Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 28 août 2024

En chair et en os - Carne trémula, Pedro Almodovar (1997)


 Victor, vingt ans à peine, rencontre Elena, avec qui il fait l'amour pour la première fois. Désireux de la revoir, il se présente chez elle. Mais Elena attend son dealer... L'arrivée inopportune de deux policiers tourne au drame : Victor est injustement accusé d'avoir tiré sur l'un d'eux le paralysant à vie. Libéré de prison bien plus tard, il décide de se venger...

En chair et en os est un exercice de trop-plein romanesque fascinant dont Pedro Almodovar a le secret, deux ans avant l’accomplissement de mélodrame que constituera Tout sur ma mère (1999). Almodovar adapte ici le roman L'Homme à la tortue de Ruth Rendell publié en 1986, ou du moins se l’approprie pour n’en garder que le synopsis expurgé de toute ses éléments criminels. Le personnage de Victor se voit ainsi délesté de ses caractéristiques les plus sombres (c’est un dangereux violeur dans le roman) pour devenir un jeune désaxé en quête d’amour, et marqué par le destin.

Il est justement question de destinée dans les trente premières minutes du film, qui enchevêtre de façon tortueuse les existences de Victor (Liberto Rabal), amoureux et insistant auprès de Helena (Francesca Neri) après une coucherie que cette dernière a oubliée, et auxquels vont s’ajouter le policier David (Javier Bardem), son collègue alcoolique Sancho (José Sancho), maladivement jaloux de son épouse Clara (Ángela Molina). La première rencontre tragique des protagonistes bouleverse le destin de certains, tandis qu’il se fige dramatiquement pour d’autres. En laissant un temps certaines zones d’ombres (qui est responsable du coup de feu fatal qui va tout déclencher), Almodovar développe une incertitude qui correspond également aux sentiments ambivalents des personnages. 

Helena est-elle désormais en couple avec Victor par culpabilité des conséquences de leur rencontre initiale, est-ce uniquement la peur ou malgré tout une forme d’attachement trouble pour son époux violent qui a maintenu Clara dans son couple instable ? Victor est tout aussi insaisissable, sur la corde raide entre le stalker inquiétant et l’éternel adolescent, amoureux éperdu de celle avec laquelle il a perdu son pucelage. Agit-il par volonté de vengeance ou par désir naïf et maladroit d’accomplissement romantique ? Comme souvent chez un Almodovar fuyant le manichéisme (même et surtout après le virage plus grand public de Attache-moi (1990), la porosité est grande entre le bien et le mal chez des personnages ambivalents.

Entre tromperies, vengeance, coucheries ou frustration, tous les couples du récit, légitimes ou non, sont le reflet des uns les autres. Parfois pathétiques dans leur dévotion amoureuse (Clara envers Victor, Sancho envers Clara), ou surprenant dans leurs volte-face (David et Héléna), les personnages par ces ruptures de ton expriment à la fois le socle des sentiments ou au contraire le détour que peut leur faire prendre l’existence. 

Cela est moins fluide que dans des réussites à venir d’Almodovar comme Tout sur ma mère, La piel que habito (2011) ou le plus récent Douleur et gloire (2019), mais le cinéaste demeure un narrateur hors-pair parvenant autant à surprendre que rendre tangible (dans la logique interne du récit et la caractérisation des personnages) ses rebondissements improbables. Dans cette idée, la très jolie fin et l’effet miroir inversé qu’elle forme avec l’ouverture est une merveille. A l’accouchement nocturne solitaire initial dans des ruelles désertes sous la terreur franquiste, en répond un autre à cette même période de noël, en couple et sur fond de tumulte urbain en période de démocratie. Tout comme le contexte de ces deux séquences, Almodovar semble nous dire que rien n’est figé et immuable. 

