Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

Affichage des articles dont le libellé est Raoul Walsh. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Raoul Walsh. Afficher tous les articles

mardi 23 décembre 2025

La Femme à abattre - The Enforcer, Bretaigne Windust et Raoul Walsh (1951)

 Le gangster qui avait accepté de témoigner contre le chef d'une redoutable organisation criminelle se tue accidentellement. Le procureur Martin Ferguson perd son témoin clé et doit repartir à zéro. Il a peu de temps pour éviter que le suspect ne ressorte libre du tribunal.

La Femme à abattre participe au courant alors en vogue du procedural au sein du film noir, soit la description minutieuse et réaliste des différentes étapes d’une affaire criminelle – de l’enquête sur le terrain aux procédures judiciaire. Le film s’inspire plus spécifiquement des Murder inc, réelle affaire contemporaine ayant révélée une forme de sous-traitance méticuleuse de la mafia dans le registre de l’assassinat en tous genre (témoins gênants, rivaux menaçants). La vraie affaire contribua à plus concrètement faire connaître l’existence du crime organisé au grand public américain, notamment par la médiatisation de son instruction. Elle sera traitée avec réalisme et rigueur dans Crime, société anonyme de Stuart Rosenberg (1960) tandis que La Femme à abattre en tire surtout une inspiration au service d’un suspense à l’efficacité redoutable.

Le récit démarre par ce qui semble mener à la conclusion de l’affaire, avec l’arrivée au poste de police d’un Johnny Rico (Zero Mostel) terrorisé la veille de devoir témoigner contre Albert Mendoza, cerveau de cette entreprise criminelle. La mort accidentelle oblige le procureur Martin Ferguson (Humphrey Bogart) à remonter le fil de l’enquête en urgence, afin de ne pas voir son accusé partir libre le lendemain. Le scénario par sa narration en flashback voit ainsi l’enquête partir de rien, ou presque, à travers les aveux d’un meurtre dont les mobiles sont nébuleux, la victime inconnue et le corps introuvable. 

Cette opacité reflète celle du fonctionnement de cette délégation de l’assassinat, le cloisonnement entre commanditaires, tueurs et victimes constituant un lien impossible à établir dans le cadre d’une enquête traditionnelle. Ce n’est que tardivement que nous comprendront cela, mais en attendant la narration se montre brillante pour nous intriguer à travers un mystère où la mafia est à la fois absente et omniprésente. Une bribe d’information, un nom, un lieu, nous mène d’indices en indices avec tension, urgence et une remarquable inventivité à la fois formelle et narrative notamment par l’enchevêtrement des flashbacks.

Nous ne savons pas exactement qui ou quoi est traqué, mais observons seulement la franche terreur inspirée aux criminels appréhendés quant à la menace latente. C’est particulièrement frappant avec le contraste entre le Rico liquéfié du début de film et celui, glacial et intimidant entrevu dans les flashbacks. Il y a quelque chose préfigurant presque Usual Suspects de Bryan Singer (1995), avec le passage en revue de malfrats endurcis glacés d’effroi par un mal absolu qui les dépasse et qui ne se révèle que progressivement. Le film est un véritable modèle d’efficacité et de densité ne nous perdant jamais en moins d’une heure et demie. On peut y reconnaître le savoir-faire de Raoul Walsh qui, selon les sources, remplaça quelques jours le plus modeste Bretaigne Windust (novice au genre) tombé malade, ou sur le reste de la production car ce dernier ne donnait pas satisfaction. Walsh resta discret sur sa contribution (afin de ne pas bloquer la carrière de Bretagne dont il pensait qu’il s’agissait de son premier film) et maintient donc le bénéfice du doute, même si la suite très modeste de la carrière de Bretagne (qui se tournera vers la télévision) laisse à penser que les théories sont juste.

En tout cas, variété des environnements (huis-clos, joutes nocturnes, le final en traque urbaine), morceaux de bravoure secs et brutaux, limpidité du récit, la maestria walshienne semble se déployer dans toute sa splendeur dans un ensemble captivant. On a le vrai sentiment de découvrir une pépite méconnue du film noir.

