Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 9 mai 2021

Lettres d'amour - Claude Autant-Lara (1942)

À Argenson en 1855, deux clans s'affrontent : la "Société" des nantis autour du préfet et de sa femme Hortense, et la "Boutique" des commerçants représentés par Zélie Fontaine. Celle-ci, amie d'Hortense, accepte de lui servir de boîte aux lettres pour son courrier amoureux...

Lettres d’amour est le second des quatre films que Claude Autant-Lara tourne avec l’actrice Odette Joyeux, suivant Le Mariage de Chiffon (1941) et précédant Douce (1943) et Sylvie et le fantôme (1946). Chacun des films se fend d’un romantisme piquant et de marivaudage mâtiné d’une critique sociale acerbe, toutes ces nuances passant idéalement à travers la présence tendre et mutine d’Odette Joyeux. L’histoire se déroule dans la province du Second Empire, et en représente certains clivages sociaux. La noblesse locale est représentée par la « Société » naviguant autour de la figure du préfet face à la « Boutique », bourgeoisie commerçante et prolétaire que représente Zélie Fontaine (Odette Joyeux). L’opposition se révélera tout d’abord à travers l’enjeux de la nomination d’un substitut procureur nommé par l’état et où chacun des camps cherchent à imposer son candidat. C’est l’occasion d’égratigner le pouvoir centralisé davantage dans les bureaux ministériels qu’entre les mains de l’empereur (Jean Debucourt), puisque malgré son soutien à Zélie le cousin de celle-ci ne n’obtiendra pas le poste tant convoité. En effet à Paris se joue également une lutte de pouvoir où l’état souhaite soumettre les barons de province trop arrogants et imposer des agents plus dociles. La romance vient s’immiscer dans ces jeux de pouvoir et cette lutte de classe. 

Le modeste François du Portal vit une romance adultère avec Hortense (Simone Renant), épouse du préfet qui va mettre fin à la liaison lorsqu’une lettre de leur correspondance passionnée disparaitra et risquera de la compromettre. C’est Zélie, boîte aux lettres du courrier amoureux d’Hortense qui en subira l’opprobre et constatera le mépris de son amie. Les dialogues acerbes de Jean Aurenche tisse le mépris des notables pour lesquels la disgrâce est inconcevable, au point d’y sacrifier les faibles, amie ou amant. Le rapprochement peut cependant se faire naturel et invisible pour les classes inférieures, plus naturellement sincères dans leurs sentiments. Zélie tombe ainsi amoureuse de François à la seule lecture des mots enflammés qu’elle intercepte pour son amie. Ces lettres avivent un romantisme enfoui depuis un mariage malheureux et un veuvage, et c’est cette sensibilité qui séduira un François penaud face au tort qu’il lui a causé. 

L’usage du quiproquo est romantique en diable, Zélie assumant les accusations dont elle est faussement victime pour signifier dans son mensonge qu’elle est une femme passionnée et amoureuse. Le vaudeville potentiel est absent puisque la duperie va toucher François en découvrant le portrait flamboyant que Zélie se fait de l’auteur des lettres. Un même ressort narratif prend un tour très différent entre Zélie et Hortense de par ses intentions très différentes. Hortense par mépris de classe fait passer son amant pour un prestigieux officier, François n’étant qu’une distraction surtout pas présentable au vu de sa modeste condition. Zélie usera du même subterfuge, mais c’est la beauté et l’ardeur des lettres de François qui la lui fait imaginer sous ses mêmes traits de bel officier. Hortense réhausse son amant aux yeux des autres car ce qu’il est ne lui convient pas, Zélie l’embellit car ce qu’il est à travers ses mots la touche. 

La blondeur et la beauté sophistiquée de Simone Renant n’est là que pour opposer un contraste au charme plus sobre, candide et discret d’Odette Joyeux. Les enjeux sociaux et sentimentaux se confondent constamment, et naturellement en tombant sous le charme de Zélie, François se transforme aussi. Même sous forme de malentendu, les jugements qu’il rend au tribunal local le dévie du mépris aristocratique et parisien pour peu à peu prendre le parti des classes populaire. Claude Autant-Lara filme d’ailleurs très différemment sa réaction face à Hortense et Zélie lorsqu’il comprend qu’il a été réinventé par leur mensonge. Il l’apprend à l’extérieur, dans une alternance de plan d’ensemble et de plan américain sur un pont, une manière de signifier la distance morale et sociale qui le sépare d’Hortense et la discussion se terminera abruptement. Quand dans la scène suivante Zélie flattera son égo en l’imaginant plus majestueux qu’il ne l’est, le quiproquo s’estompe pour ne traduire dans l’alternance de gros plan en champ contre champ que l’amour naissant entre eux. Zélie ne sait pas que l’objet de son affection est bien face à elle, et François s’en découvre un nouveau, plus authentique et passionné. Claude Autant-Lara glisse donc brillamment de la saillie caustique au récit sentimental, cette dimension sociale rendant plus consistant et affirmé les personnages avant de les mettre à nu dans la romance. 

