Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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jeudi 30 octobre 2025

Désiré - Sacha Guitry (1937)

 Odette Cléry engage un valet de chambre impeccable et très stylé, Désiré. La nuit, Désiré et Madame Cléry rêvent l'un de l'autre : situation embarrassante et inavouable. Seulement voilà, ils rêvent tout haut !

Au premier abord, Désiré est une œuvre apparaissant comme plus mineure que le carré d’as de 1936 qui permit à Sacha Guitry de définitivement faire sien le médium cinématographique (Le Nouveau Testament, Le Roman d’un tricheur, Mon père avait raison et Faisons unrêve). Ces premières réussites oscillaient justement en une exploitation pleine et virtuose des possibilités du cinéma (Le Roman d’un tricheur), ou au contraire d’en faire un prolongement plus assumé de ses travaux théâtraux (Mon père avait raison). Désiré s’avère un habile entre-deux, cette hésitation participant justement au thème du film. Guitry adapte là sa pièce éponyme jouée en 1927. Il exploite son goût pour le vaudeville en jouant non pas sur l’existence de situations scandaleuses, de non-dits et de quiproquos, mais seulement sur leur possibilité.

Cela part d’un questionnement habile entre une certaine idée de la lutte des classes, ou alors d’un parallèle autour de la nature humaine transcendant cette dimension. La scène d’ouverture offre ainsi en montage parallèle les discussions du couple des maître de maison Odette (Jacqueline Delubac) et Montignac (Jacques Baumer) avec celle des domestiques, la femme de chambre Madeleine (Arletty) et la cuisinière Adèle (Pauline Carton seule rescapée de la version théâtrale). Le dédain hors-sol des premiers alterne ainsi avec les railleries narquoises des secondes, séparant les deux mondes de façon irréconciliable.

L’arrivée de Désiré (Sacha Guitry), nouveau valet de chambre, va venir jeter un flou dans cette dichotomie. Comme nous le comprendrons plus tard, contrairement à ses collègues, il se délecte plus qu’il ne subit sa condition servile, et son passé trouble révèlera qu’il a eu un rapprochement coupable avec sa précédente patronne. Les interactions entre maîtres et serviteurs peuvent être ainsi associé dans la réalité du quotidien à un « théâtre » de la vie ou tout autre type de relation est impensable. Montignac admet durant une discussion trouver Madeleine jolie mais estime absurde l’idée même d’aller plus loin, quand cette dernière, tout en pestant sur Odette est envieuse d’une ancienne collègue étant parvenu à épouser son patron.

Désiré a franchit le tabou hors-champs et l’admet sincèrement afin d’attirer la sympathie d’Odette et qu’elle le conserve à son service, tout en la rassurant qu’elle ne risque rien car elle n’est pas à son goût. Cependant, l’idée même de cette « transgression » s’est insérée dans leur esprit, et va se manifester par l’inconscient lorsque chacun, de son côté va faire un rêve érotique sur l’autre et se trahir en manifestant son émoi à voix haute. Si la vie ordinaire est un théâtre des apparences et des conventions, le monde des rêves est l’espace cinématographique de tous les possibles, exprimant par l’intrigue même le potentiel nouveau que trouve Guitry dans ce nouvel outil. Cela s’exprime bien sûr dans la fabuleuse scène de coucher où les rêves de chacun se matérialisent à l’écran, sorte de bulle de bd et émanation de l’inconscient mettant en mouvement ce que le corps alors endormi ne peut oser à la lumière du jour.

Au réveil, le déni est de mise et les non-dits refont leur apparition, mais le trouble est bien réel. Alors que le rapport dominants/dominés s’avèrent plus cruel encore dans les hautes sphères de la société (« l’ami » de Montignac faisant explicitement des avances à Odette une fois le poste de ministre perdu), les gestes, regards et attentions reflétant le cinéma des songes s’immisce dans le théâtre de la vie pour Odette et Désiré. Le vaudeville est quasi abstrait et subliminal, avec Montignac jalousant l’amant des rêves de sa maîtresse mais ne voyant pas la vraie trahison se jouant sous ses yeux. L’hypocrisie des liens sentimentaux bourgeois (devenir une épouse étant presque une déchéance puisque l’on sera remplacé en tant que maîtresse) aboutit néanmoins sur des unions officielles, tandis que le rapprochement de classe en restera à l’inconscient et au refoulé. La confession finale entre Désiré et Odette n’aboutira donc pas à une relation, d’une vie ou d’une nuit, mais est davantage un solde de tout compte à l’issu duquel chacun à sa place, en haut ou en bas du spectre.

