce qu’il devait représenter dans un modèle dépassé. Marcos représente toute cette idéologie dépassée et rance, à plusieurs niveaux de lecture. Il y a en sous-texte la religion puisque Marcos invoque Dieu et la prière comme solution à tout ses maux, et a pour confident un prêtre aux conseils pour le moins discutable. Il travaille pour la télévision tout en frayant avec le monde politique au sein duquel il souhaite se faire une place, et de la Iglesia entretient une ressemblance volontaire entre l’acronyme du parti fictif du film et celui bien réel constitué d’anciens ministres franquistes. Les discours entendus lors des scènes de meeting ne laissent guère de doute sur leur volonté de maintenir une société réactionnaire et moralisatrice prolongeant le modèle franquiste.

Cristina et ses relations troubles avec son chien Bruno vont donc dynamiter de l’intérieur ces intentions. Tout en soulignant l’étrangeté de ce lien, le réalisateur en fait un véritable défi à la bienpensance. Le modèle animal classique est bousculé lorsque Cristina se montre jalouse de l’attirance de Bruno pour la seconde chienne adoptée par Marcos. Bruno ne prend plus la place de l’enfant absent, mais du mari rigoriste. Eloy de la Iglesia travaille la topographie de l’appartement, ainsi que de la maison en campagne, où l’époux n’a plus sa place. Les séquences déjà incongrues où Bruno remplaçait le nourrisson comme lorsque Cristina lui donnait le bain, prennent un tour encore plus provocateur quand le chien occupe explicitement la place du mari. 

Il y a un quasi-jeu sensuel à voir Bruno arracher la serviette d’une Cristina sortant du bain, les confidences que cette dernière ne peut avoir avec son mari se font avec son pendant canin lorsqu’elle lui montre l’album de famille – ce dernier permettant de voir le passif paternel lié au régime, laisse deviner la jeunesse étudiante rebelle de Cristina et la manière dont le mariage l’a fait rentrer dans le rang. C’est un moment de bascule où la nuit de noce non-consommée avec Marcos va l’être avec Bruno, puisque Cristina va danser devant lui en robe de mariée. A son retour Marcos comprend que la place est prise, on devine une Cristina nue sous les draps, Bruno interdit le lit conjugal à son « rival » et la robe de mariée est tâchée des traces de pas du chien.

Le talent de de la Iglesia est de ne pas en rester au seul registre allégorique et d’assumer la romance scandaleuse de son récit. Le spectre de la zoophilie, même si jamais explicite, est suffisamment clair pour laisser entendre que le tabou a été franchi – notamment par l’usage de jouet obscène. Par un génie du dressage de ce chien incroyablement expressif, d’un montage habile et du talent d’Ana Belén, le sentiment de complicité, d’affection et en définitive d’amour transparaît à l’image durant leurs interactions. Marcos ne peut imposer l’incarnation familiale classique attendue que par la force durant une éprouvante scène de viol conjugal, en s’appuyant sur l’institution en organisant l’exil du chien sur les conseils du prêtre, et se sentir enfin apte aux responsabilités politiques en ayant « purifié » son foyer. La conclusion cinglante, entre ironie et sincère plénitude, vient contredire cela et imposer un ordre moral et social nouveau. Une fois de plus, Eloy de la Iglesia signe une œuvre aussi iconoclaste que pertinente. 

Disponible en bluray français chez Artus Films 

 Extrait

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