Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

Affichage des articles dont le libellé est Bibi Andersson. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Bibi Andersson. Afficher tous les articles

mardi 5 septembre 2023

Le Septième Sceau - Det sjunde inseglet, Ingmar Bergman (1957)


 De retour des croisades, un chevalier rencontre la Mort en chemin. Il lui propose une partie d’échecs afin de retarder l’échéance fatidique et trouver des réponses à ses questionnements sur la foi. Entre-temps, le chevalier et son écuyer vont faire la rencontre de plusieurs personnages intrigants, entre une famille de troubadours et une horde de dévots fanatiques…

Le Septième sceau est une des œuvres les plus célèbres d’Ingmar Bergman, une de celle dont l’imagerie s’inscrit le plus dans l’inconscient collectif. Le réalisateur adapte là sa propre pièce de théâtre Trämålning dont l’inspiration lui vient d’une peinture d'Albertus Pictor située dans l'église de Täby représentant la Mort jouant aux échecs. La source du titre est quant à elle biblique, issue d’une phrase de l’Apocalypse selon Saint-Jean et plus précisément ce verset

Et lorsque l'Agneau ouvrit le septième sceau, il se fit un silence dans le ciel, environ une demi-heure. Et je vis les sept Anges qui se tiennent devant Dieu ; on leur remit sept trompettes.

La teneur métaphysique du récit est ainsi annoncée sur ces bases, ainsi que par la nature du Moyen-âge dépeint par Bergman. Le récit se détache de toute cohérence historique pour concentrer au même moment tous les archétypes martelant « l’âge des ténèbres » que fut le Moyen-âge, le retour de croisade, l’inquisition des sorcières et l’épidémie de peste noire. Dans ce contexte, les protagonistes se divisent entre ceux qui subissent ces maux, ceux qui les observent comme le chevalier (Max Von Sydow) et enfin celui qui les inflige avec la Mort (Bengt Ekerot), silhouette funeste précédant tous les drames.

Le chevalier, brisé par son expérience des croisades et désabusé par le spectacle tragique qu’il observe sur le chemin du retour, ne sait s’il souhaite s’accrocher à la vie ou se laisser sombrer à son tour. La partie d’échec entamée avec la Mort et dont l’enjeu est sa vie se prolonge durant tout le voyage (qui est aussi intérieur), sa détermination et donc la poursuite du jeu vacillant au fil des expériences et des rencontres. Bergman ouvre le film sur des paysages immenses, désolés et arides témoignant de la déliquescence de monde : falaise menaçante, plage désertique, habitations abandonnées et cadavres décrépis des victimes de la peste. Certaines des visions les plus iconiques de Bergman traverse l’écran dans une pure atmosphère d’apocalypse, mais le réalisateur réserve la vraie horreur aux moments à la civilisation est bien présente à l’écran.

Le fanatisme religieux est une des raisons de ceux chaos, mais ironiquement aussi son seul refuge pour les esprits faibles à travers des séquences marquées par la pure folie collective. La pénitence que l’on s’inflige et les châtiments que l’on fait subir aux autres sont les exutoires vains d’une population à la dérive, tandis que les non croyants profitent de cet espace pour céder au pire de leurs bas-instincts. La silhouette sinistre de la Mort se délecte de ce chaos et vient régulièrement réclamer son dû.

Une lueur d’espoir apparaît néanmoins à travers quelques figures truculentes et attachantes comme le couple de saltimbanques (Bibi Andersson et Nils Poppe) par leur douceur et excentricité, ainsi que leur bébé représentant un avenir possiblement meilleur. Il y a également Jöns (Gunnar Björnstrand), truculent écuyer du chevalier, refusant la résignation et affrontant l’injustice dès qu’il en est témoin en ces heures troubles. Bergman détend presque l’atmosphère par un marivaudage inattendu lorgnant sur son Sourire d’une nuit d’été (1955), même si les rires précèderont une nouvelle fois les larmes. L’atmosphère médiévale ténébreuse et le retour progressif à l’épure formelle et narrative du début du film achève d’emmener Le Septième sceau vers le pur espace mental. 

