Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 25 octobre 2022

Libertarias - Vicente Aranda (1996)


 En 1936, le déclenchement de la guerre civile espagnole oblige Maria, une bonne soeur, à quitter son couvent. Elle trouve refuge dans un bordel, où elle fait connaissance avec un groupe de femmes anarchistes qui luttent contre le régime franquiste, mais aussi, plus généralement contre l'ordre établi.

Vicente Aranda signe une magnifique fresque sur la guerre civile espagnole sous un angle original, celui des femmes. Le récit s'ouvre sur les prémices agités et nourris d'espoir du conflit où plusieurs destins vont se croiser. En cette ère de remise en question de toutes les institutions ayant directement ou implicitement contribué à l'oppression des démunis, l'église est une des cibles privilégiées. Maria (Ariadna Gil), jeune nonne n'ayant connu que le couvent est contrainte à la fuite et évite le pire en échouant dans une maison close dont elle est sauvée par un groupe de femmes anarchistes. Elle va se lier d'amitié avec les meneuses Pilar (Ana Belén) et Floren (Victoria Abril) qui vont élargir son horizon. Aranda évoque là le Mujeres Libres, organisation féminine libertaire créée par les premières figures féministes espagnoles et qui prit une part active dans la Guerre civile contre Franco. Tout au long du film, le groupe incarne un idéal social et paritaire qui va se confronter dans leur camp comme dans celui de l'adversaire franquiste aux écueils machistes du supposé "ancien monde". 

On se familiarise à cette idéologie, à ces protagonistes à travers le regard innocent de Maria. La jeune femme est la fois brusquée par le mépris fait de la religion qui fut toute sa vie, mais aussi intriguée et éveillée par la liberté qui s'offre à elle. Aranda montre sans jugement sa crispation face à la destruction des icônes religieuses, expose crûment la violence "nécessaire" du mouvement avec les exécutions sommaires de prêtres, illustrant une violence primaire et revancharde toute masculine au sein de cette révolution. A l'inverse la sororité, l'entraide et l'utopie socio-politique règne dans le groupe notamment par la caractérisation attachante et fantasque des meneuses. Ana Belen, Victoria Abril et Laura Mañá forment un trio charismatique et touchant qui amène leur vision du monde sur un terrain humaniste bienveillant autant que politique. Un des grands moments du film intervient dès le début lors du sauvetage de Maria dans la maison close, lorsque Aura déclame une tirade pleine d'emphase aux prostituées pour leur expliquer que cette société où est exploité le corps des femmes n'a plus lieu d'être. La scène prend initialement un tour comique avec les prostituées ne comprenant pas ce charabia militant, avant qu’Aura prenne une métaphore crue qui leur parle et leur fait endosser la cause.

La cohabitation et la relation homme/femme sur un pied d'égalité occupe également une longue séquence de siège dans les tranchées où le quotidien tout comme la réalité du front concerne tout le monde sans exception. C'est dans ces moments de vie ordinaires que Aranda fait exister, s'incarner le message par des protagonistes plutôt que le discours. Maria a ainsi assimilé les ouvrages politiques qu'on lui a soumis mais c'est réellement cette vie commune qui va affiner sa vision. Cela occasionne d'ailleurs une scène comique où les belligérants s'invectivent par mégaphone interposés et lorsque Maria s'empare du micro pour naïvement lancer une harangue politique se fait copieusement insulter. 

Le spectateur sait pourtant bien malheureusement l'issue du conflit et la nature éphémère de cette communauté, et l'ombre de la tyrannie franquiste à venir plane sur le récit, notamment une scène comico-mystique annonçant les heures sombres à venir. Une des audaces du film est d'écarter toute velléité romantique à laquelle on soumet trop systématiquement les femmes. La bagatelle pour le simple plaisir charnel vaut autant pour elles que pour les hommes, et Maria malgré un certain éveil amoureux ne quittera jamais ses compagnes pour cela. La tournure du conflit s'annonce presque lorsque les réflexes machistes rattrapent le camp du bien, ramenant une rigueur militaire qui exclut les femmes du front pour les réduire aux tâches domestiques. La conclusion est incroyablement cruelle et brutale en contrepoint de la parenthèse enchantée à laquelle on a assisté, faisant du film une forme de paradis perdu.

