Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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dimanche 10 novembre 2019

Le Chevalier de Maupin - Mauro Bolognini (1966)


 Au XVIIè siècle, la jeune et innocente Magdeleine de Maupin est forcée de fuir la maison de son oncle où les soldats hongrois sont sur le point d'arriver. Déguisée en abbé, elle prend la route du couvent. Prise pour un homme, elle est arrêtée par une troupe du roi qui décide de l’enrôler contre son gré. C'est à partir de ce moment qu'elle prend le nom de Theophile.

Mauro Bolognini signe un trépidant récit picaresque avec Le Chevalier de Maupin qui le voit adapter le roman Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier. La mise à mal de la figure masculine avait eu lieu dans Le Bel Antonio (1960) tandis qu’un féminisme éclatant s’exprimerait avec la Claudia Cardinale résistante de Liberté, mon amour (1975). Ces deux voies s’expriment dans Le Chevalier de Maupin avec Magdeleine (Catherine Spaak), corsetée dans ses robes comme dans les conventions, destinée à simplement être belle pour un futur époux qu’elle ne désire pas. Cette pensée rétrograde correspond d’ailleurs à la mentalité bourgeoise avec cette ironie en début de film durant la fête où les discussions s’amusent d’un possible révolte du peuple.

 Les circonstances de la grande Histoire vont précipiter l’émancipation de Magdeleine à travers un travestissement en homme pour échapper aux sbires de l’impératrice d’Autriche. Le mélange d’espièglerie et d’innocence de notre héroïne va donc la promener dans ce monde qu’elle connaît si peu, un monde poreux dans sa dynamique masculin/féminin. Plutôt que de s’amuser de l’opposition de la frêle jeune fille à des environnements d’hommes (élément à fort potentiel puisqu’elle est malgré elle enrôlée dans l’armée), c’est à l’inverse au trouble que sa présence androgyne développe chez les autres qui intéresse Bolognini. La promiscuité crée un désir qu’il refoule et ne s’explique pas chez le Capitaine Alcibiade (Robert Hossein) pure figure virile qui révèlera ses failles, tandis que la noblesse décadente du Chevalier d’Albert (Tomás Milián étonnant en dandy précieux) accepte et poursuit son attirance coupable. Les péripéties savent donc exprimer charme distancié et veine picaresque grâce aux dialogues subtils mais aussi le brio formel de Bolognini. Le réalisateur  fige des tableaux réalistes (les scènes de ville pleine de vie), stylisé (les compositions somptueuses du final dans la maison close) et raffiné grâce au costumes de Piero Tosi et à la photo solaire de Ennio Guarini. 

 C’est cependant dans l’érotisme trouble et feutré que le film fait merveille. Les formes se laissant deviner sous l’uniforme de Catherine Spaak laisse planer une sensualité latente que Bolognini rend explicite par intermittences par de superbes idées formelles (le postérieur de Catherine Spaak visible dans le reflet d’une flaque d’eau). Les dialogues piquants et étonnamment explicites sur l’homosexualité donnent quelques séquences comiques et audacieuses où il s’agira d’assumer  ses penchants. Cela semble plus simple pour une noblesse sans œillères morales, mais c’est une liberté intime de plus à conquérir pour les modestes que sont Alcibiade (ou Ninon la prostituée en quête d’émancipation qu’incarne Ottavia Piccolo).

Mauro Bolognini lui-même homosexuel s’amuse ainsi à faire bouger les lignes (un baiser inattendu, un lit partagé et quelques gestes équivoques)  des unions même s’il fait retomber l’ensemble dans la norme lors du final. La perdition du lieu (une maison-close) donne une fascinante contradiction au charivari romantique final, où la caméra suit les amoureux qui s’épient, se cherchent et se suivent dans un décorum tout sauf chaste. Un superbe écrin à la beauté et au charisme de Catherine Spaak, dont l’élégance s’élève au-dessus des normes de genres. 

Visible actuellement à la Cinémathèque française dans le cadre de la rétrospective consacrée à Mauro Bolognini

lundi 4 avril 2016

Une fille formidable - Ci troviamo in galleria, Mauro Bolognini (1953)

Ignazio Panizza detto Gardenio, un vieil artiste de variété qui n'a jamais connu le succès, gagne péniblement sa vie en présentant des spectacles de troisième ordre dans les provinces. Il n'est donc pas étonnant qu'il soit hué et sifflé lors d'une de ses représentations. Au cours de cette dernière, à la demande des spectateurs, Caterina, la séduisante caissière du bar, est autorisée à chanter. C'est un succès et Caterina rentre immédiatement dans la petite troupe de Gardenio. C'est alors qu'un imprésario propose un contrat en or à la jeune femme. Elle accepte à la condition que Gardenio en est un aussi...