Sorti en bluray chez Rimini 

samedi 28 octobre 2023

Une Corde pour te pendre - Along the Great Divide, Raoul Walsh (1951)


 Le marshal Merrick (K. Douglas) et ses assistants (R. Teal & J. Agar) empêchent la pendaison sans procès d'un suspect, Keith (Walter Brennan), pour le meurtre du fils d'un rancher, Roden (M. Ankrum). Merrick décide d'emmener Keith pour qu'il soit jugé. Le rancher et son fils (J. Anderson) décident de les suivre pour venger le mort. Les officiers de justice passent chez Keith, où ils rencontrent sa fille (V. Mayo), avant de partir vers le juge le plus proche. Attaqués par la bande des Roden, ils décident de passer par le désert après avoir capturé le fils Roden.

Une corde pour te pendre marque pour Raoul Walsh la conclusion d’une trilogie de westerns « psychologiques » avec La Vallée de la peur (1947) et La Fille du désert (1949). Personnages torturés, atmosphères oppressantes et esthétique à la lisière du gothique font le sel de ces westerns atypiques. Une corde pour te pendre s’inscrit pleinement dans ce sillage, pervertissant un postulat que l’on imagine d’abord voisin de L’étrange incident de William A. Wellman (1943), une réflexion autour de l’auto-justice américaine et le lynchage. Il y a de cela néanmoins dans la droiture inflexible du marshal Merrick (Kirk Douglas) a sauver Keith (Walter Brennan) de la potence arbitraire d’un vacher assoiffé de vengeance pour l’amener vers un jugement respectant la loi. Ce que l’on prend pour de la rectitude inflexible relève pourtant d’un passé douloureux où, plus malléable avec cette notion de justice, il a perdu un être cher tragiquement.

Le périple pour amener l’accusé à bon port offre certes quelques morceaux de bravoures attendus lorsque le groupe sera traqué, mais ce sera avant tout un voyage intérieur où Merrick devra faire face à ses démons, à sa culpabilité enfouie. Keith lui rappelle ce parent disparu par un leitmotiv chanté, et Ann, la fille de ce dernier prête à tout pour le sauver renvoie à notre héros un reflet passé de lui-même. En effet dans son respect de la justice Merrick empêche Ann de réussir là où il a échoué autrefois. Les prémices classiques de course-poursuite et d’action (une haletante fusillade dans un canyon) laissent place à une pure tension psychologique où l’aridité du cadre de désert mets à nu les fêlures de chacun, révèle les sentiments, amènent les alliances à se faire et se défaire. Raoul Walsh travaille ce sentiment d’isolation dans ses plans d’ensemble où les silhouettes parcourent des grands espaces désolés, et la chaleur accablante semble être une matérialisation météorologique de quelque chose de plus insidieux et douloureux qui ronge les personnages.

C’est le premier western de Kirk Douglas qui confère à son héros le mélange de stoïcisme rigolard et de vulnérabilité qui magnifieront ses autres incursions dans le genre, notamment l’écorché vif de L’Homme qui n’a pas d’étoile de King Vidor (1955). Walsh excelle à exacerber cette facette dans la tournure presque onirique que prend l’atmosphère du film dans sa seconde partie. Le film évite cependant l’abstraction grâce à la bonhomie de Walter Brennan, second rôle truculent du western (chez Hawks, Ford, Anthony Mann…) et qui ici, tout en conservant cette caractérisation bénéficie d’un rôle plus fouillé et touchant de vieille canaille. Virginia Mayo déjà incandescente dans La Fille du désert est d’une grande justesse, une figure féminine rugueuse et à fleur de peau offrant un beau répondant à Douglas. Ce trio de protagonistes par ses sentiments amour/haine et leurs interactions qui oscillent entre tourments passés et présents impose un solide socle dramatique donnant chair à la dimension existentielle du récit, même si pas poussée aussi loin que dans La Vallée de la peur sur ce registre de tragédie.

La dernière partie et son retour à la civilisation avec séquence de tribunal perd un peu de l’intensité qui précède, notamment par son happy-end un peu expédié. Cela ne dénigre en rien les qualités plastiques et d’écriture d’Une corde pour te pendre qui demeure une proposition de western singulière, même si pas totalement aussi aboutie que les deux précédents de cette trilogie « psychanalytique ». 