C’est particulièrement vrai pour Odette Joyeux, si fleur bleue en coulisse et terriblement vindicative en surface pour répondre au mépris aristocrate. La péripétie finale où la maîtrise de la danse quadrille est source de défi entre la « Société » et la « Boutique » est à ce titre savoureuse et salue la force de caractère et l’astuce de Zélie. Ce sera d’ailleurs l’occasion d’un excellent numéro comique de Julien Carette en maître de danse, habitué des emplois loufoques pour Autant-Lara. Sans être forcément le meilleur des quatre films Autant-Lara/Joyeux (on attribuera ce titre au merveilleux Sylvie et le fantôme), Lettres d’amour est un pur délice qui prolonge jusque dans sa scène finale l’enjeu entre fierté et aveux amoureux de la plus belle des façons. 


 Sorti en dvd zone 2 français chez Gaumont

lundi 12 octobre 2015

Voyage sans espoir - Christian-Jaque (1943)

Tout juste évadé de prison, Gohelle cherche à quitter le pays. Dans le train, il fait la rencontre d'un certain Alain Ginestier, visiblement fortuné. Gohelle a alors l'idée de demander à sa charmante maîtresse - Marie-Ange - de charmer ce pigeon idéal. Mais elle va tomber dans son propre piège et s'éprendre du millionnaire.

Voyage sans espoir est un flamboyant mélodrame qui marque la rencontre entre le film noir et le réalisme poétique. Le film est un remake de Les Amants de minuit de Augusto Genina (1931) produit par Roger Richebé au sein des Établissements Braunberger-Richebé, société qu'il codirigeait alors avec Pierre Braunberger. Au début des années 40 et désormais seul maître à bord des Films Roger Richebé, le producteur se rend compte qu'il possède toujours les droits du film et décide d'en signer un remake. Il en confiera le scénario à Pierre Mac Orlan, sorte de père spirituel du réalisme poétique depuis la merveilleuse adaptation que tirèrent Marcel Carné et Jacques Prévert de son roman Quai des brumes (1938). Roger Richebé pensait au départ réaliser le film lui-même mais désormais pris par ses responsabilité de dirigeant du Comité d'organisation de l'industrie cinématographique (ancêtre du CNC crée conjointement par les français et les allemands sous l'Occupation) il devra en confier la direction à Christian-Jaque. Celui-ci avait réussi depuis plusieurs années déjà à se sortir de l'ornière des comédies populaire à succès avec Fernandel grâce à des réussites majeures comme La Symphonie fantastique (1942) ou L'Assassinat du père Noël (1941). Ce sera donc une occasion de plus de montrer une autre facette de son talent versatile, notamment en apportant sa patte dans une ultime réécriture du scénario.

Avec sa ville portuaire éthérée et réaliste à la fois, ses amours maudites et le poids de la destinée, le film dessine un univers typique de Mac Orlan où viennent s'inscrire des archétypes du film noir : l'innocent (Jean Marais), le gangster (Paul Bernard) et la femme fatale (Simone Renant). La tragédie transcende ces archétypes à travers des personnages tous en quête d'évasion, symbolique ou bien réelle. Le malfrat Pierre Gohelle (Paul Bernard) fraîchement évadé de prison renoue avec son amante Marie-Ange (Simone Renant) pour l'aider à quitter le pays. La victime idéale pour réaliser ses plans semble être Alain (Jean Marais), jeune homme innocent et fortuné fuyant également sa vie monotone de directeur de banque et prenant un bateau pour l'Argentine. Chaque personnage est prisonnier, chacun à sa manière. Pierre est ainsi enchaîné à cette existence criminelle, incapable par faiblesse mais aussi par les circonstances (un chantage implacable) de se reconstruire une existence plus honnête.

Marie-Ange est tout aussi enchaînée à cette liaison coupable source de souffrances pour elle. Alain incarne une pure figure de pureté et d'innocence juvénile mais s'avérera également assujetti à un secret douloureux. L'une unité de temps et de lieu de la nuit de cette cité portuaire va pourtant permettre à chacun de se libérer, par l'amour. L'égoïsme et le pur instinct de survie laisse place au dépit de l'amoureux abandonné pour Pierre, l'appât et la victime s'étant rapproché de manière inattendue avec la romance sincère et passionné entre Alain et Marie-Ange. La présence inquiétante de Paul Bernard se fait fébrile, le détachement de Simone Renant devient une pure exaltation amoureuse et la naïveté presque agaçante de Jean Marais laisse place à une angoisse latente. Les seuls protagonistes apaisés sont ceux résignés (superbe Lucien Coëdel en marin amoureux), omniscient (Louis Salou en truculent policier) ou uniformément négatif (les membres de l'équipage) qui observent à distance le drame se jouant au cours de cette nuit.