Sorti en bluray français chez TF1 Studio

samedi 18 mars 2023

Skyfall - Sam Mendes (2012)


 Lorsque la dernière mission de Bond tourne mal, plusieurs agents infiltrés se retrouvent exposés dans le monde entier. Le MI6 est attaqué, et M est obligée de relocaliser l’Agence. Ces événements ébranlent son autorité, et elle est remise en cause par Mallory, le nouveau président de l’ISC, le comité chargé du renseignement et de la sécurité. Le MI6 est à présent sous le coup d’une double menace, intérieure et extérieure. Il ne reste à M qu’un seul allié de confiance vers qui se tourner : Bond. Plus que jamais, 007 va devoir agir dans l’ombre. Avec l’aide d’Eve, un agent de terrain, il se lance sur la piste du mystérieux Silva, dont il doit identifier coûte que coûte l’objectif secret et mortel…

L’échec artistique de Quantum of Solace (2008) avait sérieusement entamé le crédit retrouvé de la saga James Bond avec Casino Royale (2006). Cette expérience malheureus,e ainsi que des aléas extérieurs (les difficultés financières décalant le début de la préproduction) vont permettre de préparer plus longuement et sereinement Skyfall, destiné à être l’opus du cinquantième anniversaire de la saga. En engageant Sam Mendes plutôt qu’un faiseur quelconque, James Bond s’auréole d’une patine auteurisante qui donnera un cachet ambitieux à cet opus.

Alors que Meurs un autre jour (2002), le film du quarantième anniversaire s’était contenté d’allusions moyennement subtiles aux films précédents pour célébrer l’évènement, Skyfall est pleinement dans le fond et la forme un exercice de déconstruction, reconstruction et célébration de James Bond. L’issue du spectaculaire pré-générique voit Bond (Daniel Craig) littéralement tomber de son piédestal de surhomme, et ce en ayant été sacrifié par M (Judi Dench) au nom de la réussite de la mission en cours. Marqué par cette conscience soudaine d’être un fusible pouvant sauter au nom d’intérêts supérieurs, il disparait un temps en étant déclaré pour mort avant de reprendre du service lorsqu’une menace plus grande se prépare. C’est un sujet qu’avait effleuré Meurs un autre jour sans davantage le fouiller mais qui est au cœur de Skyfall. Revenu d’entre les morts, James Bond n’est désormais plus que l’ombre de lui-même et son sacerdoce n’a plus raison d’être dans une société où les hommes d’action tels qu’il les représente sont dépassés. Le scénario remet ainsi en cause le statut de Bond, mais aussi du monde qui l’a façonné à travers la figure de M.

James Bond apparaît physiquement sur le déclin durant ses tests d’aptitudes et plusieurs situations le montrent plus faillible que d’ordinaire, comme à bout de course. Cette usure est à mettre en parallèle avec celle du fonctionnement du MI6 et il n’y a bien que M, désormais contestée aussi, pour encore croire en notre héros et faire de lui un espoir face aux dangers. L’ennemi longtemps invisible semble parfaitement connaître les faiblesses du MI6 ainsi que le passif de M, et en joue lors de spectaculaires mises en scène. L’enjeu concret du film, la divulgation d’une clé contenant l’identité de tous les agents infiltrés, rejoint aussi le questionnement implicite sur la viabilité d’un système et de ses incarnations tels que James Bond et M. Ce doute se matérialise à travers le glaçant Raoul Silva (Javier Bardem), ancien agent déchu qui lui aussi sacrifié par sa hiérarchie va se venger en la faisant imploser de l’intérieur. C’est passionnant et cela approfondit nombre de pistes explorées dans L’Homme au pistolet d’or (1974), Goldeneye (1995) ou même Meurs un autre jour dans lesquels la place de James Bond est questionnée, où il se voit renvoyer un miroir déformé de lui-même. Très clairement Silva est la dégénérescence d’un système, l’avatar dévoyé d’un James Bond si sa rancœur avait supplanté son devoir. Sam Mendes le filme ainsi, comme un cauchemar issu de l'inconscient (la mémorable première apparition où il surgit lentement du fond du cadre) et un monstre sous son allure élégante - une véritable créature de Frankenstein du MI6 lorsque sa défiguration se révèlera.

