Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 23 janvier 2026

Les Sables du Kalahari - Sands of the Kalahari, Cy Enfield (1965)

 En Afrique du Sud, un petit avion contenant 7 personnes s'écrase dans le désert du Kalahari. Les survivants n'ont pas le choix : pour survivre, il va falloir s'entraider. Lorsque les vivres commencent à manquer, les plus bas instincts des uns et des autres reprennent le dessus.

Les Sables du Kalahari est le sixième et dernier film de la fructueuse collaboration entre le réalisateur Cy Enfield et le comédien Stanley Baker. Après des débuts prometteurs à Hollywood, Cy Enfield est comme beaucoup d’autres (Joseph Losey, Jules Dassin) contraint à l’exil en Europe après avoir été auditionné par la Commission des activités anti-américaines et placé sur la liste noire. Il s’établit en Angleterre où il rencontrera quelques difficultés à remettre sa carrière en selle, et ce jusqu’à sa rencontre avec Stanley Baker sur le tournage du mélodrame Child in the House (1956). Baker y tient un second rôle mais est néanmoins en passe de devenir une grande star du cinéma anglais. 

Les deux hommes s’étant très bien entendu décident d’établir un partenariat au sein duquel se monteraient des projets ambitieux avec Enfield à la réalisation et Baker en vedette. Le premier essai de l’association sera gagnant avec Train d’enfer (1957), récit social, étude de caractères et impressionnant film d’action se déroulant dans le très viril milieu des chauffeurs routiers. Enfield et Baker reproduisent en partie la formule Sea Fury (1958) et Jet Storm (1959), passant des routes à la mer puis au ciel pour dépeindre d’intenses et spectaculaires confrontations psychologiques. L’apothéose arriverait avec le grand film de guerre Zoulou (1964), puissant film de guerre et d’aventures tentant de dépeindre une bataille légendaire de l’armée anglaise tout en essayant d’installer un respect de l’adversaire sous le prisme colonial.

Les Sables du Kalahari est donc le projet suivant du duo, même si Baker ne l’intègrera que tardivement pour reprendre le rôle initialement prévu pour George Peppard qui quittera le film après un jour de tournage et une relation houleuse avec Cy Enfield. Adapté du roman éponyme de William Mulvihill, le film ne nous apparaît au premier plan pas si original que cela. Lawrence d’Arabie (1962) nous a familiarisé avec l’imagerie grandiose et menaçant du désert, tandis que Ice Cold in Alex de Jack Lee Thomson (1958) et Le Vol du Phoenix de Robert Aldrich (sorti en décembre 1965 tout comme le film de Cy Enfield) dépeignaient déjà des récits de survie éprouvant dans cet environnement hostile.  

Les Sables du Kalahari parait initialement s’inscrire dans cette lignée, mais place ses personnages bien trop tôt en situation critique. Ayant survécu à un crash d’avion, les survivants déambulent ainsi dépenaillés, assoiffés et épuisés sous un soleil de plomb, accompagné par une mise en scène alternant entre plans larges sur leurs silhouettes minuscules dans l’immensité du désert, et plans rapprochés sur leurs défaites et hagardes. Il leur est cependant offert un léger sursis, avec ce point d’eau rocailleux et isolé au milieu du désert où ils vont pouvoir survivre pour un temps. C’est seulement là que le véritable projet du film se dévoile.

Les meilleurs films de Cy Enfield cherchent souvent, par leur description d’un microcosme (qu’il soit social, professionnel, topographique), à dépeindre la réalité voire la crudité de l’âme humaine qui s’y révèle dans des conditions extrêmes. Cela se manifeste dès l’inaugural Fureur sur la ville (1950) dépeignant la folie collective d’un lynchage dans une petite ville américaine (en métaphore du Maccarthysme qui allait bientôt rattraper Enfield) et se poursuivrait dans les cadres prolétaires de Train d’enfer, le corps de l’armée de Zoulou notamment. Les Sables du Kalahari apparaît presque comme synthèse de tout cela, mais épurée de toute la dimension épique et exaltante.

