Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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samedi 10 mars 2018

Les Fiancés - I fidanzati, Ermanno Olmi (1963)


De longues fiançailles et la routine quotidienne ont fait de Jean un homme peu amoureux. Mais cet amour se revivifie lorsque Jean doit accomplir un stage d'ouvrier spécialisé loin de sa fiancée.

Les Fiancés vient conclure la trilogie que forment les premiers films d’Ermanno Olmi avec Le Temps s’est arrêté (1959) et Il Posto (1961). Chacun des films offrait un habile mariage entre le passif documentaire du réalisateur (dans le film d’entreprise au sein de la société Edison Volta) et le romanesque de son choix de la fiction, l’intime des protagonistes se confrontant au réalisme du monde de l’entreprise. Il Posto montrait justement le cadre et les codes de l’entreprise comme un obstacle à la romance possible de deux jeunes gens, le quotidien et la proximité professionnelle factice constituant un fossé inéluctable.

Les Fiancés tout en creusant le même sillon inverse cette construction. Ce sont à travers des éléments de l’intime que se crée cette fois cette distance. C’est dans un lieu de convivialité, une salle de bal, que s’illustre l’usure du couple formé par Giovanni (Carlo Cabrini) et Liliana (Anna Canzi). On observe la salle timidement s’animer, nos héros s’y immiscer presque anonymement et sans que les évènements ne les mettent particulièrement en avant. Silencieux lorsqu’ils sont attablés côte à côte, c’est au bras d’un(e) autre qu’il investisse la piste de danse. L’usure et l’habitude du couple est palpable avant que la narration en kaléidoscope nous fasse comprendre cette froideur. Giovanni a obtenu une promotion qui l’oblige à s’exiler de Milan à la Sicile pour 18 mois, prolongeant encore les déjà trop longues fiançailles avec Liliana. Le montage alterné oscille donc entre le ressentiment que suscite cette nouvelle pour Liliana, mais laisse éclater au grand jour la lassitude du couple figés par les habitudes. Ce montage sert ainsi à survoler et faire un comprendre un état de fait (Giovanni répondant qu’il n’est pas marié et n’a donc pas d’attache quand son patron l’interroge avant de lui proposer le poste), la séparation se faisant avec un relatif détachement. 

 Dès que Giovanni arrive en Sicile, la temporalité se transforme. L’environnement pesant, sauvage et inconnu sicilien dépayse et interroge tant dans le regard curieux de Giovanni que celui condescendant de ses collègues qui symbolise cette fameuse opposition nord/sud italienne. Le quotidien se fait plus long entre la monotonie du trajet et le travail à l’usine et la solitude guette lors des rares moments de temps libres. Olmi isole la silhouette de Giovanni dans les salles de repas d’hôtels, les méandres de la ville ou les modestes chambres de pensions. Il peut également le faire disparaître dans la nasse, que ce soit les scènes d’usine où il n’est qu’un maillon de la chaîne où le perdre dans une séquence festive qui le place ainsi à distance des mœurs locales. Les perspectives professionnelles semblent d’ailleurs bien moins intéressantes au détour de certains dialogues.

Livré à lui-même Giovanni a donc le temps de réfléchir à sa relation interrompue avec Liliana et enfin regretter son absence. Olmi laisse longuement se dérouler « l’errance » du personnage pour ne faire ressurgir le souvenir de Liliana qu’au détour d’une timide lettre qu’elle lui adresse au bout de plusieurs mois de séparation. Le réalisateur croise alors la narration elliptique du début du film et le naturalisme de la partie sicilienne pour créer une forme de dialogues à distance entre les fiancés. Le rapprochement se fait dans la manière de ressentir ce dialogue, d’abord dans une voix-off à la première personne du contenu des lettres puis carrément dans des champs contre champs onirique où les fiancés échangent enfin à cœur ouvert. 

