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lundi 29 décembre 2014

Le Limier - Sleuth, Joseph L. Mankiewicz (1972)

Sir Andrew Wyke (Laurence Olivier) , un riche auteur de romans policiers anglais, a invité Milo Tindle (Michael Caine), un coiffeur londonien d'origine plus modeste, à lui rendre visite dans sa somptueuse résidence, aménagée et décorée avec un art consommé du trompe-l’œil. Maniaque de l'énigme et de la mystification, cachant mal son mépris pour ce parvenu dont il connaît la liaison avec son épouse Marguerite, Andrew lui propose de simuler un cambriolage pour toucher l'argent de l'assurance. Milo, impressionné par Wyke, accepte et...

Fin de carrière en apothéose pour Joseph L. Mankiewicz qui signe avec Le Limier est ultime chef d’œuvre composant un condensé idéal de son œuvre. Après la déconvenue de son Cléopâtre (1963 et dont le montage lui avait échappé le film de 6h en deux parties se réduisant à un seul de 4h, une version intégrale reste à exhumer) les derniers films du réalisateur avaient témoignés d’un cynisme et d’un désabusement croissant dans l’expression de ses thèmes de prédilections (les faux-semblants, l’ambition) avec la comédie Guêpier pour trois abeilles (1967) et le western Le Reptile (1970). La pièce d’Anthony Shaffer (qui signe également le scénario et façonne une trilogie manipulatrice avec The Wicker Man et le Frenzy de Hitchcock) par son concept et sa dimension d’exercice de style s‘avérait donc un écrin idéal pour illustrer la vision amère qu’avait Mankiewicz de ses semblables, certes présente dans toute sa filmographie mais tempérée jusque-là par un certain romantisme (L’Aventure de Mme Muir (1948)), un optimisme pas encore éteint (On murmure dans la ville (1951)) et un sens de la tragédie puissant (La Comtesse aux pieds nus (1954)). Cette fois l’intrigue, le cadre en huis-clos et le duel entre deux uniques protagonistes amène une épure, une noirceur mais aussi une virtuosité bien plus frontale.

L’histoire est celle d’un affrontement entre deux protagonistes dont les différences dessinent toute la problématique du film. Andrew Wyke (Laurence Olivier) riche auteur de roman policier anglais va convoquer dans sa somptueuse résidence le modeste coiffeur londonien Milo Tindle (Michael Caine) qui se trouve être le jeune amant de sa femme. Nul reproche à lui faire mais un curieux marché à lui proposer : simuler le vol d’un couteux bijou dont Wyke touchera l’assurance, tandis que sa vente permettra à Tindle d’assurer le train de vie qu’exigera l’ex Mme Wyke. 

Tout cela dissimule bien sûr une manipulation et un piège diabolique qui va entraîner les deux protagonistes dans un face à face extraordinaire. La première partie du film est celle de Wyke. Erudit, malicieux et hautain, les plaisirs de ce pur gentleman se placent évidement à des niveaux supérieurs, ceux du jeu intellectuels qu’il se plait à constituer dans ses romans policiers, dans son environnement avec cette demeure incroyable composée d’innombrables artifices et au final de sa propre vie avec le défi qu’il va proposer à Milo.

Ce dernier, plus terre à terre ne peut suivre l’humour raffiné, les références culturelles et le bagout que constituent la logorrhée de son interlocuteur. La scène d’ouverture où Wike finit par lui permettre l’accès jusqu’à lui dans le labyrinthe où il s’est égaré annonce ainsi le piège dans lequel il va tomber, l’humiliation où il va se laisser entraîner. Toute cette première partie traduit cette supériorité, dans la caractérisation des personnages comme dans les situations, Wike mène le jeu. Milo attend en vain son tour tandis que Wike achève les coups gagnant de billard, est suffisamment bien manipulé pour accepter ce marché improbable et au final rabaissé plus bas que terre, sa basse extraction ne lui ayant pas conféré l’aptitude à se sortir de ce mauvais pas.

Le Limier constitue donc une vision de la lutte des classes réduites à sa plus simple expression, un affrontement entre tradition et modernité. On peut dans un premier temps réduire ce questionnement à l’Angleterre où cette dimension est si importante. Andrew Wike est un représentant établi de cette haute société anglaise, toisant de toute sa supériorité les inférieurs où se mélangent les pauvres bougres destinés à le rester et les étrangers qui ne seront jamais assimilés. Milo Tindle est de ceux-là méritant d’autant plus le mépris par ses origines « métèques », lui fils d’immigrant italien osant convoiter l’épouse de celui qui le surclasse en tout. 

Sans trop en dévoiler sur les rouages du scénario diabolique, la deuxième partie sera celle de Tindle qui va balayer par son audace cette vision dépassée. Le parvenu/étranger doit faire plus d’effort pour s’élever, apprendre et s’adapter et du coup exprime une rage et une volonté que les nantis n’ont jamais eu. La revanche se fera ainsi des plus cinglantes, Tindle attendant non seulement de rendre la pareille mais d’éteindre littéralement l’arrogance de Wike en le prenant à son propre jeu.