Ressortie en salle le 5 novembre 

jeudi 2 avril 2015

Mon père avait raison - Sacha Guitry (1936)

À 30 ans, Charles Bellanger décide de mettre en pension son jeune fils Maurice. Le même jour, son épouse Germaine lui apprend qu'elle abandonne le domicile conjugal pour vivre avec un autre homme. Charles se ravise et décide de prendre lui-même en charge l'éducation de son fils. Vingt ans après, père et fils sont toujours très unis, mais Charles envisage de donner plus d'indépendance à Maurice en vivant désormais dans des habitations séparées. Il reçoit aussi les conseils et remontrances de Loulou, l'amie de son fils. Il réalise grâce à elle qu'il a induit chez son fils une trop grande méfiance vis-à-vis des femmes. Le même jour, Germaine, qui n'avait pas donné de nouvelles depuis vingt ans, revient le voir et tente de se réconcilier avec lui.

Mon père avait raison s’inscrit dans la série des quatre films à succès réalisés en 1936 et qui après quelques tâtonnements installèrent Sacha Guitry au cinéma : Le Nouveau Testament, Le Roman d’un tricheur, Faisons un rêve et donc Mon père avait raison. Le plus réussi du lot et qui constitue pour beaucoup le chef d’œuvre de Guitry est certainement Le Roman d’un tricheur. Narration audacieuse, mise en scène alerte et inventive et humour mordant, ce film se différenciait des autres car il n’adaptait pas une pièce de Guitry mais un de ses romans. C’est ce qui explique sa liberté de ton et son côté novateur (ce fut notamment un des modèles de Scorsese pour Les Affranchis (1990)) car assujetti du respect du texte alors que les autres films aussi agréables soient-ils souffraient d’un côté théâtre filmé avec le verbe passant avant la mise en scène (décor souvent unique, plan d’ensemble et champ contre champ résumant presque la grammaire filmiques de ses premières œuvres). Mon père avait raison est certainement celui qui a le plus à en souffrir malgré son postulat intéressant.

L’histoire rejoue une comédie de cynisme masculin entre trois générations. Charles Bellanger (Sacha Guitry) est un père de famille qui s’apprête à envoyer son jeune fils Maurice en pension afin de l’endurcir. Ces desseins se voient bouleversés quand le même jour son épouse quitte le domicile conjugal. L’éducation de son fils se fera donc à l’aune de ce drame et Charles sans le savoir fera de lui une sorte de double rajeuni de son propre père (Adolphe Bellanger) séducteur cynique et sans attache jusqu’à un âge avancé. Désormais trentenaire, Maurice vit toujours avec son père et collectionne les conquêtes, fuyant même les vrais sentiments qu’il éprouve pour sa petite amie du moment, Loulou (Jacqueline Delubac). Le retour inopiné de l’épouse/mère (Betty Daussmond)  disparue depuis vingt ans va remettre cette situation en cause.

On savoure le brio des dialogues, notamment les retrouvailles entre Charles et son épouse en quête de rachat et l’échange illustre avec brio le mélange de rancœur, regret et sentiments pas tout à fait éteint du couple. A cela s’oppose la fraîcheur de Jacqueline Delubac, jeune amoureuse prête à tout pour dérider son homme et la scène entre elle et Guitry constitue un pendant plus naïf et positif de l’image du couple. Guitry pose un regard aussi attachant sur l’homme mûr revenu de tout que le jeune homme qui se doit d’avoir ce regard candide, cet amour fougueux. Plaisant donc, mais terriblement statique et un peu longuet du fait de cette réalisation sans idée et se contentant d’illustrer la pièce. Il faudrait attendre les œuvres suivantes pour que le cinéma s’intègre définitivement à l’univers de Guitry.