Formellement Sam Mendes dresse une pure ambiance introspective dans laquelle Bond est souvent montré comme isolé, plongé dans la pénombre, en plein doute. Il en perd même de sa superbe avec cette barbe de trois jours qu’il traîne longtemps, le fait que son appartement et ses affaires aient été remisés. En ayant touché le fond, en se confrontant à la facette viciée de son statut et de l’univers qui l’a conçu, Bond accepte sa part de faiblesse et peut progressivement se reconstruire. C’est également une réflexion méta de la saga qui après avoir avec plus ou moins de réussite bousculé les certitudes dans Casino Royale et Quantum of Solace, remet peu à peu en place les codes rattachés aux films James Bond. C’est le retour de Q sous forme rajeunie (Ben Whishaw) se moquant gentiment des gadgets fantaisistes d’antan, de Miss Moneypenny et la dernière scène du film est celle habituellement placée au début dans les films Bond classiques, comme si tout le puzzle se remettait en place.

C’est sans doute un des James Bond les plus beaux visuellement, porté par la beauté des cadrages, la somptueuses photo de Roger Deakins. La relecture/hommage de certaines scènes cultes de la saga ne relève pas de la bête citation dans ce superbe écrin, par exemple la scène à Shanghai reprenant avec des iguanes la pourtant ridicule séquence de Vivre et laisser mourir (1972) où Bond fuyait en sautillant sur des crocodiles. James Bond redevient celui qu’il fut en descendant au plus profond de lui-même, symboliquement (la noyade dans le lac gelé dont la remontée inverse la chute de la scène d’ouverture dans cette idée de renaissance) et intimement avec ce climax ayant pour cadre non pas la super base du méchant, mais le manoir familial de notre héros au passé d’orphelin. Ce final parvient à être à la fois spectaculaire, introspectif et mythologique dans la manière de donner par cet environnement aride toute sa grandeur à Bond, sans une once de superficiel. C’est un opus qui coche habilement toutes les bonnes cases, comble les convertis au Bond de Daniel Craig tout comme les gardiens du temple, et qui en prime se paie le luxe d’avoir une des plus belles chansons de la saga avec le morceau-titre flamboyant interprété par Adèle – dommage que le score timoré de Thomas Newman ne soit pas à la hauteur. La même équipe remettra le couvert avec Spectre (2015) mais avec nettement moins de réussite. 


 Sorti en bluray chez Sony

 

mercredi 19 janvier 2022

Macho - Huevos de oro, Bigas Luna (1993)


 Un jeune homme, Benito González, sorti du service militaire, travaille comme ouvrier en maçonnerie à Melilla. Abandonné par sa fiancée, il rentre en Espagne et décide de se lancer, sans argent mais doté d'une ambition à toute épreuve, dans la spéculation immobilière. Séducteur et grand amateur de femmes, Benito use entre autres de ses capacités sexuelles pour atteindre ses buts ; il réussit à épouser la fille d'un riche banquier qui finance ses projets.

Huevos de oro (littéralement les couilles en or) est le second volet de la trilogie ibérique de Bigas Luna. Le réalisateur en ayant l'observation d'une sexualité crue comme fil rouge, s'y attache à observer et exacerber les grands motifs de la culture espagnole. Dans l'inaugural Jambon, jambon (1992), le récit tournait autour du rapport à la nourriture associé à l'appétit sexuel et par extension les formes généreuses de l'héroïne incarnée par Penelope Cruz. Film fiévreux, torride et romantique, Jambon, jambon trouve son exact inverse dans ce second film où Bigas Luna questionne cette fois le machisme et plus spécifiquement sa facette ibérique. Dans la première partie, le machisme du héros Benito (Javier Bardem) se rapproche encore de l'approche de Jambon, jambon, dans une idée de possession de son premier amour Rita (Élisa Tovati) par une pure notion sensorielle de désir animal. 