Le récit prend encore plus de saveur en tenant compte du background des deux acteurs. L’icône shakespearienne qu’est Laurence Olivier, son prestige et ses interprétations légendaires se frotte ainsi au jeune premier montant qu’est Michael Caine qui aura dû plus qu’à son tour affronter ces clivages de classe pour parvenir en haut de l’affiche. On peut y faire diverses interprétations, Olivier représentant une tradition poussiéreuse et figée des arts (le théâtre par exemple) qui ne sortira que momentanément vainqueur quand Caine plus volontaire, plus souple et inventif symbolise une modernité (le cinéma, la télévision) qui saura s’inspirer du passé pour produire autre chose. C’est ainsi que Tindle humilié réussira à concevoir un chausse-trappe encore plus cruel et virtuose pour vaincre Wike.

Mankiewicz assume pleinement l’origine théâtrale de son matériau originel, le générique (sur le score sautillant de John Addison dont le mystère et l'ironie est bien dans l'esprit Cluedo du film) même constituant le cadre du film comme une scène. Il confère cependant à l’ensemble une force toute cinématographique et à l’image de Tindle sait prendre le meilleur des deux mondes pour donner toute la force attendue à son récit. Le décor incroyable (fabuleuse création de Ken Adam) de la maison constitue le vrai troisième protagoniste du film. Les différents éléments (automates, marionnettes) qui le constituent semble s’animer ou s’éteindre au gré des soubresauts de l’intrigue, prendre faveur pour l’un ou l’autre des adversaires à travers des inserts prêtant à interprétations notamment sur le marin rieur Jolly Jack.

Seuls à l’écran pendant plus de deux heures haletantes, Michael Caine et Laurence Olivier offre des performances de haute volée. Le premier au départ indécis et porté par les évènements s’avère saisissant d’intensité revancharde quand le second tout en arrogance cabotine perd de sa superbe pour finir vaincu et pathétique. Mankiewicz en tirera la fierté d’avoir signé le seul film dont la distribution entière fut nommé aux Oscars (les autres noms du générique étant là pour donner le change dont un savoureux Eve Channing en référence à son All About Eve (1950)). Il termine en tout cas sur un sacré coup d’éclat et on ne peut que regretter que cela soit son dernier film alors qu’il ne disparaitra que près de vingt ans plus tard en 1993.

Assez inexplicablement ce n'est toujours pas sorti en dvd français (alors que l'affreux remake de 2007 est bien trouvable lui) dont pour les anglophones se pencher vers le zone 2 anglais qui comporte des sous-titres anglais ou alors l'édition Anchor Bay qui dispose d'une VF très réussie 


2 commentaires:

  1. Bon article qui souligne bien la dimension sociale et méta (mise en abyme des comédiens) du film. On peut aussi l'interpréter d'une façon plus subjective : l'écrivain s'adresse à son personnage, dans une schizophrénie très pirandellienne (et pas loin du dédoublement de Stevenson), en écho au "duo" de L'Aventure de madame Muir (sublime Gene Tierney au Cinéma de minuit hier soir dans Le Fil du rasoir !)...
    Shaffer signa aussi, ne l'oublions pas, les scénarios pareillement satiriques de Frenzy et The Wicker Man, avec leurs autres luttes de classes basées sur de trompeuses apparences. Vous parlez du décor comme "troisième personnage", en effet, et on le doit au grand Ken Adam, responsable des Bond mais aussi de la salle de réunion de Docteur Folamour. John Addison signe l'irrésistible musique, après celle du Rideau déchiré (Herrmann évincé !).
    Le labyrinthe nous semble renvoyer à la littérature (et la fiction) selon Borges, autant qu'il annonce celui de Shining (encore Kubrick !), où se perdra à son tour un second "clown" sinistre et "auteur" raté...
    Enfin, on pense aussi, en voyant Le Limier, au "théâtral" et "mental" Fanny et Alexandre, son antithèse "optimiste" et apaisée...
    PS : VF disponible ici
    https://www.youtube.com/watch?v=O7CFCzigrLA

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  2. Bien vu pour l'aspect double qui renvoie à Mme Muir je n'y avait pas pensé. On peut y voir du coup la solitude du créateur/écrivain qui s'invente un antagoniste pour le stimuler ou défie sa création. C'est un peu plus méta et réflexif que Mme Muir plus romantique et mélancolique où le double sert à guérir une solitude. Je préfère l'angle de Mme Muir mais c'est brillant de le réinventer ainsi de manière sous-jacente dans Le Limier.

    Sinon toujours pas vu Fanny et Alexandre dont le bluray prend la poussière depuis des mois il va falloir réparer ça !

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