Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

Affichage des articles dont le libellé est Jô Shishido. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Jô Shishido. Afficher tous les articles

vendredi 19 septembre 2025

A Colt Is My Passport - Koruto wa Ore no Pasupōto, Takashi Nomura (1967)

Shûji Kamimura est un tueur à gages embauché par un gang pour exécuter le chef d'un gang rival. Après l'accomplissement de sa tâche avec son acolyte Shun Shiozaki, ils ont prévu de prendre un avion pour la France. Cependant, le gang rival empêche leur évasion et ils sont contraints de se cacher dans la ville portuaire de Yokohama.

A Colt is My Passport est un des sommets des films noirs stylisés produit par le studio Nikkatsu, et jette un pont thématique idéal entre l’évolution du genre et un certain contexte social japonais. La présence de l’acteur Joe Shishido, célèbre pour sa collaboration avec Seijun Suzuki, apporte notamment des points de réflexion intéressant. Il incarnait une sorte de virilité toute puissante dans Détective bureau 2-3 (1963) et La Jeunesse de la bête (1963) où Suzuki dynamitait le polar par son esthétique pop et sa mise en scène avant-gardiste. Par la suite Suzuki allait totalement déconstruire cette figure masculine représentée par Shishido dans le mémorable La Marque du tueur (1967), et se délester des derniers oripeaux de film noir classique par son atmosphère étrange, son univers purement mental frisant l’abstraction – dans une évolution logique constatée déjà avec Le Vagabond de Tokyo (1966).

A Colt is My Passport est dans cette lignée par son sujet et le casting de Joe Shishido, mais fait le choix de s’inscrire à une échelle plus humaine, que ce soit par ses antagonistes yakuzas ou la mélancolie du héros apportant une touche à sa manière plus « réalistes » que les dispositifs de Suzuki. Si le thème du tueur à gage se retournant contre ses commanditaires est un classique du polar, A Colt is My Passport se montre malgré tout novateur. L’ascète et le perfectionnisme déployé par le tueur à gage dans son art le rapproche du fantasme du samouraï (ce qu’a bien retenu Jean-Pierre Melville dans le bien nommé Le Samouraï (1967)), arme humaine parfaite dévouée à son maître. 

Même si le fonctionnement indépendant de Kamimura (Jo Shishido) le rapproche du rônin, c’est un exécutant fidèle aux exigences de ses employeurs dans un rapport de loyauté solide. Le récit nous montre cette connivence bafouée quand le jeu des alliances amène le commanditaire de Kamimura à se liguer contre lui avec le clan dont il lui a demandé d’abattre le chef. Le corporatisme criminel prend le pas sur la loyauté tacite, et le tueur à gage se rapproche ainsi des « soldats » yakuzas sacrifiés de Kinji Fukasaku dans ses grands polars des seventies dont la saga Combat sans code d’honneur. C’est globalement une bascule cynique et capitaliste du Japon usant des codes modernes pour contrôler et assujettir les plus faibles en prolongeant les mécanismes féodaux, hier pour les soldats fanatisés de la Seconde Guerre Mondiale, aujourd’hui pour les salarymen des grandes entreprises, et donc aussi dans le monde du crime.

En contrepoint Takashi Nomura choisit donc d’apporter une dimension plus touchante et intimiste. Les premières scènes semblent faussement dans la continuité d’un Suzuki, mais sont davantage dans un mélange de réalisme urbain et de stylisation sous influence de la Nouvelle Vague pour démontrer les talents meurtriers de Kamimura. Une fois trahit et traqué, il n’a de cesse en voulant s’échapper de sauver son fidèle comparse Shiozaki (Jerry Fujio). Le piège qui lui est tendu et la difficulté à s’échapper (sublime séquence de fuite avortée à l’aéroport) représente symboliquement la cage d’un monde criminel qu’il a dû intégrer au plus jeune âge pour survivre. Cela va s’incarner dans cet hôtel routier au sein duquel il est constamment forcé de revenir et Mina (Chitose Kobayashi), une serveuse à laquelle il va se lier, est son pendant féminin en étant elle-même piégée dans ce lieu après sa liaison passée avec un yakuza et la perte de son amant.

Takashi Nomura alterne morceaux de bravoure fulgurants (ce tueur éjecté par un semi-remorque dans les eaux du port de Yokohama) et beaux moments introspectifs. La photo de Shigeyoshi Mine installe une atmosphère crépusculaire et mélancolique (renforcée par la bande-son de Harumi Ibe), tandis que Joe Shishido n’a peut-être jamais été aussi touchant et vulnérable. L’immense terrain vague durant lequel se déroule le climax montre un Kamimura serein et débarrassé de ses affects, prêt à en découdre. La furie de la mise la mise en scène (ces travellings frénétiques accompagnant la course des personnages enchaînant les coups de feu face à face) se conjugue à des idées folles pour sublimer l’inventivité assassine de Kamimura, avec une botte secrète « dynamitée » brillamment filmée et montée. Un superbe polar.