Après des études d'architecture à Florence, Mauro Bolognini s'était réorienté vers le monde du cinéma où il gravira lentement les échelons, assistant-réalisateur en Italie (essentiellement pour Luigi Zampa) et en France pour Yves Allegret sur Nez de cuir (1952) et Jean Delannoy pour La Minute de vérité (1952) avant d'avoir sa chance la mise en scène avec Une Fille formidable. Le film s'inscrit dans le mouvement du "néoréalisme rose", délaissant la noirceur du néoréalisme pour une veine plus légère qui amorcera la tradition vers la comédie à l'italienne. Mauro Bolognini reniera par la suite ces comédies de commande antérieure à sa collaboration avec Pasolini qui le dirigeront vers un cinéma d'auteur entre mélodrame et film en costume mais Une fille formidable constitue néanmoins un charmant divertissement où l'on décèle déjà les qualités du réalisateur sous les conventions.

Le film est une sorte de relecture italienne et positive d'Une étoile est née. On quitte le strass de la version hollywoodienne pour plonger dans les galères des artistes de scènes italien. Dès la scène d'ouverture, l'élégance de la mise en scène de Bolognini (un mouvement de grue arpentant le décor d'une galerie marchande où se retrouvent les artistes en quête d'emploi) se conjugue à la trivialité et truculence des échanges avec le vétéran Gardénio (Carlo Dapporto) essayant tant bien que mal de réunir une troupe pour une tournée. Le boniment grossier n'a d'égal que le manque de moyen, les artistes devant financer eux-mêmes le voyage. On rit également beaucoup lors des scènes de tournée, entre désagréments ordinaires (car brinquebalant tombant en panne au milieu de nulle part) et un public provincial rustre au jet de projectile facile.

Autre élément de discorde, la guerre des égos entre les artistes avec en tête une Sophia Loren aussi sexy que teigneuse (et rousse !) qui trouve là son premier rôle important au cinéma. Au milieu de ce chaos Gardénio va pourtant trouver la perle rare avec Caterina (Nilla Pizzi), jeune chanteuse en quête d'ailleurs et qu'il va ramener avec lui à Rome. Le talent de Caterina lui offre enfin les contrats auquel il aspirait mais la protégée très sollicitée va prendre son envol, non sans reconnaissance pour Gardénio qu'elle va épouser.

Le film réinterprète avec habilité la thématique d'Une étoile est née, l'égo du "pygmalion" étant mis à mal par le triomphe de Caterina. Patauger en solidarité avec sa troupe de saltimbanques ou être le faire-valoir de sa star d'épouse est ainsi le dilemme de Gardénio, ajouté l'humiliation d'être entretenu dans cette société italienne machiste. Le montage et la réalisation de Bolognini dresse peu à peu un cruel parallèle entre eux. Caterina perd en gaucherie et déploie une aura de diva (dans l'allure comme les tenues de scènes) au fil de ses prestations radiophoniques, Bolognini la magnifiant par ses mouvements de caméra et ses cadrages en plongée. La transition n'en est que plus cruelle avec le studio étriqué où Gardénio en est réduit à enregistrer des jingles publicitaires, toujours plus humilié.

Malgré quelques péripéties, jamais le script n'explore la noirceur d'Une étoile est née, en restant à la légèreté et la bonne humeur inhérente au réalisme rose. Dès lors on s'accroche à la forme où Bolognini brille à mettre en valeur ce monde du spectacle. La dernière scène offre aussi un superbe moment, gardant le côté bricolé de ces artistes modestes tout en déployant un faste et une sensualité qui culmine avec une inoubliable dans lascive de Sophia Loren. Un bon moment porté par l'alchimie et la vérité émanant du couple vedette, Carlo Dapporto étant un vrai artiste du music-hall italien depuis les années 40 et Nilla Pizzi une star de la chanson italienne de l'époque.

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Extrait


lundi 30 novembre 2015

La Veine d'or - La Vena d'oro, Mauro Bolognini (1955)

Corrado, seize ans, vit avec sa mère, Teresa, une femme veuve depuis l'âge de vingt ans, qui le couve encore comme un enfant. Le jeune homme en vacances s'ennuie et fait la rencontre de Manfredi, un ingénieur qui s'occupe d'un chantier de fouilles archéologiques. Peu après, Corrado lui fait rencontrer sa mère.

