Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 21 février 2022

Mad Max, au-delà de la radicalité - Nico Prat, Manouk Borzakian, Alexandre Mathis, Elise Lépine et Erwan Desbois

Mad Max, au-delà de la radicalité est un ouvrage collectif passionnant qui explore les différentes pistes thématiques qui parcourent la saga Mad Max de George Miller. Dans l’ensemble les éléments autour de la confection des films de saga (hormis le plus récent Mad Max Fury Road (2015)) sont assez connus pour quiconque s’y est intéressé en détails mais c’est la manière dont ils s’insèrent au sein de chacune des analyses qui rendent l’ensemble prenant. 

Dans son segment sur Mad Max (1979) Manouk Borzakian poursuit l’entreprise déjà entamée dans son précédent ouvrage Géographie zombie, Les ruines du capitalisme. Il s’agit pour lui de replacer le film dans son contexte socio-économique et topographique dans des notions spécifiques à l’Australie. Les grands espaces australiens et les fantômes du passé fondateur violent du pays qui y règnent irriguent l’arrière-plan du récit. C’est un cadre qui suscite d’abord l’intérêt de réalisateurs étrangers tels Nicolas Roeg sur Walkabout (1970) ou Ted Kotcheff dans Wake in Fright (1971), qui capturent le rapprochement impossible des civilisations (Walkabout) hantées par leur passé, et les comportements extrêmes que suscite ce sentiment d’isolation, d’oppression du bush. George Miller creuse ce sillon en s’appuyant sur son expérience de médecin et d’ambulancier ayant vu sont lot de conséquences sanglantes liées à des accidents routiers. La voiture revêt une dimension viriliste ce rattachant à ce passif local brutal que Miller inscrit dans un futur proche au bord du chaos, implicitement évoqué – dans une logique économique d’abord puis de façon plus consciente dans les suites – par la désolation que renvoie le bush australien. Manouk Borzakian lie donc cet environnement au traitement de Miller où agent de l’ordre et du désordre se rejoignent par un même goût de l’adrénaline et de la violence routière. Max Rockatansky se trouvent entre ces deux feux poreux que l’auteur étend progressivement à des questionnements s’étendant au-delà des seules problématiques locales. L’effondrement des civilisations se rattaches à des crises de l’époque comme le choc pétrolier et les premières préoccupations écologiques. Les réponses indistinctes entre l’anarchie et un ordre autoritaire correspondent à un contrôle et une récupération qui s’instaure avec l’arrivée au pouvoir de tenants d’un néolibéralisme glacial comme Ronald Reagan et Margaret Thatcher.

Alexandre Mathis pour Mad Max 2 (1982) évoque un monde qui a basculé dans le postapocalyptique encore sous-jacent du premier film. A l’aridité désespérée de Mad Max répond cette fois une dimension mythologique dans la caractérisation de Max qui gagne en humanité au fil du récit. Il explique comment ce second volet endosse les codes du western avec cette notion de communauté, d’espace à défendre et de promesse de jours meilleurs dans ce cadre ne nous renvoyant plus seulement à notre vide. Cela s’oppose à la pure notion de domination et de force littéralement illustrée par l’esthétique cuir/SM qui fera date dans l’imagerie postapocalyptique. L’adrénaline de la vitesse n’est plus seulement exutoire, jouissive et vengeresse mais prend sens dans une notion de collectivité qui se prolongera dans les films suivants.

C’est un sillon que creuse Elise Delépine dans son segment sur le mal-aimé Mad Max au-delà du dôme du tonnerre (1985). L’idée d’un lieu commun, d’une collectivité et d’un certain progressisme (Tina Turner premier personnage féminin à ne pas subir les évènements et ne pas représenter un repos du guerrier dans la saga) prolonge la fin de Mad Max 2 mais la tyrannie et la distribution pyramidale et barbare du pouvoir rappelle la brutalité et l’injustice inhérents à l’humanité. George Miller (par ailleurs frappé par un drame durant le tournage) fait de nouveau reposer l’espoir sur un ailleurs idéalisé possible, imaginé avec la candeur du conte moderne par un groupe d’enfant. Max n’est plus le taciturne déshumanisé des précédents et Elise Delépine offre une belle défense au film dont le virage lumineux s’inscrit dans une parfaite logique thématique pour Miller.

