Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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Affichage des articles dont le libellé est Zhang Yimou. Afficher tous les articles
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lundi 13 juin 2022

Shanghai Triad - Yao a yao yao dao waipo qiao, Zhang Yimou (1995)


 Recruté par un oncle appartenant à une Triade Shangaïenne, un jeune garçon de province arrive dans l'univers cosmopolite de la Shanghai des années 1930, pour être le serviteur de la maîtresse d'un prince du crime.

Vivre ! (1994) et son propos politique plus explicite qu'à l'accoutumée avait profondément déplu au gouvernement chinois, ce qui valut à Zhang Yimou un an d'interdiction de tournage, et notamment de bénéficier de financements étrangers pour ses films chinois. Le projet Shanghai Triad justement une coproduction internationale (en partie financé par UGC en France) ne pourra être validé qu'en bénéficiant de capitaux chinois et donc implicitement un droit de regard qui empêcherait "l'écart" de Vivre !. C'est donc tout à fait sciemment que Zhang Yimou choisit de réaliser un film de gangster dont l'orientation de genre le rend moins politique. Il adapte là un roman de Li Xiao dont les principaux changements seront d'étoffer le personnage de Gong Li et de basculer vers un point de vue plus innocent à travers le jeune adolescent joué par Wang Xiaoxiao. 

Les postulats de Le Sorgho rouge (1987), Ju Dou (1990) et Epouses et concubines (1992) voient les héroïnes incarnées par Gong Li arrachées à leurs familles et campagnes pour être les compagnes de vieillards libidineux et tyranniques avant que les récits ouvrent la voient d'une possible émancipation. Shanghai Triad est en quelque sorte le film de l'après, celui où cette quête de liberté à échouée, où l'héroïne s'est soumise au système et a été pervertie par lui. C'est le destin de Bijou (Gong Li), maîtresse du parrain (Li Baotian) d'une triade chinoise. Contrairement aux films précédents, Zhang Yimou adopte le point de vue de Shuisheng (Wang Xiaoxiao), jeune provincial embauché pour être le serviteur de Bijou, pour révéler progressivement son héroïne mais aussi ce monde sous-terrain du crime à Shanghai. Le faste luxuriant des cabarets où se réunit la pègre se conjugue à la superficialité et au dédain de Bijou à travers le regard de Shuisheng. 

L'apparence fausse de famille protectrice de cet univers de la pègre tout dévoué à son Boss dissimule une violence sanglante qui se révèlera peu à peu, tandis que les liens amoureux apparaissent tout aussi vain dans l'adultère assumé de Bijou avec le bras droit de son protecteur. Zhang Yimou sans doute doté de son plus gros budget à l'époque déploie une reconstitution somptueuse tout au service de l'hédonisme de ce monde clos avec des séquences de spectacle étincelantes, et l'élégance tapageuse de Gong Li changeant de tenue à chaque apparition. L'émerveillement de la découverte se dispute à la peur pour Shuisheng, Yimou jouant de son ressenti naïf pour rendre l'horreur des rixes et exécutions d'autant plus sanglantes en les montrant hors-champs ou après la bataille. Il en va de même pour Bijou dont la beauté subjugue l'adolescent qui déteste pourtant cette femme hautaine et capricieuse qui le rudoie.

Le cadre essentiellement intérieur, claustrophobe et citadin de la première partie traduit cette idée de monde clos où les plus forts imposent leurs codes, où les plus faibles se soumettent. La seconde partie rurale sert de révélateur aux personnages qui vont dévoiler, pour le meilleur et pour le pire, leur vrai visage. Une nouvelle fois Zhang Yimou passe par son jeune héros pour traduire cette bascule, où il va se rapprocher de Bijou. Celle-ci, en réalité une fille de la campagne elle aussi, voit les souvenirs de sa propre perte d'innocence lui revenir en se liant à une paysanne et à sa fillette Ajio (Yang Qianquan). La beauté précoce de l'enfant en fait déjà une proie pour le parrain qui pense en faire une future concubine, et l'on devine progressivement que Bijou a vécu la même destinée.

