Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

Affichage des articles dont le libellé est Georges Franju. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Georges Franju. Afficher tous les articles

samedi 29 juin 2024

Les Yeux sans visage - George Franju (1960)

Le Docteur Génessier, chirurgien renommé et spécialiste des greffes de la peau, retient prisonnière sa fille Christiane, défigurée à la suite d’un grave accident de voiture. Louise, son assistante, qui lui est totalement dévouée, sert de rabatteuse et ramène à Génessier des jeunes femmes qui seront sacrifiées dans son laboratoire dissimulé dans une vaste propriété, isolée en banlieue parisienne. Mais la découverte de l’une des victimes, dans une rivière, déclenche une enquête de police. Après plusieurs échecs ayant entraîné une nécrose de la peau, le chirurgien parviendra-t-il à redonner enfin un visage à Christiane ?

Les Yeux sans visage est une date dans le cinéma français, qui par cet authentique film d’horreur s’inscrit dans la modernité et les mues du cinéma de genre mondial. Le cinéma français malgré une tradition littéraire familière à la notion d’effroi, avait fait le choix d’un fantastique d’inspiration romantique, illustrant des amours courtoises et tragiques souvent inspirées de contes et légendes locales avec des œuvres comme Les Visiteurs du soir de Marcel Carné (1942), L’Eternel retour de Jean Delannoy (1943) ou La Belle et la Bête de Jean Cocteau (1946). Les Yeux sans visage sort en 1960, année charnière de cette bascule vers l’horreur et le thriller plus agressif puisqu’elle voit aussi les sorties de Psychose d’Alfred Hitchcock et Le Voyeur de Michael Powell. En 1963 sortira également Blood Feast de Herschell Gordon Lewis qui apportera sa pierre à l’édifice avec l’irruption du gore dans son versant grand-guignol. 

La réussite de Les Yeux sans visages tient dans le fait de marier réalisme et surréalisme dans son expression de la frayeur. Cela tient grandement à la personnalité de Georges Franju. Cofondateur de la Cinémathèque française avec Henri Langlois en 1936, Franju voue une passion à une certaine veine pulp et sérielle du cinéma de genre, à laquelle il rendra hommage avec son Judex (1963), remise au goût du jour d’un des plus fameux serials de Louis Feuillade. Pourtant ses premiers travaux marquants en tant que réalisateur reposent sur une veine réaliste et documentaire avec Le Sang des bêtes (1949) exploration crue des abattoirs de la Villette, et Hôtel des Invalides (1951) évoquant les « gueules cassées » de la Seconde Guerre mondiale. Cette volonté se manifeste aussi dans La Tête contre lesmurs (1958), premier long-métrage de fiction, adoptant une approche cauchemardesque stylisée pour dépeindre le drame intime d’un jeune homme interné par sa famille, et retrouvant ce regard documentaire par le filmage d’un vrai asile et de ses malades. Ce mariage va atteindre des sommets dans Les Yeux sans visages.

La dimension étrange, inquiétante et onirique s’exprime par les déambulations fantomatiques de Christiane (Edith Scob), silhouette spectrale et vaporeuse depuis qu’un masque blanc recouvre son visage mutilé. Son humanité ne se manifeste que dans sa gestuelle affectée, sa voix douce et fragile, ses regards mélancoliques, tous nourris du regret de sa beauté et jeunesse disparus la menant progressivement vers la folie. A l’inverse les opérations chirurgicales menées par son père (Pierre Brasseur) relèvent d’un sens du détail,  d’une froideur clinique par la longueur de la séquence, la méticulosité des actions et en définitive d’une horreur rendue plus macabre encore par cette approche « réaliste » - renforcé d'ailleurs par la description rigoureuse des étapes du ratage de la greffe. 

Les repères se brouillent, le « monstre » nous apparaît terriblement humain et fragile quand les humains d’apparences se montrent monstrueux par leurs actes. L’équilibre parfait est sans doute atteint durant la mémorable séquence où la captive du Docteur se réveille, et distingue de ses yeux embrumés par le sommeil la figure écorchée de Christiane puis lâche un cri d’effroi. Franju qui durant l’opération exposera sans fard les chairs à vif, choisit d’auréoler le visage de Christiane d’un effet de flou nous baignant dans le cauchemar, mais finalement aussi de respecter le personnage en ne l’humiliant pas par une illustration frontale.

Cela fonctionne également en termes de décor, cette grande demeure familiale française prenant des allures gothiques tant dans son aspect extérieur que ses intérieurs truffés de pièces secrètes échappées d’une tradition lointaine (l’expressionnisme allemand, les Universal Monsters) ou plus proches (les films de la Hammer, le gothique italien contemporain façon Les Vampires de Riccardo Freda (1957)). Au scénario on trouve le duo Boileau-Narcejac qui posa les bases de ce thriller français lorgnant sur l’horreur avec Les Diaboliques de Henri-Georges Clouzot (1955) et don l’influence s’étendit à Hollywood quand Alfred Hitchcock les adapta pour Vertigo (1958). 

