Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 6 août 2025

La Cage d'or - Cage of Gold, Basil Dearden (1950)

 Une jeune femme, Judith Moray, abandonne son futur fiancé, le docteur Alan Kearn, pour un ancien amour, le fringant mais coquin Bill Glennan, un ancien commandant d'escadre. Glennan la met enceinte et l'épouse mais la quitte dès le lendemain du mariage lorsqu'il apprend que son père ne peut pas lui offrir de soutien financier. Deux ans plus tard, ayant appris la mort de Glennan, Judith a épousé Kearn et ils élèvent le fils de Glennan. Mais soudain, Glennan réapparaît et commence à la faire chanter.

 Cage of Gold est un drame domestique assez convenu sur le papier mais réhaussé par son casting et sa tenue formelle. Après avoir jouée une jeune indienne pas insensible au charme viril de David Farrar dans Le Narcisse noir (1947), Jean Simmons dans un de ses premiers rôles adultes retrouve le même partenaire masculin. La relation y est tout aussi passionnée, Simmons y interprétant Judith, jeune femme troublée par les retrouvailles avec Bill (David Farrar), l’homme qui l’a séduite et abandonnée durant la guerre alors qu’il était un soldat en garnison. Consciente de l’emprise que Bill a encore sur elle, Judith tente de l’éviter lors de leur rencontre importune dans le métro, mais il est déjà trop tard. Malgré ses réticences, Judith remet déjà tout en cause pour Bill, dont ses fiançailles avec Alan (James Donald) un jeune médecin prometteur. Bill est à l’inverse un être aux mœurs et fréquentations douteuses, qui va cette fois laisser Judith dans une situation encore plus tragique.

En dépit des carcans de la censure anglaise, Dearden fait transparaître avec brio le trouble que provoque Bill chez les femmes, et en particulière sa nature sexuelle. Soutenir sa présence, c’est déjà lui céder quels que soient ses torts antérieurs comme va le constater Judith mais aussi Marie (Madeleine Lebeau), une amante parisienne de Bill dont la passion va pousser à des actes plus extrêmes. Le mélange de séduction animale et d’élégance de David Farrar semble être un véritable piège à femmes « comme il faut » dans le cinéma anglais de l’époque, faisant vaciller les vœux de nonnes dans Le Narcisse noir ou brisant les tentatives de se civiliser de Jennifer Jones dans La Renarde (1950). 

Dearden de lui une présence dominatrice, envahissante et sournoise par des leitmotivs subtils, notamment les compositions de plans où sa présence s’impose paradoxalement en arrière-plan (comme une sorte de mauvais génie) notamment lors du dîner entre Alan et Judith, ou lors de ses visites impromptues chez Judith au début et la fin du film. Le tourment du désir contenu de la première visite cède à celui du bonheur gâché par l’intrus lors de la seconde, avec une Jean Simmons exposant tour à tour la fragilité de la jeune fille amoureuse puis celle de la femme angoissée.

La photo tout en clair-obscur de Douglas Slocombe sublime cette note d’intention, et atteint même des sommets lors d’une course éperdue dans la brume londonienne durant la dernière partie. Dearden ose également une séquence saisissante lors d’une ultime confrontation entre Bill et Judith, avec une caméra s’engouffrant dans le canon d’une arme dont la possible détonation s’entremêle aux vapeurs d’une cocote minute. Toute cette inventivité est cependant au service d’un récit assez convenu, notamment une résolution allant au bout de sa noirceur passionnelle avec un autre personnage mais laissant le couple central sans heurts. 