La scène d’ouverture est un exposé sans parole des travers du colonialisme, avec cette image d’autochtones puisant une eau croupie à côté d’un rutilant aéroport. Les héros livrés à eux-mêmes dans le désert vont se heurter à cette loi du plus fort. Les personnages pourraient sembler tirés à gros traits, mais c’est l’isolement et l’instinct de survie qui expose à vif la nature profonde de chacun. O’Brien (Stuart Whitman) représente ainsi l’américain dans tout ses travers colonialiste, individualiste et viriliste, notamment dans le véritable fétichisme qu’il voue à son fusil. Il cultive et suscite un attrait animal attirant, dans pur réflexe primitif Grace Monckton (Susannah York), la seule femme du groupe. Si elle doit se défendre des assauts de Sturdevant (Nigel Davenport) durant une séquence éprouvante, elle s’offre par un mélange d’instinct de survie et de logique animale au mâle alpha du groupe. Quand Studervant doit prendre de force Grace pour la posséder, c’est un triste ordre naturel des choses qui la voit se donner à O’Brien.

Le scénario dépasse néanmoins cet argument binaire et schématique par une caractérisation plus subtile. Mike Bain (Stanley Baker) est placé en état de faiblesse psychologique par son alcoolisme, puis physique une bonne partie du récit lorsqu’il est handicapé par une blessure à la jambe. Quand l’isolement expose les bas-instincts d’un O’Brien, il déleste au contraire progressivement Bain des travers les plus vils de la civilisation pour procéder à une mise à nu en faisant en définitive le représentant de la droiture morale, de l’humanité dans ce qu’elle a de plus juste. Cela passe par le dialogue (le vieillard allemand Grimmelman (Harry Andrews) racontant les horreurs auxquelles il fut contraint durant la guerre), mais avant tout par la symbolique comme lorsque durant un combat avec O’Brien, Bain refuse d’utiliser le fusil de ce dernier pour l’abattre et en fera juste un objet pour le frapper.

Le cadre du désert apparait comme un simple reflet de ce que l’on y apporte, ce que Enfield souligne dans les interactions extérieures. Le Dr. Bondarahkai (Theodore Bikel) est découvert et secouru par les indigènes qui voit en lui un être mourant et désespéré. O’Brien pourchasse par seul instinct prédateur les babouins habitant les lieux, et les primates passeront alors de l’indifférence à cette pure loi de la nature envers lui quand il se trouvera esseulé à son tour. Le postulat d’aventures dissimule donc un pur conte philosophique et une dimension psychologique, pas forcément subtile mais très bien menée et prenante, d’autant qu’Enfield soigne la forme par l’alternance entre décors réels et studios, stock-shots animaliers, trucage et véritable confrontation avec les bêtes sauvage. L’échec commercial du film marquera donc malheureusement le glas de la collaboration Baker/Enfield, ce dont la carrière du réalisateur ne se remettra pas. 

Sorti en bluray français chez Rimini 

mardi 30 avril 2024

Trois milliards d'un coup - Robbery, Peter Yates (1967)


 Paul Clifton constitue une équipe de criminels afin d’effectuer le vol du siècle dans un train postal qui relie Glasgow à Londres.

Trois milliards d’un coup est le film le plus directement inspiré du « casse du siècle », soit le braquage du train postal Glasgow-Londres qui le 8 aout 1963 fut l’objet d’un butin de 3 millions de livres. Le méfait fit sensation et irrigua le polar des années 60, inspirant des films de casse plutôt loufoque comme Le Cerveau de Gérard Oury (196) ou L’Or se barre de Peter Collinson (1969). Le film de Peter Yates se distingue par son sérieux, voire sa rigueur documentaire sans faille pour revenir sur l’évènement. Cela est dû au matériau originel puisque le scénario adapte le livre de Peta Fordham, l’épouse de l’un des avocats plaidant dans le procès de l’affaire. 

Le déroulé méticuleux du braquage est l’aspect le plus directement rapporté dans le film puisque largement exposé durant le procès. Pour le reste, Yates et ses scénaristes brodent une intrigue imaginaire pour plusieurs raisons. La majorité du butin n’ayant jamais été retrouvé, l’affaire comportait encore de large zone d’ombre, et son instruction encore en cours ne permettait pas de révéler des détails trop précis. Peter Yates fait donc le choix d’une épure extrême, optant pour une intrigue minimaliste dans laquelle il s’appuie sur un casting de trognes charismatiques, le taiseux Stanley Baker en tête.