Sorti en dvd zone 2 français chez Gaumont

vendredi 20 mars 2015

Faisons un rêve - Sacha Guitry (1936)

Un avocat séduit une femme mariée et passe la nuit avec elle. Le lendemain matin, le mari arrive au bureau de l'avocat, affolant l'épouse infidèle, mais sans raison : lui aussi a découché et sollicite un alibi...

En cette année 1936 et sous l'influence de sa jeune épouse Jacqueline Delubac, Sacha Guitry trouve enfin ses marques dans le cinéma pour lequel il se sera montré si méfiant auparavant. Il s'avérera aussi prolifique qu'au théâtre en signant quatre films comptant parmi ses plus grandes réussites, tous adapté de ses pièces : Le Nouveau Testament, Le Roman d'un tricheur, Mon père avait raison et Faisons un rêve. Ce dernier transpose justement une pièce écrite en 1916. Si notamment Le Roman d'un tricheur avec témoigné pour Guitry d'une certaine jubilation à exploiter toutes les possibilités narratives et visuelles de l'outil cinématographique, Faisons un rêve revient à une influence plus typiquement théâtrale. Sur le papier on a un triangle amoureux de boulevard femme/amant/mari assez typique et le film est une célébration du verbe virtuose de Guitry à la mise en scène assez statique. Le plaisir est donc ailleurs dans cette réussite.

Passé un prologue mondain où l'on croisera du beau monde au casting (Arletty, Michel Simon...), le récit se resserre pour un brillant jeu de dupe sur le couple. Ce sera d'abord celui du couple légitime du mari (Raimu) et de la femme (Jacqueline Delubac). Venu rendre visite à leur ami avocat (Sacha Guitry) absent, l'époux et sa femme par leurs réactions et dialogues à double-sens laissent deviner leurs infidélités imminentes (le "rendez-vous" du mari) ou possible (l'épouse tiquant à la rumeur de liaison de l'avocat) dans un brillant échange. La bonhomie et la truculence de Raimu fait merveille face à l'élégante malice de Jacqueline Delubac.

A l'image de cet échange, toutes les relations de couple seront affaire de domination où le plus fantasque prendra l'avantage. Ce sera le cas pour Jacqueline Delubac face à Sacha Guitry lorsqu'elle le laisse se perdre dans une logorrhée maladroite lorsqu'il lui déclare sa flamme et surtout quand elle surgira par surprise après la longue séquence du téléphone où ce dernier nous offre un grand numéro comique seul à l'écran en amoureux angoissé dans l'attente de sa dulcinée. Il prendra sa revanche au matin par ses saillies mordantes alors que Jacqueline Delubac est inquiète d'avoir découché (la réplique sur la tartine provoquant le fou rire à coup sûr) mais aussi par sa raillerie subtil de ce mari dont il faut se débarrasser.

L'harmonie des couples ne peut fonctionner que quand le danger est écarté et qu'ils peuvent s'adonner librement à leurs passion. D'un coup l'ironie latente se dissipe pour la fantaisie romantique quand les amants rejouent leur premier réveil commun manqué et le final endiablé promesse de volupté. L'énergie, l'esprit et le charme de l'ensemble finit par totalement en faire oublier le côté statique, un très bon moment.

 Sorti en dvd zone 2 français chez Gaumont

dimanche 13 février 2011

Le Roman d'un tricheur - Sacha Guitry (1936)


Assis à la terrasse d'un café, un homme rédige ses mémoires : il raconte comment son destin fut définitivement scellé lorsque, à l'âge de douze ans, parce qu'il avait volé dans le tiroir-caisse de l'épicerie familiale pour s'acheter des billes, il fut privé de dîner. Le soir même, toute sa famille meurt empoisonnée en mangeant un plat de champignons. Seul dans la vie et ayant ainsi constaté l'inutilité d'être honnête, il n’aura par la suite qu’une seule ambition, devenir riche. Voyant dans sa survie un signe du destin, il choisit de parvenir à ses fins en devenant tricheur et voleur professionnel.