Sorti en dvd zone 1 sous-titré anglais chez Criterion 

mercredi 1 avril 2020

I Are You, You Am Me - Tenkôsei, Nobuhiko Obayashi (1982)

Kazuo se lie d’ami­tié avec Kazumi, la nou­velle de sa classe. Suite à une chute bru­tale, ils se ren­dent compte quand ils repren­nent cons­cience qu’ils ont échangé leur corps. Kazuo devient une fille aux maniè­res rus­tres et Kazumi un gar­çon timide...

Entre le récent et sublime Your name de Makoto Shinkai (2016) ou encore le célèbre et hilarant manga (ainsi que son adaptation en série animée) Ranma 1/2 de Rumiko Takahashi, le postulat d'un échange de corps ou d'une mue surnaturelle fille/garçon nourrit l'imaginaire japonais pour le meilleur. Cela se confirme avec ce I Are You, You Am Me sans doute inspiration des œuvres citées plus haut et un des meilleurs films de Nobuhiko Obayashi. Il adapte ici un roman de Hisashi Yamanaka dont l'intrigue voit donc les adolescents Kazuo (Toshinori Omi) et Kazumi (Satomi Kobayashi) suite à une chute près d'un temple être victimes d'un phénomène mystique qui leur fait échanger leur corps.

Obayashi se montre ici moins extravagant que dans son fameux House (1977) ou pour rester dans la romance adolescente surnaturelle The Little Girl Who Conquered Time (1982). C'est avant tout l'étude de caractère à travers le décalage social et physiologique que ressentent les deux personnages qui intéresse le réalisateur. Le début du film fige donc nos héros dans les attitudes associées à leur sexe respectifs, accentués par le contexte lycéen. Kazuo va donc épier avec ses camarades les filles faisant du sport au gymnase tout en infiltrant leurs vestiaires et tripoter leurs sous-vêtements, en bon ado aux hormones en ébullition. Lorsqu'il croise la route de Kazumi, nouvelle élève mais ancienne camarade d'enfance, celle-ci le taquine dans une espièglerie toute féminine. Même s'il semble l'apprécier, il la rabroue avec cette maladresse typiquement masculine et adolescente où l'on ne sait exprimer ses sentiments, jusqu'à l'incident de l'échange des corps. Obayahi dans les premières minutes adopte le noir et blanc pour figurer ce monde normé où chacun(e) est assigné(e) à la place que la société lui désigne, et la couleur est introduite après le switch pour traduire la transformation des personnages mais aussi des codes du monde qui les entoure.

Dès lors le scénario exploite brillamment toutes les situations possibles et imaginables qui mettront Kazuo et Kazumi dans l'embarras. Tout est frontal, que ce soit dans l'exploitation humoristique ou dramatique de la situation. Les dialogues sont crus et l'on appelle un chat un chat (Kazumi dérangé par les variations de taille de son sexe masculin quand elle va aux toilettes, Kazuo découvrant l'indisposition et les douleurs des règles féminines), mais les plus grands obstacles sont finalement sociaux. Kazuo si désinvolte en tant que garçon découvre la réserve que l'on attend d'une jeune fille, que ce soit dans sa manière de s'asseoir, de manger ou même de défendre sa vertu puisqu'on lui reprochera la correction infligée au malotru qui avait soulevé sa jupe. A l'inverse Kazumi en garçon ne sait se plier à la masculinité toxique répandue auprès de ses camarades et se voit rapidement mis au banc pour sa vulnérabilité et ses attitudes maniérées. Les deux acteurs sont excellents, en particulier Satomi Kobayashi dont la métamorphose est jubilatoire, le phrasé vulgaire, l'attitude nonchalante et tout le langage corporel créant un décalage aussi hilarant que crédible. C'est un poil moins heureux pour Toshinori Omi, mais à cause de l'écriture plutôt que sa prestation.

Le film laisse en effet un sentiment étrange quant à son message. Les relents de sa masculinité sont certes gênants pour Kazuo dans ce corps de fille dont l'horizon social est déjà bouché (être jolie, gentille et trouver un bon mari selon les attentes de la mère (Wakaba Irie)), mais lui servent grandement face au machisme ambiant où il/elle se rebiffe plus qu'à son tour. Par contre la féminité de Kazumi est un fardeau constant dont elle ne tirera jamais avantage (hormis avoir de bonnes notes, autre cliché les filles ça travaille mieux à l'école que les garçons) dans ce corps masculin (Kazuo encore garçon se défend d'ailleurs de ne pas être homo en début de film) et sera au contraire source de brimades. Il y a une part de cliché mais il est vrai que la société de ce début 80's, et japonaise de surcroît où c'est d'autant plus marqué encore aujourd'hui, ce clivage fille/garçon était très présent. Ce cliché est d'ailleurs altéré de façon extra diégétique en faisant jouer à Satomi Kobyashi une héroïne aussi libre et extravagante, alors que le cinéma japonais réservait plutôt ce traitement à la mauvaise graine des sukeban, les délinquantes japonaise.