La scène d’ouverture électrisante sert à témoigner à la fois de l’ingéniosité et de la détermination sans failles de notre groupe de criminels. Le clou de ce morceau de bravoure est une incroyable poursuite en voiture dans Londres où ils vont semer la police, laissant deviner l’habitude de ces situations par leur sang-froid et l’absence d’hésitation lorsqu’il s’agira de foncer dans une ruelle traversée par des enfants. La légende veut que cette séquence ait valu à Peter Yates son engagement sur Bullitt par un Steve McQueen impressionné. Tout cela n’est cependant qu’une mise en bouche pour l’objectif plus ambitieux et le butin plus conséquent du train postal Glasgow-Londres. Le style sec et nerveux instauré par la poursuite se prolonge à travers les longs préparatifs du casse, dont nous suivons toute la logistique, de l’enrôlement (parfois forcé) des « professionnels » les plus aptes dans leurs domaines aux choix de matériel en passant par les repérages topographiques.

Cette volonté de minimaliste rend la narration très efficace, ne déviant jamais de sa ligne pour des intermèdes de caractérisation plus poussée des personnages. Même quand une scène de ce genre semble intervenir, ce n’est que pour servir cette froideur et s’éloigner de tout sentimentalisme, notamment lors d’une dispute entre Stanley Baker et sa compagne. Tout le groupe forme une sorte de cheville ouvrière fixée sur un seul et unique but, la réussite du braquage et l’obtention du butin. C’est d’ailleurs une évidence que la seule faille, l’unique grain de sable dans cette horlogerie intervienne avec la maladresse du seul personnage n’ayant pas souhaité être là, celui dont les pensées sont davantage obnubilées par sa famille que par l’argent. Cette humanité est une faiblesse dans ce cadre et les conséquences en seront lourde.

On reste dans la rigueur anti spectaculaire durant l’attaque, chaque action étant savamment nécessaire et dépourvu d’affect – le choix de ne pas utiliser d’arme parfaitement réfléchi. Toute individualité s’estompe quand nos braqueurs cagoulés ne se distinguent plus avec leur cagoule et la parfaite synchronisation de chacune de leurs manœuvres. Ce n’est que quand l’édifice se disloque que cette métronomie fait défaut, par exemple à la fin quand le groupe ignore le signal habituel pour aller à la rencontre des véhicules supposés les ramener, mais qui s’avèrent conduits par la police. Finalement le seul à n’avoir jamais dérogé de sa ligne, abandonnant complices et proches sur sa route sans se retourner, sera le vainqueur, pour un temps du moins comme le souligne le point d’interrogation ajouté au The End. Une merveille de polar. 

Sorti en bluray français chez StudioCanal

mardi 23 avril 2024

Les Criminels - The Criminal, Joseph Losey (1960)


 Johnny Bannion a passé ses trois dernières années de prison à mettre au point le plus gros vol de sa carrière. A sa sortie de prison, il met son plan à exécution. Il enterre l'argent dans un champ, mais il est arrêté avant qu'il ait pu révéler la cachette à ses complices. Ceux-ci s'empressent de le tirer de sa prison, mais ils commettent l'erreur fatale de le tuer avant qu'il ait pu leur révéler son secret...

Le renouveau de Joseph Losey dans les premières années de son exil anglais (après avoir fuit les Etats-Unis où il fut blacklisté dans le cadre du Maccarthysme) passera grandement par le film noir.  C’est dans ce genre qu’il signe plusieurs grandes réussites qui renforcent son statut sur sa terre d’accueil avec La Bête s’éveille (1954), Temps sans pitié (1957) et L'Enquête de l'inspecteur Morgan (1959). Les deux derniers vont rencontrer une certaine reconnaissance publique et critique qui va permettre au réalisateur d’orienter sa carrière vers d’autres voies à partir de Eva (1962) qui lance sa grande période des années 60. Les Criminels sera donc son dernier polar avant ce virage, notamment grâce à Stanley Baker avec lequel il avait travaillé sur L'Enquête de l'inspecteur Morgan

Le postulat a tout du film de casse classique, mais Losey déplace ou escamote les moments attendus de ce type de récit pour explorer une autre voie. Le film évoque en effet une certaine mue du monde criminel d’une relative « fraternité » des petites mains vers un capitalisme carnassier où ces dernières ne s’avèrent plus qu’un rouage périssable d’un grand ensemble. Cette bascule s’observera à travers Johnny Bannion (Stanley Baker), truand s’apprêtant à sortir de prison et ayant déjà son prochain coup en vue. La longue introduction en prison montre une hiérarchie carcérale et donc criminelle fonctionnant sur la notion de dure à cuire, ce qu’est assurément Bannion. 