Sorti en dvd espagnol

mardi 26 avril 2022

Amants - Amantes, Vicente Aranda (1991)


 Madrid, années 1950. Paco, un jeune provincial qui vient d'achever son service militaire, cherche du travail afin d'assurer un avenir au couple qu'il compte former avec sa fiancée, Trini. Il loue une chambre chez Luisa, avec laquelle il découvre la passion physique. Partagé entre les deux femmes, Paco perd pied. L'issue de ce triangle amoureux sera tragique et sordide.

Amants est le film le plus célèbre de Vicente Aranda, dans la continuité de sa filmographie des années 80. Après des débuts plus commerciaux où il s'oriente vers le cinéma fantastique au début des 70's, Vicente Aranda se fait connaître par ses brûlots politiques et sociaux où il aborde des sujets audacieux comme la transidentité dans Cambio de sexo (1977). Dans les années 80, il va développer cette approche engagée signant des adaptations prestigieuses de romans espagnols contemporain comme La muchacha de las bragas de oro (1980) et Si te dicen que cai (1989) d'après Juan Marsé, Asesinato en el Comité central (1982) d’après Manuel Vázquez Montalbán ou encore Tiempo de silencio adapté de Luis Martín Santos. Amants s'inscrit dans ce sillage puisque même si pas adapté d'un roman, il se situe dans la période Franquiste et transpose un fait divers de 1948 resté fameux en Espagne et appelé "El crimen de la canal". 

Au premier abord malgré le contexte socio-historique semble seulement constituer un arrière-plan sans influer sur le destin des protagonistes. Paco (Jorge Sanz) jeune homme venant de finir son service militaire est fiancée à la belle Trini (Maribel Verdu) et se met en quête d'un emploi afin d'assurer leur futur ménage. Trini est domestique chez l'ancien commandant (Enrique Cerro) de Paco tandis que ce dernier en attendant de trouver un emploi va louer une chambre chez Luisa (Victoria Abril actrice fétiche de Vicente Aranda)) une jolie veuve. Dès le départ, les injonctions de vie s’imposent à Paco et Trini. Le commandant ayant obtenu son grade grâce au prestige de sa famille enjoint ainsi Paco à se plier aux vertus du travail afin d'être un homme, un vrai. 

Paco et Trini ne peuvent vivre ensemble à la fois pour cette notion patriarcale d'homme devant subvenir aux besoins de sa famille (alors que Trini dispose d'importantes économies qui pourraient leur permettre de démarrer leur ménage) mais aussi religieuse avec le poids du catholicisme les obligeant à attendre le mariage. Leur relation en reste à une tendresse presque adolescente mais dès que Paco se montre un semblant plus entreprenant, il est repoussé par une Trini effarouchée. Paco ne parvient pas à s'inscrire dans ce conformisme qui s'impose à lui et perd rapidement tous les pénibles emplois où il est engagé, et se dérober ainsi à la contrainte d'un métier non désiré retarde également les responsabilités d'un mariage pour lequel il n'est pas prêt. La liberté, il va la trouva dans les bras de sa logeuse Luisa qui ne l'entretient et ne lui demande rien si ce n'est de l'aimer fougueusement dans la promiscuité de l'appartement. Cette liaison constitue ainsi une libération morale, sociale et sensuelle (et une autre opposition entre la travailleuse Trini et Luisa vivant dans l'illégalité) que Vicente Aranda filme avec un érotisme torride.

Il parvient parfaitement à retranscrire le sentiment de libération, de lâché prise au propre comme au figuré qui se ressent dans les jeux amoureux des amants. Le drame va naître des carcans sociaux dépeint plus haut, qui empêchent tout choix définitif au sein de ce triangle amoureux. Paco déchiré entre l'affection, la respectabilité que représente sa relation avec Trini et les voluptés de sa liaison avec Luisa, ne se décidera jamais vraiment pour l'une ou l'autre. Trini voit en Paco son premier et seul amour et le poursuivra de façon quasi obsessionnelle malgré son infidélité évidente, au point de finalement se donner prématurément à lui (initiée par sa patronne bourgeoise pour souligner l'hypocrisie des apparences respectables) mais sans l'extase et l'expérience que propose Luisa - Aranda travaille d'ailleurs un mimétisme formel contrarié lorsque Paco passe d'un lit à l'autre entre les deux. Cette dernière apparaît faussement détachée mais cache difficilement son affliction dès que son jeune amant s'éloigne un tant soit peu d'elle, et le "puni" en l'entraînant dans de nouvelles étreintes frénétiques. 

