Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 2 septembre 2026

Les Noces Rouges - Claude Chabrol (1973)

 La belle Lucienne est la femme de Paul, un notable quelque peu ennuyeux. Elle a pour amant Pierre. Paul est parfaitement au courant de leur liaison. Les deux amants décident de l'éliminer...

Les Noces Rouges est le dernier film du cycle pompidolien de Claude Chabrol, même si certains attribuent aussi ce titre à Nada (1974) qui suivra. Comme il l’a fait plusieurs au cours de sa carrière, Chabrol s’inspire ici d’un authentique fait divers, l’affaire des amants diaboliques de Bourganeuf, dans la Creuse. Ce drame vit Bernard Cousty organiser avec son amante Yvette Balaire le meurtre du mari de cette dernière dans un accident de voiture factice. Le crime, exécuté le 24 février 1970, est d’ailleurs si frais dans l’opinion que la Commission de classification des œuvres cinématographiques déplacera de 15 jours la date de sortie du film qui sinon allait tomber en plein milieu des audiences en cours. Chabrol se montre effectivement très fidèle au déroulé des évènements, aux détails du crime et à sa motivation, ainsi qu’aux indices ayant permis de susciter les soupçons – le fils adoptif du défunt alerta la police de ses doutes, quand chez Chabrol il s’agira de la fille.

L’intérêt repose dans les subtils éléments changeants qui vont apporter une vision bien plus chabrolienne. Il observe de nouveau ici les humeurs et passions étouffées sous le vernis bourgeois et provincial. La romance adultère entre Pierre (Michel Piccoli) et Lucienne (Stéphane Audran) repose ici avant tout sur l’attirance charnelle la plus primaire. La première scène réunissant les deux personnages les voit se retrouver sur une route déserte dans un bois, et s’empoigner avec frénésie pour aller coucher ensemble en pleine nature, derrière un buisson. Cette traduit plusieurs points qui seront approfondit durant le récit. Le désir si pressant de Pierre et Lucienne tient à leur frustration respective au sein de leur foyer, pour des raisons différentes. Pierre est marié à Clotilde (Clotilde Joano), femme dépressive, terne, dévitalisée et dont le peu de goût pour la vie se traduit par une santé fragile. 

Lucienne est l’épouse de Paul (Claude Piéplu), homme politique ambitieux et au contraire trop plein de vie et d’énergie, sauf celle qu’il doit consacrer à son Lucienne notamment en termes de satisfaction sexuelle. Les coucheries en plein air donnent certes des séquences sensuelles et amusantes, mais expriment la prison du paraître et des conventions au sein de cette petite ville où les amants s’en tiennent à des salutations polies lorsqu’ils se croisent. Il n’y a aucune échappatoire au risque de vindicte populaire, sans même que Chabrol ait besoin d’explicitement filmer le poids des regards extérieurs, la force de la rumeur. Chaque incartade rappelle le risque planant sur le couple, tel cette coucherie dans un château musée où les notables devinant une intrusion mais soupçonnant des jeunes de la région, vaut immédiatement mettre en place des rondes de gendarmes – et supprimer un terrain de jeu sexuel.

Pierre et Lucienne sont si conditionnés par leur environnement qu’ils vont emprunter des chemins plus périlleux qu’une simple séparation et fuite à deux. Chabrol construit le piège à venir dans la description de leurs foyers respectifs. Lucienne, avec la complicité de sa fille adolescente Hélène (Eliana de Santis), semble gentiment moquer la préciosité et les petites habitudes de son époux. Lorsque ce dernier découvrira sa liaison, Chabrol inverse cependant la dynamique des pouvoirs au sein du couple, notamment par la simple scène où Lucienne vient apporter une tasse de thé à Paul. Ce dernier est confortablement installé dans le fauteuil du salon, alors que Lucienne se baisse pour le servir, soumise comme on ne l’avait jamais vu l’être depuis le début du film. A l’inverse, Clotilde est dans une telle position d’usure et d’effacement qu’elle va pousser Pierre à la faire disparaître définitivement de sa vie, en douceur.

La force vitale de Paul tient à son pouvoir politique et l’adultère de son épouse lui importe peu, tant qu’il a un profit à en tirer en faisant pression sur Pierre. La satire de Chabrol fonctionne à plein, le discours cynique de Paul et un plan sur une photo de Pompidou suffisant à nous faire comprendre son bord politique, et le peu de cas qu’il fait à la corruption et l’enrichissement personnel. La soupape que représentaient leurs ébats torrides s’évaporent pour Pierre et Lucienne, leur passion est désormais sous tutelle. La mécanique criminelle peut dès lors se mettre en place explicitement (le meurtre de Clotilde étant resté hors-champs et explicité par le dialogue seulement) et le meurtre froidement réalisé. Chabrol ne juge jamais ses personnages, ne les filme jamais comme des monstres, et adopte leur point de vue biaisé via lequel l’assassinat est une meilleure solution que simplement quitter la région et refaire sa vie ailleurs – que leur diront les enquêteurs durant la scène finale. 

Ils se sont mis eux-mêmes sous l’inquisition de la rumeur en franchissant la ligne rouge, quand une rupture précoce et assumée aurait été plus simple. Cette humanité vivace s’exprime dans les scènes d’amour à l’urgence effrénée, et se ressent inversement durant la scène de meurtre, dont la réalisation froide laisse transparaître la passion à travers les relents rouges de la photo de Jean Rabier sur le visage des amants. Chabrol a d’ailleurs éliminé les obstacles concrets du vrai faits divers comme l’époux Balaire refusant de divorcer, ou maintient la connexion sans failles de son couple alors que cette solidarité fut ébranlée par la suite - Bernard Cousty sous-entendant durant le procès que son amante fut plus qu’une complice passive.

L’ironie chabrolienne brille dans la manière dont sera résolu l’affaire. Les autorités suspectant pourtant le crime sont stoppées dans leur démarche par le pouvoir présidentiel. Et c’est au contraire celle voulant laver les doutes et offrir un bonheur vierge de soupçon à sa mère, qui va provoquer sa chute. Le talent de Chabrol est de rendre poignante l’arrestation d’authentiques meurtriers, de nous avoir fait craindre cet instant, et de conclure sur l’expression de leurs sentiments intacts avec ce dernier plan sur leurs mains l’une dans l’autre. 

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