Avec Le Roman d'un tricheur, Guitry trouve définitivement ses marques au cinéma après de précédentes tentatives infructueuses pour ce qui est un de ses films les brillants et à l'influence considérable. Si on devait résumer le film en un seul mot ce serait décalage tant il semble que ce soit le crédo de Guitry dans sa manière constamment surprenante de traiter. Cela se manifeste dès ce générique pas comme les autres où entre fausse fanfaronnade (Ce film je l'ai réalisé et produit moi même...) et vrai respect pour ses collaborateurs Guitry remplace le sacro saint panneau de noms d'équipe pour dévoiler ceux ci en plein travail ainsi que le casting au naturel.

Décalage à nouveau puisque passé cette mise en avant initiale la narration le verra monopoliser la parole en voix off, jouant tout les personnages. Le film est une sorte de duel constant entre la tradition du muet et une percutante modernité où le lien se fait justement par cette voix off entrecoupée de courts moment dialogués lorsque Guitry écrit ses mémoires dans un bar. Guitry narre ainsi de son timbre précieux et bourgeois l'irrésistible cheminement qui va conduire son personnage sur la voie de la tricherie. Les astuces narratives donnent un piquant et une drôlerie irrésistibles au récit où le phrasé de Guitry associés aux trouvailles de montage revient donc à cette idée de décalage.

L'ouverture sur l'enfance est la plus jubilatoire avec les jeux de mots rebondissant sur l'image en cours lors de la présentation puis la fatidique disparition de la famille où se manifeste déjà un jeu comique très outré et théâtral dans la gestuelle et les expressions des visages directement issu du muet. L'art de l'ellipse auréolé d'un certain humour noir s'exprime également dans la manière d'éliminer les différents membres de la famille à table lors du fatal repas de champignon empoisonnés, des petits bruitages ludiques et cartoonesque amplifiant la touche burlesque de l'ensemble.

Tout le film fonctionne ainsi, apportant toujours une petite idée supplémentaire qui permet d'éviter la redite. Ainsi lorsque notre héros déboule à Monaco, Guitry a l'audace d'insérer des images documentaire du Rocher qu'il détourne par son commentaire ironique mais aussi carrément les manipulant lorsqu'il raille le défilé journalier de la milice monégasque transformé en curieuse danse. Aucune audace n'est de trop comme cette séquence en forme d'ode à la beauté de sa compagne Jacqueline Delubac dont le visage charmant et le regard séducteur défile sous toutes les tenues et coiffures possibles, appuyées par les envolées de Guitry.

Le Scorsese des Affranchis et surtout de Casino s'annonce même lors d'une mémorable leçon de tricherie aux cartes où la mise en scène inspirée (le jeu avec le miroir pour l'apparition/disparition de la carte dans sa manche) se marie à un sens du rythme éblouissant dans la mise en situation notamment ce billet à demi placé sur la table de jeu. Les reproches des détracteurs lui reprochant parfois de faire du théâtre filmé s'avère particulièrement malvenus tant il fait preuve d'aisance et d'inventivité.

Le plus grand décalage c'est cependant la roublardise avec laquelle Guitry se joue du sujet du film. Le héros se trouve placé sur la voie du crime et du vice constamment malgré lui, presque toujours jouet des femmes et ne s'avère guère actif pendant l'essentiel de l'histoire. Une fois décidé à embraser sa nouvelle "carrière" le destin le ramènera paradoxalement dans le droit chemin par malchance quasi mystique (tout le passage avec Jacqueline Delubac) ou par l'illumination d'une rencontre lors du final. Roman d'un tricheur certes, mais d'un tricheur raté d'autant que Guitry met autant en valeur le brio de son héros (la séquence où défile tout ses déguisements et ce regard vers l'objectif contant dans un même mouvement d'appareils grandiose !) qu'il l'humilie en se moquant de son allure vieillissante et de sa couardise. La pirouette finale appuie d'ailleurs brillamment cette idée en dévoilant les nouvelles "fonctions" du tricheur. Un vrai petit bijou qui n'a pas pris une ride.


Sorti en dvd zone 2 français chez Gaumont dans une belle édition individuellement ou dans le coffret réunissant tout les films de la période 1936-1938 de Guitry.

Extrait