Tandis que cette menace plane ainsi que celle d'un autre règlement de compte criminel, l'environnement campagnard, verdoyant et minimaliste amène une tonalité plus introspective. Les regrets de ce paradis perdu, tant physique que mental, du monde de l'enfance et de la nature se font jour dans les interactions enfin bienveillantes entre Shuisheng et Bijou. Ce leitmotiv de l'enfance imprègne une des plus belles scènes du film, lorsque Bijou chante avec Shuisheng et la petite Ajio la comptine enfantine Row, row, row to Grandma Bridge que les trois personnages connaissent, ce qui traduit leur innocence et leur exposition face à la violence et oppression qui les entoure. Le titre chinois du film, Yáo a Yáo, Yáo Dào Wàipó Qiáo porte d'ailleurs le nom de cette comptine et appuie la nature centrale de cette thématique.

Le film, peut-être à cause du contexte évoqué plus haut pour le réalisateur, n'atteint cependant pas tout à la fait la perfection de ses précédentes réussites. Le récit ne prend vraiment son envol que dans la deuxième partie alors que la première se perd parfois un peu dans le filmage de sa reconstitution splendide. De plus le réalisateur était passé maître dans l'art de la conclusion tétanisante (Ju Dou et Epouses et concubines en tête) mais ici, le rythme inégal n'amène pas la montée en puissance dramatique habituelle vers la tragédie du final. Si un certain effet choc manque cette fois, la résignation et la sensation d'éternel et cruel recommencement de cette conclusion marque cependant. Une nouvelle réussite qui marquera la fin de l'âge d'or initial de Zhang Yimou et de son association (professionnelle et amoureuse) avec Gong Li puisqu'ils ne se retrouveront que pour le poussif La Cité interdite (2006) bien plus tard.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

lundi 23 mai 2022

Qiu Ju, une femme chinoise - Qiū jú dǎ guānsī, Zhang Yimou (1992)


 Qinglai, le mari de Qiu Ju, a été humilié publiquement par Wang Tang, le chef du village qui l'a roué de coups. Ce dernier est prêt à les dédommager mais Qiu Ju, modeste paysanne chinoise enceinte, refuse l'argent et veut obtenir des excuses.

Dans les films des grandes heures de leurs collaboration commune, Gong Li aura souvent représenté une figure d'insoumission dans le cinéma de Zhang Yimou. Insoumission face à une Chine aux mœurs primitives mais aussi à l'envahisseur japonais dans Le Sorgho Rouge (1987), face aux règles sociales et patriarcales implicite de la Chine rurale de Ju Dou (1990) ou de son pendant bourgeois et institutionnalisé de Epouses et concubines (1991). Dans chacun de ces films, Zhang Yimou trouve le juste équilibre entre l'égratignement du système et surtout le portrait de femme porté par les prestations puissantes de Gong Li. L'approche de mélodrame et la veine romanesque flamboyante transcendait par l'esthétique et l'émotion les éléments qui auraient pu être ressentis comme trop crique envers le régime chinois, chose qui ne fera plus illusion dans Vivre ! (1994), fresque historique qui vaudra un bannissement d'un an loin des plateaux pour Zhang Yimou. On entrevoit déjà cela dans Qiu Ju, une femme chinoise, adaptation d'un roman de Yuan Bin Chen. Zhang Yimou s'y déleste de tout le formalisme chatoyant des précédents films pour une approche néoréaliste et semi-documentaire. Cela se ressent dans la crudité du cadre rural (certes déjà exploités dans Le Sorgho Rouge et Ju Dou mais toujours avec une certaine stylisation) et dans la méticulosité de l'observation du système du droit chinois.

Qiu Ju (Gong Li) est une femme dont le mari Qinglai (Peiqi Liu) a été battu publiquement par Wang Tang (Quesheng Lei), le chef du village suite à une querelle domestique. Qiu Ju face à son époux diminué s'insurge, réclame justice et va se heurter à un mur de conventions. La faute est reconnue implicitement avec un dédommagement financier du coupable, mais jamais ce dernier ne sera mis en porte à faux public dans une décision de justice officielle. Qiu Ju à cheval sur l'honneur va refuser tous les arrangements de façade et grimper les strates du système judiciaire chinois pour obtenir gain de cause. On passe du chef de village récalcitrant au conciliateur (un peu trop conciliant justement) régional, avant de monter à la ville pour solliciter les plus hautes sphères. Qiu Ju, en grossesse plus qu'avancée, ne se démonte pas et traverse les paysages ruraux comme urbain cahin-caha accompagnée de sa belle-sœur Meizi (Liuchun Yang) pour réclamer justice et obtenir gain de cause. 

