Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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lundi 2 février 2015

Le Secret derrière la porte - Secret Beyond the door, Fritz Lang (1948)

Lors d'un voyage au Mexique, alors qu'elle assiste à une bagarre au couteau dans la rue entre deux hommes qui se disputent une femme, Celia Barett, jeune héritière, croise le regard de Mark Lamphere. Sous le charme de cet homme elle décide de l'épouser. Lors de la cérémonie elle se rend compte qu'elle ne sait rien de lui si ce n'est qu'il est architecte et directeur d'une revue en difficulté financière. Elle découvre que son mari a également une étrange passion : il collectionne des chambres dans lesquelles des meurtres ont eu lieu. Cependant, l'une de ces pièces est toujours fermée à clé, et le mari refuse d'en parler: y va-t-il un secret derrière la porte?

Fritz Lang se sera plu dans nombre de ses films à scruter les instincts meurtriers enfouis en l’homme, notamment avec M le Maudit (1931). Dans ce dernier la monstruosité prenait un visage humain (Peter Lorre) provoquant une pitié dérangeante dans la traque subie par le meurtrier et donnant un tour plus universel à ce mal. Lang rattache la naissance du mal à deux mythes bibliques fondateur : Eve incitant Adam à gouter au fruit défendu et provoquant l’expulsion du Jardin d’Eden mais aussi le premier meurtre de l’humanité avec Caïn tuant son frère Abel. C’est précisément deux éléments qui seront explorés sous toutes leurs formes dans le film noir à travers la femme fatale et aussi le meurtre vecteur de toutes les pulsions malsaines que recèle tout être humain. Chez Lang cela se manifestera dans de nombreux films notamment ceux de sa carrière américaine dont La Rue rouge (1945), remake de La Chienne (1931) où l’on retrouve à la fois la femme fatale source de tourment et les pulsions meurtrières qui en découlent.

Avec Le Secret derrière la porte, Lang approche cette thématique dans une veine plus psychanalytique. Au premier abord, le postulat ne semble être qu’une énième variation façon Jane Eyre/Rebecca : une jeune femme tombe amoureuse et épouse un homme qu’elle connaît à peine mais va découvrir sa face obscure à travers le souvenir d’une épouse disparue/assassinée ( ?) et sa demeure encore chargée de sa présence. Ici ce sera Celia Barett (Joan Bennett), jeune et riche new yorkaise indépendante qui va tomber sous le charme du mystérieux architecte Mark Lamphere. Un amour placé sous le signe du macabre puisque le premier regard et coup de foudre se fait en assistant à une violente bagarre de rue au couteau. 

La différence avec le mélodrame gothique au féminin (Rebecca donc mais aussi Hantise (1944) de George Cukor ou Le Château du Dragon de Mankiewicz) en vogue alors se fait par le rapport de force très différent du couple. Celia n’est pas une innocente découvrant le monde, tout en étant éperdument amoureuse elle ne se laissera jamais intimider par les sautes d’humeur inattendue de Mark, ni par l’étrange cours naviguant autour de lui comme son fils (Mark Dennis très inquiétant) ou sa secrétaire défigurée (Barbara O’Neil). A l’inverse Mark parait certes inquiétant et imprévisible dans son caractère ombrageux et changeant mais surtout terriblement vulnérable à travers l’interprétation fébrile de Michael Redgrave.

Dans cette idée l’utilisation des décors, la photo tout en jeux d’ombres extraordinaire de Stanley Cortez ne semblent jamais verser dans le surnaturel et suggérer la présence maléfique de l’épouse défunte mais surtout un prolongement de l’équilibre mental ténu des personnages et surtout Mark. Dès la séquence du mariage, l’ombre sur le visage Mark interroge les secrets tapis au cœur de cette âme tourmentée. Lorsque Celia explorera la maison, ce sera comme un voyage aux tréfonds de la psyché torturée de son époux. 

La nature du mal repose dans l’idée sur un traumatisme enfouit au plus profond et Lang le manifeste physiquement en faisant de chaque étape vers le mal originel un espace clos et isolé. Ce sera d’abord la fabuleuse idée de cette collection de chambres théâtres de meurtres terribles par Mark, une lubie macabre qui révèle son déséquilibre lors de la visite guidée et riches en détails qu’il offrira à ses convives. Une chambre reste pourtant à l’abri des regards et fermées à double tour, celle où repose le secret qui empêche son bonheur. Celia devra en forcer l’entrée physique et symbolique pour percer l’origine du malaise de son époux. 