Un des aspects captivant du film est que Aranda déleste, malgré le sujet s'y prêtant, le récit de toute envolée romantique, de toute imagerie romanesque. L'ensemble est froid, clinique notamment à travers la photo hivernale de José Luis Alcaine et l'obsédante ritournelle musicale de José Nieto. Les personnages luttent contre leurs sentiments, leur désir, mais avant tout face à leur peur de défier les codes du monde qui les entoure. Quand ils penseront y parvenir, ce sera pour courir vers une autodestruction tragique le temps d'un dernier quart d'heure assez suffocant de noirceur dont le faux "happy-end" est vite étouffé par un panneau nous indiquant l'issue réelle de ce fait divers. Une œuvre puissante qui sera largement célébrée avec les Goya du meilleur film et meilleur réalisateur pour Vicente Aranda, et l'Ours d'Argent de la meilleure actrice à Berlin pour Victoria Abril - mais ses deux partenaires sont tout aussi excellents.

Sorti en dvd zone 1 américain chez Tanelorn Films

Désolé pour le trailer en allemand, impossible d'en trouver un d'époque en espagnol sur youtube

dimanche 27 février 2022

La Reine d'Espagne - La reina de España, Fernando Trueba (2016)

Dans les années 1950, en plein franquisme, la superstar internationale Macarena Granada retourne en Espagne, son pays natal, pour incarner Isabelle la Catholique dans un film biographique à grand budget. Quand il apprend son retour, Blas Fontiveros, un réalisateur qui l'a fait tourner dans une comédie musicale en 1938, retourne également à Madrid pour la revoir. Mais son arrivée déclenche une série d'événements inattendus qui perturbent le tournage du biopic surveillé par les hommes de Francisco Franco...

Fernando Trueba signe 18 ans après une suite tardive à La Fille de tes rêves (1998), l'un de ses plus grands succès. Le film vient s'ajouter à son cycle de films historiques autour des tumultes de l'Espagne des années 30 dans Manolo (1986), Belle Epoque (1992) et donc La Fille de tes rêves. On quitte cette fois le cadre des années 30, des questionnements pré guerre civile puis l'agitation de cette dernière pour avancer dans le temps sur l'Espagne franquiste des années 50. L'introduction faite de vraie/fausse scène d'archives met justement en parallèle l'évolution socio-politique du pays avec l'ascension de Macarena (Penelope Cruz) qui après sa fuite d'Espagne à la fin du premier film s'est installée à Hollywood où elle est devenue une grande star. Durant les années 50, Franco offre des crédits d'impôt avantageux permettant le tournage de grosses productions au moment où Hollywood exporte la production de ses films en Europe. Le choix d'un sujet évoquant la grandeur passée de l'Espagne est bien sûr un plus pour se voir autoriser un tournage et c'est dans ce contexte que Macarena, désormais naturalisée américaine, va revenir au pays pour tourner un biopic de Isabelle la Catholique. Le personnage de Macarena se détache cette fois d'Imperio Argentina qui était le vrai modèle implicite (et embellie en occultant ses amitiés douteuses pour Goebbels et Franco) de La Fille de tes rêves et semble s'inspirer au sens large des actrices latino (et pas forcément espagnoles) ayant eues une carrière hollywoodienne durant cette période comme Sophia Loren ou Gina Lollobrigida. 

Le film est vraiment une variation et suite de La Fille de tes rêves (qu'il est plutôt nécessaire d'avoir vu, pas de vraie réintroduction pour le spectateur néophyte) où le cadre franquiste a remplacé celui de l'Allemagne nazie. On découvrira Blas Fontiveros (Antonio Resines) le beau personnage de réalisateur du film précédent, a passé suite à ces évènement la Deuxième Guerre Mondiale en camp de concentration. De retour en Espagne il retrouve famille et amis (toutes les réapparitions des héros du précédent sont d'ailleurs très touchantes) avant d'être dans le collimateur de la police secrète qui va l'envoyer en camp de travail. On se partage donc entre les coulisses de la superproduction hollywoodienne délocalisée, ses petits tracas superficiels et en parallèle la pénible subsistance de Fontiveros. Une nouvelle fois, Trueba excelle dans la satire du monde du cinéma en renouvelant l'humour par rapport à La Fille de tes rêves. On croque ainsi la désinvolture bien connue de certains réalisateurs américains exilés en Europe (Robert Aldrich sur Sodome et Gomorrhe (1962) étant un des plus fameux) ici avec un simili John Ford sénile et somnolant plus que ne dirigeant son film. 