L'ambiance hivernale ajoute encore à la détermination du personnage, le visage rougi par le froid de Gong Li ne se délestant pas un instant de sa farouche détermination. Zhang Yimou nous montre la un système qui se veut officiellement intouchable et refuse de montrer explicitement ses failles. Si le spectateur occidental ressent l'essentiel du film comme un drame, il en fut apparemment autrement en Chine où les locaux reconnaissant les maux quotidiens auxquels ils étaient confrontés y virent une comédie. Il y a en effet un forme d'absurde dans l'enfer administratif qui se déploie ici alors que de simples excuses verbales auraient tout résolus. Yimou ne blâme pas les individus qui se plient à ce fonctionnement, mais bien un modèle visant une impossible perfection de façade. Ce sera également présent dans Vivre ! mais là le cadre historique posera plus de problème que la réalité à laquelle tous les Chinois se frottent encore de Qiu Ju.

On retrouve aussi là se profond contraste en la Chine rurale encore très arriérée matériellement, et celle moderne de la ville où l'on a clairement l'impression en quelques kilomètres de basculer d'un siècle à un autre (si ce n'est quelques éléments comme les véhicules motorisés). L'humanisme et les rencontres bienveillantes s'entrecroisent entre ces deux mondes, sans manichéisme. La tradition rurale incite notre héroïne à rentrer dans le rang (y compris son époux désormais rétabli et effrayé par le quand dira-t-on) tandis que les citadins se montre plus attentif à la cause de Qiu Ju. La froideur et l'incongruité administrative est cependant bien urbaine tandis que les conflits se surmontent dans la proximité du village lorsque Qiu Ju fera une grossesse douloureuse. Finalement le système se montre déréglé et imparfait en frappant enfin et trop vigoureusement, uniquement lorsqu'il est mis à nu. L'autoritarisme et la violence prennent le pas sur un bon sens qui aurait empêché l'escalade. C'est un système qui ne recherche que l'apparat de l'irréprochable, par l'inertie ou la brutalité, que fustige Zhang Yimou avec intelligence à travers ce portrait de femme.

Sorti en dvd zone 2 français chez Films sans frontières

dimanche 17 avril 2022

Épouses et Concubines - Dà Hóng Dēnglóng Gāogāo Guà, Zhang Yimou (1991)


 En Chine, dans les années 1920, Songlian, 19 ans, devient la quatrième épouse d'un riche quinquagénaire, maître Chen. Elle s'initie rapidement aux règles domestiques : Chen fait allumer chaque soir une lanterne rouge devant et à l'intérieur des appartements de l'épouse qu'il a choisie d'honorer. Entre les quatre femmes s'engage alors une lutte de pouvoir pour obtenir les faveurs du maître…

Avec Épouses et Concubines, c'est déjà la troisième fois que Zhang Yimou prend comme postulat initial d'un de ses films une jeune chinoise introduite à un monde nouveau et oppressant par un mariage arrangé. Toujours personnifiée par Gong Li, on retrouve cette figure féminine dans Le Sorgho rouge (1987) et Ju Dou (1990), chacun des films proposant à la fois une continuité et une variation très différente. Le Sorgho rouge représente une Chine mythologique et primitive où le destin initialement barbare de Gong Li est surmonté par un idéal d'épanouissement intime et collectif avant d'être rattrapée par une réalité historique cruelle avec l'invasion du Japon. Ju Dou montre une Gong Li étouffée dans une tradition patriarcale et rurale chinoise ancestrale tout en entrevoyant un bonheur qui s'y dérobera de façon éphémère. Épouses et Concubines semble l'étape terminale de ce cheminement, où le semblant de romanesque lumineux des précédents films s'estompe complètement pour ne laisser place qu'à la douleur de cette condition féminine soumise. 

