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jeudi 16 février 2017

La Chanson du passé - Penny Serenade, George Stevens (1941)

Julie Gardiner Adams revit les souvenirs de sa rencontre avec Roger en écoutant la chanson Penny serenade. Dès lors, elle se souvient aussi du tremblement de terre qui lui fit perdre son enfant et le chagrin qui sépara le couple avant qu’ils n’adoptent une petite fille...

La Chanson du passé marque un tournant dans la filmographie de George Stevens. De ses débuts de directeur photo pour Laurel et Hardy ou Hal Roach à sa propre carrière de réalisateur, George Stevens était associé au divertissement bondissant quel que soit le genre abordé, du film d'aventures Gunga Din (1939) à la comédie musicale Sur les ailes de la danse (1936) en passant par la comédie romantique comme Mariage Incognito (1937). Sous la légèreté Stevens faisait montre d'une préoccupation sociale, d'une tendresse et sensibilité palpable pour ses personnages qui se manifesterait avec des œuvres plus personnelles comme les charmants La Justice des hommes (1942) et Plus on est de fous (1943). Néanmoins on situe le virage "sérieux" du réalisateur après 1945 où engagé dans les services cinématographiques de l'armée américaine durant la Deuxième Guerre Mondiale, il fut marqué à vie lorsqu'il filma les images de la libération du camp de concentration de Dachau. Le divertissement pur n'aura plus cours dans la suite de sa filmographie, de l'épopée intime I remember Mama (1948) à la tragédie du célébré Une place au soleil (1951) où la transcendance héroïque (Shane (1953)), épique (Géant (1956) ou religieuse (La Plus Grande Histoire jamais contée (1965)). Pourtant tous ces éléments s'amorcent dans La Chanson du passé, un des premiers films réellement dramatiques de George Stevens. La narration en flashback et la vision délicate de l'amour parental de I remember Mama, le questionnement des institutions de La Justice des hommes et toute la noirceur à venir s'expriment déjà ici.

George Stevens se plait ici à confronter les personas filmiques de son couple vedette Cary Grant/Irene Dunne. La légèreté de Cary Grant se confronte à l'aura plus grave d'Irene Dunne qui, si elle se montrer assez extraordinaire dans le registre comique (la screwball comedy déjantée Theodora devient folle (1936)) est surtout célébrée pour ses grands rôles dans le mélodrame (Back Street (1933) et la première version du Secret Magnifique (1935) de John Stahl, Elle et lui (1939) de Leo McCarey). Si les flashbacks introduits par de superbes transitions musicales s'amorcent par le regard mélancolique d'Irene Dunne, le sentiment est plus fluctuant tout au long du récit. Le charme ahuri et maladroit de Cary Grant éclaire la gravité de sa partenaire lors de la magnifique scène de rencontre mais c'est cette même insouciance immature qui pèsera sur le couple. George Stevens en joue dans par sa mise en situation pour faire savourer la malice de Cary Grant (ce plan large où accapare l'attention d'Irene Dunne en lui apportant une pile de disque à écouter dans la boutique) où l'émotion d'Irene Dunne (ce gros plan sur son visage charmé et narquois quand elle saisit un autre subterfuge de séduction grossier).

Les ellipses et les séquences rallongées se dédoublent pour exprimer une même émotion, notamment le désir du couple, d'abord amoureux transis retenant difficilement leur ardeur lors de la scène à la plage et jeunes mariés consommant leur union avec empressement dans un wagon de train. Cet écho alternativement furtif ou appuyé fonction durant tout le film, l'immaturité de Cary Grant mettant à mal le ménage à ses prémisses et le brisant presque définitivement par sa réaction au drame auquel ils sont confrontés à la fin de l'histoire. Le désir de foyer stable et maternité d'Irene Dunne s'oppose donc constamment à l'ambition et l'égoïsme de Cary Grant, la grande tragédie s'invitant sous les formes les plus diverses pour signifier une union impossible.

Si le message s'inscrit dans les valeurs familiales hollywoodiennes attendues (le couple ne peut s'épanouir qu'à travers la parenté), George Stevens peut compter sur de superbes prestations pour l'exprimer. Le comique tendre s'illustre dans le désarroi du couple face à ce nourrisson dont il faut s'occuper, et l'émotion touche au cœur tant le ton sait se faire subtil. On retrouve ce jeu de l'ellipse et de la longueur, les atermoiements amusant (premier bain, première couche et première veille nocturne laborieuse du bébé) laissant place à un moment bouleversant lors de la tirade vibrante de Cary Grant face au juge d'adoption pour obtenir la garde.

L'acteur se met à nu comme rarement à cet instant et l'ensemble de sa prestation lui vaudra une nomination à l'Oscar. Cette narration en flashback dramatise avec force chaque épisode qui constitue une vraie tranche de vie intense à la tonalité guidée par la pièce musicale qui l'amène, et Stevens magnifiera ce mode narratif dans I remember Mama. Le drame n'est jamais appuyé avec lourdeur par ces ellipses qui escamotent les rebondissements tragiques pour faire ressentir la douleur de "l'après" chez les personnages, dont la caractérisation initiale rend de plus en plus distant l'un de l'autre. Seule la conclusion cède à une certaine facilité mis ne saurait gâcher la force de ce beau mélo.

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side

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