 Sorti en dvd zone 2 français chez Warner et vu à la Cinémathèque dans le cadre de la rétro Raoul Walsh

 Extrait de la scène d'ouverture

samedi 23 septembre 2023

Cheyenne - Raoul Walsh (1947)


 En 1867, dans le Territoire du Wyoming, afin d'éviter une peine de prison, le joueur James Wiley doit aider la Police à capturer un braqueur de diligences qui se fait appeler « le Poète. »

Cette année 1947 avait vu Raoul Walsh signer un des plus grands et singuliers westerns avec le magistral La Vallée de la peur. Par son esthétique gothique, sa tonalité introspective et psychanalytique, La Vallée de la peur reste à ce jour une des propositions les plus originale du genre. Cheyenne sorti quelques mois plus tard est largement resté dans l’ombre de son prédécesseur dont il n’égale pas la puissance, mais s’avère à sa manière un western tout aussi anticonformiste. 

Cette originalité est davantage ici au service d’un récit ludique et imprévisible où le western sert surtout de décorum à d’autres genres tels que la screwball comedy, l’enquête policière. On passe de l’un à l’autre avec une grande fluidité, à la fois dans les situations, l’esthétique du film et les rouages d’un scénario très malin. Le postulat reprend ceux d’un film noir dit « d’infiltration » avec ce joueur professionnel Wiley (Dennis Morgan) contrait par la police à démasquer un mystérieux voleur de diligence. Cette figure imposée du western est montrée pour être tout aussi vite désamorcée par le mode opératoire plus sournois que violent du coupable, s’emparant du butin en amont pour ne laisser qu’un poème moqueur (tant pour les autorités que pour les voleurs plus terre à terre) dans les coffres vides. Dans le récit comme par les agissements des personnages, l’usage de la démonstration de force classique et de l’action ne sont qu’un dernier recours pour arriver à ses fins, la ruse et la duperie étant plus efficaces.

Dès lors c’est un dialogue bien senti, une situation équivoque emmenant le western vers autre chose qui crée le plaisir et fait avancer l’histoire. Un quiproquo autour d’une baignoire laisse hilare tout en scellant la relation amour/haine entre Dennis Morgan et Jane Wyman. Cette dernière est absolument épatante en femme de caractère à la langue bien pendue, mais masquant une amoureuse faillible. Le mystère autour de l’identité du poète est rondement mené, évitant le whodunit pour davantage faire reposer le suspense sur le sort des personnages pas au courant et risquant le pire au contact du fourbe. Raoul Walsh reprend sur un mode mineur certains parti-pris de La Vallée de la peur avec des ambiances et un visuel très film noir. La filature en pleine ville de Wiley après des voleurs démasqués confère une tension urbaine très contemporaine au cadre de ville de western, jusqu’à la confrontation au cadre assez inquiétant avec le reste de la bande.

Même une protagoniste en apparence frivole et prétexte à atout charme comme celui de Janice Page s’avère jouer un rôle pivot. On appréciera aussi le mélange de légèreté teintée d’érotisme dans les échanges entre Morgan et Wyman, par exemple ce rapprochement et fuite entre leur pied qui prolonge physiquement le piquant du verbe. Globalement Wiley montre progressivement une dimension héroïque plus probante que la canaille qu’il parait être au départ, et par la même une autre facette de la masculinité qui fait basculer Jane Wyman. C’est plutôt fin et joliment amené, à l’aune d’une pure volonté de divertissement. Un très bon moment donc ! 

Vu dans le cadre de la rétrospective Raoul Walsh à la Cinémathèque française 

Extrait

dimanche 16 janvier 2022

Les Aventures du Capitaine Wyatt - Distant Drums, Raoul Walsh (1951)


 En 1840, lors de la seconde guerre séminole, le général Zachary Taylor envoie le lieutenant Richard Tufts et son éclaireur chercher le capitaine Quincy Wyatt. Leur mission sera de reprendre une forteresse tombée aux mains des Indiens Séminoles et de libérer les prisonniers qui y sont détenus. Mais à peine ceux-ci libérés, parmi lesquels la belle Judy Beckett, ils sont poursuivis par les Indiens et forcés d'abandonner leur plan initial, à savoir reprendre un bateau sur le lac Okeechobee. Ils doivent alors faire retraite à travers les marais des Everglades...