Songlian (Gong Li) est une jeune fille contrainte par nécessité de renoncer à ses études et de se marier à un riche quinquagénaire dont elle va devenir la quatrième épouse. Elle va dès lors se trouver prisonnière d'un monde clos où l'époux est roi, et où une rivalité féroce oppose les quatre épouses. Toute la construction esthétique du film tant à souligner cette dimension de monde clos où règnent ces lois du calcul, de du pouvoir et de la domination. Zhang Yimou illustre scrupuleusement les rituels faisant glisser les faveurs d'une femme à une autre. Des lanternes rouges (couleur signifiant la bonne fortune en Chine, et dont la saturation finale traduira la folie de l'héroïne) illuminent les extérieurs et intérieurs des appartements de celle avec laquelle il décidera de passer la nuit. Ce choix s'effectue chaque soir lorsque les épouses se présentent à l'entrée du chemin menant à leur demeure, l'entrée étant une métaphore de leur sexe qu'il peut pénétrer. La dimension charnelle n'a cependant que peu d'importance ici, chaque épouse ne symbolisant, comme le soulignera avec ironie Songlian qu'un "peignoir qu'il peut enlever et mettre à sa guise". Avoir le maître dans ses quartiers est avant tout synonyme de pouvoir sur la maisonnée, que ce soient les autres épouses ou les domestiques - dont certaines, maîtresses ponctuelles sont aussi des concurrentes officieuses comme Yan'er (Kong Lin). On découvre donc avec Songlian les codes de cet environnement, tout un quotidien fait de faux-semblants et de perfidie afin de mettre l'une des quatre épouses en faute et être l'heureuse élue du soir.

La Première épouse (Jin Shuyuan) désormais trop âgée est exclue de la concurrence sexuelle mais impose le respect pour avoir accompli son devoir et donné un fils, ce qui lui confère le pouvoir d'appliquer ces règles ancestrales qui régissent les lieux. Les autres, plus jeunes, entre mesquineries déployées au grand jour comme la Troisième épouse Meishan (He Saifei), et une amicalité sournoise pour la Deuxième épouse Zhuoyun (Cao Quifen), se livrent une véritable guerre stratégique et impitoyable. Zhang Yimou joue de la répétition dans les cadres, compositions de plan, et toutes les variations ne résident ce qui sera la dominante du moment. Le plan d'ensemble de la chambre de Songlian évolue ainsi selon qu'elle soit seule et isolée, en compagnie du maître, frustrée, par d'infinis détails que ce soit son positionnement, la couleur de ses tenues, la photo de Zhao Fei basculant de boudoir à prison. 

L'époux n'est jamais filmé de face, il demeure une silhouette en amorce, une figure lointaine lourde de menace ou une voix. Il incarne sans le personnifier en tant que vrai protagoniste ce pouvoir masculin tout puissant et indifférent aux sentiments des femmes qui ne sont que des objets de plaisirs. Si l'une d'entre elle a le malheur de témoigner une saute d'humeur (en un mot faire preuve de personnalité, d'individualité), il n'a qu'à se rendre chez sa voisine plus souple. Songlian par sa jeunesse, sa fougue et sa frustration n'est pas encore rompue à ces attitudes et malgré son statut avantageux de dernière épouse, va progressivement dégringoler dans la hiérarchie. 

Les images en plongée sur la demeure traduisent cette dimension de monde clos et hors du temps, et accompagnent cette notion de répétitivité où seules varient les saisons. Les toits peuvent être de brefs moments de respiration et de sincérité entre Songlian et Meishan, mais également le tombeau de celles ayant manifestée trop d'émancipation par des élans adultères qui sont bien entendus acceptés et naturels pour les hommes. Le soin du détail dans la beauté des costumes, la sophistication des décors (une maison du XVIIe siècle à Pingyao, dans la province de Shanxi a d'ailleurs servi de décor au film) façonnent ainsi un environnement aussi stylisé qu'étouffant, une geôle dorée dans le plus pur sens du terme. En s'élevant dans les classes sociales dépeintes, Zhang Yimou rend le piège encore plus implacable et glaçant (anticipant d'ailleurs l'approche austère et plus radicale encore de Hou Hsio Hsien (ici producteur) sur Les Fleurs de Shanghai (1998)), avec une terrible dernière scène en forme d'éternel recommencement.

Sorti en bluray français chez D'vision

mardi 29 mars 2022

Ju Dou - Zhang Yimou (1990)

Dans la Chine rurale des années 1920, Ju Dou est achetée par Yang Jin-shan, le vieux propriétaire d'une teinturerie qui rêve d'avoir un héritier mâle. Parce qu'elle tente de résister à ses assauts, la jeune femme subit régulièrement les déchaînements de violence de son mari. Elle se réfugie dans les bras du neveu de ce dernier, qui vit sous le même toit et essuie également les brimades du vieil homme.