Sorti en bluray anglais doté de sous-titres anglais chez Studiocanal 

Extrait

lundi 14 avril 2014

Le Narcisse Noir - Black Narcissus, Michael Powell et Emeric Pressburger (1947)


Sur les contreforts de l’Himalaya, une congrégation de nonnes s’établit dans un ancien harem avec l’intention de transformer le lieu en dispensaire. Dean, un agent anglais, est chargé de les aider à construire l’école qui servira à éduquer les enfants de la région, mais il se heurte rapidement à la sœur Clodagh qui trouve ses manières incorrectes. Au sein de la communauté, la solitude pèse de plus en plus sur les cœurs, et les tensions s’exacerbent…

Après les visions fantastiques du bijou Une Question de Vie ou de Mort (1946), Powell et Pressburger poursuivaient leur cycle de l’émerveillement avec une de leurs plus éclatantes réussites, Le Narcisse Noir. Le film adapte le roman éponyme de Rumer Godden, l’ouvrage alliant l’art du dépaysement et de l’exotisme de l’auteur avec sa capacité à lier ces environnements aux passions et désir naissant de ses personnages. On en a d’ailleurs un archétype extrême en tout point avec ce postulat de départ où une congrégation de nonnes établissent une mission dans le palais de Mopu, situé dans les contreforts de l’Himalaya au sein du contrée sauvage loin de toute civilisation. Dès l’entame du projet et après la finalisation du script par Pressburger, les collaborateurs du duo envisagent déjà les périples de repérage en Inde afin de choisir les lieux de tournage adéquat. Michael Powell les stupéfie par l’idée folle qu’il envisage : rester en Angleterre et filmer entièrement le film en studio, à Pinewood.

Aventurier dans l’âme, randonneur émérite et n’ayant pas hésité par le passé à tourner dans des contrées reculées (le merveilleux À l'angle du monde (1937) est là pour le prouver), Powell ne fait pas ce choix par coquetterie. Recréer totalement cet environnement contribuera d’autant plus à en faire une Inde de fantasme ce qui est parfaitement judicieux au vu de la thématique du Narcisse Noir.

Le film offre en quelque sorte un pendant négatif à Horizons Perdus (1937) de Frank Capra où l’isolement et le cadre naturel flamboyant faisaient accéder les héros à une forme d’apaisement et de spiritualité. C’est tout l’inverse ici où la beauté des lieux crée chez les nonnes un sentiment de vertige et de vide les forçant à regarder en elles-mêmes, les démons du passé troublant la quiétude que leur a conféré le sacerdoce religieux. 

Powell exprime ce bouleversement en plusieurs temps. Ce sera tout d’abord avant l’arrivée des nonnes avec une caméra explorant le palais encore désert tandis que nous sont distillées des informations sur le passé de la bâtisse : celle-ci servait autrefois de harem au roi et Powell s’attarde longuement sur les fresques aux murs dévoilant des situations de stupre, des dessins de figures féminines dénudées et lascives. L’atmosphère de désir et de rivalité féminine ayant imprégnée les lieux va progressivement altérer le comportement de la congrégation.

La splendeur du paysage semble trop écrasante, trop irréelle pour être supporté au quotidien par l’œil humain pour lequel l’imperfection est une source d’amélioration. Powell offre ainsi des visions stupéfiantes où les effets visuels (incroyables mattes-painting) d’Alfred Junge font merveilles pour illustrer cette beauté dont on doit détourner le regard (le clocher situé sur les cimes d’une falaise à la profondeur de champs prodigieuse) sous peine de s’y noyer, où le sentiment d’isolement est exacerbé par la distance de ces chaînes de montagnes s’étendant à perte de vue. Ce parti pris donne une texture tangible aux lieux tout en leur conférant une aura surnaturelle et irréaliste. 

La photo de Jack Cardiff par son Technicolor aux teintes surexposées exacerbe tous les motifs locaux, la faune et la flore aux éclats de Jardin d’Eden païen, les tenues criardes et les diamants du jeune prince, la peau brune et brillante de la tentatrice jouée par Jean Simmons. 