On l’observe tenir tête à Barrows (Patrick Magee) le gardien-chef, et décider quasiment à lui seul du sort d’un nouveau prisonnier détesté qui finira tabassé sur ses instructions implicites. La silhouette massive de Stanley Baker et ses airs goguenard installent ainsi cette personnalité hors-normes, même si dans la prison comme à l’extérieur, on comprendre que d’autres plus discrets disposent du véritable pouvoir. Le nom d’un certain Saffron circule donc avant la sortie de Bannion, qui devra lui donner un pourcentage de son futur coup, et à l’extérieur le plus voyant Carter (Sam Wanamaker) s’avérera le grand argentier du futur braquage et lui aussi amené à en toucher sa part.

Sous ses airs fiers, Bannion est finalement un exécutant, un « ouvrier » qui se salit les mains aux profits « d’actionnaires » du crime attendant leurs dividendes sans prendre le moindre risque. Ces nantis opèrent et attendent silencieusement dans l’ombre tandis que l’orgueil et la désinvolture du « pauvre » vont perdre Bannion, trahit par une ancienne compagne blessée (Jill Bennett). La fatalité propre au film noir n’a donc pas ici sa place, tout comme le morceau de bravoure du casse que Losey ne prend pas la peine de montrer – et s’éviter la comparaison avec les fleurons récents du genre comme Quand la ville dort de John Huston (1950), L’Ultime razzia de Stanley Kubrick (1956) ou Le Coup de l’escalier de Robert Wise (1959). 

Alors que la première partie en prison montrait un relatif esprit de camaraderie dominé par Bannion dans le filmage de Losey (humour, figure pittoresque, longues scènes de groupe), le retour derrière les barreaux de notre héros change la donne. N’ayant pas payé son tribu (le butin ayant été caché avant son arrestation), Bannion n’est plus ce mâle alpha intimidant, mais un employé sommé de rendre des comptes. Le vrai maître Saffron (Grégoire Aslan) le convoque alors et l’allure chétive du boss face à Bannion n’a aucune valeur, les cordons de la bourse tenu par Saffron prennent le pas sur la seule force physique de notre héros.

Le scénario réserve encore quelques coups d’éclats à Bannion (la correction infligée à des codétenus supposés le mater, l’évasion et la poursuite finale) sa seule hargne est impuissante face à la toile d’araignée d’un monde criminel capitaliste. La dernière partie est une longue fuite en avant dont on devine aisément l’issue, la seule victoire de Bannion étant d’emporter le secret de la planque du butin, mais à quel prix. Joseph Losey équilibre ainsi habilement l’étude mœurs et le polar, annoncé par le titre original plaçant The Criminal au singulier comme pour marquer l’isolement de Bannion, mais le titres français au pluriel est bien vu aussi en noyant justement son protagoniste dans un ensemble où il ne peut plus se distinguer. 

Sorti en bluray français chez StudioCanal

lundi 9 mars 2020

Accident - Joseph Losey (1967)


Anna et William sont victimes d'un accident de la route à proximité du domicile de Stephen, leur professeur de philosophie chez qui ils se rendaient. Stephen, alerté par le bruit, accourt sur les lieux. Il découvre William mort, et extrait Anna du véhicule pour la recueillir chez lui. Il pense que c'est elle qui conduisait et cache sa présence à la police pour lui éviter d'avoir des ennuis. Alors qu'elle est semi-endormie chez lui, encore choquée par l'accident, Stephen se remémore les mois passés, marqués par l'arrivée de la belle Anna, princesse autrichienne, le désir et la frustration.

