Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mercredi 3 octobre 2012

On murmure dans la ville - People Will Talk, Joseph L. Mankiewicz (1951)


Noah Praetorius est un brillant gynécologue qui donne des cours dans une école de médecine et dirige une clinique privée, où il privilégie les rapports humains avec ses patientes. L'une d'elles, Deborah Higgins, est une jeune future mère célibataire en détresse, dont il tombe amoureux (et réciproquement). Le Dr Praetorius est apprécié de tous ses collègues et ses étudiants, à l'exception du Professeur Ellwell qui le jalouse et qui diligente une enquête interne visant à éclairer le « passé trouble » du médecin et le mystère entourant la présence constante à ses côtés du dénommé Shunderson...

Le 22 octobre 1950 se tient une assemblée des plus tendues au sein de la Screen Directors Guild, syndicat des réalisateurs américain. Cecil B. DeMille y a convoqué ses pairs afin d'en évincer Joseph L. Mankiewicz, président de la guilde et suspect à ses yeux d'opinions politiques trop progressistes. Nous somme aux débuts du Maccarthysme (dont les actions s'intensifieront deux ans plus tard) et le but profond de la manœuvre est de dénoncer les réalisateurs en vue trop proche du parti communiste. L'injustice sera évitée en partie grâce à la courageuse intervention de John Ford auteur de cette sortie légendaire envers DeMille : « Mon nom est John Ford et je fais des westerns. Je t’admire Cecil, mais je ne t’aime pas. ». La tête de Mankiewicz sera sauvée ce jour-là mais l'expérience le marqua durablement au point de l'exploiter dans un de ses meilleurs films, People will talk, un an après les évènements. Il trouvera matière à exprimer sa pensée sur cette malveillance ordinaire et volonté de calomnie en adaptant la pièce de Curt Goetz Dr Praetorius, dont un film allemand fut d'ailleurs déjà tiré en 1950 Frauenarzt Dr. Prätorius.

L'histoire nous place dans une petite ville où sévit un médecin pas comme les autres, le Dr Praetorius (Cary Grant). Proche de ses patients et adepte de méthodes anticonformistes, il privilégie l'humain et la psychologie comme moteur de la guérison plutôt que d'en rester à la pure prescription sans accompagnement. Pour lui la rémission physique s'accompagne de celle plus mentale et il cherche à placer ses patients dans les conditions les idéales pour parvenir aux deux. Nous découvrons donc ce médecin parfait et idéaliste faire face à divers problèmes grâce à ses qualités de compréhension et d'empathie, son humour et bagout faisant allégeant toujours les instants difficiles et surtout sa profonde implication envers les autres. L'interprétation subtile et pleine d'allant de Cary Grant évite d'en faire un saint parfait dont on se sentirait lointain même si bien sûr cette figure de médecin est très idéalisée.

La fantaisie enfantine de l'acteur crée donc avec lui pour le spectateur la même proximité que ses patients dont les saillies et le calme apaisent et le script même dans ses actions les plus vertueuses parvient à le pousser dans ses retranchements. C'est particulièrement vrai pour la romance avec le personnage de Jeanne Crain, future mère célibataire dans cette Amérique moralisatrice des années 50 et qu'il va sauver de vindicte populaire en l'épousant.

Mankiewicz sait idéalement se reposer sur le charisme de son acteur puisque si une relative ambiguïté demeure quant aux raisons de l'acte chevaleresque du Dr Praetorius (bienveillance ou amour réel pour sa patiente ?) lorsque viendra l'heure des explications Grant exprimera une telle sincérité et aisance à exprimer ses sentiments profonds que le drame ne dépassera pas le temps d'une scène intense après laquelle Jeanne Crain ne doutera plus de lui.

Pourtant ce dévouement et cette réussite suscite la jalousie et la malveillance, Mankiewicz usant de situations et dialogues brillants pour souligner les maux qui agitent la société américaine d'alors. Ce sera tout d'abord par la vision de l'enfermement sur soi, de l'ignorance et de la bêtise crasse que cela éveille chez certains individus à travers la figure John Higgins (Will Wright) oncle entretenant Jeanne Crain et son père Arthur (Sidney Blackmer). N'ayant jamais dépassé l'enclos de sa ferme et uniquement préoccupé par ses profits fermiers et les préceptes de la bible, c'est pour Mankiewicz le type d'être idéal à croire et soutenir les affirmations nauséabondes que lui suggère son poste de radio (tout comme dans Chaînes Conjugales il dénonce ces nouveaux médias abrutissant).

La sympathie du réalisateur va plutôt à cette figure de père qui a certes échoué matériellement mais qui a connu une vie intellectuelle passionnante et parcouru le monde. Cette simple bêtise laisse place à la pure méchanceté à travers le personnage de professeur jaloux incarné par Hume Cronyn. Envieux de la réussite de Praetorius, il va mener l'enquête afin de trouver le secret enfouit dans le passé mystérieux de notre héros et sans doute lié à la figure mi- ange gardien mi- enfantine de Shunderson (Finlay Currie) vieil homme dévoué qui l'accompagne partout. Le message se fait encore plus clair lors de la magistrale conclusion où Praetorius fait face à ses accusateurs dans une commission au mimétisme évident avec la future Commission sur les Activités Anti-Américaines (HUAC).

L'atmosphère inquisitrice et pesante accompagné de la répétition par Cary Grant de cette phrase tant prononcée par ceux qui refusèrent de dénoncer leur camarades Je refuse de répondre à cette question est une expression puissante et synonyme de la prise de risque de Mankiewicz qui place cette opinion forte au cœur d'une œuvre de divertissement intelligente. L'issue y sera moins tragique que celle des futurs blacklistés et s'achève sur un épilogue triomphal et optimiste où Grant vainqueur dirige un orchestre sur les accords de L'Ouverture pour une fête académique, op. 80 de Johannes Brahms. Un des très grands films de Mankiewicz.

 Sorti en dvd zone 2 français chez Fox

2 commentaires:

  1. Est-il exact, néanmoins, qu'après cette folle nuit de la Scree directors guild où se sont illustrés, par leur courage, Don Hartman, John Ford, Delmer Daves,etc., en affrontant "Mister de Mille", Mankiewicz, 5 ou 6 jours après, a finalement cédé et fait signer aux réalisateurs cette Charte anti-rouges qu'il n'avait pourtant pas voulu mettre en place et qui était à l'origine de tout ce binz...? J'ai cru voir ça dans le bouquin de Brion sur John Ford...

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  2. Je ne sais plus exactement ce qui s'est déroulé après mais effectivement mais de toute façon c'était plus semble t il une solidarité envers la prise à partie de Mankiewicz par DeMille qu'une opposition au McCarthysme qui a provoqué le conflit à ce moment là. Deux ans plus tard à peine Elia Kazan dénonçait ses amis communistes...

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