Cette facette psychanalytique n’est jamais lourde car fonctionnant avant tout par l’image, l’élément puissant de cette porte close et la prestation de Michael Redgrave suffisant amplement à exprimer brillamment la thématique. On évite ainsi pas mal d'écueils comme l'analogie au conte, la référence attendue à Barbe Bleue étant habilement détournée ici. A l’image de cette pièce verrouillée dans les entrailles de cette maison, le mal n’est pas extérieur mais est bien né de l’intérieur et des souvenirs rattaché à ces lieux. Cela n’empêche pas Lang de s’abandonner à une esthétique gothique absolument flamboyante qui culmine lors de la traversée nocturne de la maison par Celia, avec ces corridors interminables plongés dans l’obscurité, ces présences indicibles qu’on devine nous attendant en haut des escaliers ou ces bois baignés de brume. Le score torturé et tortueux de Miklós Rózsa y contribue grandement aussi.

Joan Bennett, égérie de Lang et incarnation de la femme forte pour le meilleur et pour le pire dans les quatre films qu’ils tourneront ensemble (Chasse à l’homme (1941), La Femme au portrait (1944), La Rue Rouge (1945) auront précédés) impose ici une présence à la fois fragile et déterminée, féminine et imposante. Plus que la psychanalyse, c'est finalement son parcours initiatique d'héritière oisive et encadrée vers la femme mettant en ordre son foyer qui passionne. Malgré un final un peu expédié, c’est captivant de bout en bout et multiplie les audaces narratives dans ce qui est un des Fritz Lang les plus brillants. 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Carlotta

Extrait

mercredi 20 août 2014

La Grande Escalade - Climbing High, Carol Reed (1938)

Diana (Jessie Matthews) trouve un travail dans une agence de mode. Elle y fait la connaissance d’un riche et galant jeune homme, Nicky (Michael Redgrave) qui tombe immédiatement sous son charme. Afin de la séduire, il prend un pseudonyme pour travailler avec elle. Mais cette attention toute particulière du jeune homme attise la jalousie de sa prétendante la plus éprise : Lady Constance (Margaret Wyner), bien décidée à mettre le grappin sur le playboy, uniquement pour son argent.

La Grande Escalade est le septième film de Carol Reed et témoin de cette première période où il cherchait encore son style à la fin des années 30. La chronique douce-amère Week-end sortie en cette même année 1938 est donc bien éloignée des thrillers expressionnistes qui feront sa renommée. La Grande Escalade montre que le réalisateur aurait également pu avoir un bel avenir dans la comédie – même si certains de ses classiques n’en sont pas dépourvus comme Notre Agent à la Havane (1959) – tant cette tentative de screwball comedy à l’anglaise est enthousiasmante.

Le rythme, l’extravagance des gags et le ton évoque l’essence américaine du genre mais le film garde une profonde identité anglaise par la nature de son couple antagoniste. Nicky Brooke (Michael Redgrave) est un beau et riche sportif revenu vivre en Angleterre où il subit les assauts de jeunes femmes en quête de bon parti et notamment Lady Constance (Margaret Wyner), aristocrate fauchée le pressant pour un mariage. A l’opposé, la jeune Diana (Jessie Matthews) se débat pour subsister, pressée notamment par son propriétaire pour ses loyers en retard et va devoir rapidement se trouver un travail en compagnie de ses farfelus colocataires dont le communiste acharné Max (Alastair Sim). Le premier contact est rude puisque Nicky au volant de sa rutilante voiture va renverser Diana.

La fille des classes populaires à pied et le nanti en voiture, l’esprit de lutte des classes typique de la société et donc du cinéma anglais se pose d’emblée notamment par la gouaille outrée de Diana s’opposant au flegme amusé d’un Nicky sous le charme. D’autres rencontres explosives auront lieu mais c’est précisément en pensant être finalement confrontée à un égal que Diana daignera s’intéresser à Nicky, ce dernier dissimulant son identité en se faisant passer pour un employé de la même agence de mode. Tous les opposent quand les évènements semblent le pousser dans les bras vilement intéressés de Lady Constance, celle-ci usant de toutes les ruses et stratagème pour forcer le mariage.