On situe la période la plus intéressante et personnelle de Mauro Bolognini comme débutant avec sa collaboration avec un Pier Paolo Pasolini encore scénariste dans notamment Les Garçons (1959), Le Bel Antonio (1960) et Ça s'est passé à Rome (1960). Par la suite et sorti de l’ombre de ce prestigieux collaborateur, Bolognini déploiera une filmographie flamboyante et mélodramatique souvent inscrite dans le drame en costume et l’adaptation littéraire prestigieuse. La Viaccia (1961) constituera la première tentative et réussite majeure dans cette optique et sera suivit de nombreuses œuvres majeures tel que Metello (1970), Bubu de Montparnasse ou encore L’Héritage (1976). Bolognini s’était néanmoins déjà frotté au genre durant la première partie de sa carrière où il n’était encore qu’un exécutant au service de ses producteurs. Une fille formidable (1953), plaisante comédie sur le monde du spectacle où il révèle Sophia Loren aura constitué un galop d’essai rassurant pour la Athena Cinematografica et Mauro Bolognini se voit donc confier ce projet plus ambitieux, La Veine d’or.  

Le réalisateur adapte ici une pièce de Guglielmo Zorzi écrite en 1919 et ayant connu une première transposition muette en 1928. Ce drame intimiste est cependant dénué de la veine sociale dans laquelle s’inscriront les films d’époque suivant et c’est surtout dans le ton et le brio formel que s’annoncent les réussites futures de Bolognini. La trame y dessine le triangle « amoureux » se nouant entre la jeune veuve Maria (Märta Torén) son fils Corrado (Mario Girotti pas encore devenu Terence Hill) auquel elle a tout sacrifié et Manfredi (Richard Baseheart), l’homme avec lequel elle pourrait refaire sa vie. Les traits juvéniles de Märta Torén jurent avec son port strict de veuve, accentuant le trouble ressenti dans cette fusionnelle relation mère/fils avec Mario Girotti (les deux acteurs n’ayant que quatorze ans d’écart) aux relents incestueux.

Le malaise se distille dans le non-dit et par la gestuelle, les attentions et la tendresse trop appuyée pour un adolescent de seize ans signifiant l’anormalité de la situation. On devine ainsi autant le sacrifice de cette mère que l’exclusivité exigée par ce fils guère émancipé, un état qui va être perturbé par l’arrivée Manfredi. Bolognini tisse avec une vraie délicatesse la romance naissante entre Manfredi et Maria, là aussi par le non-dit en s’appuyant sur la photogénie et l’alchimie de ses acteurs. La gêne candide du coup de foudre donne un charme accru à leur première rencontre, Maria ne sachant contenir un émoi qu’elle pensait éteint et Manfredi étant dépassé par une émotion subite. 

Le seul gros problème est le jeu catastrophique de Mario Girotti, rapidement agaçant en adolescent capricieux et caractériel. Il n’amène aucune finesse à l’expression de la douleur de son personnage, raide et sans émotion authentique si ce n’est une mine butée sans la moindre variante. Bolognini rattrape cet écueil par une esthétique léchée, le film étant la première occasion pour lui de mettre en valeur son parcours (il eut une formation d’architecte), ses connaissances historiques et l’usage de la forme comme vrai moteur dramatique. L’éveil à l’amour de Maria se ressent ainsi par le passage de la tenue stricte et la couleur noire de sa robe de veuve à celle tout en volant et de couleur blanche arborée lors de la scène de bal. L’étiquette et les mœurs codées de ce début de XXe siècle inscrivent ainsi la reconstitution dans le cheminement émotionnel des personnages.

Orietta Nasalli-Rocca, ancienne assistante de Piero Gherardi (fameux costumier du cinéma italien pour Fellini entre autre) effectue un remarquable travail qui culmine lors de la superbe séquence de bal. Le cadre de cette villa campagnarde, sans avoir les moyens ni la flamboyance des reconstitutions à venir de Bolognini sert pourtant l’intrigue par les sa mise en place, la manière de le faire arpenter par les protagonistes oppressés ou épanoui et la photo de Carlo Carlini. C’est réellement ce visuel qui transcende le classicisme attendu du drame et la faiblesse relative de l’interprétation. Perfectible mais prometteur donc pour un Mauro Bolognini qui exploitera par la suite bien mieux ces thèmes (la relation mère/fils trouble que l’on retrouvera dans Agostino (1962)) et atmosphères.