Jeune militaire en fin de service, Benito s'amourache à Melilla (ville autonome espagnole située sur la côte nord de l'Afrique, en face de la péninsule Ibérique et formant une enclave dans le territoire marocain) où il fait ses classes d'une locale et ses sentiments profonds pour elle se manifeste donc par des éléments sensitifs : constamment la toucher, la sentir, la voir, ne jamais se tenir trop longtemps éloignée d'elle. Bigas Luna associe cette dimension du machisme à quelque chose de primaire, de régressif, d'une certaine beauté sauvage et romantique à travers l'aura prolétaire et virile de Javier Bardem. Le ver est pourtant déjà dans le fruit lorsque Benito se confie quant à ses rêves assez basiques de réussites matérielle. Trahi par ce premier amour, Benito rentre en Espagne et perd donc la candeur romantique associé à "l'ailleurs" pour faire muer son machisme sur une pure notion de richesse et de bling bling capitaliste en se lançant dans l'industrie immobilière.

Bigas Luna construit une figure monstrueuse à la Scarface pour illustrer l'étape ultime de ce machisme latin ibérique. Costume criard, montre rolex tape à l'œil et attitudes frimeuse exacerbée, Benito est dans l'outrance sur le chemin de la réussite et encore plus lorsqu'il aura atteint son objectif. Cette infamie a quelque chose de dangereux et séducteur qui lui permet d'user des femmes à sa guise pour réussir, envoyant la malheureuse Claudia (Maribel Verdú) séduire ses clients potentiels, ou épousant la fragile Marta (Maria de Medeiros) par intérêt pour avoir les faveurs de son père banquier. Le machisme s'associait à quelque chose d'instinctif où cette animalité était un plaisir partagé dans la première partie, et il ne devient plus qu'un élément de soumission dans la seconde. Benito est beau, viril et un amant rugueux faisant fondre les femmes qui lui pardonnent ainsi les pires écarts. 

La volonté de possession matérielle s'associe désormais aussi à celle de possession charnelle, mentale, Benito cherchant désormais à avoir une totale emprise sur ses amantes. Ainsi alors que sa goujaterie conduit à une situation inattendue (son amante Claudia et son épouse Marta nouant une relation amicale puis sexuelle voire amoureuse), il se sent perdre la main et préfère tout faire voler en éclat. Il doit être le seul que l'on regarde, que l'on aime et désire. Bigas Luna déploie un mauvais goût assumé de tous les instants pour nous associer à la vision étriquée de son personnage. Benito se palpe l'entrejambe à tout instant à déclamant des dialogues virilistes surréalistes et hilarant. Arborant une Rolex en or à chaque poignet et observant de loin ses deux femmes il sortira ainsi un mémorable Je possède tout par deux, comme mes couilles !

Bigas Luna avec cet arrière-plan de spéculation immobilière s'inspire bien sûr de tous les nouveaux riches pullulant à l'époque en Espagne et moque leur bêtise, inculture et mauvais goût. Benito même dans ses maladroites volontés de supposé raffinement recherche ainsi les œuvres d'arts les plus criardes dans son intérieur, l'important étant qu'elles soient visibles. On retrouve les motifs de la première partie mais où ce machisme associe tout à la notion d'objet dont il faut s'emparer, dans lequel il faut se vautrer et surtout arborer. Le côté sensitif initial ressurgit mais désormais dévoyé, les scènes de sexe perdent de leur crudité sensuelle pour figurer Benito tel un ogre qui dévore et dépèce ses conquêtes par ses baisers et mains baladeuses. Les buildings qu'ils aspirent à construire sont évidemment associés à des phallus se dressant dans le ciel, la richesse et la puissance sexuelle étant étroitement associée. Javier Bardem est tout simplement extraordinaire dans cette troisième collaboration avec Bigas Luna, et parvient en dépit de ses travers à rendre in fine son personnage touchant.

Les sentiments et l'idée de territoire sont profondément liés chez Bigas Luna. Dans le film, chaque bascule du personnage est associée à un cadre géographique. La perte d'innocence à Melilla, l'ascension en Espagne, et la déchéance se fera dans un territoire encore plus carnassier que la nature profonde de Benito. Notre héros émigre dans le pays et surtout LA ville du tape à l'œil pour le nouveau riche de mauvais goût, les Etats-Unis et la ville de Miami. Il va alors tomber sur une Ana (Raquel Bianca), incarnation de la vulgarité qui va s'avérer plus machiste que lui. 