Le quatrième volet tardif Mad Max : Fury Road est pour Erwan Desbois une continuité thématique et narrative de la trilogie originelle. Max à travers l’âge de son nouvel interprète Tom Hardy est dans la continuité de l’incarnation de Mel Gibson, le système social renvoie en pire de celui de Mad Max au-delà du dôme du tonnerre tandis que la furie exacerbée des course-poursuite, la fétichisation plus seulement virile mais exaltée des véhicules et la collision est dans le sillage démesuré de Mad Max et Mad Max 2. L’idéal ne repose plus en un lieu rêvé, fantasmé et mythologique mais en l’individu ou plutôt l’individue, les femmes trouvant enfin leur place dans l’univers brutal de Mad Max. La position d’objet sexuel, de génitrice périssable est brisée pour façonner une figure féminine libératrice en laquelle réside désormais la rage passée de Max. En misant sur les individus dans leur ensemble le salut illusoire du second et troisième film s’avère déjà sous nos yeux avec une fuite en avant ne nous menant plus vers l’inconnu mais consistant en une boucle où il faut bousculer l’ordre établi. On voit vraiment un mélange de cohérence et d’évolution avec son temps de George Miller tant sur le fond que la forme où il exploite les moyens de blockbusters qui lui sont désormais alloués, les possibilités technologiques modernes et ses expériences hors de l’univers de Mad Max (l’animation des Happy Feet et le tournage animalier des Babe, la puissance évocatrice de Lorenzo).

La conclusion de Nico Prat après cette suite d’analyses nous titille quant à elle sur les promesses d’un imaginaire qui n’a pas tout dit avec l’attente du préquel Furiosa sur la jeunesse du personnage de Charlize Theron.

Un ouvrage qui ouvre donc de manière intelligente, érudite et concise nombres de pistes réflexives autour de l’univers de Mad Max

Publié aux éditions Playlist Society 

vendredi 18 mars 2016

Lorenzo - Lorenzo's Oil, George Miller (1992)

En 1984, Augusto et Michaela Odone apprennent que leur fils de cinq ans, Lorenzo, est atteint d'une maladie rare, réputée incurable, l'adrénoleucodystrophie (ALD), qui provoque la détérioration brutale et irréversible du système nerveux. Totalement étrangers au monde médical et scientifique, les Odone vont se battre pour leur fils. Incapables de dénicher un médecin qui pourrait traiter la maladie de leur fils, un couple s'acharne à mettre au point leur propre traitement : l'huile de Lorenzo...

Alors qu’il accompagnait dans le monde la sortie de son cultissime Mad Max (1979), George Miller pris conscience au fil des interviews et des analogies faîtes par les critiques que sous le spectacle oppressant et nerveux, il avait créé une véritable figure mythologique avec le personnage de Max. Prenant cet aspect en compte de façon bien plus consciente dans Mad Max 2 (1981), George Miller fit de cette suite une véritable chanson de geste où sous l’imagerie post-apocalyptique Max était définitivement paré d’une aura légendaire dans la narration comme la mise en scène. Dès lors tous les films du peu prolifique George Miller (neuf films en plus de trente ans de carrière) constitueraient de véritables épopées dans les genres les plus inattendus, que ce soit avec le manchot danseur du film d’animation Happy Feet (2008) ou le valeureux cochon de Babe, un cochon dans la ville (1992). Cette volonté n’aura jamais été mieux assumée que dans Lorenzo’s Oil, dont le sujet certes poignant aurait plus tendance à évoquer le téléfilm larmoyant et qui entre les mains de George Miller devient une véritable odyssée intime.

Le scénario s’inspire de la véritable histoire d’Augusto (Nick Nolte) et Michaela Odone (Susan Sarandon), deux parents dont le fils Lorenzo fut atteint d’un mal rare et incurable, l'adrénoleucodystrophie. N’acceptant pas le verdict pessimiste des médecins, le couple à force de volonté et de vraie curiosité parvint réellement à faire avancer la recherche sur la maladie au point d’être à l’origine du traitement pouvant la ralentir voire préventivement la stopper : l’huile de Lorenzo. Le film s’ouvre sur des images élégiaques et fraternelles des Comores, où séjourne la famille Odone avant de retourner aux Etats-Unis. Cette vision du continent noir, berceau de l’humanité, annonce d’emblée la dimension mystique du film et la croyance inébranlable qui guidera les protagonistes. 