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Extrait

mercredi 21 octobre 2015

La Corruption - La Corruzione, Mauro Bolognini (1963)

Après des études dans un pensionnat suisse, Stefano Mattioli, adolescent timide et sensible, se destine à la prêtrise. Mais alors qu'il est sur le point de l'annoncer à son père, Leonardo, grand éditeur milanais, ce dernier lui fait part de son souhait de voir son fils lui succéder à la tête de l'entreprise. Lorsque Stefano assiste à une entrevue difficile entre son père et un jeune magasinier accusé d'un vol qu'il n'a pas commis, il découvre le vrai visage de son père.

La Corruption prolonge la veine sociale initiée par Mauro Bolognini au contact de Pier Paolo Pasolini. Après des débuts impersonnels durant les années 50 dans le registre de la comédie populaire (mais qu’il rehaussait toujours de sa maîtrise formelle) la rencontre avec Pasolini entremêla propos engagé et visuel puissant, la connaissance des mœurs urbaines de Pasolini s’articulant au sens du drame de Bolognini dans le diptyque romain Les Garçons (1959)/ Ça s'est passé à Rome (1960) ainsi que dans Le Bel Antonio (1960). Cette veine sociale se prolongerait donc même quand Bolognini aborderait enfin son registre privilégié du film en costume dans La Viaccia (1961) et donc dans le registre contemporain de La Corruption. Le film peut se voir comme une sorte de pendant plus incarné de Prima della rivoluzione (1964) de Bernardo Bertolucci, le questionnement de ce dernier se perdant dans un style trop précieux et référencé. Les deux films dépeignent un jeune héros idéaliste qui va se confronter à la fin des utopies. Chez Bertolucci il s’agira de la vacuité des idéaux politiques et plus précisément marxistes que reniera un personnage superficiel et vaniteux.

Mauro Bolognini aborde la question dans un registre plus existentiel. Au sortir de ses études, le jeune Stefano (Jacques Perrin) désire embrasser une carrière de prêtre quand la logique voudrait qu’il reprenne la succession de son père Leo (Alain Cuny) riche éditeur milanais. Dès la scène d’ouverture les interrogations à venir sont posées avec le discours du doyen et Bolognini démarque Stefano du monde qui l’entoure. La caméra scrute dans un même mouvement les lycéens rigolards et trépignants avant les vacances quand Stefano, visage juvénile et innocent est isolé en gros plan, calme et stoïque. Les idéaux paraissent vide de sens et le catholicisme désuet va au culte de l’argent, du pouvoir et du profit qu’exprime cette Italie de la bulle économique. Ceux qui refusent cet état de fait sont perdus, que ce soit dans une prison mentale hypocondriaque comme la mère hospitalisée perpétuelle ou bien sûr Stefano qui va payer cher son idéalisme et sa foi. Bolognini montre en plusieurs temps ce pouvoir implacable d l’argent, subtilement, insidieusement puis de façon crue au final. 

L’autorité de chef d’entreprise se manifeste ainsi au départ dans l’injustice avec cet employé injustement accusé de vol et forcé de rembourser une somme qu’il n’a pas. Dépité par la vocation ecclésiastique de son fils, Leo va l’en détourner le temps d’une croisière où le garçon sans expérience résistera difficilement aux charmes de la belle Adriana (Rosanna Schiaffino). Fille légère se donnant au plus offrant, elle explique sans honte l’expression de son amour intéressé pour les hommes qui la courtise à un Stefano dépité mais néanmoins troublé. La scène où il cède à ces instincts est un moment érotique et dramatique d’une rare intensité, magnifiquement filmé par Bolognini. 

Perturbé par une dispute avec son père, Stefano se réfugie à la salle de bain où se trouve une Adriana dévêtue et sortant de la douche. Le corps nu laisse deviner ses promesses de voluptés, entraperçues dans le reflet d’un miroir embué par Stefano. Lorsqu’un bout de serviette tombe, les sens du jeune homme se déchaînent et il doit s’abandonner à une Adriana triomphante. Le problème de notre héros est de ne pas avoir expérimenté le monde et ses tentations dans sa pension suisse, rendant ses velléités chastes vaines face à la première épreuve. La gestuelle maternelle d’Adriana trahit également un manque plus profond chez Stefano ne connaissant que la brutalité du modèle paternel.

