Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

Affichage des articles dont le libellé est Eric Rohmer. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Eric Rohmer. Afficher tous les articles

dimanche 12 septembre 2021

La Femme de l'aviateur - Eric Rohmer (1981)


 François et Anne s'aiment, mais ne peuvent jamais se voir : lui travaille la nuit, elle, le jour. François fait une scène à la jeune femme, parce qu'il l'a vue sortir de chez elle en compagnie d'un aviateur. Plus tard, il retrouve cet aviateur avec une femme inconnue à la terrasse du café. Il suit le couple...

La Femme de l’aviateur inaugure le cycle Comédies et Proverbes d’Éric Rohmer, et par la même la tradition de reprise, détournement ou totale invention d’un proverbe qui guidera la thématique du film. Il s’agira ici de On ne saurait penser à rien », antithèse l'œuvre d'Alfred de Musset On ne saurait penser à tout. Le film installe les préceptes de ce cycle Comédies et Proverbes sans toutefois s’y plier complètement. On y trouve certes une jeune femme en plein questionnement à un moment clé de son existence, mais sans qu’elle soit totalement au centre du récit. C’est plutôt le point de vue François (Philippe Marlaud), fiancé malmené, que l’on va adopter quant à ses amours compliquées avec l’inconséquente Anne (Marie Rivière). Tous deux semblent en décalage dans un quotidien amoureux qui ne peut s’installer (il travaille la nuit et elle le jour), dans leur différence d’âge (il a 20 et poursuit ses études, elle en a 25 et est installée dans la vie active) mais surtout dans leurs sentiments réciproques. François est constamment préoccupé d’Anne et prévenant au point d’en devenir étouffant, quand elle n’a jamais complètement oublié son ex Christian (Mathieu Carrière), aviateur et homme marié qu’elle n’a pas revue depuis trois mois. 

Lorsque par un concours de circonstances Christian ressurgit un matin chez Anne et que François les surprend, toute la fragilité du couple s’expose, ainsi que le sentiment d’insécurité de chacun. Marie Rivière développe là les esquisses de son héroïne dépressive de Le Rayon vert même si l’émotion fonctionne un peu moins. Si dans Le Rayon vert les caprices du personnage s’entendaient au vu de la nature insaisissable de son mal-être, l’empathie fonctionne un peu moins ici au vu du traitement reçu par le malheureux François. Philippe Marlaud, par ses traits doux et son allure juvénile dégage une belle vulnérabilité qui amuse et désole le spectateur à chacune de ses déconvenues. Le film ne trouve pas encore tout à fait l’équilibre parfait entre trivialité, gravité et romantisme qui fera le sel des opus suivants du cycle. Ainsi les disputes entre François et Anne prennent un tour assez répétitif sans que la réconciliation soit un enjeu suffisamment prenant et émouvant jusqu’au bout, malgré l’excellente prestation des acteurs.

En fait il y a un autre film qui se dessine au cœur de La Femme de l’aviateur et que l’on aurait aimé voir durer plus longtemps. Repérant son rival au côté d’une femme qu’il soupçonne d’être son épouse, François les prend en filature jusqu’aux Buttes-Chaumont où il va être aidé dans son espionnage par une lycéenne espiègle, Lucie (Anne-Laure Meury). La présence lumineuse et amusée d’Anne-Laure Meury donne soudain un tour plus enlevé et réjouissant au film. Le génie de Rohmer pour capturer la topographie d’un lieu étincelle ici. La disposition en hauteur du parc amène un amusant jeu d’échelle où les enjeux et intérêts se déplacent entre les épiant et les épiés. Les dialogues piquants entre François et Lucie amènent une dynamique screwball comedy se fondant parfaitement à ce contexte français, et servent de vrais révélateurs quant à leurs personnalités. La gaucherie et le chagrin se lisant comme un livre ouvert de François l’expose tout en servant de prise de conscience, quand Lucie sous les rires intrigue par sa nature finalement plus secrète. C’est pétillant, enlevé et alerte en façonnant des petits rebondissements très amusants (les touristes se prenant en photo). 