Claude Sautet coscénariste (et assistant-réalisateur) contribue sans doute à la charpente solide du récit dévoilant habilement ses enjeux et posant une réelle humanité, même chez les figures les plus détestables. Pierre Brasseur est ainsi impressionnant d’ambiguïté, tiraillé entre la culpabilité, l’ambition et le réel amour pour sa fille dans ce qui guide ses actes monstrueux. La partie policière est plus balisée, mais apporte cette dimension gouailleuse propre au cinéma français de l’époque et participe à l’équilibre de l’ensemble. Les Yeux sans visage est un des rares classiques du thriller et de l’horreur à la française, dont l’influence demeure considérable.

Sorti en bluray français chez Gaumont et une nouvelle édition restaurée et à venir bientôt chez Le Chat qui fume
 

mardi 8 novembre 2016

Judex - Georges Franju (1963)

Un banquier véreux reçoit un mystérieux message signé Judex lui enjoignant de distribuer ses biens aux pauvres. Favraux se garde bien d'obéir et commet un nouveau méfait. Mais le jour des fiançailles de sa fille, Jacqueline, à l'heure dite, le justicier Judex met à exécution ses menaces...

Judex est une œuvre curieuse où Georges Franju paie élégamment son tribu à Louis Feuillade. Franju est pourtant bien plus intéressé par l'univers ténébreux et inquiétant du génie du crime Fantômas dans l'œuvre de Feuillade mais vu la future tournure plus comique de la relecture d'André Hunebelle, il ne sera pas contacté par les producteurs pour la mettre en scène. A l'inverse c'est Jacques Champreux, petit-fils de Louis Feuillade et grand admirateur de Franju qui le sollicitera lorsque se lancera un projet de remake de Judex. Peu familier avec le justicier créé par Louis Feuillade et Arthur Bernède, George Franju tout en respectant tout relativement la trame du film de 1916 s'inspire bien plus des œuvres les plus sombres et stylisée de Feuillade comme Fantômas bien sûr, mais aussi Les Vampires (1915). Le scénario de Jacques Champreux s'affranchit ainsi grandement de toute la cohérence de l'original (l'intervention de Judex ne se justifie plus par une vengeance à la Monte Cristo) pour adopter un ton plus surréaliste et imprégné du sens de l'étrange de Franju comme le fait de transformer Judex en magicien.

A l'écran, cela donne une œuvre plastiquement somptueuse mais en revanche assez indigente narrativement. Si l'on surmonte la trame laborieuse et le rythme boiteux, on réussira à être envouté par quelques séquences superbes. Le bal masqué du début de film déploie un pur moment surréaliste avec ce majestueux décor du château où Franju promène une caméra flottante comme dans un rêve éveillé, le clou étant l'arrivée de Judex portant un masque d'oiseau et hypnotisant l'audience par ses tours de magie avant de "tuer" le banquier véreux longuement averti. On peut regretter que le film soit si déséquilibré dans son irréalisme assumé, si cela passe admirablement dans les situations en elles-mêmes la façon de les lier fait constamment décrocher le spectateur.

Passé l'introduction mémorable présentant l'ignominie du banquier Favreaux (Michel Vitold) à travers quelques méfaits, le détestable personnage quitte le récit. C'est réellement Francine Bergé dans un double rôle diabolique qui captive Franju qui lui fait arborer le justaucorps noir jadis porté par Musidora dans Les Vampires. L'expressionnisme le plus prononcé guide ses magnifiques apparitions nocturnes, le réalisateur excellent autant à dessiner sa silhouette véloce et sexy dans les ténèbres, des méandres du château à l'espace d'un parc. Il capture également le visage dur et finement dessiné de l'actrice, poignard à la main et prête à toutes les trahisons, à toutes les mues (du déguisement de nonnes à celui d'infirmière) pour une même vilenie.

Ces fulgurances sont cependant entachées par des incongruités que ne font pas passer le ton lâche du film. On a donc ici des méchants forcé à monter tout un stratagème pour tuer une jeune femme qu'ils ont échoués juste avant à noyer en la laissant simplement flotter sur un lac aux yeux de tous (un des méchants ose même un "On aurait dut l'attacher à un pierre" sans blague !). La bizarrerie est acceptable tant que le récit garde une cohérence interne (ainsi on ne tique pas sur la miraculeuse apparition finale d'une acrobate jouée par Sylvia Koscina) ce n'est pas le cas ici d'autant que l'ennui pointe souvent son nez. Le symbole de cela c'est le Judex incarné par Channing Pollock (engagé pour ses talents de magicien).

Charismatique, mystérieux et inquiétant en costume de Judex tant qu'il reste muet, il en va autrement dans l'action et dès qu'il laborieusement aligner un des rares dialogues (l'ensemble du casting est très mauvais dès qu'il s'agit d'ouvrir la bouche). Visuellement impressionnant mais sans consistance à l'image de son héros donc, le film poursuit sa schizophrénie jusqu'au bout. Une poursuite et un haletant duel sur les toits entre l'ange blanc Sylva Koscina et le démon noir Francine Bergé alterne ainsi avec un poussif face à face entre un Judex toujours aussi emprunté et le banquier Favreaux. Un bel hommage formel au serial muet (les intertitres, les caches-caméras en vision subjective à travers les serrures de porte, les ellipses...) mais un peu trop désincarné.

