Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Dans la belle petite ville américaine
de Lumberton, en Caroline du Nord, M. Beaumont est victime d'une crise
cardiaque en arrosant son gazon. Son fils Jeffrey, rentrant chez lui
après une visite à son père malade, découvre une oreille humaine dans un
champ. Cette oreille, en décomposition, est couverte d'insectes.
Jeffrey amène immédiatement sa trouvaille à l’inspecteur Williams et
fait ainsi la connaissance de sa fille, la jolie Sandy. Poussé par la
curiosité et un certain goût pour le mystère, Jeffrey va mener
l'enquête avec elle pour découvrir à qui appartient cette oreille et ce
que cache cette histoire macabre, derrière la façade apparemment
innocente de Lumberton. Cette investigation va le plonger dans le monde
étrange et sordide où évoluent, entre autres, Dorothy Vallens, une
chanteuse de cabaret psychologiquement fragile, et Frank Booth, un
dangereux psychopathe pervers.
Quatrième film de David Lynch, Blue Velvet
est l'œuvre qui établit les canons de son style tel qu'on l'identifie
aujourd'hui et surtout celle où le réalisateur se trouve enfin. Le
cauchemardesque Eraserhead
(1976) avait inauguré la veine étrange et surréaliste de Lynch, celle-ci
s'estompant (sorti de quelques scènes et du physique de son héros) dans
le plus classique Elephant Man.
Cette belle ode humaniste semblait avoir noyé toute la bizarrerie de
Lynch, les fans de la première heure et certains critiques hurlant à la
trahison malgré l'accueil globalement positif et les nominations aux
Oscars. Le malentendu se poursuivrait avec Dune (et son refus de diriger Le Retour du Jedi)
avec un déséquilibre constant entre la fresque épique spatiale attendue
et les aspérités surprenante qu'y apporterait le réalisateur et qui
déconcerterait le public venu voir le nouveau Star Wars.
Après cet échec retentissant, Lynch se recentre et surtout décide
d'arrêter de choisir. La dichotomie entre expérimental (Eraserhead) et
classicisme (Elephant Man) n'a
plus lieu d'être, Lynch réalisant désormais des films schizophrènes
croisant les constamment. Toutes les œuvres à suivre iraient ainsi par
deux : tonalité trash et histoire d'amour naïve et tout en candeur (Sailor et Lula), différents niveau de réalité schizophrènes (Lost Highway) ou fantasmé (Mulholland Drive)
dans une esthétique mêlant élégance et fulgurances inédites. Fort de
cette maîtrise, il se montrerait bien plus convaincant en penchant
ouvertement vers la simplicité (Une histoire vraie) que vers l'expérimentation pénible (Inland Empire de sinistre mémoire et son seul vrai mauvais film à ce jour).
Tout cela prend racine avec Blue Velvet,
projet voulu plus modeste et personnel par Lynch. Le film est produit
par Dino de Laurentiis qui lui mena pourtant la vie dure sur Dune mais
ce dernier toujours partant pour les tentatives aventureuses sera le
seul à accepter de financer le script dont les excès effrayèrent tous
les autres producteurs. Lynch instaure dès l'ouverture cette notion de
dualité qui courra tout au long du film. La bande son lance le suave Blue Velvet
de Bobby Vinton tandis que défilent des chromos d'une Amérique
provinciale idéalisée, la photo immaculée de Frederick Elmes et l'usage
du ralenti donnant une tonalité rêvée onirique mais aussi de spot
publicitaire à l'ensemble.
Un incident domestique va pourtant ternir ce
beau tableau avec un Lynch quittant la réalité de la scène pour enfoncer
sa caméra dans le sous-sol où fourmillent les insectes. Du
scintillement de ce cadre trop parfait il visitera les profondeurs plus
désagréables semble-t-il nous dire. C'est dans ce même sol que Jeffrey
(Kyle MacLachlan) va trouver une oreille coupée qui, il ne le sait pas
encore, sera sa porte d'entrée à un monde de cauchemar.
L'intrigue de film noir est assez classique et attendue et seuls les
archétypes hypertrophiés qui en surgissent qui font l'intérêt de
l'ensemble. A nouveau tout es affaire de dualité. La jeune et blonde
Sandy (Laura Dern) qui va aider Jeffrey dans son enquête et nouer une
touchante et innocente romance avec lui, la chanteuse brune Dorothy
(Isabella Rossellini) entouré d'un parfum de stupre et mêlée au crime
qu'essaie d'élucider notre héros.
Sandy reflète la part lumineuse de
Jeffrey à travers la candeur dont se noue progressivement leur lien,
Lynch touchant à la pure grâce à deux reprises lors d'un dialogue sur
les rouge gorges puis plus tard lors d'une danse muette où à chaque fois
se fait entendre la mélopée instrumentale puis chantée (par Julee
Cruise) de Mysteries of Love
sur le magnifique score d'Angelo Badalamenti (pour sa première
collaboration avec Lynch).
Dorothy réveille quant à elle les
bas-instinct de Jeffrey qui prétextant son enquête révèle sa nature de
voyeur, son attrait pour le sadomasochisme. Voguant ainsi entre l'envers
et l'endroit, l'ombre et la lumière, Jeffrey descendu suffisamment loin
dans les ténèbres va y croiser la route de vrais monstres.
Dennis Hopper relançait sa carrière et créait un incroyable personnage
de méchant avec Frank Booth. Toute la folie et cette fameuse dualité de Blue Velvet
s'exprime à travers ses excès. Violemment dominateur mais en quête
d'affection maternelle, d’une brutalité physique et verbale inouïe mais
capable de révéler une étonnante fragilité (l'incroyable séquence où
Dean Stockwell mime le In Dreams
de Roy Orbison), la virilité exacerbée dissimulant une possible
homosexualité (le rapport étrange à Dean Stockwell qu'il ne rudoie pas,
la scène où il se met du rouge à lèvres) Frank traverse le film de
manière imprévisible, à coups de poings et shoot d'oxygène.
C'est lors de la cauchemardesque odyssée nocturne avec lui que Jeffrey
comprendra que ce monde n'est pas pour lui. Si la résolution s'avère un
poil décevante après tout ce qui a précédé, le résultat est là. Lynch a
inventé un monde sans âge, contemporain et rétro (les voitures des
années 50 côtoyant les modèles récents, la photo de Montgomery Clift
dans la chambre de Laura Dern, les coiffures typiquement 50's des
personnages féminins) où la fascination pour le passé s'accompagne de
l'anxiété et la menace du présent dans un mélange unique. Il trouve ici
la formule magique qu'il triturera jusqu'à l'aboutissement de Mulholland Drive en forme de quasi chant du cygne (?).
Sorti en dvd zone 2 chez MGM et récemment en blu-ray
En l’an 10191 AG (Après la Guilde), une seule substance permet de voyager dans l’espace : l’Épice. Cette substance, la plus convoitée de l’univers, ne se trouve que sur la seule planète Arrakis, aussi appelée Dune, planète aride et hostile, couverte de sable. Le Duc Leto Atréides remplace ses ennemis, les Harkonnens, à la tête du fief d’Arrakis, et part s’y installer avec sa concubine Jessica et son fils Paul. Les membres de la Maison Atréides pressentent un piège, tendu par le baron Harkonnen, mais ils doivent obéir à la volonté de l’Empereur. Les Fremen, peuple indigène d’Arrakis et véritable maîtres du désert attendent la venue d’un Messie qui les délivrera. Se pourrait-il que ce soit Paul ?
Dune est sans doute l'un des films de David Lynch les moins considérés, y compris par l'intéressé qui s'est réellement trouvé avec son film suivant le magistral Blue Velvet. La méfiance envers Dune vient également du fait qu'il porte en son germe un des projets avortés parmi les plus influent du cinéma (on peut même étendre à la bd) de science fiction. En 1975, le réalisateur Alejandro Jodorowski avait en effet déjà envisagé une première adaptation. Lui-même artiste aux multiple compétences, il convoque pour ce faire des talents venus des horizons les plus divers d'une certaine culture underground. Un script adaptant de manière toute personnelle le livre est écrit tandis que rien moins que Moebius, HR Giger (futur créateur de la créature terrifiante de Alien), Dan O'Bannon sont conviés pour la création visuelle de l'univers ainsi que Salvadore Dali qui devait tenir le rôle de l'Empereur.
A la musique Pink Floyd et Magma son envisagés. Faute de financement le projet n'aboutira pas mais n'en est pas mort pour autant. L'ensemble de l'équipe artistique est recrutée quelques mois plus tard par Ridley Scott pour Alien avec la réussite que l'on sait grâce à l'apport de ces génies. Jodorowski quand à lui recyclera nombre d'idées dans ses bd notamment le cycle de L'Incal et surtout dans La Caste de Méta Barons où le passage où le Méta baron stérile use d'une goutte de son sang pour féconder son épouse reprend l'idée d'une séquence similaire entre le Duc Leto et Jessica pour enfanter Paul Atreides. Il faudra donc le succès massif de Star Wars puis du premier film Star Trek pour que naisse une mode du space opera aboutissant à un nouveau projet de film Dune. On doit cette folie au producteur Dino De Laurentis qui entre le superbe Conan le barbare de John Milius et le décalé Flash Gordon de Mike Hodges était très porté les projets fantastiques risqués à l'époque. Le choix de David Lynch peut surprendre aujourd'hui mais après Elephant Man (nominé 8 fois aux Oscars) il était plutôt perçu comme un réalisateur grand public malgré le très inquiétant Eraserhead. Pour preuve il refuse même de mettre en scène Le Retour du Jedi que lui proposait George Lucas après s'être pris de passion pour le livre.
Mais que raconte donc ce Dune de Frank Herbert qui suscite tant de convoitise ? Le livre est en quelque sorte (même si le Seigneur des Anneaux plus orienté fantasy lui a ouvert la voie) le fondateur de la conception de livre univers dans la littérature de science fiction. Sorti en 1965, Herbert y développait à un niveau jamais vu un monde en son entier avec son histoire, ses conceptions et sa véracité tangible dans un cadre purement imaginaire avec force de détails. Mélangeant space opera, mysticisme, concepts religieux et grande aventure, Dune trouva son public grâce à des thématiques dans l'air du temps tel l'absorption de l'eau de la vie par Paul changeant sa perception de l'univers et qu'on peut bien sûr associer au consommation opiacées des hippies à ce moment là.
L'adaptation de Lynch sera un échec massif à sa sortie en salle mais malgré ses défauts reste un beau film. Le principal problème viendra du fait que le script (signé David Lynch himself) ne trouve jamais le juste équilibre entre le novice et le connaisseur de Dune. Malgré quelques options explicatives (la narration en ouverture avec Virginia Madsen plutôt réussie mais qui deviendra l'exemple de ce qu'il ne faut pas faire pour tout les futurs réalisateurs s'attaquant à ce type de projets, Proyas s'en mord encore les doigts pour le début de Dark City) le non lecteur est rapidement perdu dans le flot de noms farfelus et l'atmosphère étrange et lente portée par de grand conflits shakespearien ne comporte pas assez d'action pour s'y raccrocher.
Le fan de Dune quant à lui peut être assez décontenancé par certains choix bien que l'adaptation soit vraiment très fidèle. La fameuse ouverture sur Virginia Madsen est très bien vue puisque dans le livre son personnage la princesse Irulan ouvre tout les chapitres par des appendices sur ces mémoires apportant complément d'informations, il est donc judicieux d'en faire notre guide au départ. Herbert usait grandement du dialogue intérieur pour ses héros afin de faire ressentir leur émotion et un second degré de perception des situations. Lynch reprend cette idée qui a bien du mal à fonctionner à l'image et amène une lourdeur certaine. Le format de deux heures sacrifie des personnages essentiel du livre comme le professeur Kynes (joué par le grand Max Von Sydow) et si la première heure est plutôt bien équilibrée, dès l'arrivée chez les fremens on a l'impression que la découverte de leur moeurs par Paul, sa transformation en guide la rébellion se fait en un clin d'oeil.
La réussite de Dune tient donc grandement dans la direction artistique, les personnages extravagants et l'atmosphère mystique que parvient à instaurer Lynch. L'aspect film-univers se ressent parfaitement dans les trois cadres que parcours l'histoire, la planète Caladan berceau des Atreides paisible et baignant dans une douce nature, l'oppressant monde industriel des Harkonnens et bien sûr Arrakis (autre nom de Dune) lieux de toutes les convoitises. Kenneth McMillan obèse et purulent Baron Harkonnen est un extraordinaire méchant tandis que le débutant Kyle MachLachlan (futur acteur fétiche de Lynch) lui oppose grâce et pureté juvénile tout en détermination. Le casting est d'ailleurs assez prestigieux dans l'ensemble (dont un superbe Jurgen Prochnow en Duc Leto, Sting débutant en Feyd Rauta) de Laurentis plaçant même son épouse Silvana Mangano en pretresse Bene Gesserit.
Si Lynch est peu à l'aise dans l'action et que certains effets spéciaux supportent mal l'épreuve du temps, l'ambiance de Dune est unique en son genre. Le réalisateur offre des tableaux envoutant et hypnotique totalement intégré à la dramaturgie du récit et capte au plus près le ton onirique et mystique du livre. On retiendra cet incroyable voyage stellaire aux images fabuleuses et bien sûr Paul prenant l'eau de la vie par laquelle il va achever son cheminement spirituel annoncé dès le départ par le leitmotiv Le dormeur doit se réveiller.
Idées saugrenue sur le papier, la musique du groupe de rock FM Toto est une grande réussite (ils n'auraient vraiment dû faire que ça) tout à la fois électrique, symphonique et synthétique, exprimant tout le mystère et le souffle épique dégagé par les images. En prime Brian Eno signe le sublime morceau Prophecy accompagnant l'expérience de Paul dans ce qui est la meilleur scène du film.
Le final épique est des plus réussis avec l'assaut des vers (à l'esthétique discutable de Carlo Rambaldi) décimant les armées de Sardaukars impériales dans des cadrages impressionnant. Le meilleur est cependant pour la fin avec cette génial trahison du livre (à nouveau on peut imaginer que Proyas s'en est inspiré pour la fin de Dark City qui relève d'une idée proche) ou Paul définitivement devenu le Kwisat Haderach divinité omnisciente réalise l'impossible et fait tomber la pluie sur Dune. On peut se demander comment ils comptaient lancer les suites envisagées avant le bide avec pareille séquence, mais à l'écran cela donne une conclusion magistrale.
Dune connaîtra une seconde adaptation télévisée dans les années 2000, plus fidèle mais visuellement hideuses et sacrifiant au tout numérique. Une nouvelle version était envisagée jusqu'à il y apeu mais il semble que le projet soit tombé à l'eau. En attendant une autre vision, la magie du film de David Lynch nous suffit amplement...
Sorti en dvd zone 2 français dans une belle édition chez Opening