Ce quasi-aparté dans la trame principale s’estompe malheureusement pour revenir aux amours décousus et geignards nettement moins intéressants. La longue discussion dans la chambre de bonne est assez poussive même si elle est la matrice de séquences similaires bien plus réussies dans la suite du cycle (et ce dès Le Beau Mariage (1982) pour une scène voisine). Reste la vraie belle mélancolie de la dernière scène en forme de promesse de ce que le film aurait pu être, de ce qu’il a laissé entrevoir. 


 Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Potemkine

 

samedi 28 août 2021

Le Beau Mariage - Éric Rohmer (1982)


 Étudiante en histoire de l'Art, Sabine rompt avec son amant Simon, un homme marié, père de deux enfants, et lui annonce qu'elle aussi va se marier. Elle ne sait pas encore avec qui : elle en a seulement arrêté le principe. Lors d'un mariage, son amie Clarisse lui présente son cousin, un avocat « beau, jeune, riche... et libre ». Sabine décide que celui-là sera son mari, de gré ou de force…

Le Beau Mariage est le second film du cycle Comédies et Proverbes d’Éric Rohmer, cette fois basé sur ces vers de issus de de la fable La Laitière et le Pot de Lait de Jean De La Fontaine : Quel esprit ne bat la campagne ? Qui ne fait châteaux en Espagne ? Après avoir observé le désir et la petite lâcheté masculine dans ses Contes Moraux, Rohmer observe là les questionnements sentimentaux et existentiels de la jeune femme des années 80. Il s’agira ici de Sabine (Béatrice Romand) qui insatisfaite de sa relation avec un homme marié (Féodor Atkine), va emprunter une voie diamétralement opposée dans sa vie sentimentale. A la frustration, la culpabilité et la solitude d’une relation adultère, elle va désormais plutôt choisir la sécurité et le confort du mariage. Le mari potentiel n’existe pas encore ? Qu’à cela ne tienne, elle poursuivra le candidat idéal jusqu’à se déclare. En l’occurrence le bel avocat Edmond (André Dussollier) semble un parti des plus intéressants, d’autant que son amie Clarisse (Arielle Dombasle) encourage Sabine à tenter sa chance. 

 Le génie de Rohmer, et particulièrement dans ce cycle Comédies et Proverbes, c’est de rendre incroyablement attachantes ses héroïnes inconséquentes. L’idée est d’exprimer leur mal-être par des comportements extrêmes où la candeur des actrices en font des femmes-enfants qui émeuvent et font sourire leur entourage tout comme le spectateur. Dans Les Nuits de la pleine lune (1984) c’est la tare et le refuge dans une certaine frivolité qui guette l’héroïne, ce sera la dépression et une nature autocentrée pour celle de Le Rayon vert (1986), et au contraire l’esprit libre et vierge de l’ado de Pauline à la plage (1983) face à un entourage déjà formaté. Finalement Sabine s’avère plutôt ici un savant mélange du futur duo de L’Amie de mon amie (1987). Sabine semble avoir conçu la romance dans ce qu’elle a de plus charnel, évanescent et fugace en nouant une liaison avec un homme marié, peintre et qu’elle ne rencontre essentiellement que pour faire l’amour. Sa remise en question l’amène donc à jeter son dévolu sur Edmond, moins bohème par ce métier d’avocat, plus riche et donc matériellement sécurisant, le tout dans une approche désormais chaste. 

L’immaturité de Sabine se traduit à l’image par une logorrhée, un mouvement perpétuel et des attitudes changeantes qui traduisent ses peurs. En se focalisant sur l’institution du mariage et un prétendant, c’est refuser l’incertitude et la déception possible d’une relation amoureuse classique. Elle semble se réfugier dans des modèles sentimentaux d’un autre temps à travers son obsession, mais c’est une manière de dissimuler sa peur de souffrir à travers cet objectif. On peut s’interroger sur le fait qu’elle soit réellement amoureuse d’Edmond ou alors du fait que, orienté par Clarisse, elle trouve en lui toutes les qualités répondant à ses tourments. 