Le lissage hollywoodien de la matière culturelle et historique des pays dont on adapte le passé est moquée dans certaines scènes kitsch où le musical boursouflé s'invite dans un décorum espagnol, dans l'interprétation très "yankee" de Cary Elwes censé jouer Ferdinand le Catholique. Les redites du premier film fonctionnent aussi tel le bellâtre et macho Julian (Jorge Sanz) de nouveau la proie de la star masculine gay (l'ombre de Cary Grant/Burt Lancaster planant la caractérisation). Le seul problème du film est de ne pas réussir à marier aussi harmonieusement l'équilibre entre causticité et vraie tension qui faisait l'intérêt de La Fille de tes rêves qui était un vrai To be or not to be (1942) ibérique. On ne ressent pas vraiment la même noirceur et anxiété de l'Allemagne nazie qui éteignait les rires dans le film de 1998 au sein de cette Espagne franquiste. Pendant un bon moment les deux intrigues semblent vraiment trop détachées l'une de l'autre et notamment à travers le personnage de Macarena.

Penelope Cruz tout comme son personnage était des stars en construction dans La Fille de tes rêves, alors qu'elles reviennent en diva au sein de l'histoire et dans la production même du film. Le détachement d'une Macarena exilée face à la réalité de son pays s'explique, mais moins quand elle se rattache aux destins de ses anciens amis comme Fontiveros qui fut son amant et mentor. La manière dont Trueba fait se rejoindre l'ensemble manque de l'évidence narrative de celle de La Fille de tes rêves qui combinait ambition romanesque et propos politique en les concentrant sur l'enjeu amoureux. 

C'est plus laborieux ici (malgré le charisme de Chino Darín en beau machiniste) mais tout finit par s'équilibrer dans la dernière partie où notre troupe de cinéma va devoir, après la Gestapo et Goebbels, duper la police franquiste pour faire évader leur ami. Tout le suspense, l'urgence et le sentiment de danger qui manquait précédemment retrouvent leur droit de manière plus marquée sans totalement retrouver la force du précédent. L'émotion fonctionne malgré tout grâce au lien noué désormais avec les protagonistes et Trueba ose une belle confrontation finale entre Macarena et Franco himself venu se gargariser sur le tournage. Bref pas le petit classique en puissance de La Fille de tes rêves mais une jolie et honorable suite.

Sorti en dvd et bluray espagnol ou disponible sur Amazon Prime mais uniquement en vf malheureusement

dimanche 13 février 2022

La Fille de tes rêves - La niña de tus ojos, Fernando Trueba (1998)


 Une troupe d'acteurs espagnols vient en Allemagne pour un tournage organisé dans le cadre d'une collaboration entre franquistes et nazis. Mais le Dr Goebbels tombe amoureux de l'actrice principale, ce qui va changer les conditions du tournage. Au moment où se déroule le film, la guerre civile fait rage en Espagne.

La Fille de tes rêves vient conclure en beauté la trilogie historique de Fernando Trueba après El año de las luces (1986) et Belle Epoque (1992). L'arrière-plan du récit est toujours l'Espagne des années 30 alors en pleine guerre civile, mais le cadre et le propos se veut cette fois plus ambitieux encore. Le film s'inspire d'évènements réels, à savoir le tournage en Allemagne nazie de deux films par une équipe et des acteurs espagnols, Carmen, la de Triana (1938) et (comme cela se faisait encore) sa version allemande Andalusische Nächte (1938). La vedette féminine des films était Imperio Argentina, chanteuse et actrice argentine installée en Espagne où elle compte notamment Franco parmi ses admirateurs. Le tournage des films est ainsi une manière d'entériner l'accointance entre les régimes franquistes et nazi, Imperio Argentina s'installant en Allemagne sur invitation de Goebbels - ses sympathies douteuses lui valant quelques boycotts lorsqu'elle se produira à l'étranger. Fernando Trueba s'empare donc de cette matière pour un pur récit romanesque.

Nous suivons une équipe de tournage fraîchement arrivée en Allemagne, amenant avec eux leurs divergences politiques, la brutalité qu'ils connaissent du régime franquiste qui va se confronter à au nazisme. Le ton se fait dans un premier temps très enlevés, comme une relecture façon film historique de La Nuit américaine. Egos surdimensionnés, petites mesquineries, liaisons plus ou moins secrètes entre les uns et les autres, tout cela se déroule avec mordant dans les dialogues et situations, comme lorsque le très narcissique et macho Julián (Jorge Sanz) devient la cible de la star masculine allemande gay (Götz Otto). Cet élément comique nous introduit cependant le harcèlement dont fera l'objet Macarena (Penelope Cruz en pendant de Imperio Argentina) de la part de Goebbels (Johannes Silberschneider) en personne. 