Comme le soulignera un dialogue, pour survivre le choix est simple : s’abandonner totalement à la promesse de plaisirs de ces lieux (l’agent anglais que joue de David Farrar et que l’on devine déjà bien dépravé par les longues années de service) ou en faire totalement abstraction à l’image de ce saint homme indien stoïque et ne sortant plus de sa longue méditation. Les nonnes de par leur mission ne peuvent sacrifier à aucune de ces perspectives et le drame naîtra de ce déséquilibre. 

De façon légère pour Sœur Philippa (Flora Robson) oubliant tout sens pratique pour inonder son jardin de fleur plutôt que de légumes. Plus troublante pour la sérieuse Sœur Clodagh (Deborah Kerr arrachée à la MGM pour une ultime collaboration alors que sa carrière hollywoodienne est lancée avec Marchands d’Illusions (1947)) auxquels reviennent les souvenirs d’une déconvenue amoureuse en Irlande à l’origine de sa profession de foi. Et enfin dramatique avec Sœur Ruth (Kathleen Byron) rongé par le désir, la folie et la jalousie. 

La virilité marquée de David Farrar (que Powell prend un malin plaisir à dénuder, exposant son torse bronzé et velu pour le plus grand trouble de nos nonnes) apporte ainsi un contrepoint perturbant à la dimension virginale des nonnes, dont la robe pâle et le teint de cire expriment ce refus de se perdre dans la sensualité bariolée ambiante. 

Cette volonté vacille pourtant progressivement, dans un premier temps par l’environnement sonore et ce vent créant un murmure constant et n'accordant aucun répit dans silence mais aussi par le score de Brian Easdale dont les motifs classiques sont de plus en plus perturbés par l'instrumentation indienne, montrant ainsi la contamination des liux dans la psyché des personnages. La photo de Jack Cardiff exacerbe les couleurs vive jusqu’au pourpre pour donner à la dernière partie cette atmosphère sombre, gothique et crépusculaire où l’on plonge presque dans le fantastique.

Les héroïnes sont un vrai miroir de cette bascule Les regards furtifs et peu chaste de Deborah Kerr envers David Farrar trahissent l’émoi qu’elle cherche à dissimuler, tout comme sa sévérité envers Sœur Ruth. Kathleen Byron offre quant à elle une prestation flamboyante où son visage et son corps semblent littéralement se ployer sous le poids d’un désir qu’elle ne peut plus contenir, jusqu’à ce subliment moment où elle abandonne la soutane pour une robe rouge et se passe du rouge à lèvre écarlate. 

 Face au rejet de l’objet de ses fantasmes, ne reste plus que la violence pour évacuer sa frustration dans un final atteignant des sommets baroques. Il faudra bien la mousson de l’ultime séquence pour purifier le tourbillon de sentiments contradictoires qui se seront déchaînés. Le vertige des sens, l’expression osée pour l’époque du désir féminin et la nature corruptrice expriment la thématique récurrentes chez Powell du choc des cultures (de À l'angle du monde, A Canterbury Tale, They're weird mob...) dans sa veine la plus charnelle pour ce nouveau chef d’œuvre. 

Sorti en dvd zone et bluray chez Carlotta



mardi 17 avril 2012

La Bataille des Thermopyles - The 300 Spartans, Rudolph Maté (1962)


La Bataille des Thermopyles relate la Bataille des Thermopyles (480 av. J.-C.) qui vit 300 soldats spartiates, dirigés par le roi grec Léonidas, défendre le territoire grec contre les hordes perses de 1 000 000 de combattants. La défense héroïque des Spartiates permit aux Grecs de reconstituer une armée pour repousser les Perses. La bravoure, la loyauté et détermination des Spartiates sont les qualités soulignées par le récit.