Béatrice Romand est parfaite pour traduire toutes ces contradictions, la froide et enfantine détermination du verbe face à ses interlocuteurs est contrebalancée par la nonchalance, la mélancolie et la détresse qu’elle dégage une fois loin des regards. Ralentir c’est réfléchir à son sort et sombrer, donc de pérégrinations en train, voiture en passant par les vas et vient entre Paris et Le Mans, sa mère et Clarisse, Béatrice ne s’arrête jamais de se déplacer, déclamer ses pensées. L’arrière-plan manceau (Paris est encore plus furtif) n’a guère le temps d’exister pour notre héroïne pressée et Rohmer ne cède qu’avec parcimonie à ses velléités contemplatives. Le désintérêt, les manières empressées et l'art de se déroberd’Edmond empêchent les amorces d’atmosphères romantiques de s’installer, et le tempérament heurté de Sabine etouffe toute introspection qui la forcerai à regarder en elle, à se confondre avec le décor. 

C’est captivant, touchant et finalement assez cruel pour Sabine qui se heurte à un refus. La dernière rencontre et le refus d’Edmond est sans doute ce qui se fait de plus douloureux en matière de rejet. Ce n’est pas le rejet brutal qui fait mal mais qui est néanmoins explicite et immédiat. C’est le rejet fuyant, celui qui vous fait attendre, réfléchir et espérer en vain au fil des appels sans réponse. C’est le rejet doucereux dont les mots plein de précaution vous feront douter longtemps sur vous-même. C’est toutes ces émotions implicites et cruelles des jeux de l’amour qui se noue dans le captivant échange final entre Sabine et Edmond. Peut-être qu’au-delà des stratégies et des calculs, l’idéal ne se trouve pas si loin, comme un beau jeune homme avec lequel Sabine échange des regards timides en ouverture et en conclusion. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Potemkine

 

mercredi 18 août 2021

L'Ami de mon amie - Éric Rohmer (1987)

 Blanche vient de s'installer à Cergy-Pontoise. Lors d'une pause déjeuner, elle fait la connaissance de Léa, enjouée et d'emblée sympathique. Bien que peu sportive, Léa accompagne Blanche à la piscine. Elles y croisent Alexandre, une connaissance de Léa. Blanche tombe sous le charme de ce jeune ingénieur. Lorsque Léa part en vacances, Blanche retrouve par hasard Alexandre et Fabien, le petit ami de Léa, dans les rues de Cergy.

Avec ce sixième et dernier film de son cycle Comédie et Proverbes, Éric Rohmer signe un de ses plus délicieux récit de marivaudage. Comme dans les autres films du cycle, Rohmer endosse un point de vue féminin à travers des héroïnes fragiles et hésitantes dans leurs sentiments et aspirations. Il entrecroise ici une forme de tradition du marivaudage à la modernité avec une vision de la jeunesse française des années 80. Dans Les Nuits de la pleine lune (1984), Rohmer faisait hésiter son héroïne entre la frivolité des nuits parisiennes et le conformisme d’une vie de couple rangée rattachée au cadre d’une « ville nouvelle » de banlieue. La modernité se rattachait au mode de vie (musical, vestimentaire, festif…) d’un lieu mais également à l’esthétique d’un autre. De même la tradition pouvait tout autant évoquer une vision ancestrale hédoniste de Paris que la normalité d’une vie domestique dans la ville nouvelle. On retrouve tout ces questionnements intimes et sociaux dans L’Ami de mon amie

Blanche (Emmanuelle Chaulet) est une jeune femme aux idéaux romanesques associés à une certaine superficialité quand son amie Léa (Sophie Renoir) en apparence plus frivole a des attentes plus terre à terre. Blanche, timide, solitaire et longuement célibataire est engoncée dans un terne emploi de mairie qui (comme on lui soulignera à la fin du film) ne correspond pas à son tempérament romantique et rêveur. Dès lors elle se raccroche désespérément à une image, une belle allure de façade représentée par l’aussi creux que séduisant Alexandre (François-Éric Gendron). Léa sous sa nature plus libre semble plus attachée à une forme traditionnelle de séduction, préférant être courtisée (ce qui empêche le rapprochement avec le séducteur Alexandre naturellement poursuivi par les femmes) et placée sous « l’autorité » d’un homme, d’un point de vue social ou matériel. Les conflits avec son petit ami Fabien (Éric Viellard) viennent ainsi de la nature attentive et sensible de celui-ci, ne souhaitant jamais imposer ses vues (ce moment où Léa s’offusque qu’il ne se soit pas énervé face à un de ses caprices) et toujours à l’écoute.