Elle lui renvoie son fétichisme à la figure quand il lui demande son poids (la femme parfaite devant avoir un poids idéal auquel se soumettent ses conquêtes jusqu'ici, le générique en jouant d'ailleurs en donnant le poids de chaque personnage), l'exploite matériellement et le trompe sans complexe. Avec une ironie mordante, Bigas Luna offre une scène miroir avec une "partie à trois" que subit désormais Benito, voyant un amant plus jeune et vigoureux satisfaire sa compagne. La détresse finale de Benito le renvoie finalement à sa vulnérabilité du début, la virilité tendre tout comme son pendant brutal et superficiel le renvoyant à une même solitude. 

Sorti en dvd zone 2 anglais chez Tartan Vidéo ou en zone 2 espagnol chez Warner avec des sous-itres anglais dans les deux cas


vendredi 14 janvier 2022

Les Vies de Loulou - Las edades de Lulú, Bigas Luna (1990)


 Lulú qui a quinze ans est séduite par Pablo, le meilleur ami de son frère Marcelo, qui part travailler aux États-Unis. Lulú espère depuis des années que Pablo va revenir dans sa vie. Lorsqu'il revient, il lui fait sa demande en mariage. Pablo et Lulú ont une relation passionnée, développant un goût pour les jeux sexuels.

Les Vies de Loulou voit Bigas Lunas adapter le roman éponyme de Almudena Grandes. Publié en 1989 et auréolé d'un immense succès, il s'agit d'un des livres emblématiques de la Movida dans une observation de la libération des mœurs de l'après franquisme. Bigas Luna s'attaque donc au best-seller dans la foulée de sa récente publication et le film est l'occasion de déployer l'imagerie érotique que fera le sel de sa « trilogie ibérique » avec Jambon, jambon (1992), Macho (1993) et La Lune et le Téton (1994).

Le film suit le parcours initiatique et sexuel de Lulu (Francesca Neri). Bigas Luna par des éléments divers (la réminiscence de son jeu avec un élastique, l'ouverture sur sa chambre d'enfants et ses pérégrinations en roller) la candeur de son héroïne, qu'il contraste avec le désir et les premiers émois sexuels naissants lorsque nous la découvrons adolescente. Cet attrait se concentre sur Pablo (Óscar Ladoire), le meilleur ami de son frère Marcelo (Fernando Guillén Cuervo) dont elle est amoureuse. Ayant trouvé une opportunité de sortir seule avec lui, la jeune fille est brutalement confrontée au désir masculin. L'ambiguïté qui traversera tout le film se manifeste là d'emblée. Pablo se montre lourdement insistant avec l'adolescente, la mettant mal à l'aise par ses attouchements et la forçant presque à lui faire une fellation. Honteuse de s'être montré si timorée, Lulu refuse de rentrer chez elle et la soirée se poursuit, Pablo se montrant alors un amant bien plus patient et prévenant, désinhibant Lulu par une discussion sincère sur ses désirs et ne la prenant qu'une fois confiante et consentante. Il se dégage néanmoins tout un parfum de manipulation et de domination masculine dans ce qui reste une union entre un jeune adulte et une adolescente (même si la question était moins sensible à l'époque du livre et du film). Lulu grandit et se languit de Pablo parti étudier aux Etats-Unis et à son retour la nature ambiguë de leur relation reprend. L'amour s'exprime toujours par cette manifestation de la domination masculine, ici symbolisée par la pratique sexuelle que Pablo va imposer à Lulu pour leurs retrouvailles.