L’intrigue amoureuse déjà très plaisante en elle-même se voit dynamitée par les surprenantes ruptures de ton du film. La complicité entre Nicky et Diana se crée ainsi après un long et dantesque gag où un ventilateur surpuissant va entièrement dévaster le studio photo de l’agence. Un moment de folie qui annonce les écarts d’un Hellzapoppin (1941) et donne dans le burlesque le plus décomplexé où les protagonistes voltigent, sont emplâtrés, entartés et repeints par les vents tandis que la mine ahurie de Alastair Sim (un voleur de scène hors-pair) offre un contrepoint calme hilarant au chaos. 

Plus tard ce sera la rencontre en campagne d’un cantateur échappé de l’asile qui s’étirera dans un gag où il oblige notre couple à chanter jusqu’à l’épuisement. On peut ajouter à cette galerie de personnages allumés le frère canadien de Diane (joué par Torin Thatcher futur grand méchant attitré des productions Ray Harryhausen)  aux manières rustres et son exact opposé avec le directeur artistique frivole Gibson. Ces basculements peuvent se faire dans une direction étonnamment dramatique. L’arrivée du chanteur fou est filmée dans des angles menaçants par Reed avant que la nature de sa démence ne vienne désamorcer la tension et les conflits se résolvent dans une périlleuse scène d’escalade finale.

Reed fait preuve d’un sens du rythme et d’une inventivité constante et le film tient donc de bout en bout cet équilibre entre sensibilité anglaise et américaine. Jessie Matthews dans une de ses rares incursions hors de la comédie musicale déploie un abattage réjouissant et symbolise en quelque sorte cette énergie américaine tandis que Michael Redgrave offre un numéro de séducteur taquin qu’il connaît bien avec une classe toute anglaise. Une belle réussite, pleine de charme et entraînante.

Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant Films

Extrait

mercredi 26 décembre 2012

Nicolas et Alexandra - Nicholas and Alexandra, Franklin J. Schaffner (1971)


Evocation de la vie du tsar Nicholas et de sa femme Alexandra, avant que le drame de la Révolution russe ne sonne la fin de la famille royale.

Franklin J. Schaffner signe son film le plus ambitieux et plus grand échec avec ce Nicolas et Alexandra, vision grandiose des dernières heures de la dynastie Romanov et de la Révolution bolchévique qui transformera la Russie. Le rejet d'alors pour ces superproductions à grand spectacle (le malheureux David Lean subit alors un accueil glacial injuste pour le fabuleux La Fille de Ryan) et surtout la profonde noirceur de ce qui est le terrible récit d'une déchéance causera l'échec du film malgré ses 6 nominations (remportés pour les costumes et la direction artistique) à l'Oscar.

Le titre annonce la couleur. Bien que laissant apparaître en filigrane les grandes figures de la Révolution en marche (Lénine, Trotski, Staline), le récit se concentrera sur les destins individuels de Nicolas II (Michael Jayston) et Alexandra (Janet Suzman), la relation et les égarements du tsar et de la tsarine conduisant la Russie au chaos sur une dizaine d'années. Le film s'ouvre sur un évènement qui rendrait heureux n'importe quel couple, une naissance, celle d'Alexis un fils tant désiré. Cette naissance signe pourtant le début du déclin de la monarchie puisque la découverte de la maladie du nouveau-né (qui est hémophile) va phagocyter leurs décisions, les replier sur eux-même et ce qui serait chez un couple normal une préoccupation légitime pour son enfant va au contraire plonger le pays dans le chaos.

Schaffner choisit logiquement un casting prestigieux (Laurence Olivier, Jack Hawkins, Michael Redgrave) pour composer l'entourage du tsar dont la faiblesse de caractère et l'indécision sera renforcée par l'opposition à ses charismatiques interlocuteurs tandis que le souverain est interprété par l'inconnu Michael Jayston. Nicolas II est surtout un homme éperdument amoureux et entièrement soumis à l'influence de sa femme. Cette influence se fera tout au long du récit à mauvais escient et à contretemps.