Le tournage entièrement en studio confère une aura toute particulière au film. Chaque environnement se plie littéralement à la personnalité du protagoniste. La photo de Robert Lefebvre multiplie les éclairages tortueux et expressionniste pour nourrir les noir desseins de Pierre (l'arrivée dans le wagon de train où le portefeuille d'Alain s'offre à lui), offre un entre-deux diffus devant les hésitations coupable de Marie-Ange (superbe scène de cabaret où Simone Renant donne de la voix) et s'illumine d'une pure grâce immaculée lors des scènes romantiques comme cette entrevue sous un kiosque. La ville oscille également entre étouffement urbain et une imagerie féérique avec ce magnifique panoramique parcourant les lumières nocturnes depuis le balcon de Marie-Ange.

On navigue ainsi entre inquiétude et émerveillement, le malheur frappant comme le souligne un dialogue ceux n'ayant pas pu ou su revenir en arrière et apprendre de leur erreurs. La bouleversante dernière scène montre ainsi l'expression du jusqu'auboutisme amoureux, pour le meilleur et pour le pire dans une pure tragédie. Une belle réussite un peu oubliée, peut-être à cause de son rattachement à la Continentale (Richebé forcé d'en céder les droits pour boucler son budget devra en répondre à la Libération) mais qui participera à l'ascension de Jean Marais puisque intercalé entre L'Éternel Retour (1943) et Carmen (1945) du même Christian-Jaque. Tout juste tiquera a-t-on sur quelques dialogues et personnages typé (le matelot asiatique fourbe) dénotant un certain racisme.

Sorti en dvd zone 2 français chez SNC/M6 Vidéo 

lundi 3 mai 2010

Quai des Orfèvres - Henri-Georges Clouzot (1947)


Dans le Paris de l'après-guerre, la jeune chanteuse Jenny Lamour (Suzy Delair) fait parfois usage de ses charmes, notamment auprès d'un vieillard libidineux influent, un certain Brignon, pour se faire une place dans le milieu du music-hall. Son mari, un brave type, Maurice Martineau (Bernard Blier), par jalousie, profère des menaces de mort envers le septuagénaire, qui est retrouvé assassiné peu après. L'inspecteur Antoine(Louis Jouvet), un flic désabusé et humain du Quai est chargé de l'enquête.
Pour son grand retour derrière la caméra (Soupçonné de collaboration avec les allemands suite à la controverse du Corbeau il sera interdit de tourner pendant un temps) Clouzot frappait là un grand coup. Un récit criminel sordide et banal à souhait qui se voit orné de la puissance des plus grands drames par la profonde humanité que Clouzot confère aux personnages et aux situations. Sans appuyer outre mesure, on comprendra le comportement aguicheur et l'arrivisme de Suzy Delair au détour d'un dialogue sur son enfance misérable, sans que jamais son amour pour Bernard Blier ne soit mis en doute. Ce dernier saisi l'occasion qui lui donné dans un pur rôle dramatique avec un personnage réellement tragique et déchirant, amoureux transi placé dans une situation périlleuse.

Le coeur du film se situe là et autour d'eux naviguent les personnages bienveillant (magnifique Simone Renant), infâme (Charles Dullin abject à souhait en Brignon) ou neutre avec le truculent et méticuleux policier remarquablement incarné par le grand Louis Jouvet. La mise en scène participe à ce réalisme des personnages. Si le film n'était pas aussi "fabriqué" (le music hall entièrement reconstruit, tout comme le quai des Orfèvres) on pourrait presque parler de néo réalisme à la française dans le cadre policier. Les bureau des Quai des Orfèvres furent reconstruit à l'identique et Clouzot confère autant de vie à l'arrière plan grouillant de vie (défilé incessant de figures pittoresques entre le truand de grand chemin, la prostituée ou le voleur à la petite semaine joué par Robert Dalban) qu'au scène d'interrogatoire tendue, la pression des hautes sphères ou la procédure judiciaires fastidieuse.

Quelques superbes scène comme la tentative de suicide de Blier, Simone Renant donnant des coups de pieds au cadavre de l'infâme Brignon ou encore la joute verbale entre Jouvet et Suzy Delair dans la loge où chacun évoque son passé douloureux en réponse à l'hostilité de l'autre. Après un ambiance oppressante de bout en bout on est presque surpris par l'étonnant tour heureux de la conclusion, comme si Clouzot aimait trop ses personnages pour les enfoncer dans le malheur promis par l'intrigue.


Disponible en zone 2 chez Studio Canal et doté de bonus d'époque intéressant dont avec interview croisés de Clouzot, Bernard Blier, Suzy Delair et Simone Renan.

extrait