Dès lors une fois commis l’irréparable, le sacerdoce de ce personnage en quête de perfection est mis à mal. Bolognini dessine la prison dorée qui le fera rentrer dans le rang de manière symbolique (le père bloquant sa fuite à la nage) et manifeste en le confrontant à ses contradictions pour le ramener dans le giron de l’héritage familial. On s’attend à un final  cinglant (façon Prima della rivoluzione justement) mais Stefano st trop pur pour rentrer dans le rang aussi lâchement. Un ultime rebondissement cinglant exprimera la profonde inhumanité de cette société où tout se monnaie, y compris la bonne conscience avec la vraie nature de l’intellectuel de gauche Morandi (Filippo Scelzo). 

Quel choix alors pour Stefano. Accepter la réalité de ce monde cynique et en prendre sa part ou se réfugier dans des utopies auxquelles il ne peut plus souscrire (par faiblesse de l’attrait charnel avec la religion) ou dont il a pu constater l’hypocrisie avec la gauche bienpensante ? Le film se conclut sur ce dilemme cruel tout en nous en donnant subtilement le vainqueur. La dernière scène se passe dans une sorte de boîte de nuit à ciel ouvert où chacun entame une sorte de danse contemporaine où chacun s’exécute dans son coin, sans partenaires et sans un regard pour le voisin. S’amuser et profiter du moment pour son seul plaisir sans se préoccuper d’autrui, tel est la promesse du futur qu’annonce Bolognini dans cet épilogue faussement enjoué… Tous ces éléments allaient nous mener vers Chronique d'un homicide (1972), conflit des générations bien plus brutal au coeur des Années de Plomb et un des meilleurs film de Bolognini.

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vendredi 14 juin 2013

La Vénitienne - La Venexiana, Mauro Bolognini (1986)


A Venise, alors que la population redécouvre la joie de vivre après les années de peste noire, Valeria et Angela, deux femmes nobles et respectables, remarquent dans la foule un jeune et bel étranger, plein de charme. Chacune d'elle va, à sa manière, tenter de conquérir le jeune homme devenu objet de convoitise pour une nuit d'amour. C'est d'abord Angela qui fait rechercher l'inconnu par son valet Bernardo qui réussit à convaincre le jeune homme de le suivre...

Avant-dernier film de Mauro Bolognini, La Venexiana voit le réalisateur offrir une véritable ode au désir et son œuvre la plus charnelle. Bolognini cherche ici à capturer l'esprit régnant à une période donnée de la Venise du XVIe siècle. De la mi-juin 1575 à décembre 1576, la ville subit les ravages d'une épidémie de peste qui décime la population. Longtemps cloitrés et/ou soumis à la quarantaine, les survivants sont donc animés d'un désir de vivre pleinement se traduisant par un éveil des sens qui imprègne la ville d'un torrent de sensualité.

Bolognini explore cet état d'esprit à travers le destin de trois personnages le temps d'une nuit fort animée. Un bel étranger (Jason Connery) de passage à Venise et en quête de sensation va affoler la libido d'Angela (Laura Antonelli) veuve trop longtemps isolée et Valeria (Monica Guerritore), jeune femme mariée et également issue de la noblesse. Ce statut social (ainsi que la stricte condition de veuvage pour Angela) les soumet à une retenue d'autant plus pénible alors que le stupre submerge la ville, la caméra de Bolognini voguant joyeusement dans des ruelles où s'animent joyeusement seins nus des prostituées. Comme pour signifier le changement de mentalité, la rencontre et le coup de foudre intervient durant une procession religieuse où les regards de Valeria et l'étranger se croise, avant que ce dernier heurte accidentellement Angela. Ce désir surgissant de manière brutale et incontrôlable, Bolognini ne fait preuve d'aucune subtilité et raffinement inutile en particulier concernant le personnage de Laura Antonelli. Dès son réveil, Angela scrute avec envie les étreintes animant les tableaux qui ornent sa demeure et lorsqu'elle percute Jason Connery, son regard s'attarde autant sur ses traits angéliques que son entrejambe.