Le drame naît du fait que les intentions toujours bonne d'Alexandra poussent son époux dans la mauvaise direction avec des conséquences de plus en plus graves : qu'elle lui demande de se montrer plus ferme avec ses conseillers et il tiendra bon pour mener une guerre inutile contre le Japon pour la possession de la Corée, qu'elle le supplie à bout de ressources de faire appel au malfaisant Raspoutine (Tom Baxter) seul capable de soigner leur fils et ce dernier sèmera le chaos à la cour.

 Le montage use d'un décalage de plus en plus grand dans l'alternance entre la misère profonde du peuple et le luxe des palais puis des résidences secondaires dans lesquelles se réfugie le tsar toujours plus éloigné des réalités. Schaffner usera de motif plus subtils pour signifier ce détachement des puissants lors de la séquence triomphale où l'armée russe part en campagne au début de la Première Guerre Mondiale en figeant le visage de Nicolas II en noir et blanc, puis ceux des gouvernant allemand, français et anglais de la même façon tandis que leurs discours patriotiques sonnent étouffés.

Vers la fin du film Lénine enfin parvenu au sommet (le film le montrant bien ronger son frein de longues années en exil à l'étranger) sera figé à l'image selon le même principe, plus significatif que tous les discours sur la violence à venir où le pouvoir a juste changé de main.

Michael Jayston délivre une interprétation étonnante de ce monarque innocent et coupable à la fois de son malheur. Soucieux de préserver la grandeur des Romanov, il refuse toute avancée démocratique mais s'avère incapable de se rapprocher de son peuple, brutalement ferme quand il doit faire preuve de clémence et indécis lorsqu'il faut imposer sa volonté. Submergé par l'héritage de ses ancêtres, le pouvoir est un fardeau dont il ne sait que faire. Là encore Schaffner parvient à traduire cela brillamment par la seule force de l'image à travers trois séquences récurrentes à la tonalité différentes.

La première se situe en début de film et illustre l'arrivée triomphale du couple royal à sa demeure un lent travelling accompagne leur marche triomphale à travers le corridor menant à leurs appartement tandis que les cuivres de la garde tonnent avec fierté. Quelques instants plus tard en utilisant le même découpage et la même échelle de plan, ce protocole s'avère lourd et fastidieux quand les monarques doivent s'y soumettre jusqu'au bout alors qu'ils préfèreraient courir au chevet de leur fils malade. Enfin en conclusion Nicolas II déchu, le teint hagard et en passe d'être chassé effectuera cette même marche face à deux garde levant à peine les yeux sur lui avec à nouveau une mise en scène similaire qui enfonce cette fois le souverain dans le souvenir de sa gloire passée.

Il faut également signaler un incroyable Tom Baxter en Raspoutine dont l'interprétation outrancière tout en stupre et mystère est bien aidée par les accents baroque de la mise en scène de Schaffner (et une photo volontairement terne de Freddie Young s'ornant alors d'une imagerie bariolées surnaturelle) notamment une mémorable scène d'assassinat digne de la légende entourant la fin du personnage.

Comme un symbole, les moments les plus apaisés interviendront dans les derniers instants, lorsque tout est perdu et qu'il ne reste à la famille royale qu'à faire corps face à une fin inévitable. C'est le temps des derniers échanges complices entre Nicolas et Alexandra toujours aussi épris, celui des regrets pour un jeune fils plus déterminé et imposant que son père et surtout celui d'une fin tragique que Schaffner amène avec émotion et fracas. Un film foisonnant et passionnant dont les trois heures filent à toute vitesse.

  
Sorti en dvd zone 2 anglais chez Columbia et doté de sous-titres anglais

dimanche 2 septembre 2012

The Browning Version - Anthony Asquith (1951)


Contraint de prendre sa retraite d’une école publique britannique, un professeur de grec austère doit faire face à ses échecs en tant que professeur, époux, et en tant qu’homme…

Au cinéma pour ce qui est de la description du métier d'enseignant, plusieurs visions sont possibles et ont déjà été exploitées. Celle rêvée du professeur charismatique et exalté, surhomme capable de susciter l'éveil d'une classe fascinée (Le Cercle des poètes disparus de Peter Weir l'archétype de cette approche), le vieil enseignant ennuyeux et bourré de tics moqués par ses élèves plutôt prétexte à grosse comédie et celle plus réaliste qui tente de retranscrire la relation élève/professeur avec justesse et sans forcer le trait mais pas forcément la plus dramatiquement intéressante (Derrière les murs). The Browning Version s'essaie courageusement à la deuxième solution pour un tirer un drame bouleversant.