Distant Drums est un western relevant davantage du film d’aventures que des préceptes classiques du genre. Il dépeint un épisode peu traité et dans un environnement assez inédit (et exploité seulement entre autres dans L'Expédition du Fort King de Bud Boetticher (1953)), les guerres indiennes face aux tribus séminoles en Floride. On oublie donc les grands espaces désertiques, les panoramas montagneux ou encore la civilisation sauvage des villes reculées de l’Ouest pour les spécificités de ce cadre floridien. C’est l’occasion pour Raoul Walsh de revisiter, la tonalité de film de propagande en moins et la couleur en plus, toute l’imagerie façonnée dans son mythique Aventures en Birmanie (1945). Le postulat est le même, à savoir un commando ayant pour mission de détruire une antenne ennemie et qui la tâche accomplie va devoir rentrer poursuivie à travers la jungle. 

La sècheresse de Aventures en Birmanie s’estompe cependant pour une veine plus romanesque et héroïque à travers la figure du Capitaine Wyatt (Gary Cooper). L’ouverture du film prends des atours mythologiques avec cette narration romancée et cette voix-off du Lieutenant Richard Tufts (Richard Webb) rapportant les évènements tels de hauts faits. C’est manifeste aussi par l’aura que dégage Wyatt dans l’évocation tendre et respectueuse qu’en font d’autres protagonistes avant que Raoul Walsh ne soigne sa première apparition, embrassant toute cette proximité humaniste et cette aura mythique. 

Le réalisateur va ensuite exploiter toutes les possibilités topographiques et dramatiques offertes par ce cadre de la jungle. La bande-son est envahie de sonorités tropicales qui oppresse mais qui lorsqu’elles s’estompe sont synonyme de mort et de danger imminent. Les marais qui ralentissent l’avancée et épuise les corps, la faune menaçante avec ses alligators affamés, tout cela est superbement mis en valeur par la mise en scène de Walsh qui équilibre idéalement le récit entre ralentissement dû à l’environnement et accélération haletantes lorsque les séminoles pointent le bout de leur nez.

C’est exaltant de bout en bout notamment grâce à la prestation de Gary Cooper en meneur charismatique mais conservant une aura accessible. Walsh cherche toujours cet entre-deux dans sa caractérisation. La première apparition l’icônise tout en le montrant en père tendre envers son fils. Chaque morceau de bravoure célébrant sa bravoure se fait en écho à la menace, à la situation de ses troupes, et jamais pour se mettre en valeur. Cette bienveillance se propage même au-delà de l’héroïsme dans la romance naissance avec Judy (Mari Aldon) où au fil du récit il détourne cette dernière de son désir de vengeance. On savoure toutes les qualités de rythme et d’efficacité de Raoul Walsh ainsi que son aptitude à croquer en une poignée de scènes une dizaine de personnage au sein de la troupe (dont un toujours excellent et truculent Arthur Hunnicutt), faisant de chaque perte un déchirement. Bref en termes d’émotion et de spectacle, un idéal de spectacle hollywoodien. 


 Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Sidonis

 

samedi 16 janvier 2021

La Vallée de la peur - Pursued, Raoul Walsh (1947)


 Territoire du Nouveau-Mexique, au début du XXe siècle, Medora Callum recueille Jeb Rand, un jeune enfant dont le père vient d'être assassiné, et l'élève avec ses deux propres enfants, Thorley, alors âgée de trois ans, et Adam, quatre ans. Ceux-ci devenus adultes, elle veut partager ses biens en trois parts égales, ce qui provoque avec Adam, qui a toujours considéré Jeb comme un intrus, un conflit, exacerbé par la naissance de relations amoureuses entre Thorley et Jeb... Mais la famille Callum n'est pas sans relation avec ce qui est arrivé lorsque Jeb était enfant et qui hante ses cauchemars...