Bolognini lorgne même sur l'érotisme soft lors d'une scène presque saphique où Angela va faire part de son désarroi et demander conseil sexuel à sa servante Nena (Clelia Rondinella) dans sa chambre, le geste se joignant à la parole. La maîtrise visuelle coutumière de Bolognini évite à l'ensemble de sombrer dans la vulgarité, le réalisateur sachant faire monter la tension sexuelle puis la laisser exploser dans un savant équilibre où les étreintes se font crues et délicate à la fois. C'est d'ailleurs cette tonalité contrastée qui fait le charme du film. Le joyeux marivaudage (les échanges piquants avec le pétillant personnage d'Oria, servante de Valeria jouée par Cristina Noci) alterne avec le romantisme le plus exalté (les envolées poétiques entre Jason Connery et Laura Antonelli se dévorant des yeux) et une sensualité moite où le sexe ardent et amusé (le montage alterné sur les galipettes plus farceuses de la domestique d'Angela) cohabitent avec entrain. Ce côté décomplexé fait éviter tous les pièges aux différentes directions de l'intrigue. Chaque personnages suit ses envies et vit dans l'instant et sans s'inscrire dans un cliché. Il n'y a plus de clivage homme/femme lorsqu'ils se confrontent à leur passions comme l'annonce la citation d'ouverture.

Jason Connery (jamais nommé) pourrait paraître machiste en bellâtre profitant de deux jeunes femmes mais est au contraire aussi sincère quand il déclare sa flamme à chacune d'elle dans cette nuit sans lendemain. Monica Guerritore figure tout d'abord la noble hautaine s'amusant du désir qu'elle provoque mais abandonnée à son tour mettra toute fierté de côté pour rattraper déguisée en homme l'objet de ses fantasmes. Laura Antonelli n'est quant à elle jamais meilleure que quand elle joue des personnages inversement confiant du charme affolant qu'ils affichent à l'écran, que ce soit dans un registre comique (la femme au foyer soumise aux fantasmes de son époux dans Ma femme est un violon, l'aristocrate faussement prude de Mon dieu comment suis-je tombée si bas) ou dramatique (l'épouse trompée et introvertie de L'Innocent de Visconti). Ici elle affiche une quarantaine resplendissante pour jouer une femme mûre doutant de son attrait, dévoré par un désir incandescent et qui va s'abandonner comme jamais le temps d'une nuit torride. C'est finalement la dernière occasion d'admirer sa beauté dans un grand rôle avant les déboires dramatiques qu'elle connaîtra avec la chirurgie esthétique.

Bolognini fait comme souvent des miracles dans sa reconstitution avec un budget qu'on devine modeste. Il saisit dans des tableaux captivant les tranches de vies de ce quotidien vénitien (gondoliers, travailleurs...) qui s'estompe la nuit venue pour illustrer l'animation des tavernes, l'ombres des couples dans les coins sombres des ruelles. Le resserrement des environnements et donc les scènes d'intérieurs laissent voir les cadres chargés de symboles et les scènes sexuelles où s'expriment l'attente, la satisfaction et la langueur de l'après avec une force rare. C'est ce sentiment d'éphémère qui fait si bien passer cette gamme d'émotion, ce dont sont bien conscient nos personnages conscient d'avoir vécu un instant unique auquel ils ne se raccrochent que par le souvenir qu’ils sauront en garder, sans s'attarder. Laura Antonelli fermant ses volets et ce plan final de gondole s'éloignant au loin dise cela de la plus belle des façons, par l'image dans les sublimes derniers instants du film.

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Extrait

vendredi 17 août 2012

Chronique d'un homicide - Imputazione di omicidio per uno studente, Mauro Bolognini (1972)


Un jeune homme, étudiant en architecture, participe à une manifestation sur la voie publique. Durant celle-ci, un membre des forces de l'ordre trouve la mort.

Chronique d'un homicide peut surprendre au premier abord lorsqu'on y voit associé le nom de Mauro Bolognini. L'histoire est en effet emblématique du cinéma politique italien des "Années de Plomb" et depuis la fin de sa collaboration avec Pasolini on associe plutôt Bolognini à la grande adaptation littéraire et au film historique qu'à des récits contemporains. Pourtant même dans ses films d'époque le réalisateur n'a jamais cessé de se préoccuper du monde qui l'entoure. Metello (1970) évoquait des révoltes ouvrières gauchistes de la fin du XIXe reflet de l'agitation qui allait mener aux Années de Plomb et plus tard Liberté mon amour (1975) et Vertiges (975) scrutait l'ascension du fascisme dans l'Italie avant et durant la Deuxième Guerre Mondiale alors que la jeunesse d'alors oubliant les dérives passées trouvait une nouvelle attirance dans ce mode de pensée. Bolognini retrouve d'ailleurs ici son scénariste de Metello, le très politisé Ugo Pirro déjà auteur entre autres des scripts d'Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon et La Classe ouvrière va au paradis pour Elio Petri, Le Jardin des Finzi Contini de Vittorio De Sica ou L'héritage à nouveau pour Bolognini.