Accident est pour Joseph Losey le point central de la trilogie que forme sa collaboration avec le dramaturge Harold Pinter, précédé par TheServant (1963) et suivi par Le Messager (1971) – un scénario fut écrit pour une quatrième collaboration avec l’adaptation d’A la recherche du temps perdu de Marcel Proust mais qui ne se fera pas. Accident poursuit les méandres d’une masculinité trouble explorés dans The Servant mais sans le sous-texte homosexuel. Passé l’ouverture brutale qui donne son titre au film, le récit se déroule en flashback feutré se pliant au caractère attentiste de son héros Stephen (Dirk Bogarde). Celui-ci est un professeur de philosophie à Oxford et mène une vie paisible, pour ne pas dire ennuyeuse, auprès de sa femme Rosalind (Vivien Merchant).

Les amours et le désir, il ne les vit que par procuration et sans amertume quand il observera le rapprochement entre deux de ses élèves, son favori William (Michael York) et la nouvelle venue Anna (Jacqueline Sassard). Si au détour de quelques regards furtifs envers Anna (la belle scène de ballade en barque), on devine chez Stephen une libido intacte, il la contient volontiers pour que jeunesse se fasse au point de vouloir jouer les entremetteurs pour ses étudiants amoureux. William représente finalement par sa beauté solaire, son statut d’aristocrate et sa candeur l’idéal que Stephen aurait espéré être, les chances dont il aurait rêvé de disposer, mais sans aucune jalousie pour son cadet qu’il se plaît à voir réussir.

Tout se dérègle quand Charley (Stanley Baker), collègue du même âge que Stephen, entre en scène. Charley incarne un double, un rival qui a réussi tant au niveau social (en plus de son activité de professeur il officie à la télévision) que sentimental puisqu’il vit pleinement cette libido que Stephen ne peut que fantasmer. Losey fait passer tout cela de manière subtile, le rapport entre Charley et Stephen ne se révélant qu’après avoir méthodiquement posé les pièces du puzzle de la frustration. Une recommandation littéraire tiède nous révèle le peu d’estime de Stephen pour Charley, celui-ci exprime ses élans érotiques pour ses étudiantes en lisant un article statistique, et enfin une scène de beuverie nous fait comprendre le complexe d’infériorité de notre héros. 

Si William est un meilleur « lui-même » qu’il se plaît à polir, Charley est un miroir déformant le renvoyant à tous ses manques et frustrations. Ainsi après une promenade pastorale avec Anna où il n’osera pas tenter sa chance, après un rendez-vous avec des patrons de télévision qui ne le prendront pas au sérieux, Stephen va boire le calice jusqu’à la lie en découvrant que Charley entretient une liaison de longue date avec Anna. Comme toujours aucune révolte chez le personnage, mais un simple dépit qu’il masque tant bien que mal en se montrant conciliant. Il tentera vaguement de raviver son amour-propre en retrouvant une amante le temps d’une séquence où Losey rend hommage au Muriel, ou le Temps d'un retour d’Alain Resnais (1963) où il dirige la même actrice, Delphine Seyrig.

Le film fascine ainsi par son manque volontaire de sursaut dramatique, le rythme comme la mise en scène adoptant le point de vue hésitant, aux regards à la dérobée, et au sentiment de dépit de son héros. On est aux antipodes des excès de The Servant et Dirk Bogarde excellent à traduire cette contradiction entre le renoncement corporel et l’espérance du regard. Lorsqu’il daignera enfin accompagner la pensée au geste, ce sera paradoxalement pour renforcer la lâcheté de son personnage en profitant honteusement de la situation. Le mimétisme des scènes d’ouverture et de clôture, à travers une vue nocturne (striée par le bruit de l’accident de voiture) puis en journée de la maison exprime parfaitement cela avec une dualité entre les ténèbres où se révèlent les désirs étouffés et la mort puis le jour qui les masquent sous une image familiale bienveillante. 

Entre le jeune homme inaccompli et les hommes d’âges mûr satisfaisant leur pulsions (ou rêvant de le faire), la plus grande victime est Anna  (même si pas dénuée d’ambiguïté, l’invitation de son regard étant autant le reflet d’un fantasme des désirs masculins que d’une séduction implicite qui dérape) au centre d’une masculinité toxique dévorante et insidieuse à travers toutes les joutes viriles (la partie de tennis, celle de cricket, le rituel chez les aristocrates) qui parcourent le récit. Une belle réussite et il sera assez captivant d’observer comment Losey mettra cette retenue stylisée au service d’une vraie romance sincère dans Le Messager.