Les ruptures de ton du récit correspondent aussi à l’avancée de la partie et de l’adversaire ayant l’avantage. Lorsque le chevalier décide de céder non par renoncement, mais pour sauver ce qui peut l’être en gage du futur, l’horizon se bouche avec le retour au château, les retrouvailles poignantes avec son épouse (Inga Landgré) et l’acceptation de son destin. Les dualité des deux penchants de Bergman tout au long du récit, résigné et cynique d’un côté, lumineux et chargé d’espoir de l’autre, se disputent tout au long de la magnifique dernière scène. 


 Sorti en bluray français chez Studio Canal

 

samedi 25 avril 2015

Les Fraises sauvages - Smultronstället, Ingmar Bergman (1957)

Isak Borg (Victor Sjöström) est invité à Lund pour y recevoir une distinction honorifique couronnant sa longue carrière de médecin. Bousculant ses plans à la suite d’un rêve énigmatique, il décide de s’y rendre en voiture, et sa belle-fille Marianne (Ingrid Thulin) se joint à lui à la dernière minute. Ce voyage sera l’occasion pour lui de revenir, tant géographiquement qu’émotionnellement, sur les moments qui ont marqué sa vie, et d’en retrouver les protagonistes...

Dans la filmographie d’Ingmar Bergman, Les Fraises sauvages suit Sourire d’une nuit d’été (1955) et Le Septième Sceau (1957), œuvres qui permettront d’assoir sa renommée internationale - les deux films étant respectivement récompensés du « prix de l'humour poétique » au Festival de Cannes 1956 et Prix spécial du jury également à Cannes en 1957. Les Fraises sauvages s’avère également une parfaite synthèse  de ces films, alliant les questionnements métaphysiques du Septième Sceau avec le ton espiègle d’un Sourire d’une nuit d’été bien éloigné de l’image austère que l’on se fait parfois du cinéma de Bergman. Ces deux approches serviront ainsi un portrait touchant et nostalgique d’un homme au soir de sa vie. 

Isak Borg (Victor Sjöström) est un vieillard solitaire, froid et distant qui s’apprête à recevoir une distinction honorifique célébrant ses 50 ans d’exercice en tant que médecin. Depuis quelques temps et alors que l’évènement approche, Isak est pourtant hanté par des rêves morbides qui trouble sa quiétude détachée. Il décide alors de se rendre à la cérémonie en voiture, en compagnie de sa belle-fille Marianne (Ingrid Thulin) et le voyage sera l’occasion, à travers les paysages chargés de souvenirs et les rencontres réminiscences de son passé d’une véritable introspection pour Isak. La silhouette solitaire dans son bureau ainsi que la voix-off où il nous dépeint sans passion ses petites habitudes et son entourage cerne ainsi le caractère misanthrope d’Isak. A l’image du film jamais pesant pour évoquer ces questionnements existentiels, l’indifférence du personnage au monde qui l’entoure est ainsi masquée par une certaine bonhomie. 

Ce n’est qu’à travers le regard des autres que se devinera la froideur qu’il dégage, que ce soit sa gouvernante dévouée qu’il sollicite sans égards au moment du départ ou Marianne lui rappelant certaines de ses cruelles attitudes au début du voyage. Isak n’exprimera son humanité que par l’esprit, le conscient avec les flashbacks revisitant son enfance et inconscient dans les songes oppressants où tous ses manques reviennent le hanter.

Les flashbacks seront l’occasion de séquences élégiaques somptueuses sous influence impressionniste et la photo de Gunnar Fischer baigne dans une imagerie immaculée et subtile dans ces jeux d’ombres, sa manière de capturer la lumière. Les nuances se font voir dès que les sentiments sont en jeu (la photo plus voilée lors du flirt entre Sara et Sigfrid, la pénombre des escaliers lorsque Sara culpabilise sa trahison à venir de Isak) tandis que les pures séquences nostalgiques (merveilleuse scène de repas) compose des tableaux éclatants. 