La Bataille des Thermopyles est pour un bon moment désormais dans l’inconscient collectif associé à la vision discutable et réactionnaire du comics de Frank Miller 300 et de l’adaptation à succès qu’en tira Zack Snyder. Hollywood alors en pleine vague péplum proposa pourtant une assez remarquable et différente version au début des années 60 avec le film de Rudolph Maté. Si la bataille en elle-même fut peu abordé au cinéma , d'autres oeuvres s'attachèrent à dépeindre cette période des Guerres Médiques comme La Bataille de Marathon (1959) de Jacques Tourneur.

Ici, Maté prend le temps de dépeindre le contexte géopolitique, d'exposer les forces en présence (Grèce en infériorité, armée Perses monstrueuse) et les conflits qui les déchirent (Grèce difficilement unie, notable de Sparte préférant l'isolationnisme) tout en esquissant l'aura mythique qui entourent les spartiates. Considérés comme des dieux de la guerre dans toute la Grèce, respecté et craint de tous, ils s'avèrent la seule solution possible à une victoire ou du moins une résistance crédible.

Cet aspect politique se croisant à une dimension plus mythologique est parfaitement incarné par les acteurs, Ralph Richardson en politicien calculateur contrebalançant avec la prestation habitée dAnna Synodinou en Reine de Sparte. Dans cet équilibre idéal en grandeur et ambition bien humaine, la sous intrigue qui voit le parcours d'un jeune spartiate déchu laver son honneur au combat aidé de son amour semble déplacée et niaise, constituant la seule lourdeur du film, et la seule privilégiant un destin individuel.

En effet, le film tend plutôt à sublimer le symbole d'unité que constitue l'armée spartiate face au division diverse, la seule capable de faire face à l'ennemi. Spectaculaires, stratégiques les impressionnantes scènes de batailles où les troupes perses en surnombres sont décimées par les 300 spartiates définit clairement ceux-ci comme de véritable surhommes, génies de l'art de la guerre. Les différentes astuces pour gérer la manœuvre et vaincre malgré leur infériorité numérique sont excellentes et constamment inventives.

La réalisation de Maté (brillant directeur photo reconverti avec une certaine réussite à la mise en scène) illustre de manière idéale les batailles en privilégiant l'aspect d’entité collective de l'armée spartiate parfaitement coordonnées, regroupée et solidaire. Le brio à dépeindre cet aspect revient aux choix intelligents de la production. Tourné en Grèce sur l'impressionnant site de Marathon, l'armée grecque est sollicitée à la figuration mais également le Major grec Cléanthis Damianos parfaitement érudit sur les manoeuvres de combats de spartiates et qui s'avéra un conseiller précieux pour un résultat brillant à l'écran.

Le fait que Richard Egan manque un peu de charisme en Leonidas (on est loin du Gerard Butler hurleur et débordant de testostérone de 300) s'avère donc idéal puisque malgré son statut de chef, il ne s’impose pas et se fond parfaitement dans cette notion de collectif. Une notion qui prend tout son sens lors du final où une fois mort ses troupes défendent sa dépouille avec une hargne légendaire, protégeant leur chef dans leur impénétrable phalange. Le souffle épique est tel que même en connaissant l’issue, l'assaut final désespéré laisse croire un instant qu'ils ont une chance, la fin tragique sous les flèches ennemies constituant un sommet d'héroïsme pour cet Alamo antique.

Parmi les quelques réserves, on aura un David Farrar qui contrebalance la fadeur d’Egan par un jeu trop excessif en Xerxès (même si une nouvelle fois comparé à 300 cela parait bien sobre mais les élans comic book de ce dernier autorisait plus les débordements), l'armée des Immortels qui aurait pu être plus impressionnante, et la traitrise qui cause la défaite est assez maladroitement amenée. Sinon un beau péplum méconnu et une galvanisante ode au courage toujours aussi efficace.
Sorti en dvd zone 2 français chez Fox

vendredi 21 octobre 2011

La Perle du Pacifique Sud - Pearl of the South Pacific, Allan Dwan (1955)


Deux ramasseurs d'épaves possésseurs d'un yacht se joignent à Rita au lourd passé, dans une quête aux perles noires sur une île secrète...