 Sorti en dvd zone 2 français chez Why not productions

mercredi 1 juin 2011

La Tête contre les murs - Georges Franju (1958)


Un jeune homme passionné et idéaliste, dont l'équilibre est précaire, s'oppose à son père, avocat autoritaire qui le fait enfermer dans un asile psychiatrique.

La Tête contre les murs compte parmi les tentatives les plus réussies de visions du monde psychiatrique au cinéma, aux côté du Shock Corridor de Fuller ou plus tard Vol au dessus d'un nid de coucou de Milos Forman. Contrairement à ces films la veine dramatique est cependant moins appuyée avec un récit minimaliste et resserré au réalisme froid et austère. Cette touche est en grande partie due à Georges Franju dont c'est le premier film. Au départ, le projet est entièrement façonné par un tout jeune Jean-Pierre Mocky qui adapte le roman semi autobiographique de Hervé Bazin (qui fut lui-même interné par sa famille), recrute l'équipe technique et le casting (c'est notamment lui qui a la judicieuse idée de confier un mémorable rôle à Charles Aznavour). Cependant, freinés par son jeune âge et son manque d'expérience (nous sommes juste avant la Nouvelle vague qui décoincera heureusement bientôt ce genre de situation) la réticence des producteurs obligent Mocky à faire appel à Georges Franju dont ce sera le premier long-métrage de fiction. L'ensemble du film fonctionne donc sur l'équilibre entre les personnalités de Mocky et Franju.

A Franju, on peut attribuer une grande part de l'impressionnante force esthétique du film. Franju s'était au départ fait connaître grâce à deux court métrages aux réalismes saisissant, Le sang des bêtes sur le monde des abattoirs et Hôtel des Invalides consacré aux "gueules cassées". C'est cette même approche qui domine ici dans la description du quotidien d'un asile et des différentes pathologies qu'on peut y rencontrer. Ce parti pris fait ainsi froid dans le dos par son absence d'artifice, autant par la vétusté des lieux où les malades sont entassé comme des bêtes que par la violence sourde pouvant surgir à tout moment chez les plus déséquilibré (Mocky raconte d'ailleurs une scène assez glaçante à laquelle il assista avec Franju lors du tournage dans un vrai asile) le tout porté par la musique anxiogène de Maurice Jarre qui signait là son premier score au cinéma.

Mocky porte lui la force dramatique du récit en interprétant ce jeune homme en colère et écorché vif interné malgré lui. Sa jeunesse l'identifie à la rébellion du jeune héros d'autant qu'il a été témoin à l'époque de cette pratique révoltante qui voyait les familles interner abusivement avec la complicité des médecins leur progénitures en mal d'autorité. Il délivre une belle et fragile interprétation dont la touche romantique est un peu atténuée par une Anouk Aimée jolie mais nettement plus transparente dans le couple qu'ils forment.

On aurait cependant tort de n'attribuer que la seule réussite visuelle à Franju qui pose là toute les base de son chef d'oeuvre à venir Les Yeux sans visage. Comme dans ce dernier ici la froideur clinique se croise à une vraie poésie visuelle et une atmosphère à lisière du fantastique. Les scènes nocturnes dégagent ainsi une aura unique et oppressante où peuvent surgir de pur instants de cauchemar (l'insoutenable crise d'Aznavour durant l'évasion) mais aussi rendre la violence belle comme ce plan somptueux où un chasseur abat à fusil Mocky sur le point de s'échapper.

Les questionnements déontologiques annoncent également ceux des Yeux sans Visages avec les méthodes antinomiques des professeurs incarnés par Pierre Brasseur (futur chirurgien meurtrier des Yeux sans visages) et Paul Meurisse, l'un froid et pragmatique sur les patients qu'il a à traiter (des fous dont on doit protéger le monde extérieur) tandis que l'autre oeuvre dans l'idée d'une réelle guérison. L'imagerie menaçante de l'asile s'estompe donc par intermittence sans que le malaise disparaisse complètement lors des courts moments où on assiste à l'approche humaniste de Meurisse et la manière dont il tente de tirer la fibre artistiques de ses malades. C'est cette subtilité qui rendit le film si réputé dans les milieux médicaux qui en firent souvent usage pour illustrer leur théories durant des colloques.

Bien qu'abrupte, la conclusion magistrale opère une fusion parfaite des approches de Mocky et Franju, l'esthétisme de l'un magnifiant l'humanisme de l'autre. Le héros rattrapé une ultime fois alors qu'il pensait avoir retrouvé sa liberté se voit ainsi emprisonné dans une voiture d'infirmier, son visage en détresse nous accompagnant et s'estompant peu à peu tandis que le véhicule s'éloigne dans des ténèbres de cauchemar. Le découpage de la scène finale répond par mimétisme à l'internement du début et renforce ainsi le côté inéluctable et implacable de ces jeunes gens brisé par l'autorité inhumaine de leurs aînés.

Sorti en dvd chez Pathé avec une interview passionnante de Mocky en bonus expliquant la genèse du film et la collaboration avec Franju.