Anthony Asquith adapte ici la pièce éponyme de Terence Rattigan qui en signe également le scénario. On assiste ici au portrait quelque peu pathétique d'Andrew Crocker-Harris (Michael Redgraves) un homme usé par la vie et son métier qu'il pratique sans aucune flamme ni passion, son attitude éteinte déteignant sur ses élèves qu'ils ennuient, ses collègues qui ne le respectent pas et surtout sa femme (Jean Kent) qui le méprise. Anthony Asquith souligne cet aspect dès les premières minutes où il retarde longuement la première apparition de Crocker-Harris.

Son nom n'est évoqué que par moquerie (The Crock) ou consternation par les élèves et différents protagonistes tandis que défilent des figures séduisantes de professeurs le cours de science enjoué du personnage de Nigel Patrick ou le jeune successeur interprété par Ronald Howard. Quand arrive effectivement Crocker-Harris, le fossé est d'autant plus cruel par rapport à ce qui a précédé. Tout dans l'attitude de ce dernier concourt à créer un mur infranchissable entre lui et ses élèves avec son attitude austère, son phrasé ennuyeux, son approche sans attrait de sa discipline pourtant si riche (les lettres classiques) et au final le plus important (ce qu'une réplique appuiera) le manque d'humanité.

Crocker-Harris vit ses dernières heures dans cet établissement pour cause de santé et va alors se confronter à ses échecs. Brutalement mis face au mépris et à la piètre opinion que les autres ont de lui par diverses humiliations (notamment le déplacement de son discours d'adieu aux élèves) cet homme que les ans ont rendu indifférent à son environnement va devoir douloureusement se remettre en question. Crocker-Harris est en quelque sorte un Mr Chips n'ayant pas réussi à changer, quand dans le film de Sam Woods (1939) Robert Donat réussissait à surmonter les mêmes défauts en en faisant une excentricité qui amusait et le rapprochait finalement de ses élèves en l'humanisant.

Crocker-Harris n'a plus cette force là tant son foyer le ramène également à son échec (au contraire de Mr Chips dont le renouveau correspond à une rencontre amoureuse) avec une épouse qui le déteste et le trompe ouvertement. Michael Redgraves donne une interprétation fabuleuse de ce personnage éteint, le pas lourd et le regard sans vie derrière ses épaisses lunettes. Tous les procédés narratifs et la mise en scène d'Asquith n'auront eu de cesse à souligner l'isolement auquel est condamné Crocker-Harris par ce caractère, par cette absence du début, la manière de le détacher de son interlocuteur dans l'échelle de plan (et la profondeur de champ), les champs contre champs lourd de sens de lui seul face à une entité collective (le discours final, les scènes de classe) ou son monologue face à son successeur.

Derrière la pitié que suscite Crocker-Harris, quelques motifs d'espoirs sont néanmoins amorcés avec la manière dont le bouscule Nigel Patrick et surtout les tentatives d'un élève de susciter son attention. C'est ce dernier point qui donne les moments les plus poignants, ceux où Crocker-Harris laisse enfin ses sentiments plus que la simple fonction s'exprimer derrière son attitude. Son visage s'illumine pour la première fois lorsqu'il raconte la traduction qu'il fit d'Agamemnon dans sa jeunesse et craque même totalement après toutes les contrariétés qui ont précédés lorsque son élève lui en offre une traduction, cette Browning Version qui donne son titre au film.

Si le chemin de la rédemption semble encore long, Terence Rattigan semble tout de même faire preuve de plus d'optimisme à travers les changements qu'il apporte au film par rapport à la pièce. Celle-ci s'achevait avant le discours final de Crocker-Harris qui nous est cette fois montré en forme de poignante catharsis et une ultime entrevue avec le jeune Taplow peut nous laisser croire que peut-être notre héros saura enfin partager son savoir avec l'étincelle indispensable à son noble métier.

Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta et pour les anglophones une belle édition Criterion existe également (sous-tritée anglais) avec de nombreux bonus intéressant pour qui souhaite en savoir plus.

Extrait


dimanche 27 mai 2012

Thunder Rock - Roy Boulting (1942)


Un gardien de phare intrigue l'administration car il ne prend pas de vacances et n'encaisse jamais ses salaires. En fait, dans une autre vie, il fut un journaliste antifasciste mais désabusé et dégoûté par les réactions de ses compatriotes et amis européens devant la montée du nazisme dans les années 40, accepte un poste de gardien de phare à Thunder Rock. Un naufrage advint un siècle auparavant dans les parages et dont une inscription commémore les victimes, des émigrants européens, à l'intérieur du phare...

Des frères Roy et John Boulting, on retient plus aisément aujourd'hui les comédies satiriques des années 50 comme Private's Progress, sa suite I'm alright Jack ou encore Carton Brown of the F.O. où ils mettaient joyeusement en boite les travers de la société anglaise désormais considéré comme des classiques. Les Boulting débutèrent pourtant dans un registre nettement plus sérieux dans le mélodrame où ils témoignaient déjà de leur grand talent et de leurs préoccupations sociales. Ce formidable et déroutant Thunder Rock en offre une preuve des plus éclatantes.

La scène d'ouverture est d'ailleurs typique de leur humour caustique. Dans un bureau administratif social quelconque, des responsables aux échelons divers se refilent la bonne affaire en quête de galons : un gardien de phare n'a pas donné signe de vie, encaissé ses salaires ni pris de vacances depuis de nombreux mois. Un agent est dépêché sur place et le mystère s'épaissit sur le gardien par son mode de vie singulier. David Charleston (Michael Redgrave) semble en effet renforcer l'isolement naturel de sa fonction par l'absence totale du moindre élément lié à l'extérieur dans son environnement austère : pas de journal, de livre ou de radio.

Un échange vif entre Charleston et son ami et pilote Streeter (James Mason) nous éclairent sur son état d'esprit puisque notre héros a sciemment choisit de s'isoler et de fuir les affaires de ce monde où la guerre est pourtant imminente. A la place, il s'est réfugié dans le souvenir du drame survenu alentour un siècle plus tôt lorsque le navire d'immigrants anglais fit naufrage à l'approche du Nouveau Monde.

Le film est un exemple de plus des prodiges que pouvaient tirer les anglais d'un film de propagande, puisque c'est clairement ce dont il s'agit ici. Le film adapte une pièce de Robert Ardrey qui fut un grand succès public en Angleterre au contraire des Etats-Unis où elle fut jouée en premier et passa inaperçue. La pièce était une diatribe anti isolationniste incitant le pays à s'engager alors que les tensions montent en Europe avec la montée du nazisme allemand et du fascisme italien mais les USA pré Pearl Harbor n'étaient sans doute pas encore prêts à entendre le message.

Dans cette volonté de propagande, les changements effectués par les Boulting ajoutent donc des flashbacks sur le passé de Charleston où nous découvrons qu'il fut journaliste politique et couvrit la montée de tous ses extrêmes mais se confronta à l'indifférence, l'incompréhension et l'inconscience de ses concitoyens face au danger imminent.

Le message est clair entre les images d'archives de discours d'Hitler, les séquences où Charleston est malmené par des policiers fascistes italiens hostiles aux anglais et un échange absurde où les français vantent leur précieuse ligne Maginot. Les Boulting réservent cependant leur fiel pour leurs compatriotes notamment lorsque Charleston verra ses articles alarmistes altérés par ses éditeurs et surtout cette scène saisissante où dans un cinéma les actualités montrent l'invasion de la Pologne par les nazis face à un public indifférent et plus réactif à l'épisode de Popeye qui suit.

Charleston abandonne donc la lutte, laisse le monde courir à sa perte et part s'isoler en tant que gardien de phare. C'est là qu'intervient l'aspect le plus captivant du film qui ouvre clairement la voie au grand mélodrame fantastique et gothique façon L'Aventure de Madame Muir ou Le Portrait de Jennie. Dans ces films, l'intervention du surnaturel était constamment questionnée par l'équilibre psychologique des héros qui y trouvaient une béquille réelle ou imaginaire de surmonter leur fêlures.

