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dimanche 14 décembre 2014

Infidèlement Votre - Unfaithfully Yours, Preston Sturges (1948)

Un chef d'orchestre en est persuadé : sa femme le trompe ! Alors qu'il dirige un concert, il imagine trois manières de la tuer, au gré de l'inspiration que lui apportent les musiques de Rossini, Wagner et Tchaïkovski. La salle est en délire : jamais le chef d'orchestre n'a semblé aussi habité par sa partition ! Ne reste plus qu'à mettre le crime en pratique....

La question du fantasme et de son impossible réalisation est un thème central de la comédie américaine des années 50. C’est le mari en quête d’aventure de Sept ans de réflexion (1955), Jerry Lewis se rêvant un alter-ego irrésistible dans Docteur Jerry et Mister Love (1963) ou le quidam ordinaire affublé du sex-symbol Jayne Mansfield dans La Blonde explosive (1957). Preston Sturges est pour beaucoup dans cette tendance, lui qui aura exploré la question narrativement dans Les Voyages de Sullivan (les velléités de mélodrame du héros réalisateur s’opposant aux attente de comédie de son public) mais aussi visuellement en introduisant les codes du cartoon dans le cinéma live. Au début des années 50, Preston Sturges est au creux de la vague. Il a quitté avec pertes et fracas la Paramount, le studio lui ayant donné sa chance et où il jouissait d’une liberté totale. Loin de ce cocon, l’association malheureuse avec Howard Hughes et des œuvres moins inspirée font mettre à mal le crédit de Preston Sturges. Darryl Zanuck, patron de la Fox et grand admirateur de Sturges (tout son travail de scénariste à la Paramount et si cette dernière avait refusé de lui donner sa chance à la mise en scène il était prêt à le faire) lui donnera alors carte blanche pour ce qui sera son dernier vrai grand film, Infidèlement Votre.

Cette idée du fantasme irréalisable qui court de manière sous-jacente dans toute son œuvre (les aspirations héroïque du jeune homme de Héros malgré lui (1944), les rêves de fortunes du couple de Christmas in July (1940), l’idéal artistique du cinéaste des Voyages de Sullivan), Sturges l’applique littéralement dans le script très conceptuel d’Infidèlement Votre. Le chef d’orchestre Alfred de Carter (Rex Harrison) apprend que son épouse (Linda Darnell) le trompe. Fou de rage, il rumine en plein concert trois manières de la tuer, la méthode et l’atmosphère de ses fantasmes variant au gré d’une partition où alternent Rossini, Wagner et Tchaïkovski. L’idée du film date de 1932 où Preston Sturges encore simple scénariste constata l’influence qu’avait la musique d’ambiance sur son écriture. Le réalisateur y ajoute foule d’éléments inventifs dans une première partie caractérisant avec drôlerie le mari jaloux.

Sturges fait de son héros un anglais marié à une américaine qui est également une femme plus jeune. Cette différence d’âge et de culture amorce progressivement des motifs de ressentiments lorsque l’époux se pensera trompé. Rex Harrison lui apporte une préciosité excessive et hilarante, autant dans l’expression de son amour que plus tard de sa haine. Il faut voir l’attitude théâtrale et les grands airs qu’il prend lorsqu’on ose lui amener les rapports de filature confirmant l’adultère de son épouse. Par des coups du sort hilarants, ce fameux rapport qu’il refuse de lire lui revient constamment, jusqu’à ce qu’il finisse par en connaître le tragique contenu. 

Pas de grande scène de ménage ou de colère envers son épouse, sa jalousie va prendre au contraire un tour tout aussi maniéré. Sturges oppose le raffinement européen à la vulgarité du Nouveau Monde, les renvoyant dos à dos avec brio. De Carter est anglais, artiste et cultivé. L’antithèse de son beau-frère August (Rudy Vallee) américain froidement matérialiste (une scène le montrant compter son argent en pleine nuit enfonce le clou) et ignare. C’est le second qui lance la filature par un détective privé de la femme de son beau-frère qu’il soupçonne d’infidélité, un moyen efficace et pragmatique pour lui tandis que cela est d’une vulgarité sans bornes pour un De Carter poussant des cris d’orfraie lorsqu’il apprend la nouvelle.

Dès lors la jalousie ordinaire mais entouré de bassesse de l’américain s’oppose à celle plus raffinée et pédante de l’anglais (les remarques désobligeantes de De Carter sur les américains sont légions sous la plumes acerbe de Sturges) qui ne peut que fantasmer la réparation de l’outrage dans une mise en scène grandiloquente. La caméra de Sturges traverse la salle de concert pour s’attarder sur la gestuelle passionnée de De Carter avant de littéralement plonger dans son regard et ses pensées meurtrières, le rêve peut commencer. 

La comédie noire drôle et sautillante est de rigueur sous les notes du Sémiramis Rossini, le ton se fait pesant et funèbre dans le mélodrame forcé baigné du Tannhäuser et le tournoi des chanteurs à la Wartburg de Wagner et carrément tourmenté et désespéré avec Francesca da Rimini de Tchaïkovski. Mari meurtrier face une épouse « femme fatale » dans le premier fantasme, compréhensif et résigné dans le second et suicidaire dans le dernier, De Carter offre trois visages où il tient sa revanche de façon toujours plus outrancière.

Il en ira autrement lors de la concrétisation où les lois de la gravité reprennent leur droit avec une chambre d’hôtel saccagée, les enregistreurs disposent d’un mode d’emploi incompréhensible et où l’interlocuteur n’arbore pas la même attitude théâtrale. De Carter sera constamment décontenancé par ces éléments réel qui contredise la flamboyance des fantasmes, le plus grand d’entre eux étant évidemment l’infidélité de son épouse. Toujours aussi cabot, notre héros s’en sort avec une envolée dont il a le secret et Sturges de teinter son final romantique d’une grinçante ironie. 

Sorti en dvdzone 2 français chez Carlotta

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