Disponible en bluray et dvd zone 2 français chez Studiocanal 

dimanche 11 novembre 2018

Section d'assaut sur le Sittang - Yesterday's Enemy, Val Guest (1959)

1942. Alors qu’ils ont la retraite coupée par l’avance des Japonais, le capitaine Langford et ses troupes britanniques exténuées parviennent à prendre dans la jungle birmane un village tenu par l’ennemi.

En 1958 la Hammer remporte un immense succès avec le film de guerre The Camp of Blood Island réalisé par Val Guest. Le studio essuie néanmoins une vraie polémique en raison de la complaisance des descriptions des exactions japonaises, bien qu'il s'en défende en affirmant avoir adapté des faits réels. Les dirigeants réfléchissent à une production qui éteindra cette polémique et trouve la solution en adaptant la pièce télévisée Yesterday's Enemy, diffusée sur la BBC en 1958. Le film se base sur un réel crime de guerre commis par l'armée britannique en 1942 et va poser un regard complexe sur les nécessités discutables en temps de conflit. C'est le dilemme auquel se confronte les restes d'un bataillon britannique dans la jungle birmane où, réfugié dans un village ils vont se trouver en possession d’une information capitale sur une manœuvre japonaise à venir.

Le capitaine Lagford (Stanley Baker), encerclé par l'ennemi et observant l'épuisement de ses troupes est ainsi constamment déchiré entre la raison de guerre et son humanité. Chaque décision se doit d'être douloureusement pesée, que ce soit un maigre repos après les rigueurs de la jungle, abandonner les blessés condamnés pour les biens de la mission... Un moment clé du film sera lorsqu'il devra recourir à une solution radicale pour faire parler un espion, sacrifier des villageois pour obtenir des informations capitales. La prestation à la fois tourmentée et déterminée de Stanley Baker fait ressentir toute la criticité douloureuse de ses choix discutables, les personnages du prêtre (Guy Rolfe) et du journaliste (Leo McKern) se posant en cautions morales discutant ses options.

Le récit ne se montre pourtant jamais manichéen, ce que l'humanisme réclame se trouvant contredit constamment par la réalité de la guerre. Le recours radical à la violence est douloureux et inéluctable, la dernière partie retournant la situation avec cette fois nos héros à la merci des japonais. Cette péripétie a pour rôle de remettre en perspective les questionnements moraux initiaux tout en corrigeant le tir de The Camp of Blood Island en présentant cette fois un officier japonais réfléchi, respectueux de l'ennemi mais tout autant guidé par son devoir.

L'origine "théâtrale" (l'histoire sera effectivement jouée sur scène l'année suivante) privilégie les joutes verbale mais Val Guest n'en néglige pas pour autant la dimension guerrière. La jungle de studio est remarquablement réaliste grâce à la mise en scène de Guest qui parvient à en traduire le côté étouffant et suffocant. Le jeu sur le hors-champ rappelle le passif fantastique du réalisateur pour traduire le danger, tandis que le jeu sur les cadrages et composition de plan joue sur le suspense (tous japonais tapis en amorce dans le moindre recoin de buisson ou fourré) mais aussi d'émotion lors de la dernière partie avec cette fenêtre donnant sur le peloton d'exécution. Quant à la violence, elle n'a pas de nationalité tant les élans les plus brutaux (et qui détonnent pas mal dans le cinéma de guerre de l'époque) proviennent des deux camps. Une très belle réussite et un grand film de guerre méconnu.

Sorti n bluray et dvd zone 2 anglais chez Indicator et doté de sous-titres anglais 

mardi 15 novembre 2016

Violent Playground - Basil Dearden (1958)

Détective ambitieux de Liverpool, le sergent Truman (Stanley Baker) est nommé contre sa volonté Officier en charge des affaires juvéniles. Il se retrouve ainsi à s’occuper de deux jumeaux de sept ans qui volent régulièrement dans les boutiques. Truman rencontre leur grande sœur Cathie (Anne Heywood), mère de substitution, dont il tombe amoureux, et leur frère Johnny (David McCallum). Ce dernier joue les caïds auprès des autres jeunes, et pourrait bien être mêlé à une série d’incendies.