Second film de Zhang Yimou, Ju Dou apparait comme une captivante variation de son inaugural Le Sorgho Rouge (1987). Le point de départ est très proche avec une femme achetée par un mari vieillard et tyrannique mais qui rencontrera l’amour et obtiendra sa liberté dans les bras d’un amant jeune et vigoureux. Le Sorgho Rouge s’inscrivait cependant dans une Chine primitive et mythologique dans la mise en image de Yimou, uniquement rattrapée par la modernité dans une conclusion mettant en scène l’envahisseur japonais mettant à mal le monde idéal que s’étaient construit les protagonistes. Ju Dou est une œuvre bien plus minimaliste et résignée où les limites pour les personnages ne viendront pas d’une menace extérieure, mais de maux bien locaux. 

Zhang Yimou place ses héros dos à dos face à une même société chinoise patriarcale et pétrie d’injustice de classe. Ju Dou (Gong Li), achetée par l’avare et brutal Yang Jin-Shan (Li Wei), propriétaire d’une teinturerie, est entièrement à la merci du sadisme et de la violence du vieil homme la nuit venue. Tian-qing (Li Baotian) est quant à lui le neveu adopté de Yang Jin-Shan et corvéable au bon plaisir de ce dernier. Les journées voient Ju Dou assister au labeur interminable de Tian-qing quand les nuits de ce dernier sont interrompues par les cris de Ju Dou malmenée par Yang Jin-Shan. Le corps musculeux dans l’effort et les allures timides, modestes de Tian-qing offrent un modèle masculin différent, à la fois vigoureux et humble à Ju Dou. Tian-qing par ce même jeu de regard voit son quotidien s’éclaircir le temps d’un instant lorsqu’il épie au petit matin par le trou d’une grange Ju Dou faire sa toilette.

Les aspirations et plus tard l’éphémère harmonie du couple sera symboliquement représentée par les deux couleurs de tissus principalement produite dans la teinturerie, le rouge et le jaune. En Chine le rouge est un symbole de joie et de bonne fortune, alors que le jaune est associé à a sagesse, l'harmonie, le bonheur et la culture. Tout au long du récit ont voit ainsi les tissus de cette couleur dans leur mode de production, de préparation, finalisation et vente comme une métaphore selon le moment de l’histoire d’un bonheur auquel le couple aspire, savoure ou regrette. Un désir contenu traverse la première partie du film, où le poids de l’autorité patriarcale, de la dévotion filiale abusive, de la servitude, se fissure progressivement pour laisser les amants s’aimer. Gong Li est particulièrement intense dans ce registre dévorant et lascif, se donner à Tian-qing étant synonyme de libération de son esprit, son corps et désir. Zhang Yimou la filme encore plus lascivement et amoureusement que dans Le Sorgho Rouge, le rapprochement explicite des corps façonnant un érotisme aussi puissant que la puissance de l’ellipse sur une porte close, ou la seule bande-son bercée des rires et halètement du couple – sans parler de la métaphore sexuelle de cette roue d’eau et plus largement l'architecture du désir que façonnent les instruments de la teinturerie. 

Le destin fait constamment miroiter ce bonheur, cette liberté, à Tian-qing et Ju Dou avant de toujours le leur arracher. Lorsque le vieillard Yang Jin-Shan est désormais paralysé par la maladie, ils peuvent s’aimer au nez et à la barbe de leur ancien tourmenteur. Leur erreur aura été de croire que l’ennemi était avant tout une personne à travers Yang Jin-Shan, alors qu’il s’agit surtout d’un système. Yang Jin-Shan croit tellement à ce système féodal de domination masculine et sociale que même handicapé, voir des « inférieurs» s’épanouir sous ses yeux lui est insupportable et le rendra nuisible jusqu’au bout. Ce statut que le statut le système lui a attribué lui ôte tout état âme et remords quand il tentera de tuer tour à tour le couple (quand même si l’idée leur traverse l’esprit eux n’oserons pas franchir le pas), puis un jeune fils qu’il devine ne pas être le sien. Là aussi la symbolique sera puissante puisqu’une de ses tentatives sera de provoquer un incendie en brûlant les fameux tissus rouge et jaune dans la signification évoquée plus haut, mais aussi du fait qu’il représente « sa » possession matérielle pour détruire « ses » possessions humaines de fait. 