Obayashi filme au sein de sa ville natale d’Onomichi (dans la préfecture de Hiroshima) dont il offre des vues intimistes et somptueuses. Il trouve un équilibre idéal entre la langueur estivale de ce cadre portuaire et traditionnel et l'urgence des émois adolescents auxquels se heurtent les personnages. On oscille entre le contemplatif et les franches accélérations comiques avec une tenue plus assumée que le surréalisme de House. Le succès du film fera d'ailleurs d’Onomichi une véritable destination touristique et un lieu de pèlerinage tant Obayashi a su la mettre en valeur.

Tout cela contribue sous les rires à une mélancolie suspendue qui culmine dans les 20 dernières minutes poignantes où la romance transcende les corps et sexes opposés avec une émotion à fleur de peau, en ne passant quasiment que par l'image. D'ailleurs la dernière scène où tout est revenu à sa place (et le noir et blanc retrouvé) montre bien à travers l'attitude, les regards et les dialogues complices que quelque chose est resté de l'expérience, que Kazuo et Kazumi se poseront désormais différemment face à ces cases que le monde leur impose. Obayashi allait faire encore mieux dans le spleen adolescent fantastique avec The Little Girl Who Conquered Time, et signerait en 2007 un remake de I Are You, You Am Me (dont la comparaison serait très intéressante pour voir le curseur de certain clichés désormais).

Sorti en dvd japonais zone 2 japonais

vendredi 28 décembre 2018

Revenge of the woman gambler - Toba no mesu neko: sutemi no shôbu, Haruyasu Noguchi (1966)


Toujours à la recherche de sa sœur, Yukiko rapporte les cendres de son père dans son village natal. Pendant le trajet elle démasque un pickpocket. Une tribu de yakuzas demande réparation, mais un membre du clan reconnaît la fameuse croupière...

Ce troisième et dernier volet de la saga Woman Gambler entérine la dimension tragique de son héroïne, désormais indissociable du monde des yakuzas. Le premier épisode The Cat Gambler (1965) la forçait à s’immiscer dans cet univers du crime pour venger son père. Marqué dans son cœur (par la perte de son amour) et sa chair (par un tatouage signe de sa réputation dans le milieu mais de damnation pour toute espérance de vie normale), Yukiko dans le second film Woman Gambler (1965) devenait cette fois l’instrument de la vengeance d’une autre à laquelle elle laisserait l’homme dont elle était tombée amoureuse. La progression dramatique des deux premiers volets lie ainsi de plus en plus Yukiko à cette existence, ce que cet ultime film vient entériner.

On s’éloigne du remake déguisé du second épisode pour une intrigue qui quitte Tokyo pour la province. Yukiko en démasquant un pickpocket dans un train se met à dos un clan yakuza tyrannique qui souhaite dominer la ville. Placer malgré elle dans une guerre des clans, elle va prendre le parti du plus faible et aspirant à légaliser ses activités. L’enjeu criminel démontre l’assurance désormais acquise par Yukiko où elle brave sans férir des situations bien plus dangereuses que dans les précédents films. Les parties de dés occupent une place plus congrue du récit mais recèle des enjeux cruciaux (un territoire pouvant s’y jouer plutôt que par un affrontement ouvert) où Yukiko montre sa dextérité, mais elle devient également une vraie héroïne d’action tenant tête physiquement aux hommes. L’enjeu sentimental place Yumiko face à un jeune homme détourné du destin yakuza pour un honnête métier d’ingénieur, mais près à y basculer par amour pour elle.

La maîtrise criminelle de Yumiko se conjugue ainsi à un vacillement dans ses élans du cœur, alors qu’elle gravit les échelons jusqu’à devenir boss d’un clan. L’interprétation de Yumiko Nogawa est pour beaucoup dans cette force dramatique, la détermination comme la vulnérabilité jouant toujours sur une sincérité palpable – à l’inverse du jeu plus glacial de Junko Fuji dans la saga de La Pivoine Rouge à venir et mettant en scène une autre femme yakuza. 

La mise en scène assez classique de Haruyasu Noguchi sait mettre en valeur cette dichotomie, soignant ses cadres pour la rendre imposante et arrogante (toutes les scènes de confrontations, une belle séquence de rituel d’intronisation yakuza) et jouant d’une belle photo clair/obscur pur signifier le déchirement dans les scènes sentimentales. On ne tremble donc pas vraiment devant l’infamie des adversaires (dont un businessman américain corrupteur, petite pique bien sentie même si on n’est pas dans la virulence d’un Cochons et Cuirassés) mais l’on est ému par la nature sacrificielle de Yumiko, éternelle paria condamnée à l’exil. Dommage que la série se soit arrêtée là.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Bach Films