La Vallée de la peur est un grand western dont la dimension romanesque et torturée n’est pas sans rappeler, en plus introspectif mais tout aussi stylisé, le légendaire Duel au soleil de King Vidor sorti l’année précédente. La comparaison s’impose forcément puisque Niven Busch, le scénariste de La Vallée de la peur, est l’auteur du roman dont est adapté Duel au soleil. Niven Busch débute à Hollywood dans les années 30 où il prête sa plume à des genres divers (le Pré-Code Miss Pinkerton (1932), le film noir Le Facteur sonne toujours deux fois (1946)). En 1940 il rédige le script de Le Cavalier du désert de William Wyler, première expérience dans le western qui va lui donner goût au genre. Il va alors commencer à consulter des archives afin d’approfondir sa connaissance historique et trouver des histoires de l’Ouest à transposer. 

Ce sera le cas lorsqu’il lira le récit d’une vendetta où après avoir tué l’ensemble d’un clan ennemi, les vainqueurs vont adopter un petit garçon seul survivant chez leur adversaire. Cela va lui inspirer le postulat de La Vallée de la peur, un projet qu’il va personnellement chapeauter après quelques déconvenues (il se plaindra notamment d’avoir vu ses dialogues dénaturés dans les versions finales de Duel au soleil et Le Facteur sonne toujours deux fois). C’est lui qui choisira Robert Mitchum pour le rôle principal (après avoir envisagé Montgomery Clift) et Raoul Walsh à la mise en scène tandis que le premier rôle féminin a été spécifiquement écrit pour son épouse d’alors Teresa Wright. 

Le choix de Raoul Walsh est à la fois étonnant et judicieux. Walsh n’est pas un cinéaste cérébral et porté sur l’onirisme, et c’est justement ce qui lui permet d’introduire ses notions sans lourdeur au sein du récit. Jeb Rand (Robert Mitchum) est hanté par un traumatisme d’enfance qu’il n’arrive pas à matérialiser, mais cet évènement joue constamment de manière néfaste sur son destin. C’est par lui qu’orphelin il se retrouve adopté par la famille Callum, qui lui suscite un ennemi dont il ne s’explique pas l’animosité avec l’infâme Grant Callum (Dean Jagger) et qui semble irrémédiablement attirer la violence et le malheur sur lui. 

Le refus de sa mère adoptive (Judith Anderson) de lui dire la vérité fait de ce passé un élément qui hante Jeb, de manière psychanalytique avec les fragments de l’évènement lui apparaissant dans ses moments de grandes anxiété, mais aussi par l’atmosphère qu’instaure Walsh. Si les attaques directes de Grant Callum (qui tente d’assassiner Jeb dès l’enfance) sont là pour nous rappeler la menace qui pèse sur Jeb, les agissements de cet antagoniste sont plus sournois, cherchant par une parole fourbe à attirer l’opprobre sur notre héros, comme la main invisible d’une destinée destructrice. Chacune de ses manœuvres avive une haine injuste sur Jeb et l’isole un peu plus de son entourage, que ce soit sa mère adoptive ou son aimée Thorley (Teresa Wright). 

Ce sentiment pesant et inéluctable s’exprime notamment par la manière dont s’articulent certains évènements cruciaux, comme cette mobilisation dans l’armée jouée à pile ou face entre Jeb et son frère Adam (John Rodney). Ce rebondissement est emprunté au roman Le Maître de Ballantrae de Robert Louis Stevenson et, si l’opposition fraternelle ne constitue pas le cœur du récit, l’ambiance gothique et quasi surnaturelle relève de cette influence littéraire. La photo de  James Wong Howe construit des ambiances stylisée et oppressante ou le dilemme des personnages passent par la seule image. L’onirisme s’invite ainsi lors d’une scène d’enterrement ou les noirs amplifiés du voile que porte la mère Callum sur le visage trahit la profondeur de sa culpabilité et du secret qu’elle dissimule, tandis que le flottement du voile blanc de Thorley laisse supposer ses sentiments purs tout comme ses doutes.

Le Hitchock de Soupçons s’invite dans l’inquiétant huis-clos de la nuit de noce entre Jeb et Thorley, le clair-obscur de la chambre sous-entend la défiance mutuelle du couple et s’éloigne de toute velléité romantique. L’usage des grands espaces est très original également. Le décor sert l’action et le suspense tout en ayant une portée symbolique pour les personnages. La menace d’Adam cherchant à tuer Jeb par surprise se révèle progressivement sous forme de silhouette dans un recoin de l’écran, masquant son identité mais exprimant finalement qu’au plus profond de lui-même, notre héros devine que ses malheurs sont dût aux Callum. Les rocheuses immenses qui rendent minuscule la silhouette de Jeb chevauchant peut également être vu comme la barrière psychique qui lui obstrue encore son souvenir traumatique.