George Miller expose d’abord la terrible impuissance des parents face au diagnostic et aux symptômes qui altèrent progressivement le corps et la conscience de leur fils. Motricité réduite et troubles du comportement isolent le jeune Lorenzo du monde qui l’entoure à travers ce mal foudroyant supposé le terrasser au bout de deux ans. Courant d’un spécialiste à autre tout aussi inefficace, le couple va faire un terrible constat. Face à ce mal rare, le temps de la médecine tâtonnante n’est pas le même que le leur, parent jouant une véritable course contre la montre tandis que Lorenzo s’affaiblit de jour en jour. L’enfant n’est qu’un sujet d’études parmi tant d’autres sur lequel on expérimente à l’aveuglette des traitements sans effets. Dès lors Augusto et Michaela vont consulter toute la documentation existante sur ce mal, faire des recoupements et tirer les hypothèses que les médecins n’ont pas su faire. Comme tout les meilleurs films du réalisateur, Lorenzo est un film sur l'action plutôt que l'attente, où il s'agit d'avancer plutôt que de se soumettre à son  sort, le bitume de Mad Max a simplement été remplacé par les bibliothèque et le chevet du malade.

George Miller montre des personnages en lutte à la fois contre la maladie et contre la lenteur et le conformisme des institutions. Par un simple sens pratique, une prise de risque et la curiosité, Augusto Odone parvient à des recoupements permettant d’affronter la maladie avec l’usage d’une huile traitée. En endossant le regard de néophytes dont on suit les découvertes et l’acquisition de connaissances, George Miller rend limpide la manière dont ils avancent. Le réalisateur oscille entre tonalité exaltée et résignation selon qu’on adopte le point de vue de l’individu ou des institutions. Ces dernières constituent des entités opaques destinée à forger une douloureuse acceptation plutôt que l’espoir. 

La prise de risque, la peur de l’échec et la reconnaissance moindre incitent ainsi les médecins malgré toute leur bonne volonté (le personnage de Peter Ustinov) à ralentir le processus, la recherche prenant une lourdeur, une lenteur administrative peu adaptée à l’urgence de la maladie. Même constat de résignation dans les associations dédiées aux ALD, regroupement de souffrances commune, soumises au lobby de la médecine au lieu d’être le moteur les poussant à accélérer la recherche. L’obstacle est donc tout autant moral qu’organique pour les Odone qui harcèleront l’institution et la remettront en cause.

La mise en scène de George Miller confère à l’ensemble une force et une emphase aux antipodes d’une approche cafardeuse simpliste. L’imagerie se fait opératique (accentuée par une bande-son usant de musique classique don un sublime Adagio d'Albinoni) autant pour plonger les parents dans des abimes de désespoirs (bouleversante scène où Augusto lit les symptômes et le temps d’action du mal jusqu’au décès, le mot « Death » envahissant peu à peu l’écran en surimpression) que pour entretenir la flamme comme cette somptueuse nuit étoilée où Nick Nolte narre à son fils encore conscient les origines de son nom. Cette volonté du grandiose et de l’arrière-plan comme reflet des sentiments des protagonistes se ressent par la profonde stylisation des décors, tous les environnements hospitaliers par leur immensité et pâleur uniforme reflétant la douleur anonyme et impuissante des Odone. 

A l’inverse la maison familiale est le lieu des souffrances les plus crues (les longues et insoutenables crises respiratoires de Lorenzo) mais aussi de la proximité et l’espoir. C’est là que Michaela épuisera famille, médecins et infirmières qui l’incitent à lâcher prise et accepter l’inéluctable mais elle continuera avec un amour farouche et inconditionnel à border et lire des histoires à Lorenzo, persuadée qu’il saura y répondre un jour. Miller sait également se faire sobre en équilibrant ce mysticisme à une échelle intime comme ce superbe moment où l’ami africain entame un chant traditionnel pour Lorenzo. 