Un schisme social se joue donc dans le marivaudage amoureux du film. Si Blanche se tourmente de l’indifférence d’Alexandre, c’est par une attirance presque enfantine du « beau », du prince charmant qu’il représente par son aisance verbale et son port élégant. Léa tout en jouant l’entremetteuse sait voir en Alexandre ce qu’il est, un bon parti qu’elle laissera venir en temps voulu dans une stratégie qui s’ignore. Léa et Alexandre représentent une forme d’idéal d’union bourgeoise classique et passéiste, quand Blanche et Fabien par leurs doutes, atermoiements et petits hasards qui les réuniront symbolisent la romance contemporaine, plus naturelle des années 80. Fasciné par l’émergence ces « villes nouvelles, Rohmer fait donc de Cergy-Pontoise (à laquelle il a consacrée le documentaire Enfance d'une ville diffusé à la télévision en 1975) et sa topographie un véritable miroir des enjeux sociaux et romanesques du film.

La modernité de la ville, ses grands espaces immaculés et froids, font pourtant ressentir un côté étriqué du rapport humain avec la répétition du passage dans ces galeries marchandes, cette grande place et ses petits cafés où l’on sait que forcément, à un moment où un autre, on croisera de manière calculée (ce que sous-entend toutes les rencontres « impromptues » entre Léa, Blanche et Alexandre) celui que l’on recherche. Ces mêmes lieux endossent cependant un côté plus spontané, naturel et romantique chez les êtres qui doutent. Le fabuleux décor de la cité du Belvédère (dont l'architecture urbaine d'inspiration antique renforce l'entre-deux temporel et émotionnel du film) et la magnifique vue qu’offre la fenêtre de l’appartement de Blanche exprime toute l'attente et la quête d’absolu de celle-ci. Le hasard heureux reprend ses droits lorsqu’elle y recroise à plusieurs reprises lors du même après-midi Fabien et qu’ils poursuivront la journée ensemble. Les étangs de Neuville où ils font de la planche à voile, la Promenade des Deux-Bois ou le Bois de Cergy qu’ils parcourent nonchalamment change la couleur du film qui passe du bleu des environnement modernes au vert des espaces naturels où la notion de temps et de classe disparait. C’est souligné par un dialogue entre Blanche et Fabien où ils rapprochement ce doux moment passé en ces lieux à la tradition des travailleurs qui venaient là se détendre le dimanche avec famille ou fiancés. Éric Rohmer introduit une imagerie impressionniste contemporaine dans les tranches de vie qu’il capture, mais retrouve aussi le temps d’une scène le vertige irrationnel, introspectif et romantique de Le Rayon vert (1986) – Blanche est clairement une cousine de la Marie Rivière de ce film. Soudain consciente de l’oubli et du bonheur que lui donne ces instants, Blanche fond soudainement en larme, réconfortée par Fabien. Le vent souffle et ploie la végétation alentours, le silence s’instaure, les confidences se font (le rêve de Fabien) et les corps se rapprochent enfin. 

Pour que les couples naturellement assortis se fassent et que d’autres se défassent, il faudra que les personnages acceptent ce qu’ils sont pour certains, et renoncent aux chimères pour d’autres.  Rohmer construit cela de manière presque froide et ironique entre Léa et Alexandre, où sous le cadre contemporain toute la dimension traditionnelle évoquée plus haut (Alexandre courtisant Léa qui n’attendait que cela, et la « prend en charge » dans son appartement et l’invite en vacances, l'échange faussement badin est presque une négociation) noue le rapprochement du couple. Au contraire c’est dans est espace naturel, au bord de l’eau, que les vérités sont dites entre Blanche et Fabien qui peuvent enfin s’aimer sans entraves. Cette approche sans doute un peu trop schématique s’estompe heureusement par une merveille de dernière scène de quiproquo où les masques tombent, où tout s’avoue entre rires, larmes et petites rancœurs. Un délice de tous les instants. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Potemkine