La Perle du Pacifique Sud est un des Dwan les plus décriés (par l’auteur lui-même qui renie le film en bonus du dvd) mais s’avère finalement une série B d'aventures assez sympathique (même si pas à la hauteur des autres réussites de fin de carrière de Dwan). Une chasse au trésor amène un trio de filous, composé de David Farrar (méconnaissable en marin avide au visage buriné), Dennis Morgan et son ex, incarnée par la divine Virginia Mayo, à investir une île cachée et paradisiaque pour mettre la main sur des perles gardées jalousement par des indigènes. Dès le premier plan tout est dit : Dennis Morgan se réveille les yeux flous sur la paire de jambes somptueuses de Virginia Mayo. Nous n'aurons d'yeux que pour elle.


Se faisant passer pour une missionnaire, elle est chargée d'infiltrer l'île et d'amadouer les habitants afin de trouver la cachette des perles. Pourtant, elle est rapidement gagnée par la quiétude et la beauté des lieux, ainsi que par la nature simple et paisible de ses habitants, au point de ne plus être sûre de vouloir commettre le forfait avec ses complices. Une histoire simpliste certes, mais vraiment bien traitée.


En tout cas durant une bonne moitié de film, consistant à montrer l'évolution de Virginia Mayo, passant de la quasi traînée du début de film à une jeune femme découvrant les plaisirs d'une vie simple. Allan Dwan lui donne une aura sensuelle des plus vénéneuses, la filmant sous les angles et dans des situations ô combien érotiques, comme lorsqu'elle se fait voler ses vêtements et se voit contrainte de dormir nue sous sa couverture.

La très courte durée du film (1h20 à peine) sert bien le début percutant, démarrant au quart de tour (nous sommes sur l'île au bout de quinze minutes), mais gâche un tantinet la dernière partie par des raccourcis laborieux alors que le développement était excellent jusque là et un happy end qui tombe comme un cheveu sur la soupe. Visuellement, c'est un nouveau tour de force de la part d'Allan Dwan.

Le film fut tourné pour un budget minable sur une plage de Palm Springs décorée de palmiers en plastique (et quelques stock shots de la deuxième équipe filmés à Tahiti). Le tout est photographié (John Alton a encore fait des miracles) et cadré avec un tel brio que l'illusion est complète. On ne doute pas un seul instant que l'on est dans un coin reculé et sauvage du pacifique sud. Prodigieux visuellement et fort distrayant, un film qui ne mérite pas son affreuse réputation si on aime gouter aux plaisirs simples.Sorti en dvd zone 2 français au sein du coffret Carlotta consacré à Allan Dwan.

lundi 1 novembre 2010

La Renarde - Gone To Earth, Michael Powell et Emeric Pressburger (1950)

A la fin du XIXe siècle, en Angleterre. Hazel Woodus vit avec son père dans la campagne. Passionnée par les animaux, elle a apprivoisé un petit renard. Au cours d'une balade en forêt, elle fait la connaissance de Jack Reddin, le châtelain du pays.

Paradoxalement, le duo Powell/Pressburger eut beaucoup plus de mal à financer ses projets audacieux durant la période de paix des années 50 qu’au temps où ils oeuvraient pour l’État (trop occupé pour mettre concrètement son nez dans le contenu des films) en temps de guerre. Leur collaboration s’étiola lentement et les films se firent moins grandioses (mais toujours aussi soignés, tel le film de guerre stratégique La Bataille du Rio de la Plata déjà évoqué sur le blog) au point de voir Powell réaliser seul Le Voyeur. La violence du film (pourtant véritable réussite artistique) scandalisa l’opinion et mit Powell au ban de l’industrie britannique. La Renarde (ainsi que le somptueux Les Contes d’Hoffmann l’année suivante) peut donc être considéré comme un des derniers très grands films des Archers (du nom de leur société de production). Powell se montra peu satisfait par la suite du film, du fait de la collaboration difficile avec David O’ Selznick, mais c’est pourtant le mélange de sa sensibilité et de celle du nabab hollywoodien qui offre au film tout son pouvoir magnétique. 