Les deux acteurs délivrent des prestations exceptionnelles. Susan Sarandon émouvante, vulnérable et déterminée est magnifique d’émotion écorchée et Nick Nolte (doté d’un accent italien impeccable) dans sa quête de savoir maladive revêt les doutes de l’Homme et l’exaltation de l’illuminé avec une rare intensité. George Miller englobe toutes les croyances dans ce mysticisme sans forcer le trait, tour à tour naïves danse cette attente d’une étoile filante, ancestrale avec le chant africain et religieuse avec cette ultime image sur une fresque où soudain se fait entendre la voix intérieur de Lorenzo. Un véritable chef d’œuvre trop méconnu dont le générique apporte un point final poignant à cette aventure inoubliable. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Universal 

mercredi 13 mai 2015

Mad Max 2 - George Miller (1982)

Dans un futur non défini, les réserves de pétrole sont épuisées et la violence règne sur le monde. Max, un ancien de la sécurité routière, se porte aux secours d'une communauté de fuyards aux prises avec des pirates de la route. La bataille se concentre autour d'une citerne de raffinerie.

Au terme d’une longue exploitation et controverse autour de sa violence partout où il sorti, Mad Max fut un immense succès qui appelait forcément une suite. Alors que ce premier volet fut produit à la marge et à l’économie malgré le résultat impressionnant, Mad Max 2 sera à l’époque le plus gros budget de l’industrie cinématographique australienne. George Miller voit les choses en grand pour ce deuxième épisode plus épique et spectaculaire où Mel Gibson reprend le rôle-titre.

Mad Max nous présentait un monde au bord du chaos où les innocents n’avaient pas leur place et étaient condamnés. Ce n’était qu'en renonçant à son humanité et en cédant à ses bas-instincts que l’on pouvait survivre. Max (Mel Gibson) ayant tout perdu terminait le film comme un pur bloc de violence, aussi déshumanisé justement que son bolide Interceptor avec lequel il ne faisait plus qu’un. Sa première apparition dans cette suite semble être un prolongement de la conclusion du premier épisode, le voyant décimer une horde de pirate de la route en ayant après lui. Cette fois le monde a bel et bien basculé dans les ténèbres et la pure barbarie et c’est paradoxalement là que l’espoir va renaître et que Max va partir à la reconquête de son âme. 

L’introduction montre à travers des images d’archives les conflits qui ont conduit la civilisation à sa perte avec une guerre nucléaire, entrecoupée d’extrait de Mad Max pour prolonger à hauteur d’homme et à travers le passé de notre héros ce basculement. Alors que Mad Max oscillait en réalisme brutal, satire et tragédie ce deuxième volet assume pleinement une veine mythologique ressentie dès la voix-off commentant les évènements comme une chanson de geste rapportée. Cela s’accorde à Max bien sûr, la mise en scène de George Miller par ses cadrages et composition de plan magnifiant la présence charismatique d’un Mel Gibson plus glacial, affuté et intimidant.

C’est un homme solitaire et meurtri par les pertes qu’il a eu à subir, qui n’attend plus rien de l’existence et survit au jour le jour. Les membres d’une communauté de fuyard voient pourtant en lui le héros providentiel qui leur permettra d’échapper à la barbarie du tyran Humungus (Kjell Nilsson). Contribuant à cette communauté par intérêt, il finira pourtant par s’y attacher et les aider. Le film emprunte une pure trame de western transcendée par l’imagerie post-apocalyptique que Miller invente réellement avec Mad Max 2 quand le premier était encore empreint d’un certain réalisme. Les hordes de Humungus ont ainsi des allures de punks affublés de tenues SM, reflet de leur sauvagerie imprévisible et du chaos de leurs esprits. 

Ils ne sont cependant pas aussi dérangeants et caractérisés que dans Mad Max, Miller jouant plus sur l’effet d’armée/meute dégénérée que sur une folie plus individuelle. Humungus constitue néanmoins un méchant assez fascinant, nous interrogeant sur son passé et ce que dissimule ce masque de métal et cette allure de colosse. Au détour d’une réplique où il avoue avoir perdu aussi des proches durant le conflit, Humungus nous apparaît ainsi comme un double maléfique de Max, ce à quoi il pourrait basculer. En renonçant au trésor de ce monde en perdition (l’essence) pour aider les plus faible, Max va peu à peu retrouver ce qu’il avait perdu ou plutôt ce qu’on lui avait arraché.

Tous ces questionnements s’inscrivent en tout cas dans l’action, le regard agité d’un Mel Gibson taciturne à souhait faisant tout passer. C’est par les actes que la transformation s’opère durant des morceaux de bravoures rondement menés durant les 95 minutes qui filent à toute vitesse. La mise en scène de Miller renforce l’énergie mais aussi la grandiloquence voulue pour cette suite où le spectaculaire naît de l’illustration plus que des moyens qui bien que supérieurs sont bien loin de ceux d’une superproduction hollywoodienne. Le siège de la forteresse entre chaos et épique est d’une efficacité redoutable mais c’est bien sûr quand les monteurs vrombissent que le film prend toute son ampleur. 