Le film s'ouvre sur une violente manifestation opposant policiers et étudiant au terme de laquelle un membre de chaque camp trouvera dramatiquement la mort. D'un côté, un policier véreux tirera dans le tas pour calmer ces jeunes sauvages et de l'autre un étudiant fracassera le crane d'un officier armé d'un poing américain. Cet étudiant, c'est Fabio (Massimo Ranieri) fils du juge Sola (Martin Balsam) en charge d'instruire l'affaire. Dès lors le juge va tenter de maintenir une partialité mise à mal par les pressions de la police et la découverte progressive de l'implication de son fils dans les évènements.

Bolognini renvoie finalement les parties dos à dos : la police représentative du système qui va pousser à condamner un innocent pour venger la mort de leur collègue mais également ces jeunes révolutionnaire prêt à laisser leur ami en prison pour maintenir la tension avec l'autorité. La prestation ambiguë de Massimo Ranieri est à ce titre des plus intéressantes. Il représente une sorte de pendant de Bolognini lui-même, jeune étudiant en architecture (formation initiale de Bolognini) dont les origines bourgeoises paraissent incompatible avec son engagement politique, tout comme Bolognini peut sembler illégitime sur un film engagé.

Le réalisateur met ainsi en valeur la fièvre et la rage du jeune Fabio prouvant ainsi qu'il n'y a pas de milieu dédié pour avoir des convictions, tout comme dans son cas il n'y a pas de filmographie qui justifie plus qu'une autre de les exprimer. Dans le même temps le mépris de sa famille (la scène avec la mère jouée par Valentina Cortese sont très dure) par Fabio dénonce aussi le mode de pensée extrême visant à se détacher de tout le passé pour la cause et qui conduira à la dérive terroriste de ces jeunes en révolte.

Martin Balsam (star du polar italien depuis le succès de Confession d'un commissaire de police au procureur de la république) offre une superbe prestation avec le personnage le plus humain du film. Malgré ses volontés d'impartialité, il sera le seul à suivre la voie de son cœur au-delà des idéaux et de son devoir pour tout simplement protéger son fils. L'acteur laisse perler l'émotion et la détermination vacillante de ce juge avec une grande justesse tel ce moment où il craque après une confrontation avec son fils endoctriné et inflexible. Mauro Bolognini, accusé souvent à tort de formalisme gratuit et d'être un sous Visconti n'applique vraiment cette esthétique recherchée que par soucis de réalisme et surtout quand elle est justifiée.


Chroniques d'un homicide est donc très sobre, avec une mise en scène simple et directe (hormis la manifestation heurtée et chaotique en ouverture) dont les décors se résument le plus souvent aux intérieurs où ont lieux les échanges entre les protagonistes. C'est de ses échanges que naîtra la tension et l'émotion à l'image des confrontations entre père et fils où se ressent le fossé des générations mais également de la pensée et vision de la société. Beau film qui démontre une fois de plus l'étendue du registre de Mauro Bolognini.

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Extrait sur le magnifique score d'Ennio Morricone

mercredi 28 décembre 2011

L'Héritage - L'eredità Ferramonti, Mauro Bolognini (1976)


À Rome, en 1880, Gregorio Ferramonti qui a fait fortune dans la boulangerie, méprise et rejette ses trois enfants, Mario, Pippo et Teta, qu'il accuse de ne pas l'aimer et de n'en vouloir qu'à son argent. Teta est mariée à Paolo Furlin, haut fonctionnaire du Ministère des Travaux Publics et bientôt député. Mario est un spéculateur maladroit, couvert de dettes de jeux, qui collectionne les maîtresses. Pippo est un faible qui se lance sans succès dans un négoce de quincaillerie. Il acquiert son fonds de commerce des époux Carelli, dont il épouse la fille, Irène, laquelle entreprend, à des fins arrivistes, de réconcilier et de séduire toute la famille Ferramonti

Quinze après La Viaccia, le film qui fit de lui le grand esthète du récit en costume, Mauro Bolognini en réalisait l'œuvre jumelle avec L'Héritage. Le point de départ de l'intrigue est identique avec un conflit familial autour d'un héritage et la période historique également, 1885 pour La Viaccia et 1880 pour L'Héritage dans une Italie en pleine mutation. Le regard du réalisateur a cependant changé entretemps et c'est par les différences de cette variation sur un même thème qu'on jugera de cette évolution thématique. La Viaccia se situait à Florence dans un milieu ouvrier modeste tandis que L'eredità Ferramonti se situe dans une Rome fraîchement (et contestée) promue capitale du pays au sein de la grande bourgeoisie. Le plus important surtout c'est la bienveillance envers les personnages malgré la tonalité sombre (dans l'esprit d'un Rocco et ses frères) qui régnait dans le film de 1960 tandis qu'il n'y a presque personne à sauver dans L'Héritage.