L'attrait pour les arts du ministre de la Propagande se manifeste ainsi par l'usage de son statut pour coucher avec les actrices en vue. Les personnages sont déchirés entre les concessions inhérentes à leurs ambitions, toute opposition mettant à mal leur carrière et peut-être même leurs vies. Tout cela se met en parallèle de la situation en Espagne, notamment Macarena contrainte par l'emprisonnement de son père par le régime franquiste et forcée de subir les avances de Goebbels. L'individualisme de la troupe se s'accommode donc de ce contexte, notamment le réalisateur (Blas Fontiveros) amant de Macarena mais la poussant malgré tout dans les bras de Goebbels.

Peu à peu les protagonistes sont forcés d'observer le monde qui les entoure. Par besoin de figurants hispaniques crédibles, des juifs sont enrôlés et sortis de leurs camps de concentration. Les inégalités de leur traitement frappent ainsi nos héros (un glaçante scène d'assaut de quartier juif ayant précédé) et particulièrement Macarena qui va s'attacher à un d'entre eux Léo (Karel Dobrý). Fernando Trueba joue à plein des ruptures de ton, passant de séquences de tournages flamboyantes, d'apartés comiques hilarants, à de glaçant retour au réel. Lors d'une séquence de comédie musicale pétaradante où Macarena donne de sa personne, elle remarque la mine sinistre des figurants juifs qui dénote dans l'atmosphère, ce qui va éveiller son intérêt pour eux. Dans la dernière partie un quiproquo va faire confondre Julián avec un juif évadé et lui faire gouter à la torture ce qui lui vaudra cette réplique aussi savoureuse que glaçante : Torturé, moi, un fasciste !. Sans atteindre la même virtuosité, le film prend un tournant à la To Be or not to be où toute la folie douce des comédiens sert désormais une noble cause en voulant sauver un juif en fuite. 

Les tonalités loufoques et sérieuses s'équilibrent enfin, la menace fasciste réelle pouvant être surmontée par l'imaginaire et l'excentricité du monde du spectacle. On pourrait se dire qu'il manque une grande scène de mise en abyme pour expliciter cette idée, mais Trueba l'a en fait placée à une échelle plus intime lors d'une des plus belles scènes du film. Ayant appris en coulisse la mort de son père, Macarena doit jouer une scène de deuil par la suite et là Trueba se place à l'échelle parfois manipulatrice du réalisateur (usant du vécu de ses comédiens pour stimuler leur jeu) et de celle totalement empathique qu'exprime le jeu intense de Penelope Cruz à ce moment-là. C'est réellement avec ce rôle que l'actrice devient la grande figure du cinéma espagnol (la collaboration avec Almodovar a démarré l'année précédente avec En chair et en os (1997) et la reconnaissance internationale arrive l'année suivante dans Tout sur ma mère (1999)). Un idéal de cinéma populaire, romanesque et concerné qui constitue sans doute le plus grand succès (avec Belle Epoque) commercial et critique de Fernando Trueba. Il en donnera une suite tardive en 2016 avec La Reine d'Espagne racontant le retour de Macarena dans l'Espagne franquiste.

Sorti en dvd zone 2 français chez Cinéma Independant, et disponible sur Amazon Prime mais uniquement en vf hélas

mardi 8 février 2022

Manolo - El año de las luces, Fernando Trueba (1986)

En 1940, en Espagne, deux frères (Manolo, un adolescent de 16 ans, et Jesus, 8 ans) sont emmenés par leur grand frère dans un sanatorium à la frontière portugaise... Là-bas, Manolo vit ses premières aventures amoureuses.

El año de las luces inaugure la trilogie historique de Fernando Trueba, se situant dans l'Espagne au carrefour de la démocratie et du franquisme dans les années 30/40 et que suivront Belle Epoque (1992) et La Fille de ses rêves (1998). Le film se situe en 1940, un an après la fin de la Guerre d'Espagne et l'arrivée au pouvoir de Franco. Fernando Trueba use ici d'un postulat très proche de ce qu'il fera dans Belle Epoque mais dans une tonalité très différente. Belle Epoque se situe au début des années 30, dans une Espagne s'apprêtant à basculer dans la démocratie et offrirait une œuvre lumineuse, où les carcans moraux et religieux sautent pour céder à un hédonisme radieux et dépolitisé. 