La poursuite du début, le retour du camion, tout cela montre les progrès de Miller et l’inventivité du bestiaire (les incroyables véhicules, les dégaines outrancières des bandits) pour mieux nous préparer à l’incroyable cavalcade finale. Le chaos vient tonner sur cette route désertique de l’outback, les cascades et carambolages vertigineux se démultipliant dans un montage alerte, une caméra aux mouvements amples qui accompagne avec virtuosité la férocité de l’affrontement. 

 Max défend chèrement sa peau, son regard dément s’ornant d’une rage concernée et non plus détachée/suicidaire, à l’image de cet enfant sauvage s’étant attaché à lui. Un morceau de bravoure incroyable qui demeure une des course-poursuite les plus palpitantes jamais filmées. Redevenu homme et paradoxalement élevé en demi-dieu, la silhouette de Max s’estompe dans un fulgurant travelling arrière contredisant la fin du premier film où nous quittions une bête sauvage.

Le film sera un immense succès (notamment en France où la censure se relâchant il sortira la même année à quelque mois d’écarts que le premier épisode) et aura une descendance colossale dans le sous-genre du post-apo, pour le meilleur (le manga et la série animée Ken le survivant/Hokuto no ken, Le Livre d’Eli) et pour le pire (les innombrables décalques du cinéma bis italien, le blockbuster Waterworld qui en offre un pendant marin). Un troisième volet plus nanti et discutable (on en reparle peut-être demain si la revoyure ne pique pas trop les yeux) verra le jour avant une reprise récente inespérée et sans Mel Gibson.

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Warner

mardi 12 mai 2015

Mad Max - George Miller (1979)

Sur les autoroutes désertées d'une Australie méconnaissable, une guerre sans merci oppose motards hors-la-loi et policiers Interceptor, qui tentent de triompher de la vermine au volant de voitures aux moteurs surgonflés. Dans ce monde en pleine décadence, les bons, les méchants, le manichéisme disparaissent...

Invention d’un personnage culte, d’un univers à l’imaginaire les plus influents de la science-fiction contemporaine, révélation d’une immense star et d’un génie de la mise en scène, tout cela est contenu dans Mad Max. Sans cette combinaison de talents et d’idées, Mad Max n’aurait pu être qu’une série B semi-amateur parmi tant d’autre. Le film naît de l’imaginaire conjoint de George Miller alors médecin et de son ami Byron Kennedy, cinéaste amateur. Amené à assister aux ravages des accidents de la route dans le service d’urgences où il travaille mais aussi de vrais carambolages dû aux fous du volant de sa région rurale de Queensland, Miller se découvre une sorte de fascination pour cette violence de l’asphalte. La première démonstration filmique de cet attrait sera le court-métrage Violence at the Cinema, Part I sorti en 1971 et qui tournera dans plusieurs festivals, y remportant de nombreux prix. Dès lors le duo souhaite passer à la vitesse supérieure en développant ces idées dans le cadre d’un long-métrage. 

Aidé du scénariste James McCausland (qui intégrera l’idée des effets du choc pétrolier de 1973 dans le récit et cette quête d’une essence désormais rare), Miller et Kennedy décident de placer le récit dans le cadre d’un futur proche, d’une dystopie où règne la barbarie. Les aides au financement du cinéma australien d’alors étant plutôt orientées art et d’essai, le duo fort d’une rigoureuse présentation de 40 pages réussit à lever auprès de particuliers un budget de 400 000 dollars. Un investissement heureux pour les bienfaiteurs puisque Mad Max sera jusqu’à la sortie du Projet Blair Witch (1999) inscrit au livre Guinness des records comme le film le plus rentable de tous les temps récoltant 8 millions de dollars aux Etats-Unis et 100 millions lors de sa longue exploitation dans le reste du monde.