En proie à des difficultés financières, le producteur Alexander Korda se vit contraint de s’associer au légendaire David O’ Selznick lorsqu’il envisagea de lancer la production de son nouveau projet, La Renarde. Celui-ci possède, à juste titre, une aura aussi prestigieuse et mythique que les plus grandes stars et réalisateurs hollywoodiens. Découvreur de talents au flair de génie, on lui doit l’arrivée à Hollywood d'Alfred Hitchcock, l’émergence des Katherine Hepburn, Ingrid Bergman ou encore Vivian Leigh. Il est surtout à l’œuvre derrière certains des plus grands films de l’Âge d’or du cinéma hollywoodien comme Une étoile et née ou encore Autant en emporte le vent. Ce dernier, immense succès au tournage chaotique (qui épuisa pas moins de trois réalisateurs) est en quelque sorte l’aboutissement artistique de la carrière d'O’Selznick, celui auquel tous ses futurs projets devront se mesurer.

Il ne cessera donc par la suite de chercher à égaler ce film mythique, notamment avec Duel au soleil (réalisé par King Vidor en 1946), flamboyant western, aussi sulfureux que visuellement époustouflant, ou encore l’adaptation de L’Adieu aux armes d'Hemingway en 1957. Il ne sera finalement pas étonnant de le voir s’intéresser à une adaptation de La Renarde, tant le roman de Mary Webb recèle tous les éléments de la formule O’Selznick : le triangle amoureux, le cadre rural ainsi que la teneur sulfureuse et érotique véhiculée par le personnage de Jennifer Jones.

Épouse d'O’ Selznick à la ville, elle vit sa carrière lancée par son mari en endossant un type de rôle récurrent qu’on retrouve dans La Renarde (elle fut imposée à Powell et Pressburger). Sa sensualité brûlante et son allure provocante l’ont souvent destinée au rôle de jeune fille innocente et sauvage à la fois, en proie au désir violent des hommes. Son rôle le plus fameux dans le genre reste Duel au Soleil, avant qu’elle ne dévoile un registre plus varié, chez Lubitsch notamment dans La Folle Ingénue. Tous les atouts de la fresque romanesque hypertrophiée qu’affectionne O’Selznick sont donc présents. Pourtant, l’essence du roman de Mary Webb et la présence envoûtante de Jennifer Jones vont permettre à Powell et Pressburger d’y apposer leur sceau.

L’œuvre de Mary Webb dont est adapté La Renarde se caractérise par la fascination qu’elle avait pour la nature. Profondément marquée par son enfance campagnarde dans le Shropshire où elle vécut toute sa vie, elle confère à la nature un statut mystérieux et solennel, en en faisant un personnage à part entière de ses récits. Michael Powell, lui-même imprégné de cet attachement à la beauté rurale anglaise (et randonneur émérite) était donc tout désigné pour mettre en image les écrits de Mary Webb.

Le film s’ouvre et se ferme sur une partie de chasse où « Foxy », le petit renard d'Hazel, est la proie des chiens et de leur maître, signant ainsi l’apparition et la disparition de son héroïne. L'ouverture magistrale à travers la fuite de l’animal dévoile progressivement les atouts visuels du film, avec ses forêts aux arbres imposants et ses clairières plongées dans une pénombre irréelle. Bien que concrètement dénué d’éléments surnaturels, il se dégage une atmosphère de paganisme troublant tout au long du récit.