Les rêves/cauchemar d’Isak prendront un tour beaucoup plus stylisé, à l’image de son esprit bien plus tourmenté que sa placidité de façade. Le premier cauchemar s’orne d’une photo désaturée dans un décor urbain désertique et étrange où Isak va croiser son âme morte reposant dans un cercueil. Plus tard le second songe formera un dédale ténébreux en faisant un accusé et le confrontant aux conséquences de ses actes, son indifférence en couple l’amenant à revivre l’adultère de son épouse. Chaque échappée est en tout cas un reflet cruel de sa solitude du réel, les flashbacks exprimant le regret pour ce paradis perdu et les cauchemars le reproche pour le propre enfer qu’il s’est façonné par ses attitudes.

C’est par ses rencontres durant le voyage que le réel va s’avérer peu à peu plus avenant. Le passé ressurgira ainsi avec ce couple d’automobiliste détestable qui rappellera à Isak son mariage dysfonctionnel, mais aussi par ce trio de jeunes autostoppeurs dont le triangle amoureux reprend celui qu’il forma avec son frère pour sa cousine (Bibi Andersson) qui lui préfèrera ce dernier. Le réel va alors peu à peu constituer un miroir positif des errements du passé. Bibi Andersson incarne simultanément les rôles de la cousine perdue et de la voyageuse enjouée. Si le triangle amoureux constituera un souvenir douloureux pour Isak rejeté, c’est un marivaudage léger et insouciant qui anime les jeunes gens voyageant avec notre héros ragaillardi. 

Le présent devient enfin vivant et plaisant, futur qui se dessine avec la rencontre de la mère solitaire et desséchée (dans tous les sens du terme) constituant une destination fort déplaisante. Isak s’ouvrant au monde peut donc enfin être caractérisé sous un jour positif (la rencontre avec le pompiste joué par Max Von Sydow rappelant son passé dévoué de médecin), par son enjouement non feint, sa complicité avec Sara. Le rapport avec Marianne se fait subtilement plus tendre également, entre confidence et entente muette magnifiée par les jeux de regard. L’élégance et la force tranquille d’Ingrid Thulin font merveille tandis que Victor Sjöström (pionnier du cinéma suédois déjà sollicité par Bergman sur Vers la joie (1950)) excelle à exprimer la vulnérabilité et l’humanité retrouvée d’Isak.

Grand absent de ses propres flashbacks (prolongeant l’absence à son existence), Isak apaisé a enfin droit de s’y intégrer dans le poignant final tout en y conservant ses traits de vieillard. La nuit n’est plus synonyme de cauchemar tourmentés et teinté de de culpabilité. Au contraire, c’est l’occasion de ranimer une image magnifique où les êtres aimés et disparus sont aussi insaisissables qu’inoubliables. Un des plus beaux témoignages des sentiments qui nous anime au crépuscule de la vie, récompensé par l’Ours d’or au festival de Berlin 1958. 


Sorti en dvd zone 2 et en bluray somptueux chez Studiocanal

mardi 29 juillet 2014

La Lettre du Kremlin - The Kremlin Letter, John Huston (1969)

 En pleine guerre froide, un groupe d’espions américains est envoyé à Moscou afin d’infiltrer les services secrets soviétiques. Leur objectif est de récupérer une lettre contenant des renseignements sur l’arsenal nucléaire chinois. Ce document, extrêmement compromettant pour les Etats-Unis, met en péril la paix mondiale. Le Capitaine Charles Rone (Patrick O’Neal) est en charge de mener cette opération…