Dès la saisissante scène d’ouverture, c’est un choc. Sur des routes australiennes désertiques, l’aigle de la route, un dangereux fou du volant, nargue la police. Nous découvrons ainsi les bronzes, unités de policiers tout de cuir vêtus, au volant de leur bolide Interceptor chargé d’appréhender les hors-la-loi. La mise en scène nerveuse capture à merveille le danger, l’adrénaline et le parfum de mort qui se joue entre poursuivant et poursuivis tandis que décors, obstacles véhiculés et malheureux quidams manquent d’être pulvérisés. L’aigle de la route tout à sa folie semble bien inarrêtable. Pourtant en montage alterné, calmement et loin de cette confusion, une silhouette sans visage écoute le déroulement des évènements et attend son heure, se préparant méticuleusement. Le mythe Mad Max est lentement façonné par cette caractérisation iconique et fétichiste qui définit la menace dégagée par le personnage avant son entrée en action. A peine a-t-il reconnu son nouveau poursuivant que le voyou fond en larmes, sachant qu’il ne pourra jamais relever le défi de celui qui le traque désormais et mourra dans une peur panique. Ce n’est que là que nous découvrons enfin le visage juvénile et poupin de Max, pas encore mad mais semblant jouir plus que de raison des poussées d’adrénaline que suscitent ces rodéos motorisés.

L’imagerie western dans un cadre contemporain n’est pas nouvelle (de Un homme est passé (1955) de John Sturges à Inspecteur Harry (1971) de Don Siegel) mais George Miller par ce futur incertain et barbare invente réellement une nouvelle imagerie, devant autant au western spaghetti qu’au road movie américain. Il poussera la logique plus loin encore avec l’univers post-apocalyptique de Mad Max 2 (1982) et ses légions armées aux allures de défilé SM mais dans ce premier volet la proximité de ce monde envahi de motards psychopathes crée déjà un sacré malaise. Telle une meute de loups assoiffés de sang, les motards menés par le terrifiant Toecutter (Hugh Keays-Byrne) sème la terreur par simple plaisir sadique. 

Max est pourtant bien conscient d’être plus proche qu’il ne le devrait de ceux qu’il pourchasse et trouve l’équilibre à travers une paisible vie de famille. Mel Gibson fut recruté par George Miller dans des circonstances rocambolesques. Impliqué dans une bagarre de bar la veille du casting, Gibson le visage tuméfié et les vêtements en lambeaux décide de s’y présenter quand même sans trop y croire. Miller frappé par son allure effrayante le recrute aussitôt. Il y a ainsi chez Gibson un éclair d’incertitude, de démence contenue qui se dégage constamment avec plus ou moins d’intensité. Cela fonctionne à  merveille avec ce personnage de Max, faux héros et psychopathe en puissance qui cherche à fuir ses instincts. Le monde furieux dans lequel il évolue ne lui en laissera pas l’opportunité.

Mad Max rencontra beaucoup de problèmes avec la censure à l’époque en raison de son extrême violence. A l’instar d’un Massacre  la tronçonneuse tout aussi controversé, le film reste tout de même souvent dans la suggestion et loin de la pure violence graphique mais c’est par son atmosphère lourde qu’il suscite l’effroi, en laissant imaginer le sort qui attend les victimes. Les conséquences des souffrances du malheureux Goose (Steve Bisley), brûlé à vif glace bien plus que si l’on avait assisté  la scène entière. De même on imagine le pire pour l’épouse de Max (Joanne Samuel) plusieurs fois menacée et lorsque l’inéluctable arrivera, la sobriété et la gratuité de son agression sera d’autant plus terrible. Miller orchestre une lente montée de tension où la violence frappe comme la foudre, incertaine et inattendue. L’aparté bucolique du couple ne laisse donc en fait aucun répit, persuadé que nous l’avons été que ceci ne peut durer.

Puisqu’on lui a refusé la paix, Max acceptera enfin d’y laisser éclater sa furie. George Miller développe une imagerie mythologique et funèbre autour de Max, chevalier noir brûlant le bitume au volant de son Interceptor noire. Quand les affrontements de début de film gardaient une facette ludique  l’image du plaisir qu’y prenait Max, le final frappe par sa brutalité sèche où notre héros le regard glacial abat ses ennemis avec une férocité méticuleuse. Max Rockatansky disparait en même temps que son véhicule sort du champ dans la dernière scène, ne reste plus que celui qui a semé impitoyablement les cadavres derrière lui. Il est Mad Max. Un sacré tour de force à l’intensité de tous les instants (le thème anxiogène de Brian May), sacrément impressionnant au vu des moyens et à la mise en scène virtuose. Et dire que le meilleur était  venir avec l’incroyable Mad Max 2.


Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Warner