La disparition du vieillard ne changera rien à ce problème systémique. La coutume oblige le couple à se soumettre une dernière fois à lui, même dans la tombe le temps d’un rituel funéraire, et les force à ne plus vivre sous le même toit. Le système leur impose surtout un nouveau tyran, plus jeune, leur propre fils Tianbai (Ji-an Zheng). Il remplace celui qu’il pensait être son père en tant que dominant social pour Tian-qing, dominant masculin envers sa mère Ju Dou, dans cette même logique ancestrale annoncée dès la scène d’enterrement où il est mis sur un piédestal dès ses trois ans –. Conscient sa supériorité, tout aussi brutal et possessif que Yang Jin-Shan, Tianbai n’est jamais filmé comme l’enfant ou l’adolescent qu’il est par Yimou, mais constamment comme ce totem de domination et cette menace à la liberté, au bonheur. Lors de la scène d’enterrement, il est notamment cadré en contre-plongée lorsqu’il est assis sur le cercueil soulevé par des porteurs, cercueil sous lequel doivent s’agenouiller Ju Dou et Tian-qing. De nouveau, les amants doivent s’aimer en secret, afin d’échapper au jugement moral de la communauté, mais surtout au regard méprisant et inquisiteur de la chair de leur chair dans un puissant élan de tragédie. Si Le Sorgho Rouge était, même dans sa conclusion dramatique, une forme d’utopie, Ju Dou est un douloureux retour à la réalité offrant un grand mélodrame. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez BQHL


vendredi 25 mars 2022

Vivre ! - Huózhe, Zhang Yimou (1994)


 La Chine au début des années 40. Fugui, un jeune homme riche et insolent, passe ses nuits à jouer et à perdre beaucoup d’argent, jusqu’au jour où il se retrouve ruiné, provoquant ainsi la mort de son vieux père et le départ de sa femme. Quelques mois plus tard, elle décide de lui pardonner et de revenir avec leurs deux enfants. Désormais, Fugui doit trouver de quoi faire vivre toute sa famille...

Dans Vivre ! Zhang Yimou propose une fresque intimiste parcourant presque 30 ans de l’histoire de la Chine contemporaine. Il adapte là un roman du romancier chinois Yu Hua (également au scénario) publié en 1993 en Chine. C’est difficile à croire au vu des drames qui traversent le film, mais en fait Zhang Yimou atténue largement la noirceur du roman dans son adaptation. Il souhaitait au départ adapter un roman antérieur de Yu Hua (dont les premiers travaux donnent dans une écriture avant-gardiste et une tonalité sombre et réaliste) mais, envisageant déjà de collaborer avec lui au scénario, Zimou et l’auteur ne réussiront jamais vraiment à s’entendre sur le ton à adopter. Yu Hua fait alors lire à Zhang Yimou le manuscrit de Vivre ! pas encore publié et le cinéaste bouleversé par cette histoire y voit matière au film qu’il souhaite. L’intérêt du livre est de faire du contexte politique une simple toile de fond à l’échelle de protagonistes modestes qui s’y épanouissent ou le subissent, sans que la critique du régime n’y paraisse trop explicite. 

Du début des années 40 au milieu des années 70, nous suivons donc le destin de Fugui (Ge You), son épouse Jiazhen (Gong Li) et leur famille à travers les soubresauts politiques que va traverser la Chine. Fugui sera toujours, pour le meilleur et pour le pire, un miroir de son environnement socio-politique. Fils de bonne famille, il est au départ un viveur irresponsable délaissant sa famille pour s’adonner au jeu. Il perd tout dès le début du récit, provoquant la ruine de sa famille, la mort de ses parents et la vente de sa maison après avoir accumulé les dettes. 