Ici cela se manifestera par les apparitions des victimes du naufrage de 1839, vrais fantômes ou pur produit de l'imagination de Charleston. Chacune de ses figures fut à son tour amenées à défendre un idéal et y faillit cruellement. L'ouvrier Ted Briggs (Frederick Cooper) allait aux Etats-Unis pour trouver de l'or et subvenir à sa famille nombreuse, la féministe Ellen Kirby (Barbara Mullen) renonçait à ses convictions pour devenir l'une des épouses d'un mormon et le médecin Stefan Kurtz où ses innovations sur les anesthésiques étaient mal perçues.

Tout cela pourrait prendre un tour trop symbolique mais les Boulting privilégient les émotions aux idées en ajoutant à nouveaux des flashbacks à la pièce sur le passé des naufragés. Loin de surligner ou sur expliquer, ces moments renforce encore le drame et les renoncements des protagonistes en confrontant le héros au sien. Réel ou rêvé, la destinée tragique des naufragés doit l'inciter à reprendre son destin en main et se battre lui qui est toujours en vie. Voilà une formidable et poétique manière d'appel à la lutte.

Visuellement le film est d'une grande audace dans les séquences fantastiques. La mise en scène de Roy Boulting suggère subtilement la possible création de l'esprit que sont les fantômes telle cette première apparition du Capitaine Joshua (Finlay Currie) sous forme de voix, puis d'ombre et enfin de mystérieuse silhouette aux côté de Charleston installé à son bureau. Mankiewicz reprendra l'idée dans L'Aventure de Madame Muir où Rex Harrison apparaissait souvent sur le côté de Gene Tierney comme un mauvais génie issu de son inconscient.

L'agencement théâtral est aussi longuement repris, les naufragés évoluant dans le décor du phare comme s'ils se trouvaient toujours sur le navire renforçant l'idée d'espace mental confiné. Les flashbacks sur le passé de Charleston s'illustrent ainsi en fondu enchaîné tandis que ceux des naufragés sont toujours des extensions du décor par des idées de mis en scènes brillantes (mouvements de caméras, profondeur de champs nouvelle par une porte ou un objet dévoilant un autre lieu...) qui symbolisent l'altération des barrières psychiques du héros par ses découvertes façon Christmas Carol de Dickens.

Les jeux d'ombres et les cadrages obliques renforcent quant à eux l'atmosphère gothique des plus prononcées. C'est vraiment captivant de bout en bout et porté par un casting parfait. Michael Redgraves est aussi habité dans la passion que le renoncement, les naufragés sont tous également touchant dont une formidable Lilli Palmer et James Mason fait une remarquable apparition au début. Superbe film proche des meilleurs Powell/Pressburger dans l'ambition et la manière de transcender la commande d'état par un propos plus universel où le rêve et l'imagination nourrissent la détermination du réel. Le film remportera un grand succès public et critique dont assez ironiquement aux USA (car sorti au bon moment) où la pièce fut boudée.

Sorti en dvd zone 2 anglais et doté de sous-titres anglais

Extrait


lundi 23 avril 2012

Une femme disparaît - The Lady Vanishes, Alfred Hitchcock (1938)


Dans un train en provenance d'Europe centrale, Iris Henderson voyage en compagnie de Miss Froy, une vieille dame britannique comme elle, dont elle a fait connaissance dans un hôtel la veille. Au cours du voyage, Miss Froy disparaît mystérieusement. La jeune femme s’inquiète, mais personne ne veut la croire et on tente de la convaincre qu'elle a tout imaginé.

The Lady Vanishes est l'avant-dernier dernier film de la période anglaise d'Hitchcock (le dernier étant La Taverne de la Jamaïque l'année suivante) dont l'immense succès lui permettra de négocier en position de force son futur départ à Hollywood après l'échec commercial de ses trois précédents films. Au départ cette production Gainsborough ne lui est pourtant pas destinée. Un an plus tôt, le réalisateur Roy William Neill devait réaliser le film sous le titre The Lost Lady mais parti en repérage en Yougoslavie, l'équipe est prise à part puis expulsée par la police locale qui a découvert le portrait peu reluisant fait des autorités du pays dans le script. Hitchcock hérite donc du projet après l'éviction de la première équipe et comme à son habitude remanie considérablement le roman The Wheel Spins d'Ethel Lina White à l'origine du script pour le plier à sa vision.