Excalibur de John Boorman traitait en partie de la disparition de toute cette culture païenne celtique dévouée à la magie et la nature au profit du Dieu monothéiste tout puissant de la religion chrétienne. Antérieur par la date de sortie du film mais postérieur par l’époque qu’il dépeint, La Renarde montre au contraire l’affrontement encore vivace des deux mondes par le déchirement intérieur de Jennifer Jones.

Fille de gitane, Hazel ressent, grâce aux enseignements de sa mère, toute l’harmonie des éléments dévolus aux créatures de la forêt, en être sauvage et indompté. C’est une promesse malheureuse qui scellera son destin : sur la pression de son père, elle jure sur les montagnes d’accepter la demande en mariage du premier qui se présentera. Ce sera le trop prude et timoré Edward Marston (Cyril Cusack), pasteur du village, alors que sa nature volcanique réclamait l’étreinte virile et passionnée de Jack Reddin (David Farrar), châtelain également fou amoureux d’elle. Les deux hommes représentent les deux aspirations contradictoires d'Hazel et les oppositions idéologiques du récit : une vie rangée et acceptée de tous avec le pasteur symbolisant la chrétienté, ou céder aux sirènes du désir avec un David Farrar sans tabous ni inhibitions.

Jennifer Jones livre une prestation incroyable, entre candeur enfantine et provocation sensuelle, à mi-chemin entre l’héroïne incandescente de Duel au soleil et de celle piégée qu’elle interprétera dans Madame Bovary. David Farrar et sa brutalité ténébreuse est tout aussi convaincant, se complétant bien avec la retenue de Cyril Cusack en pasteur.

Powell décrit une Nature se posant en juge et observatrice des événements. Les cadrages et compositions de plan, magnifiés par la photo fabuleuse de Christopher Challis (qui prenait le relais de Jack Cardiff et allait de nouveau faire des merveilles sur Les Contes d'Hoffmann ) sont foisonnants de détails et confèrent une tonalité de rêve éveillé, accentué par le technicolor si particulier du cinéma anglais. Ces aspects fantastiques dans les éclairages vont crescendo tandis que les sentiments se déchaînent.

D’une première partie mystérieuse mais encore relativement sobre, la rencontre secrète entre Hazel et Reddin se voit nimbée d’une lumière de solstice d’été, tandis que la conclusion offre des éclairages rougeoyants et baroques (Autant en emporte le vent n'est pas bien loin). Partout la nature est omniprésente, menaçante et bienveillante à la fois avec ses montagnes imposantes, ses rochers aux formes inédites. La bande son particulièrement fouillée participe de cet onirisme, où le murmure du vent se mêle au chant des oiseaux, accompagné par le score inspiré de Brian Easdale. Rejetée par le conformisme du monde des hommes, et ayant failli à Dame Nature en brisant sa promesse, Hazel paiera le prix fort pour ses hésitations lors d'une ultime partie de chasse pendant laquelle elle tentait de sauver « Foxy ».

Contrairement à ses habitudes, David O’Selznick n’interviendra pas particulièrement durant le tournage mais se montrera fort mécontent du résultat. Il remontera le film pour les USA (rebaptisé The Wild Heart là-bas), fera retourner des scènes par Rouben Mamoulian et ajoutera nombre de gros plans de Jennifer Jones. On comprend la rancune tenace et la faible estime de Powell et Pressburger pour le film. Pourtant, les esprits de la forêt qu’ils ont ressuscités, associés à la grandiloquence d'O’Selznick, imprègnent durablement les rétines pour ce qui demeure un de leurs plus grands films.

Toujours pas sorti en dvd zone 2 français, il existe un zone 2 anglais doté de bonus intéressant (mais non sous titré) aujourd'hui épuisé et qui s'arrache une fortune sur amazon. Film très difficile à voir donc mais il existe une solution pour les anglophones (pas de sous titres français ni anglais, pas de vf, une édition all zone coréenne à l'image très bonne (voyez les captures) est trouvable à prix abordable sur internet. La vhs sous titrée français se trouve également sur priceminister.

Extrait