La force de Walsh est par son approche directe et lyrique, de laisser libre cours à cette interprétation sans appuyer la symbolique et en restant dans les codes du western. Le spectateur « ressent » le sous-texte sans effet grossier (péché mignon d’Hollywood dès qu’il s’agit d’introduire des éléments psychanalytiques), y compris dans le jeu des acteurs. Robert Mitchum est parfait, avec des démonstrations de violence qui trahissent ses failles ou la fatalité qui pèse sur lui, alors que quand il accepte pacifiquement la tournure des évènements sa vraie force et paix intérieure transparaît. 

Teresa Wright est excellente aussi dans un même clair-obscur ou l’innocence dissimule la sensualité, ou la haine abrite l’amour le plus ardent. C’est vraiment captivant et tout juste reprochera –t-on certains revirements ou les attitudes des personnages se comprennent sur le fond thématique du récit, mais sont sans doute un peu abrupts dans la forme, tout ce qui concerne la mère Callum surtout. La Vallée de la peur n’en reste pas moins un magnifique western unique en son genre, pour ceux que l’emphase et la démesure de Duel au soleil rebute, en voici un pendant hanté et introspectif. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Sidonis

jeudi 10 octobre 2019

Le monde lui appartient - The World in His Arms, Raoul Walsh (1952)


En 1850, l'Alaska est un territoire Russe. A San Francisco, Jonathan Clark, un marin aventurier, tombe amoureux de la comtesse Marina Selanova qui fuit un mariage arrangé avec le vil Prince Semyon. Elle cherche un bateau qui la mènera à Sitka en Alaska.

Deux ans après la belle réussite de Capitaine Sans Peur, Raoul Walsh et Gregory Peck collaborent à nouveau pour un autre film épique maritime. Un scénario à la construction exemplaire qui durant sa première heure narre l'idylle entre Gregory Peck et la belle Ann Blyth, tout en mettant en parallèle le conflit entre la Russie et les USA sur la chasse aux phoques avec la situation de l'Alaska. Trop facilement rapproché de la situation de la guerre froide d'alors, les nombreuses tirades anti-russes du film fustigent plus la tyrannie du régime tsariste de l'époque du film que le communisme (le défendant presque, assez paradoxalement). 

Le couple Gregory Peck/ Ann Blyth fonctionne à merveille, Peck apportant un jeu nuancé entre le loup de mer et l'amoureux transi et elle charmante en comtesse aimée pour la première fois pour sa personne et pas sa fortune. Les seconds rôles sont assez truculents, notamment dans la première partie plus comique et picaresque. Parmi les compagnons de Jonathan Clark, le second joué par Rhys Williams balançant des citations bibliques dès qu'il peut est excellent et c'est surtout un extraordinaire Anthony Quinn en "Portugais" fourbe, roublard mais diablement attachant qui emporte l'adhésion. Sa relation amour/haine, presque enfantine avec Peck est un des gros atouts du film.

La reconstitution est somptueuse, entre la première partie où Walsh s'attarde autant à la description des milieux huppés que du San Francisco cosmopolites peuplé de chinois, russes et autres émigrants. La seconde partie en Alaska offre également de belles vues comme cette incroyable séquence de chasse aux phoques (pas mal de stock-shots également à ce moment) où les américains se targuent de s'y prendre de façon plus écologique que les Russes. 

La mise en scène de Walsh sait se faire illustrative à coup de plans contemplatifs envoûtant (tous les passages de romance) ou se doter d'une fouge et d'une énergie peu commune notamment la séquence de course entres les bateaux de Clark et du Portugais, véritable prouesse de réalisation pour les scènes en pleine mer, et de montage entre ces dernières, les séquences en studios et la gestion époustouflante des transparences. La course poursuite finale, plus classique mais une nouvelle fois débordante d'énergie et de mouvement est tout aussi palpitante. Un excellent Walsh dont la bonne humeur communicative imprègne longtemps après la vision.

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side