Les deux précédentes œuvres de Bolognini, les très politisés Vertiges et Liberté, mon amour avaient amorcés cette tonalité plus amère chez celui qui avait osé un final poignant et plein d'espoir quelques années plus tôt dans Metello. La situation contemporaine agitée du pays (abordée indirectement dans Vertiges et Liberté mon amour) semble avoir déteint sur son humeur et ce n'est donc pas un hasard de le voir délivrer son œuvre la plus âpre en adaptant le roman de Gaetano Carlo Chelli.

Le film s'ouvre sur les échanges haineux d'une famille brisée. Gregorio Ferramonti (Anthony Quinn) vieil homme ayant fait fortune dans la boulangerie réunit autour de lui ses enfants alors qu'il décide de prendre sa retraite. Pour lui aucun d'entre eux ne semble digne de lui, que ce soit le faible de caractère Pippo (Luigi Proietti), le flambeur Mario (Fabio Testi) ou la vénale Teta (Adriana Asti) et c'est tout naturellement qu'il leur annonce qu'il ne leur léguera rien de sa fortune considérable. Il leur reproche leur manque d'affection et de n'être intéressé que par son argent mais une scène au début révèlera la dureté dont l'homme est également capable lorsqu'il confisque à un ouvrier une misérable pièce trouvée dans sa boulangerie.

Si on retrouve la beauté formelle typique du réalisateur avec ses cadrages en forme de tableaux vivant, ses mouvements de caméras opératiques et la photo somptueuse d’Ennio Guarnieri, l'ensemble dégage une surprenante froideur. Alors que les élans romanesques de Metello ou Bubu de Montparnasse transcendaient par l'émotion cette recherche plastique on est ici dans la pure étude clinique distanciée.

On se trouve dans une Rome sale, sinistre et en pleine reconstruction où l'on va constater les changements des mentalités en cours. D'un côté l'existence austère et sans plaisir d'un Anthony Quinn qui ne goûte guère à la bagatelle malgré ses richesses et de l'autre ses enfants aux moyens limités qui mènent la grande vie. Gregorio est un homme qui s'est élevé à la force du poignet et au franc parlé brutal, ses descendants préfèrent accumuler les courbettes dans la haute société dans l'espoir d'une récompense.

Le lien entre ses deux mondes va se faire par le personnage de Dominique Sanda. Issue d'un milieu modeste, elle allie la détermination impitoyable de Gregorio (et à sa manière la patience de "l'entrepreneur" dans ses manigances) et les gouts de luxe de ses enfants, à mi-chemin entre l'ancienne et la nouvelle génération. Faussement timide et introvertie, elle va se révéler une ambitieuse sans scrupule qui va cajoler, séduire et finalement tromper tout le monde pour s'adjuger l'héritage.

Belle-fille attentionnée qui trouvera la faille dans la solitude du vieil ours bourru qu'est Gregorio, épouse attentionnée pour Pippo et amante torride pour Mario (formidable première étreinte où Fabio Testi manipulé pense avoir eu l'initiative) elle est fausse en tout point. Dominique Sanda est fabuleuse (et judicieusement récompensée du Prix d'interprétation féminine à Cannes en 1976), séductrice et charnelle mais avec toujours ce discret regard en coin où on devine le calcul constant dans les actions. Tout ce monde s'avère grandement détestable dans cette intrigue en forme de partie d'échecs où l'enjeu reste uniquement matériel avec le legs du patriarche.

Pourtant Bolognini n'oublie jamais que ses protagonistes n'en reste pas moins humains et c'est par l'expression de leurs émotion qu'ils se perdront : Irène (Dominique Sanda) trop joyeuse lorsqu'elle approche du but, Mario (excellent Fabio Testi) le séducteur qui tombe amoureux contre tout attente et surtout Gregorio qui s'endort pour de bon après avoir goûté les joies du sexe une dernière fois. Au final le constat s'avère identique et aussi cinglant que La Viaccia (les puissants sont toujours vainqueurs) mais sans désormais qu'on s'émeuvent du sort de victimes tout aussi méprisable en définitive.

Sorti en dvd zone 2 chez Seven Sept, édition un peu ardue à trouver tout de même

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