Par rapport au premier projet Hitchcock invente la contrée imaginaire de la Bandrika en lieu et place de la Yougoslavie, modifie le rôle désormais un peu moins innocent de Miss Froy, introduit les duettistes amateurs de cricket Charters and Caldicott et modifie plusieurs évènements (le trouble de l'héroïne causée par la chute d’un pot de fleur et plus un coup de soleil, le McGuffin ou encore la conclusion alors que le train ne s'arrête jamais dans le livre). Au casting le réalisateur fait confiance à deux inconnus, Margaret Lockwood qui n'a alors que quelques seconds rôles derrière elle et Michael Redgrave surtout célèbre au théâtre à l'époque (et qu'il ne souhaitait guère quitter son ami John Gielgud le convaincant d'accepter le rôle qui ferait de lui une star).

The Lady Vanishes est un des films d'Hitchcock où s'entremêlent le mieux sa causticité et son art du suspense. La première partie est ainsi un régal d'humour anglais où s'illustrent quelques moments savoureux présentant les différents protagonistes coincés dans un hôtel après le retard de leur train. On retiendra ces anglais choqués par le sans gêne de cette femme de chambre locale se changeant en toute décontraction dans leur chambre ou encore l'amusante altercation façon screwball comedy entre le bruyant musicien Michael Redgrave et Margaret Lockwood.

La tension s'instaure de manière fort inattendue le temps d'une brève et mystérieuse séquence annonçant une suite moins détendue. L'intrigue se noue donc durant le voyage en train où Margaret Lockwood perd la trace de l'avenante vieille dame Miss Froy (Dame May Whitty) se volatilise et que personne ne semble l'avoir aperçue. Hitchcock instaure une paranoïa oppressante où la langue inconnue, les personnages double (les plus avenant étant toujours les plus fourbes) et les idées visuelle née de la confusion de Margaret Lockwood créent l'empathie en lui faisant progressivement perdre pied.

A cela s'ajoute une veine plus critique et décalée entre le couple adultère qui par peur d'être découvert refuse d'appuyer les dires de Lockwood ou encore le duo Charters et Caldicott qui fait de même par peur qu'une enquête retarde le train et leur fasse rater un match de cricket (obéissant à un motif récurrent du cinéma anglais de l'époque où les personnages sont punis de leur "anglicité").

Charters and Caldicott sont de pures création des scénaristes Sidney Gilliat et Frank Launder qui les feront réapparaître (toujours incarnés par Naunton Wayne et Basil Radford qui réclameront sans succès une part plus importante dans les intrigues) dans d'autre films comme Train de nuit pour Munich de Carol Reed (très voisin du Hitchcock avec toujours Margaret Lockwood plongée dans un suspense ferroviaire) et le film à sketch Ealing Au cœur de la nuit.

Alors que son argument principal permettrait de tenir un film entier chez un autre, Hitchcock amène lui de nombreux rebondissement surprenant qui relance constamment l'action. Après la paranoïa pure, c'est le jeu de piste, la course poursuite puis le siège qui s'alterneront au sein du train tout au long de l'intrigue trépidante. Hitchcock multiplie les idées ludiques sollicitant constamment notre attention tel les divers indices prouvant la véracité des dires de Lockwood mais que ces interlocuteurs ne voient pas ou trop tard.

L'ensemble est rondement mené avec comme toujours chez Hitchcock son lot de péripéties extravagantes tel cet acolyte adepte de la magie (et une longue et laborieuse scène de bagarre) où cet épilogue où ne voit même pas être neutralisé un comparse qui menaçait nos héros d'une arme ! Un excellent suspense et un des meilleurs Hitchcock de sa période anglaise.

Sorti en dvd zone 2 français chez TF1 et pour les anglophones le Criterion est recommandé voire le coffret Margaret Lockwood où la copie est très belle.