La promiscuité et le quotidien avaient finis par faire de leur relation un objet sans but reposant sur l’habitude, la séparation est un choc qui va paradoxalement les rapprocher. Les images de bonheur et de mauvais moments passés entrecoupent où accompagnent cet échange, tous ces souvenirs signifiant ce qui les unit et le manque qu’ils ressentent chacun. Les dernières minutes sont d’une grande beauté formelle pour traduire cette émotion, Olmi entérinant pourtant cela dans un sobre et touchant échange téléphonique. Touchant et subtile, une magnifique réussite. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa

 

dimanche 24 décembre 2017

L'Emploi - Il posto, Ermano Olmi (1961)

Un fils d'ouvrier de la province lombarde passe, en compagnie d'une vingtaine d'autres candidats, le concours d'entrée d'une grande entreprise milanaise. Garçon de courses, puis aide-concierge, il prend ensuite, à la faveur du décès de son titulaire, un obscur poste d'employé de bureau. Il s'enferme alors dans la solitude et la grisaille de la vie bureaucratique.

Second film d’Ermano Olmi, L’Emploi endosse une dimension autobiographique et annonce les thématiques et protagonistes types de sa filmographie à venir. Olmi débute dans le documentaire dont il signe une quarantaine de productions industrielles dans l’entreprise Edisonvolta où il travaille. L’entreprise se situe à Milan, grande ville de Lombardie l’ayant amené à s’extraire de sa banlieue de Treviglio. Ce parcours fait figure de note d’intention dans le texte qui introduit le film :
Pour les gens qui vivent dans les petites villes et village de Lombardie, Milan signifie surtout un emploi.

Après Le temps s'est arrêté (1959) où il suivait un vieil ouvrier et un étudiant,  Olmi s’applique à nouveau à dépeindre des travailleurs dans leurs environnement mais cette fois en se rattachant à une expérience plus personnelle. Au départ c’est le fossé entre la banlieue et la grande ville de Milan qui parle, de par le milieu modeste jurant avec le luxe de la ville, le cadre mortifère s’opposant à l’agitation urbaine, la distance pour passer de l’un à l’autre avec ce long trajet en train à côtoyer la faune matinale des travailleurs pour le jeune Domenico (Alessandro Panseri). Notre héros est en route pour postuler dans une grande entreprise milanaise où parmi d’autres candidats, il va passer une série d’examen. La dimension morne du milieu professionnel asse déjà par le cadre austère mais aussi les tests rébarbatifs qui annoncent les tâches ennuyeuses qui suivront l’embauche. Dans cette sinistrose, Olmi accorde pourtant une merveilleuse respiration à Domenico avec les moments partagés avec Antonietta (Loredana Detto) une autre candidate. Durant la pause de midi puis sur le chemin du retour, échanges complices, découvertes de l’autre et exploration de cette immense Milan. 

 Le cadre aliénant de l’entreprise va pourtant étouffer cette romance naissante. Ce sera d’abord le lieu de la déception pour Domenico plus enjoué à l’idée de retrouver Antonietta (montant les marches plutôt que prendre l’ascenseur durant une scène) que par le la perspective de son premier jour d’embauche. Cet allant vire peu à peu à la mélancolie, Olmi montrant Domenico s’éteindre quand les entrelacs de l’entreprise rendent Antonietta d’abord invisible, puis inaccessible. La segmentation la rattache à un cercle qui l’oblige à l’observer de loin en compagnie d’autres hommes de l’entreprise, puis façonne un fossé « social » quand il la revoie et qu’elle est dactylo alors qu’il n’occupe qu’un poste de coursier. Il n’y a pas de réel rejet mais la construction même du monde professionnel est une conséquence de cette distance. Olmi crée d’ailleurs quelques apartés où il capture la solitude d’employés anonymes dans leur quotidien pour rendre cette mélancolie plus universelle et renforcer la dimension du final.

Le ton du film est très particulier, mortifère par son austérité, ses plans fixe et ses cadrages emprisonnant les employés/personnages. Parallèlement se dégage une drolerie, des moments absurdes et kafkaïens qui annoncent le Playtime de Jacques Tati (1967). Mais tout cela s’inscrit dans la veine documentaire d’Olmi qui trouve le ton juste entre réalisme, mélancolie et humour à froid. Tous ces penchants s’articulent au mieux durant la séquence de la fête d’entreprise où Domenico espère en vain rencontrer Antonietta, sombre dans la déprime avant de se laisser aller à la festivité ambiante avec l’énergie du désespoir. Le final ramène douloureusement au statut de pion gravissant les échiquiers de la petite ambition ordinaire et condamné à l’ennui. Une réussite singulière qui sera récompensé du Prix de la Critique internationale au Festival de Venise en 1961. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa