Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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Affichage des articles dont le libellé est Sydney Pollack. Afficher tous les articles
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samedi 2 septembre 2023

Bobby Deerfield - Sydney Pollack (1977)


 Bobby Deerfield est un jeune champion de Formule 1 méticuleux, ordonné et obnubilé par la victoire. Il assiste un jour à un accident dans lequel un pilote meurt et où un autre est gravement blessé. En lui rendant visite à la clinique, Bobby rencontre Lilian Romelli. Alors que le pilote respire la mort, la jeune femme éclate de vie.

Bobby Deerfield est une adaptation du roman Le ciel n'a pas de préférés d’Erich Maria Remarque, et s’avère une tentative de renouer avec le grand mélodrame hollywoodien dans ce contexte des années 70. Le film adopte un parti-pris plutôt audacieux avec une approche feutrée et tout en retenue pour susciter l’émotion. Il s’agit de la rencontre de deux solitudes qui masquent leur détresse intime de façon bien différente. Bobby Deerfield (Al Pacino) est un pilote de formule 1 chevronné qui propage le sang-froid nécessaire aux joutes du circuit dans sa vie personnelle en maintenant une distance glaciale avec sa famille et son entourage. C’est un être replié sur lui-même qui masque toute émotion derrière l’épaisseur de ses lunettes noires. Malheureusement un incident de course inexpliqué ayant coûté la vie à son coéquipier fissure sa cuirasse et éveille des angoisses qu’il ne peut résoudre par une explication concrète, une faille mécanique. Il va faire la rencontre de Lilian Romelli (Marthe Keller) une jeune femme qui à l’inverse masque sa vulnérabilité sous une attitude excentrique et imprévisible.

Une sorte de road-movie mélancolique en Italie rapproche et sépare alternativement ce couple qui n’en est pas vraiment un, la froideur de l’un et les facéties de l’autre offrant à chacun une forme de fuite empêchant un engagement plus sérieux. Le choix de la retenue est intéressant mais dessert le film en lui donnant un ton et une esthétique uniforme, sans qu’un lâcher-prise vienne rompre cette neutralité et servir l’évolution des sentiments des personnages. Il y a matière à comparaison avec le grand mélo de l’époque, Love Story de Arthur Hiller (1970) qui sur des éléments voisins bouleverse en assumant une certaine emphase dramatique. En remontant plus loin et également produit par la Warner, un classique comme Victoire sur la nuit de Edmund Goulding (1939) jouant sur les mêmes ressorts (une jeune femme malade au temps compté vivant une romance) trouvait quant à lui un bel entre-deux pour le mélange de tonalité feutrée et une certaine flamboyance. 

Mais là c’est comme si le contexte plus désabusé des années 70 (Love Story étant justement une exception) empêchait tout expression affirmée de l’émotion. On traverse de somptueux paysages italiens sans qu’une once de romantisme ne se ressente, l’opposition de caractères des personnages n’est presque jamais matière à des scènes marquantes, dans le drame ou la comédie – à l’exception du moment où Lillian provoque un attroupement en s’amusant de la célébrité de Bobby. Même les scènes de courses sont dépourvues de la moindre énergie et sentiment de danger, filmées avec une rare platitude. 

Si Marthe Keller parvient malgré tout à tirer son épingle du jeu, Al Pacino semble totalement éteint et la dernière partie où le malheur rattrape concrètement le couple nous laisse dans une indifférence polie tant rien n’a été ait pour nous impliquer davantage. L’alchimie entre eux est peu communicative, alors qu’en coulisse Pacino et Keller sont réellement tombés amoureux et furent en couple plusieurs années après le tournage. Peu convaincant donc, mais ce n’est que partie remise pour Sydney Pollack qui signera le grand mélo dont on le sait capable avec le somptueux et célébré Out of Africa (1985).

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

vendredi 3 décembre 2021

Le Cavalier électrique - The Electric Horseman, Sydney Pollack (1979)

Cinq fois champion du monde de rodéo, Norman « Sonny » Steele est aujourd'hui à la retraite. Il en est maintenant réduit à travailler pour les sponsors qui le sollicitent. Il devient ainsi l'emblème d'une marque de céréales. Il parade avec un costume bariolé orné d'ampoules lumineuses. Lors d'un show à Las Vegas, il doit monter le pur-sang Rising Star. Sonny s'aperçoit que le cheval a été drogué. Durant la soirée de gala, il s'en va avec le cheval pour le remettre en liberté. Bientôt la police va se mettre à sa recherche. Hallie Martin, une journaliste en quête de sensationnel parvient à retrouver Steele.

Cinquième collaboration entre Sydney Pollack et Robert Redford, Le Cavalier électrique semble un prolongement thématique contemporain de leur célèbre Jeremiah Johnson (1972). Sonny Steele (Robert Redford), c'est un peu comme si Jeremiah Johnson avait été rattrapé et corrompu par la civilisation qu'il fuyait. La scène d'ouverture décline ses hauts faits de champion de rodéo, avant que le déclin physique ne l'incite à devenir la tête de gondole de la marque de céréale d'une multinationale. Cet emploi lucratif mais peu exaltant l'éloigne de ses racines, devenant l'ombre de lui-même et traversant les festivités publicitaires et autres centres commerciaux auréolé de guirlandes électriques devant un public indifférent. Un évènement va pourtant lui ouvrir les yeux sur ce qu'il est devenu lorsqu'il devra chevaucher le pur-sang appartenant à sa compagnie lors de la célébration d'une fusion commerciale à Las Vegas. Tout comme lui, le cheval Rising Star voit ses capacités et la nature profonde de ce qu'il est souillé au service du profit. C'en est trop et Sonny s'enfuit avec l'animal, bientôt traqué par la police et une journaliste (Jane Fonda) opiniâtre, ambitieuse mais également fascinée.

Le film équilibre bien le désenchantement d'une certaine tradition du western crépusculaire et désenchanté façon Seul sont les indomptés de David Miller (1962) avec une idéologie libertaire plus rattachée aux années 70. Cette idéologie se confronte ainsi au capitalisme le plus déshumanisé en ligne de mire avec les années 80. L'imagerie, les codes et les valeurs de l'Ouest sont dévoyés dans la première partie du film où Sonny arpente telle une marionnette les lieux de consommation et de divertissement où il n'est plus, mais joue à être un cow-boy pour amuser les masses. Le pic de ce dévoiement est atteint dans la ville du péché et de la superficialité, Las Vegas. 

Avec la fuite de notre héros, l'horizon s'étend et révèle les grands espaces en estompant de plus en plus les éléments contemporains et faire par moment douter de se trouver dans un western classique. Cela s'exerce dans l'esthétique du film, dans les péripéties où Sonny fait la nique sur sa monture aux véhicules policiers qui le traque, mais aussi dans la mentalité calculatrice de la journaliste Hallie qui s'estompe au contact de Sonny. C'est un vrai road-movie drôle, haletant et sensible où les exploits de Sonny gagnent le cœur d'une population encore attachées aux valeurs authentique de l'Amérique, représentées par les autochtones rencontrés au hasard qui vont aider notre héros de manière désintéressée - l'envers cynique faisant de cette rébellion de Steele une autre récupération commerciale. 

Robert Redford est excellent en rustre sensible et autodestructeur, formant un beau couple avec Jane Fonda qu'il retrouve après La Poursuite impitoyable (1967). Si la romance fonctionne et est plutôt touchante, c'est paradoxalement son introduction qui casse un peu la dynamique de la dernière partie du film un peu plus laborieuse malheureusement. La magnifique scène de retour du pur-sang avec ses congénères transcende cependant ces défauts, exprimant avec une exaltation palpable la ferveur de ce sentiment de liberté.

Sorti en dvd zone 2 français chez Universal

jeudi 3 octobre 2019

Un Château En Enfer - Castle Keep, Sydney Pollack (1969)


Hiver 1944, dans les Ardennes. Un groupe de sept soldats américains, dirigé par le Commandant Falconer, s’est installé dans le château du village de Sainte-Croix. Le Comte de Maldorais, propriétaire des lieux, est marié à une ravissante jeune femme, Thérèse. Mais le couple n’a pas d’enfant. Le Comte, qui s’est rendu compte de l’intérêt de Falconer pour son épouse, va favoriser leur liaison, dans l’espoir de voir naître un héritier…


La vision radicale de Robert Aldrich bouleversa considérablement le film de guerre, notamment avec Les Douze Salopards (1967). Ces soldats cyniques, désabusés et violents pour lesquels la patrie est un motif secondaire de combattre, eurent une grande influence sur la caractérisation de l’homme au combat. Blake Edwards donna dans la grosse farce avec les soldats fêtards de Qu’as-tu fais à la guerre papa ? (1966), tout comme Brian G. Hutton qui, après le très sérieux Quand les aigles attaquent (1968), changeait son fusil d’épaule dans De l’or pour les braves qui fleurait bon la culture hippie.

La Deuxième Guerre mondiale, considérée comme un conflit « noble » avait suscité très peu de films contemporains à controverse sur le fond, tandis que la Guerre de Corée au contraire, permit progressivement des métrages plus grinçants, tels La Gloire et la Peur de Lewis Milestone renvoyant dos à dos les dirigeants indifférents au sort de leurs troupes, véritable chair à canons. Dans les sixties, avec l’engagement américain au Vietnam, c’est une tout autre forme de spectacle qui s’offre au public. Excepté le nauséabond Les Bérets verts de John Wayne, il faudra attendre la fin de la décennie suivante pour avoir des titres marquants sur ce thème (Voyage au bout de l’enfer, Apocalypse Now, Le Merdier…), mais ces bouleversements politiques s’inscrivent déjà de manière détournée dans le cinéma de l’époque. MASH de Robert Altman bien que se déroulant durant la Guerre de Corée traite bien évidemment du Vietnam et les films de Blake Edwards et Hutton précités, par leur défiance envers le drapeau et leur ironie étaient également traversés des élans pacifistes en cours. Un Château en Enfer fait évidemment partie de cette vague, mais à un degré différent, l’aspect politique se mêlant à une réflexion plus métaphysique.

Sous ce pitch en apparence archétypal, Un Château en Enfer se révèle progressivement être un pur ovni. L’atmosphère pesante chargée d’histoire des lieux, l’ennui provoqué par les longues semaines d’inactivité et l’idylle improbable entre le commandant joué par Lancaster et la jeune châtelaine sont des éléments qui font que le film détonne progressivement de la production guerrière classique. Les enjeux se déplacent complètement, la grande question étant ici l’opposition entre Lancaster souhaitant faire du château le dernier bastion de résistance face à l’arrivée imminente des troupes allemandes, tandis que son second (excellent Patrick O’Neal), féru d’art, souhaite préserver le patrimoine du château, soutenu par le maître-lieux (Jean-Pierre Aumont qui apporte tout son charisme et sa prestance au Comte). Pollack applique une esthétique et une narration tout aussi surprenantes, très moderne et presque « psyché » dans certains effets. Les ellipses se font parfois déroutantes avec des dialogues en voix off en décalage avec l’image, tandis que l’illustration se fait majestueuse pour tout ce qui a trait aux splendeurs contenues dans le château de Malderais.

Par moments, l’ambiance évoque très fortement celle de La Neuvième Configuration de William Peter Blatty. Ce film (postérieur à Un Château en Enfer par lequel il a pu être influencé) nous plongeait dans un asile de vétérans où la folie contaminait progressivement la mise en scène par des passages de plus en plus extravagants. On ressent la même sensation ici à travers des scènes totalement hallucinées, telle cette expédition du commando au bordel du village, et ses prostituées prenant la pose dans un intérieur rougeoyant et théâtral. On peut également évoquer l’étonnant groupe de soldat déserteurs fous de Dieu, mené par un Bruce Dern possédé. Ces soldats à l’équilibre psychologique vacillant sont incarnés par un casting à l’avenant. 

Peter Falk réinvestit son métier premier lorsqu’il se lie avec la boulangère du village, Scott Wilson (le terrifiant Slim Grissom de Pas d’orchidée pour Miss Blandish) tombe amoureux d’une Volkswagen tandis qu’un jeune noir, apprenti écrivain, fait office de narrateur par intermittence à travers son livre imaginaire. Psychotiques et torturés, les membres de l’unité trouvent finalement refuge dans tout ce qui peut les ramener à leur quotidien. Une régression qui atténue peu à peu leur agressivité au combat, soit une manière subtile d’évoquer l’absence de repères des soldats du Vietnam dont il est bien évidemment question ici.

Le personnage de Burt Lancaster est finalement symbole de cette armée (tentant d’être) insensible et fixé à son objectif. Tandis que l’endurance de ses hommes s’amenuise, lui seul reste encore focalisé sur la mission. Fuyant les sentiments qu’il se surprend à éprouver pour la jeune Comtesse, garder le cap est le seul moyen pour lui de ne pas basculer. On reconnaît là la patte du scénariste David Taradash, ayant déjà tâté du film de guerre avec Tant qu’il y aura des hommes et dont la plume engagée avait déjà fait merveille sur les sujets grinçants d’Au cœur de la tempête (qu’il a lui-même réalisé) ou encore Picnic. Pollack, cinéaste caméléon s’adaptant à tous les sujets, faisait en dépit de la forme déroutante le lien avec d’autres œuvres politisées de sa filmographie comme On achève bien les chevaux ou Les Trois Jours du Condor. 

Disponible en dv zone 2 français 

mardi 14 août 2018

Propriété interdite - This Property Is Condemned, Sydney Pollack (1966)

Durant la Grande Dépression, dans les années 1930, à Dodson dans le Mississippi, une petite ville particulièrement touchée par la crise. L'arrivée d'Owen Legate (Robert Redford), un agent des chemins de fer chargé de licencier une partie des cheminots de la ville, va se révéler dévastatrice. Alva Starr (Natalie Wood) est une coquette jeune fille, la coqueluche de la ville, courtisée par tous mais qui ne souhaite qu'une chose : fuir loin de cette existence étriquée et sans avenir pour tenter l'aventure à La Nouvelle-Orléans.

Second film de Sidney Pollack, Propriété interdite fait partie des films qui achèvent la mode des grandes adaptations de Tennessee Williams à Hollywood. Tous les éléments de la "formule" sont là : cadre sudiste moite et oppressant, sexualité exacerbée et histoires familiales tordues. Le film est plus explicite (dans les situations plus que dans leur illustrations) que les grandes adaptations des années 50 qui donnaient plus dans la métaphore où la facette allusive tout en conservant une forme de classicisme du mélodrame hollywoodien. L'ensemble n'est d'ailleurs pas sans évoquer (le cadre de la Grande Dépression aidant) la noirceur et la crudité des Pré-Codes du début des années 30 et ses figures féminines sacrificielles, Natalie Wood évoquant ici la Barbara Stanwyck de Baby Face (Alfred E. Green, 1933) ou Stella Dallas (King Vidor, 1937). L'interprétation puissante du couple Robert Redford/Natalie Wood inscrit cependant brillamment le film dans son époque.

Owen Legate (Robert Redford) de par sa mission de d'agent des chemins de fer en charge du licenciement est un être froid forcé de ne pas faire dans les sentiments. A l'inverse la belle Alva (Natalie Wood) n'a pour fonction que d'être "docile" envers les hommes servant les intérêts de sa mère (Kate Reid) et suscite le désir de tous les autres. Chacun des deux personnages avance sans culpabilité dans cette attitude avant de s'en interroger à travers le regard de l'autre. La superficialité d'Alva est ainsi percée à jour de manière cinglante par Owen à travers quelques dialogues et situations où son attitude aguicheuse ne provoque pas la même soumission libidineuse que chez les péquenauds locaux. Elle ressent pour la première fois une forme de honte à n'être qu'une jolie chose destinée à racoler les hommes et cela passe par le regard extérieur que pose d'Owen sur elle.

Pollack exprime cela par différent motifs qui culpabilise Natalie Wood. La silhouette de Redford apparait à une hauteur "inquisitrice" dans le cadre lors d'un baiser à un prétendant (et depuis l'ancienne chambre paternelle ans la pension), est une ombre en arrière-plan lorsqu'Alva résiste aux faveurs d'un "sugar daddy" adipeux, et un reflet muet et accusateur dans un miroir alors qu'elle s'apprête à être "sortie" par un pensionnaire nanti de l'hôtel. Natalie Wood dégage une sensualité affolante mais en surface quand elle joue le jeu de la séduction intéressée/forcée, et n'est jamais aussi belle que quand elle tombe le masque pour révéler une vulnérabilité alanguie. La scène où sa mère la couche en début de film révèle ainsi sa plastique sculpturale, mais aussi dans la tendresse pressante de cette mère sa nature d'objet de valeur à polir.

Robert Redford amorce là les grands personnages de taiseux romanesque qu'il incarnera chez Sidney Pollack (Jeremiah Johnson (1972) et Out of Africa (1985) en tête) pour ce qui est leur première collaboration. En apparence glacial et détaché dans sa basse besogne comme dans son regard sur Alva, le personnage ayant l'habitude d'être de passage se laisse pourtant émouvoir progressivement. Lorsqu'il entrevoit la faille rêveuse d'Alva, un éclat dans le regard, une posture légèrement plus empathique et un simple geste traduisent la bascule et fendent l'armure. Pollack met ainsi subtilement l'accent sur une attitude anodine mais marquante lorsque Owen est passé à tabac par des cheminots en colère. Extérieur comme toujours de son environnement il tente difficilement de se relever avant de poser son bras sur l'épaule d'Alva, la confiance et les sentiments nouveaux passant dans ce simple mouvement.

L'ouverture et la conclusion sur la cadette espiègle et lucide Willie (Mary Badham l'inoubliable héroïne de Du silence et des ombres (1962)) forment pourtant la boucle morbide d'un déterminisme social inéluctable avec la fillette suivant en équilibre cette ligne de chemin de fer dont la route ne dévie pas. Les échappatoires à ces lieux et conditions sont trop beaux pour être vrais sous les traits de prince charmant de Robert Redford, la gare synonyme d'ailleurs ne s'observe que de loin et ce monde extérieur n'existe que sous les élans mythomanes et fantasmés d'Alva, ou dans une magnificence éphémère à la Nouvelle Orléans dans la dernière partie.

Tout tend à nous retenir, s'arracher ne peut se faire sans s'avilir (le personnage détestable de Charles Bronson) et c'est bien les siens qui constituent le plus grand obstacle vers l'ailleurs - ce plan lourd de sens de Karen Reid dans l'embrasure de la porte de la chambre, bouchant la vue sur l'extérieur . Le manque de souffle dont parle Alva exprimant symboliquement l'étouffement de ce cadre fini ainsi par être concret, les maux psychiques devenant les maux physiques. Natalie Wood est absolument magnifique et un peu comme dans Daisy Clover tourné l'année précédente (sur l'envers monstrueux du monde du spectacle), on peut se demander si sa propre expérience d'une mère abusive ne joue pas dans la puissance de sa prestation.

Sorti en dvd zone 2 français chez Paramount

dimanche 18 février 2018

Maris et Femmes - Husbands and Wives, Woody Allen (1992)

Jack et Sally annoncent à leurs amis Gabe et Judy qu'ils se séparent. La nouvelle fait l'effet d'un coup de tonnerre et remet en cause les certitudes de ce quatuor d'intellectuels new-yorkais et de leurs amis. S'ensuit un chassé-croisé amoureux entre les différents protagonistes du récit.

Maris et femmes marque la fin d’une époque puisqu’il s’agit du douzième et dernier film que Woody Allen signe avec sa muse Mia Farrow. Le drame intime et la séparation se jouant en coulisse (en pleine production et où il fallut convaincre Mia Farrow d’accepter de revenir tourner la fin) offre dans le film des questions sur le couple aussi universelles que très impudiques sur la relation Woody Allen/Mia Farrow. Chacun des revirements des différents couples du film peut ainsi autant être ramené à des maux modernes, aux propres marottes de Woody Allen (et sa propension à s’amouracher de jeunes filles plus jeunes) et à son mode de fonctionnement très particulier avec Mia Farrow - bien que mariés ils vivaient séparément entre autre.

Le point de départ de la remise en question des différents personnages est l’annonce de leur séparation par Jack (Sydney Pollack) et Sally (Judy Davis) à leurs amis Gabe (Woody Allen) et Judy (Mia Farrow). La désinvolture de l’annonce bouleverse les certitudes de Gabe et Judy quant à la solidité de leur propre mariage. Woody Allen entrecroise la nouvelle jeunesse et le célibat décomplexé de Jack et Sally quand il ne constitue qu’un doux rêve et fantasme pour Gabe se rapprochant d’une étudiante l’idolâtrant et aussi Judy jetant dans les bras de Sally un homme (Liam Neeson) qui l’attire. 

La liberté et supposée modernité du couple séparé ne se vit pas si bien (Sally vivant mal la liaison immédiatement entamée par Jack après la séparation, ce dernier réagissant mal également par la suite pour la même raison) et le nouveau compagnon semble plus choisi pour l’antithèse qu’il représente du conjoint historique (la docile, sexy et écervelée prof d’aérobic en opposition à l’intellectuelle froide Sally ou le sensible Liam Neeson en contrepoint du plus macho Sydney Pollack). Ce bol d’air du couple traditionnel ne satisfait chacun que superficiellement tandis qu’à l’inverse Allen montre les conventionnels Gabe/Judy rester ensemble tout en refusant d’entériner leur union par un enfant et dont le bonheur n’est que façade.

Le très original dispositif filmique du film capture habilement toutes ses contradictions. Woody Allen imposent des codes documentaires qui poursuivent certaines idées de son Zelig (les témoignages face caméra des différents protagonistes) et réinventent sa mise en scène avec un style caméra à l’épaule assez heurtée, effet de flou et jump-cut. Il s’agit de capturer un sentiment sur le vif  ou avec un certain recul, Allen révélant les contradictions, espérances et regrets des personnages au fur et à mesure de l’intrigue. Le réalisateur ne retrouve une veine contemplative et romantique que pour illustrer les aspirations d’ailleurs concrétisées ou non. 

La ballade automnale de Gabe et Rain (Juliette Lewis) offre une belle scène de rapprochement mais c’est surtout le baiser à la lueur des bougies (avec le tonnerre et la pluie en arrière-plan) qui subjugue, magnifié par la photo de Carlo Di Palma. C’est avec une même sensibilité qu’il observe la beauté crispée, en attente puis épanouie de Mia Farrow. Maris et femmes s’avère en tout cas un film particulièrement personnel au moment où il est conçu et témoignant du tempérament angoissé de Woody Allen sur le couple où le bouleversement comme le statu quo ne garantissent pas le bonheur.

Sorti en dvd zone 2 français chez Sony 


mardi 14 octobre 2014

On achève bien les chevaux - They Shoot Horses, Don't They?, Sydney Pollack (1969)

En pleine dépression économique, les primes des marathons de danse attirent jeunes et vieux accablés par la misère. Robert et sa partenaire Gloria dansent à en perdre la raison. Ils tiendront coûte que coûte. A moins que la mort ne les sépare..

Un drame social des plus noir et désespéré que nous offre là Pollack dans un de ses films les plus marquants. Adapté d'un roman de Horace McVoy, plongée dans le milieu des marathons de danse ayant véritablement eut lieu aux USA durant la Grande Dépression, le film dresse un portrait terrifiant de la misère règnant à l'époque, rendant de telles pratiques monnaie courante. Cependant la thématique du film va bien plus loin en évoquant en général l'exploitation de la misère humaine a des fins "d'entertainment", à laquelle on peut tout autant associer des films d'anticipations comme Le Prix du Danger où la vague de télé réalité récente. La grande différence étant le désespoir et le vrai désoeuvrement économique des participants des marathons.

Filmé au cordeau par Pollack, d'une durée insensée (et pourtant dans la lignée des vrais marathons de l'époque) le concours en lui même est un sacré morceau de bravoure. Une montée d'intensité incroyable au fur et à mesure que les concurrents se désagrègent littéralement sous nos yeux, mentalement et physiquement terminant le film à l'état d'épave.

Véritable jeux du cirque des années 30, traversé d'épreuves d'un sadisme absolu (dont une terrifiante épreuve de derby) où Pollack renvoi dos à dos des spectateurs avide de sensations (montage alterné saisissant du public avec le moindre pépin physique d'un des danseurs) et le cynisme du promoteur prêt à tout pour relancer le spectacle comme cacher le maquillage d'une concurrente trop pimpante ou tenter de marier un couple à même la piste de danse.Le rapprochement constant entre le sort misérable des protagonistes et le titre original du film dresse un portait peu reluisant de la nature humaine, plus à même d'abréger les souffrances d'un animal mais exploitant celle de ses semblables.

La réalisation de Pollack plutôt sobre et proche des personnages sait se faire virtuose lors des incroyables scène d'épreuves de derby où le sentiment d'urgence et d'épuisement est palpable. L'implication du casting fait le reste. Jane Fonda est incroyable en cynique revenue de tout s'accrochant à cette dernière chance, Red Buttons est vraiment touchant en vieux marin jovial et on remarque un toute jeune Bonnie Bedelia (future Madame McLane dans les Die Hard) en femme enceinte à bout de forces. Le final totalement nihiliste et désespéré achève le spectateur pour de bon, anticipant les conclusions jusqu'au boutistes qui peupleront le cinéma du Nouvel Hollywood.


Sorti en dvd zone 2 français mais entre l'image catastrophique et l'absence de vo cette édition est à fuir. Privilégier le zone 1 MGM VOSTF

samedi 3 mai 2014

Out of Africa - Sydney Pollack (1985)

Karen Christence Dinesen (Meryl Streep), une jeune aristocrate danoise, rejoint le Kenya - à l'époque, colonie britannique - pour épouser le frère de l'amant qui n'a pas voulu d'elle. Par ce mariage, elle devient la baronne Karen Blixen. Elle en vient vite à éprouver un amour profond pour l'Afrique, alors que l'Europe entre dans la Première Guerre mondiale. Elle s'acharne à faire pousser des caféiers sur les terres nues et désolées de sa ferme, dans l'espoir de protéger la tribu africaine qui y vit. Délaissée par son mari volage, Karen s'éprend violemment d'un chasseur, Denys Finch Hatton (Robert Redford), aussi libre et farouche que les fauves qu'il poursuit.

Sidney Pollack réalisait une de ces œuvres les plus célébrées avec ce Out of Africa. Le film est une évocation de la vie de Karen Blixen, jeune danoise ayant vécu et s'étant épanouie durant 17 ans au Kenya et qui fut contrainte de rentrer au Danemark quand elle fut contrainte de vendre la ferme qu'elle y dirigeait. Elle mit de long mois à surmonter ce départ de ce qui avait fini par devenir sa vraie contrée, sombra dans la dépression et fit plusieurs tentatives de suicide. Elle trouva alors refuge dans l'écriture, affrontant ses démons dans le recueil de nouvelles Sept contes gothiques puis en évoquant enfin sa vie au Kenya dans La Ferme Africaine paru en 1937.

C'est cet ouvrage qui lui vaudra le succès et intéressera très tôt Hollywood puisque Greta Garbo puis Audrey Hepburn seront envisagée pour incarner Karen Blixen avant que bien plus tard Meryl Streep endosse le rôle. Sidney Pollack adapte ici La Ferme Africaine mais aussi les deux biographies The Life of a Storyteller de Judith Thurman et Silence Will Speak d'Errol Trzebinski. Le film oscillera ainsi constamment entre la vision idéalisée et romanesque issue des écrits de Karen Blixen et un certain réalisme et vérité sur les évènements amenés par ses biographes.

I had a farm in Africa at the foot of the Ngong Hills... Le voile d'un souvenir béni se dévoile dès cette phrase d'ouverture en voix-off. La silhouette d'un chasseur dans un soleil couchant rougeoyant, un avion survolant des plaines paradisiaques, un kaléidoscope d'images évoque les paysages regrettés et amours perdus sous-entendus par cette tirade. Pollack ramène cette nostalgie au présent en représentant l'évasion et la libération que représenta cette Afrique pour Karen Blixen (Meryl Streep). Déçue dans la passion qu'elle vouait à Hans Blixen et entravée dans une existence aristocratique peu conforme à ses aspirations, Karen va résoudre ces deux problématiques d'un coup. Par le mariage avec le Baron Bror Blixen (Klaus Maria Brandauer), son meilleur ami et frère jumeau de son amant elle gagne la liberté dans cette société conservatrice dont elle n'a rien à attendre et va pouvoir gagner avec lui l'Afrique et le Kenya, terre de toutes les promesses.

Pollack exprime cet immense espoir par la séquence d'arrivée en Afrique par le train et la magnificence du cadre est exprimée par les vues aériennes majestueuses où le train se perd dans les vastes landes traversée. C'est pourtant l'intime qui prévaut avec ces plans sur la silhouette de Meryl Streep ç l'arrière du wagon observant le paysage, tandis que la musique de John Barry joue autant sur la beauté contemplative dans ses envolées (le thème principal reste inoubliable) que d'une certaine dimension de tristesse et de regret pour exprimer la perte de ses lieux. Comme pour annoncer la suite, cette éblouissement s'accompagne ensuite de la brève rencontre avec Denys Finch Hatton (Robert Redford) son futur grand amour.

Sidney Pollack a constamment une double vision de cette Afrique. C'est d'abord et encore une terre sauvage et indomptée où l'on peut venir assouvir sa soif d'aventures et de liberté. Tous les personnages semblent avoir voulu y fuir les contraintes de la civilisation et de ses codes rigides pour s'épanouir dans une vie de chasse et d'exploration au grand air (Denys et Bror), pour aller à la découverte de l'autre et s'enrichir mutuellement (Karen). Seulement ces aspirations semblent incompatibles avec une vie à deux, cette soif de liberté en devenant même l'obstacle principal. Karen et Bror avec leur mariage en forme d'arrangement en commun n'y résistant pas, le caractère indépendant et la force de Karen écrasant littéralement son époux obligé de fuir la ferme. Plus tard les amours entre Karen et Denys ne pourront qu'être épisodiques et sans socle réel pour les mêmes raisons, Denys fuyant la prison d'une vie domestique que Karen appelle.

La prestation de chacun des acteurs va dans ce sens. Meryl Streep (qui n'a sans doute jamais été plus belle à l'écran) est un parfait mélange de douceur et de détermination, à la fois charnelle et indomptable. Robert Redford est quant à lui finalement très en retrait, présence effacée et idéalisée constituant une sorte de fil rouge apaisant au récit au fil de ses réapparitions mais dont toutes les failles apparaissent lorsque ce glissement s'interrompt pour le placer face à un vrai engagement possible. C'est un personnage vecteur d'émotions fugaces et passionnées, dont la présence est synonyme d'éclats romanesques qui ne pourront constituer qu'un magnifique souvenir mais pas une vie à deux.

S'il symbolise les souvenirs amoureux fantasmés de Karen Blixen, cette dernière représente un côté plus humain, terrien et palpable qui nous fait découvrir l'Afrique dans son quotidien avec sa relation aux autochtones, son implication dans leur vie et sa volonté d'améliorer leur quotidien. L'amitié sobre et intense avec le serviteur Farrah (Malick Bowens) ou la reconnaissance du jeune Kamanthe qu'elle soigne et reconverti cuisinier en sont l'illustration la plus concrète, mais Pollack multiplie les moments anodins où cette proximité se ressent tel les plus jeunes Kikuyu piochant régulièrement et librement dans ses poches pour y chercher du sucre qu'elle garde pour eux.

Si la passion ne peut s'assouvir sur le long terme dans ses terres kenyanes, Pollack fonctionnera constamment sur l'éphémère et le simple plaisir du moment pour laisser s'épanouir ses personnages. Cela s'exprimera par la communion intellectuelle (moment feutré absolument parfait où Karen captive Denys par son art de conteuse en début de film), spirituelle (Karen et Denys savourant ensemble l'époustouflant panorama qu'ils survolent en avion en se tenant la main) et bien sûr charnelle avec une première étreinte qui met longtemps à se dessiner puis une seconde plus fougueuse où le thème plus tourmenté de Barry (loin de la ponctuation romantique attendue) exprime de nouveau cette aspect fugace dont il faut profiter dans l'urgence. John Barry signe un de ses scores les plus fameux et flamboyant (récompensé par un Oscar) qui possède un rôle narratif et thématique plus subtil qu'il n'y parait. L'exemple le plus frappant est lorsque Karen décide d'entamer une longue traverser pour apporter des provisions à Bror bloqué avec sa garnison.

La musique prend ses accents les plus inquiétants lorsque tout va bien au début du périple avec une Karen confiante et à l'inverse se fera la plus héroïque et galvanisante lorsque Karen arrive à bon port totalement défaite et épuisée sous les yeux d'hommes circonspects. En orientant le compositeur vers cette construction mélodique, Pollack nous signifie parfaitement que seul le voyage, les expériences et le souvenir qu'elles nous laissent son importantes. Le seul défaut est que par ce choix Pollack instaure une ambiance feutrée, sans vrais enjeux dramatiques puisque tout semble joué.

 Logique mais frustrant et finalement l'émotion atteint son comble lorsque les personnages sont inéluctablement séparés lors du final (on peut en dire autant du peu que l'on aura vu de la romance de Berkeley (Michael Kitchen) avec une belle indigène d'ailleurs jouée par Imam Bowie) alors qu'elle n'aura jamais atteint ces hauteurs dans leurs scène communes aussi belles soit elles. La beauté du continent noir signifiera ainsi jusqu'au bout se raccrocher à l'inaccessible, l'amour déçu se confondant avec le départ forcé lors du poignant final, le tout ne pouvant revivre que par la mémoire et les ouvrages de Karen Blixen.

Sorti en dvd zone 2 français et blu ray chez Universal, pour le blu ray attention privilégiez l'édition américaine multi régions c'est la seule ou le film a été réellement restaurée toutes les autres éditions sont médiocres