Il subit et provoque les affres du système de caste, hédoniste et la corrompu de République de Chine dans lequel il s’alanguissait. Mais bientôt vient l’heure la guerre civile marque l’avènement de la République populaire de Chine en 1949. Fugui est ainsi balloté tant physiquement (enrôlé de force par les révolutionnaires) qu’idéologiquement, sans montrer de vraie force de caractère. Cela l’expose ou le sauve indirectement (lorsque son ancien créancier subit le sort qui lui aurait été réservé entant que « propriétaire), mais tout comme ses écarts de conduite d’antan, l’éloigne toujours de sa famille par manque de clairvoyance.

Après avoir voulu ressembler aux autres viveurs nantis sans en avoir les moyens, il se montrera le plus zélé des camarades de Mao sans en avoir la conviction. Jiazhen (magnifique Gong Li) est le véritable cœur de cette famille qui discrètement, endossant les maux de chacun, cherche à rapprocher ses membres malgré les difficultés. Cela donnera quelques moments poignants tant dans un registre léger (le fils se vengeant de son père en lui servant une soupe au vinaigre) que dramatique où elle est la vectrice du bonheur passager et la principale victime (ou en tout cas celle qui nous émeut le plus) des nombreux maux que va subir sa famille. La rigidité idéologique du régime et la soumission fanatique et apeurée de ceux qui l’appliquent baigne ainsi le quotidien d’une peur d’être un mauvais camarade dans le cadre du Grand Bond en avant. Quand Jiazhen n’a jamais que le bien-être de sa famille en vue, Fugui ne vit qu’à travers le regard des autres avec la même superficialité quand il vivait en bourgeois.

Certaines situations idéologiques absurdes ne sont pas sans rappeler Docteur Jivago de David Lean (1965) mais Zhang Yimou a la main moins lourde que le film occidental et se montre plus subtil. En restant constamment à hauteur de ces protagonistes modestes, Yimou inscrit certaines aberrations dans leur quotidien et sans critique explicite de la Révolution Culturelle. Une collecte de métal pour renforcer la production d’acier national prive certaines familles de pouvoir cuisiner, la réquisition des enfants dans ces fonderies d’aciers cause la mort tragique de certains… Les purges aux postes de pouvoir se font et se défont au gré des jalousies, amitiés rompues et dénonciations sous l’accusation passe-partout de « profiteur capitaliste ». Tout cela, nos personnages le constatent et le subissent dans des évènements de vie anodins et heureux dans un autre contexte, mais qui vire au drame ici tel cet accouchement fait par des novices car les médecins ont été emprisonné comme « réactionnaires ». 

Cette échelle intime se ressent dans la mise en scène de Zhang Yimou. Les moments les plus spectaculaires (l’irruption d’innombrables soldats/figurants sur une plaine durant la guerre civile) se rattache à un seul point de vue, celui de Fugui subissant les évènements, et détachant ainsi ces séquences d’une emphase héroïque et/ou politisée. Lorsque l’histoire revient à une échelle plus sobre, le réalisateur travaille ses ellipses par la répétition de certaines compositions de plan, de filmage de décors récurrents rattachés une nouvelle fois au quotidien de ses protagonistes. Les personnages vieillissent, l’environnement évolue, s’améliore par strates discrètes et marque ainsi l’hésitation constante du regard de Yimou sur la schizophrénie entre la volonté de progrès et de stagnation de la Révolution Culturelle - dualité que représente bien les regards changeant sur le spectacle de marionnettes. 

L’imagerie iconique rattachée au culte de la personnalité de Mao Zedong est dans cette idée, exprimant une franche satire (l’approche plus symbolique des premiers films comme Le Sorgho Rouge (1987) s’estompe) mais accompagnant aussi en toile de fond certains des instants les plus charmants du film (la complicité des jeunes fiancés révélés à travers la peinture conjointe d’un portrait de Mao Zedong). Zhang Yimou navigue donc habilement, à la fois pour maintenir le spectateur dans une aura positive de résilience (ce qui change radicalement du livre à la conclusion bien plus amère) malgré les tragédies observées - volonté marquée par le titre du film – mais aussi pour égratigner sans attaquer le régime. Ce ne sera cependant pas suffisant puis si Vivre ! rencontrera une grande reconnaissance internationale (Grand Prix et Prix d’interprétation pour Ge You au festival de Cannes 1994, Golden Globe du meilleur film étranger), l’accueil sera plus tiède en Chine et le propos même subtil vaudra à Zhang Yimou deux ans d’interdiction de tournage. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Films sans frontières