En cette fin des années 60, deux tendances se dégageaient dans le film d'espionnage. Dépeindre le méandre du milieu dans toute sa méticuleuse froideur à la manière de L'Espion qui venait du froid (1965) de Martin Ritt ou en donner la vision séduisante, décomplexée et divertissante de la série des James Bond (et de ses suiveurs) qui triomphe à la même période. John Huston ne choisit aucune de ses deux voies dans La Lettre du Kremlin ou du moins y pioche juste ce qui l'intéresse, son film s'avérant étonnamment ludique et pas forcément aussi réaliste qu'on pourrait s'y attendre et surtout particulièrement tortueux dans sa trame. C'est surtout un pur film de Huston, anachronique aux tendances du moment donc mais aussi décalée en regard de celles à venir. Le cinéma américain des 70's placera la paranoïa et le doute du pouvoir en place au cœur de ses films d'espionnages (renforcé par les scandales d'alors comme le Watergate) alors que Huston nous dépeint un pur récit de Guerre Froide désormais un peu désuète.

Le thème récurrent de l'échec du réalisateur est au cœur du film mais si dans d'autres œuvres si échec il y a la quête a pu être belle et les aventures vibrantes, il n'en est rien ici avec un milieu de l'espionnage qu'il méprise. Un propos affirmé de manière cinglante dès l'ouverture où un amiral de la marine (joué par Huston lui-même) congédie avec mépris un de ses officiers, Charles Rone (Patrick O'Neal), convoqué par les services secrets pour y travailler. Cela signale aussi l'opposition entre une autorité noble et à l'autorité identifiable avec les agences gouvernementales nébuleuses (CIA, CIC or whatever comme l'assène Huston). Les aptitudes physiques et intellectuelles exceptionnelles de Rone vont en effet s'avérer nécessaire pour une mission à Moscou où il faudra récupérer une lettre compromettante pour le gouvernement américain et détenue par les renseignements russes.

La lettre va progressivement s'avérer être une sorte de McGuffin insaisissable et prétexte à un joyeux jeu de massacre où l'absence d'humanité et de morale de ce métier va se révéler. Les capacités hors-normes des agents vont tout d'abord être tournée en ridicule en montrant combien elles révèlent des êtres égocentrique et imbus d'eux même (Charles Rone), virtuose dans leur art mais perdu face à la réalité (la cambrioleuse jouée par Barbara Parkins) et dénué de morale (Nigel Green). 

Des "qualités" parfaites sur le terrain pour des personnages déjà double avant d'être mis en action (tous affublé de surnom) et dont la duplicité s'avère idéale pour endosser les personnalités qui les feront pénétrer le cœur de l'état-major russe, notamment en faisant sans vergogne commerce de leur corps ou de celui des autres. Le terrain de l'ennemi est également à double-fond puisque derrière le redoutable Kosnov (Max Von Sydow), son supérieur Bresnavitch (Orson Welles) le court-circuite pour servir ses propres intérêts. 

La partie d'échec est passionnante et comme l'affirmera la promotion du film une minute d'inattention et tout le sens de ce qui va suivre deviendra incompréhensible tant les coups de théâtre sont légions. On nous dépeint des monstres soumis à leurs objectifs mais le jeu de piste est diablement présent et Huston n'oublie jamais de faire surgir une pointe d'humanité sous la perversion et la froideur. C'est les regards de Rone dépité de laisser l'innocente BA se perdre, la perverse Erika (Bibi Andersson) réellement amoureuse de son gigolo, le dépit amoureux toujours de l'impitoyable Kosnov. 

Malgré tout c'est bien l'ombre omnisciente de Sturdevant, agent disparu et figure du mal absolu qui plane sur le film pour se révéler dans un final marquant. Tous ne semblent avoir été que des marionnettes destinés à servir ses objectifs, la résolution étant d'une rare noirceur où plane l'ironie du fameux L'Affaire Cicéron (1955) de Mankiewicz mais en plus désespéré.

Sorti en dvd zone 2 français chez Opening