Basil Dearden collabore pour la première fois avec le producteur Michael Relph au sein du studio Ealing pour le film historique Saraband for Dead Lovers (1948) et surtout pour les deux polars The Blue Lamp (1950) et Pool of London (1951). Ce sont ces deux derniers qui posent les bases du fructueux partenariat à venir entre Basil Dearden et Michael Relph lorsqu'ils quitteront Ealing. Dans une série de films signés entre la fin des années 50 et le début des années 60, on retrouve donc en plus appuyé cette veine sociale et surtout un attrait pour les sujets difficiles dans Sapphire (1959) traitant du racisme ou Victim (1961) de l'homosexualité. Violent Playground lance donc le cycle avec comme sujet la délinquance juvénile.

On perd grandement du côté hard-boiled des films Ealing avec cet ancrage social, les méfaits des jeunes gens relevant plus de leur détresse que d'une vraie entreprise criminelle savamment organisée. Le film s'ouvre avec la mutation du sergent Truman (Stanley Baker) aux affaires juvéniles. Le charisme et la présence taciturne de Stanley Baker suffit, sans le voir forcément à l'œuvre pour établir le background de flic dur à cuire de Truman. Après dix ans à mener les affaires les plus dures et traiter avec les criminels les plus féroces, c'est avec dépit qu'il accueille cette "promotion". Dès lors c'est également à son apprentissage d'une certaine patience, art de la conciliation et en définitive d'un humanisme du personnage que l'on assiste dans les problématiques qu'il aura à traiter. Ce manque d'expérience se ressent quand il devra s'occuper de deux jumeaux de sept ans volant dans des boutiques, son "interrogatoire" se focalisant sur le frère alors que c'est bien la sœur sous ses airs innocents la meneuse. Il découvrira leur environnement familial difficile auprès de la grande sœur Cathie (Anne Heywood) qui les élève et le grand frère Johnny (David McCallum), vrai caïd du quartier et possiblement mêlé à une série d'incendie sur lesquels Truman enquêtait.

Le scénario entremêle une certaine naïveté avec une noirceur très prononcée. Ainsi Truman tombé amoureux de Cathie tente parfois maladroitement de ramener les jumeaux et Johnnie sur le droit chemin, porté par l'idéalisme du directeur de l'école et le prêtre joué par Peter Cushing qui voient des bons garçons et des âmes à sauver parmi les délinquants. A l'inverse les autres collègues policiers ne verront que des criminels à punir (ce sera particulièrement explicite lors du final) plutôt que êtres en souffrances. Cette dualité fonctionne aussi dans le traitement des délinquants et plus particulièrement un excellent David McCallum en meneur instable.

L'environnement dépeint des maux bien connus avec cette cité Gerard Gardens à Liverpool, bâtiment de luxe à sa construction dans les années 30 et désormais un véritable ghetto et nid du déterminisme social. Johnny hésite donc constamment à se laisser porter par ce cadre et ses mauvais penchants et une vraie volonté de repentir, de mener une vie normale. La voie tragique semble cependant inéluctable, une série d'incompréhension et de malentendus ainsi que le tempérament d'écorché vif de Johnny l'éloignant toujours de la rédemption possible. Parfois néanmoins le film se montre un peu caricatural notamment lors de la scène la plus controversée du film où Truman fait face à une horde délinquants menaçant entamant une véritable transe désinhibée sur fond de rock'n'roll, la musique du diable ou pas loin.

On retrouve l'approche réaliste de Dearden notamment avec la population multi ethnique (un jeune asiatique et sa sœur - les vrais frères et sœur Michael Chow et la future James Bond Girl Tsai Chin - malmené par les caïds) de cette cité de Liverpool dont il se déleste de toute imagerie cliché - building sinistres, ruelles désolées et squares déserts sans aucune vue ou évocation de La Mersey. Le drame culmine lors d'un final choc où cette hésitation entre humanisme et rigorisme est mise à rude épreuve. Sans trop en dire Dearden y ose une tension psychologique et une violence assez inouïe qui annonce un fait divers sanglant en Angleterre avec le massacre de Dunblane en 1996, ce qui rendra le film un temps invisible. La conclusion est très touchante, synonyme de tragédie et d'espoir à la fois notamment une très belle dernière scène où Truman assume désormais son rôle de guide pour les jeunes en difficultés. Encore une belle réussite de Dearden.

