1968 : Anthony Curtis,
un jeune noir de 18 ans, décide de retarder son entrée au collège pour
s'engager dans les Marines. Après quatre ans passés au Vietnam, marqué par les
atrocités de la guerre, il a beaucoup changé...
Les frères Hughes poursuivent dans Dead Presidents les préoccupations sociales de Menace II Society (1993), tonitruant premier film sur les ghettos de Watts -marqué par l'affaire Rodney King - et qui fit sensation à sa sortie. Dead
Presidents se tourne vers le passé pour un même constat désespéré sur l’horizon
des communautés noires aux Etats-Unis. Pour ce faire les Hughes empruntent la
construction du Voyage au bout de l’enfer
(1978) et American Graffiti (1973), passant du Bronx à la Guerre du Vietnam puis à un retour au pays sans
espoir. Anthony Curtis (Larenz Tate) avec ses amis Skip (Chris Tucker
remarquable et à la tchatche as encore insupportable) et José (Freddy
Rodriguez) terminent leurs années de lycée sans savoir quel avenir choisir.
Anthony rêve d’un ailleurs que le ghetto où les études qui ne l’attirent guère
ne peuvent lui offrir. Ce besoin d’évasion, il va le chercher dans ce que la
plupart des jeunes de son âge cherchent à éviter, l’engagement dans la Guerre
du Vietnam. Sans tomber dans le paradis perdu qu’illustre le prologue de Voyage au bout de l’enfer, la première
partie du film témoigne d’une candeur et innocence dans le ton et l’image.
La
photo de Lisa Rinzler arbore des teintes nostalgiques sur fond de soul 60’s enjouée lorsque l’on voit Curtis traverser
les rues du Bronx où tout le monde se connaît et se salue. La violence et le
déterminisme social s’inscrivent en toile de fond (les virées avec le mentor
joué par Keith David) sans atténuer cette insouciance, entre échanges potaches et
premiers amours avec la belle Juanita (Rose Jackson). Cette tonalité détache
Curtis de la réalité politique d’alors, il est en attente d’exaltation et d’aventures
sans tenir compte de la nature du conflit où des messages qui le fustigent déjà
– le leitmotiv d’un Mohamed Ali affirmant qu’il n’irait pas tuer des vietnamien
qui ne lui ont rien fait revient à travers d’autres personnages dans une
dimension plus communautariste que pacifiste. La transition vers le Vietnam se
fait dans une scène remarquable signe d’une bascule du bonheur simple au
chaos. Sortant de chez Juanita en panique après leur première nuit – sa mère
étant rentrée plus tôt -, Curtis enjambe à toute allure les pâtés de maison
tandis que la caméra le suit en travelling, le mouvement de sa course se
poursuit tandis que le décor change pour laisser place à une jungle sous le feu
des tirs ennemis.
La photo désature les couleurs de ce champ de guerre comme
dans un cauchemar halluciné et les Hughes larde l’ensemble d’éclairs de
violence insoutenable. Curtis survit en devenant un combattant hors-air et
glacial mais voit la folie s’étendre autour de lui, Skip sombre dans la drogue
pour tenir le coup quand d’autre se laissent aller à leurs penchant barbare
comme Cléon (Bokeem Woodbine) traînant une tête pourrissante de Viêt-Cong dans
son barda. Curtis se sera pourtant senti investi, compétent et promu officier,
loin du noir anonyme perdu parmi tant d’autres au ghetto. Le retour n’en sera
que plus rude, le déterminisme social s’ajoutant au mépris et désarroi
rencontré par les vétérans du Vietnam. Ce retour semble encore plus ardu en
tant que jeune noir et les Hughes capturent une vérité issue du livre Bloods: An Oral History of the Vietnam
War by Black Veterans de Wallace
Terry. Le livre transpose l’expérience tragique du vétéran noir Haywood T.
Kirkland et sans faire une adaptation littérale les Hughes reprennent de
nombreux éléments et personnages du livre. Tout vire à une réalité tragique
dans ces retrouvailles avec le Bronx.
Le futur ne s’annonce plus seulement
monotone mais sinistre avec le chômage et les responsabilités familiales écrasantes.
Pour surmonter la misère, l’injustice et le traumatisme du front, seule la
radicalité sera une réponse viable. Par les drogues pour Skip devenus junkie,
par l’extrémisme politique pour la jeune Delilah (N'Bushe Wright). Une nouvelle
fois le changement d’époque passera par la photo désormais sombre et métallique
à l’image de cette environnement urbain autrefois chaleureux, désormais
oppressant. La déchéance morale, sociale et physique de Curtis l’amène donc
avec ses camarades à un hold-up désespéré dont le déroulement catalyse toutes
leurs frustrations dans une construction magistrale. La rue est un autre
terrain de guerre, insidieux et dangereux formant un parallèle avec la jungle
vietnamienne – et où les rôles s’inversent avec la belle idée narrative de Cléon
désormais tétanisé tandis que Skip est dans son élément.
La bande son aussi
contribue grandement à ce changement d’époque, avec un usage fabuleux du Walk on by d’Isaac Hayes (le titre fut d’ailleurs
réédité à l’occasion de la sortie du film) dont la mélancolie étirée dessine la
fatalité du destin de Curtis. Le générique de début montrait des billets brûlés
tout exposant les images de présidents qui les ornait disparaitre dans les
flammes. La quête, l’inaccessibilité et l’illusion du rêve américain pour ces
noirs se révélaient par cette seule séquence dont les Hughes concrétisent la
métaphore tout au long du film. La chute de Curtis, qui n’aura jamais eu sa
chance, est complète. Les gangstas nihilistes de Menace II Society sont en quelque sorte ces enfants, l’espoir
initial en moins et la violence exacerbée en plus.
Sorti en dvd zone 2 français chez Hollywood Pictures




