Réalisé avant mais historiquement situé après, El año de las luces nous montre au contraire la fin de cette parenthèse enchantée. Manolo (Jorge Sanz), adolescent de 16 ans est emmené par son grand frère, gradé franquiste, passer un temps au sein d'un sanatorium. Ce lieu n'est peuplé que de femmes, infirmières, enseignantes ou jeunes filles venues passer leur service social. Quelques dialogues durant le trajet vers le sanatorium témoignent d'une certaine innocence disparue pour Manolo, déjà cynique dans ce qu'il a vu de certains évènements durant la guerre. Il expliquera ainsi à son grand frère que le camp franquiste qu'il a soutenu n'a pas hésité à bombarder au hasard des innocents dont sa propre famille, et ce dernier n'aura qu'un désinvolte "c'était la guerre" à lui répondre.

Il reste pourtant un domaine où Manolo reste inaccompli, où la doctrine dominante ne lui a pas encore fait perdre ses illusions, les amours. On suit donc le quotidien de l'adolescent au sein du sanatorium et Fernando Trueba use de toutes les possibilités de mise en scène pour dépeindre ses hormones en ébullitions ainsi entouré de femmes. La moindre situation, rapprochement et discussion dévient prétexte à un regard à la dérobée dans un décolleté, frôlement inattendu d'un fessier, sentir le doux parfum d'une chevelure. Trueba va de l'explicite et franchement paillard (la fâcheuse tendance de Manolo à se masturber plusieurs fois par jour) à un érotisme discret lorsque chaque soir, il observe l'ombre d'une employée se déshabillant dans le dortoir. Le désir est d'ailleurs réciproque, entre les jeunes filles oscillantes entre la moquerie, le rejet et le flirt discret face à ce jeune homme cachant tant bien que mal son émoi. 

Les adultes ne sont pas en reste avec une directrice (Verónica Forqué) ravalant sa libido sous ses responsabilités. Cependant, tout ce climat très naturel se doit d'être étouffé par une moralité hypocrite. Trueba dénonce là toute la facticité des dogmes religieux, éducatif et moraux visant davantage à étouffer l'identité profonde de l'individu plutôt que de veiller à sa vertu. Prêtre défroqué (José Sazatornil), enseignante bigote (Chus Lampreave) voient leur répression vindicative s'exprimer à l'échelle de leur secret ou frustration. Ils imaginent dans les mœurs des autres le pire de ce qu'ils ont déjà transgressé ou de ce qu’ils sont frustrés de ne pouvoir faire. Trueba prolonge ainsi cette moralité à l'échelle politique où tous ces symboles se rangent sous l'uniformité du franquisme et invectivent ceux qu'ils soupçonnent d'idéologie différente comme le communisme.

Par moment le film évoque une version adolescente et plus sensuelle de la bande-dessinée Paracuellos de Carlos Gimenez (grande inspiration notamment de L'Echine du diable de Guillermo Del Toro) dans sa manière de bafouer l'innocence. Ainsi la vraie romance tendre et chaste qui naîtra entre Manolo et Maria Jesus (Maribel Verdú) se heurtera aux regards inquisiteurs, à l'imagination tordue de toutes ces figures supposées de la bienséance. On ressent d'ailleurs l'influence de cette éducation où chaque baiser arraché est coupable, toute promiscuité est fébrile, et que l'on se sent obligé d'avouer à demi-mot en confession. On sent vraiment qu'avec l'extravagance du suivant Belle Epoque, et notamment par la réminiscence du casting (où Jorge Sanz sera de nouveau un jeune homme bien entouré, notamment encore par Maribel Verdú, la redite de certaines situations), Fernando Trueba a voulu réaliser deux œuvres miroir. Heureusement la légèreté n'est pas absence de ce récit d'initiation, notamment les entrevues avec le truculent homme à tout faire nostalgique de sa jeunesse dissolue à Paris dont il partage les détails à Manolo. Une œuvre sensible et attachante, qui revêt les maux des premiers amours d'un funeste contexte politique, à l'image de ce dernier plan sur Manolo définitivement plus un enfant.


 Sorti en dvd zone 2 espagnol chez Warner et doté de sous-titres français