Sorti en dvd zone 2 anglais sans sous-titres

Extrait

lundi 18 janvier 2016

Hell is a city - Val Guest (1960)

Don Starling (John Crawford) vient de s’échapper de prison où il purgeait une peine de quatorze ans pour un cambriolage, tuant un gardien dans le feu de l’action. L’inspecteur Harry Martineau (Stanley Baker) est convaincu que Starling (qu’il avait arrêté il y a cinq ans) reviendra à Manchester.

Hell is a city constitue une tentative de diversification de la Hammer avec ce film noir dépourvus des créatures fantastiques ou de la science-fiction qui a fait la célébrité de la compagnie. Le film adapte le roman éponyme de Maurice Procter, maître du roman noir anglais qui avec cet ouvrage (paru en 1954) écrivait la première aventure de son personnage le plus célèbre l'inspecteur Harry Martineau. Procter plaçait toutes ses intrigues dans la ville de Granchester, cité industrielle imaginaire du nord de l'Angleterre où l'on reconnaîtra bien sûr Manchester. Cette légère différence permettait une plus grande liberté de ton Procter tout en y distillant un certain réalisme imprégné de ses 19 ans en tant que policier. L'adaptation se délestera de cet artifice en se situant réellement à Manchester mais du coup perd sans doute le côté tentaculaire et menaçant que suggère la ville à travers le titre mais aussi la promotion très agressive du film. Là la ville semble finalement assez calme et l'urbanité oppressante s'est sans doute mieux ressentie dans d'autres polar anglais de l'époque comme le teigneux Never let go (1960) de John Guillermin.

L'urgence de la mise en scène de Val Guest parvient néanmoins à faire capter ces pulsations de la ville dans laquelle se plaît à déambuler Harry Martineau (Stanley Baker). Le commissariat, les rues et le pub constituent le quotidien du personnage fuyant un foyer sinistré où il ne s'entend plus avec sa femme. L'évasion de Don Starling (John Crawford) qu'il avait mis sous les verrous va lui donner l'occasion de se mettre en action, d'autant qu'il le soupçonne d'être derrière le hold d'up mortel récent d'un prêteur sur gage. L'intrigue et son déroulement sont assez typiques du polar mais on ressent néanmoins la patte Hammer dans une brutalité d'ensemble qui dénote.

John Crawford incarne un truand féroce et prêt à tout dont la violence semble plus particulièrement s'exercer sur les femmes avec meurtre à coup de matraque, balle tirée dans le dos sans parler d'une ancienne maître sauvagement mis au pas par Starling. On sent la différence du polar anglais avec son homologue américain à travers la modestie de ses criminels (les acolytes culpabilisant après le meurtre accidentel du braquage) ce qui rend d'autant plus intimidant les vrais irrécupérables comme Don Starling. On devine ainsi l'expérience policière de Maurice Procter dans la description des méthodes policières, tout en finesse psychologique et conviction (voir l'entrevue avec la femme de l'usurier retournée comme un rien) pour faire avouer les malfrats mais également un sens de la déduction prenant le pas sur l'action.

On remonte donc la piste avec intérêt malgré le manque d'action grâce au charisme de Stanley Baker et l'imprévisibilité d'un John Crawford faisant office de croquemitaine. Val Guest offre de superbes vues de Manchester magnifiée par la magnifique photo d'Arthur Grant, où l'on navigue entre ruelles désertiques, pubs bondé et quartier pavillonnaire faussement calmes. Le final récompense l'attente avec une sacrément hargneuse course poursuite sur les toits, où le découpage et la mise en scène nerveuse de Val Guest en font un morceau de bravoure palpitant. Un polar qui aurait gagné à un peu plus cultiver sa méchanceté (les meilleurs moments sont quand il y cède, peut-être dans d'autres adaptation s'il y en a eu) mais qui s'avère néanmoins prenant et esthétiquement attrayant.

Sorti en dvd zone 2 anglais chez StudioCanal et doté de sous-titres anglais