Une fois mariés, les jeux amoureux de Lulu et Pablo les emmènent vers des pratiques de plus en plus libres. Mais désormais Lulu est une adulte libre de ses désirs, notamment sa curiosité pour le monde queer et les transsexuels sillonnant les rues madrilènes la nuit venue. Elle va ainsi nouer une amitié avec Ely (María Barranco) et le temps d'une partie à trois, Bigas Luna montre brillamment comment cet éveil de Lulu est éteint pour revenir aux seules attentes sexuelles de son mari. La scène démarre réellement à trois dans le filmage et le langage corporels des amants avant que Ely en soit progressivement exclue pour laisser le couple (et en réalité l'homme) se satisfaire. On observe le dépit de la femme trans mise sur le côté dans une scène cette détresse est au premier plan plutôt que facette sensuelle. C'est donc l'escalade où ce désir masculin prend un tour monstrueux le temps d'une scène choc où un vrai tabou et franchi et voit la séparation du couple. Libre de suivre ses seules attentes désormais, Lulu explore le fantasme d'abord à travers la pornographie puis la pratique de coucher avec des hommes gay. Toute l'imagerie des communautés queer pittoresques et interlopes popularisés par un Pedro Almodovar est revisité ici sous un jour plus ambigu. 

Les scènes de sexe sont dans l'ensemble incroyablement crues, Bigas Luna poussant les curseurs le plus loin qu'il peut dans un film de cinéma traditionnel. Francesca Neri va très loin dans l'exposition et l'abandon physique avec un courage qui refroidit pas mal d'autres candidates au rôle effrayé par l'approche explicite de Bigas Lunas (comme Ángela Molina initialement envisagée). Si le personnage de Ely représente un aspect bienveillant de ce monde libertin, toutes les atmosphères et l'esthétique des environnements queer font basculer le film dans le baroque et l'excès du giallo. Sans crier gare nous nous trouvons dans un vrai film d'horreur oppressant et inquiétant où en croyant se libérer, Lulu est de nouveau prisonnière du désir masculin - l'occasion de croiser un Javier Bardem débutant et génialement odieux et menaçant. Ce n'est plus une question d'orientation sexuelle mais tout simplement d'exploitation, les mœurs libres de la Movida devenant une matière à nourrir le capitalisme le plus inhumain.

Le problème réside dans la position discutable de Bigas Luna. Le réalisateur a l'habitude de se montrer étrangement moralisateur sous les vrais excès et audaces de ses films, comme Angoisse (1987), merveille de film d'horreur expérimental mais dont le but était d'en dénoncer la violence. Donc ici l'aspect progressiste est contrasté par cette facette monstrueuse associée au monde de la nuit et surtout la conclusion où une Lulu contrite retourne auprès de son époux (qui ne vaut pourtant guère mieux que les autres comme on l'a vu). De plus l'aspect sociétal est trop diffus, la bascule des époques ne se ressent que furtivement par les tenues (les allures d'adolescente sage de Lulu durant la bascule franquisme/Movida) et les décors mais Bigas Luna ne réussit pas autant qu'il le fera dans Jambon, jambon à transmettre la force d'un contexte et d'un lieu géographique comme vecteur d'émotion.

Sorti en dvd zone 2 anglais et doté de sous-titres anglais chez Tartan Cinema

vendredi 14 août 2020

Jambon, jambon - Jamón Jamón, Bigas Luna (1992)


Le jambon est l'emblème de l'Espagne et lorsqu'une femme est sensuelle et appétissante on dit d'elle, qu'elle est "jamona". Silvia, fille "jamona", attend un enfant de Jose Luis. La mère de Jose Luis, Conchita, déteste la mere de Sylvia, Carmen. Elle paie Raul, magasinier dans une usine de jambons, pour qu'il séduise Silvia.

Jambon, jambon inaugure au sein de l’œuvre de Bigas Luna la « trilogie ibérique », soit une série de films (Macho (1993) et La Lune et le téton (1994) viendront compléter le cycle) où il se livre par l’allégorie à une recension et déformation des emblèmes de la culture espagnole. Dans Jambon, jambon, cela relèvera d’une association entre le sexe et la nourriture, la faim et le désir, et par extension les extrémités où cela pousse les individus. Le scénario pose initialement des clivages sociaux ou encore des repères moraux qui sont amenés à imploser sous la fièvre des sens. Le cadre même du film (tourné dans la région de Saragosse), ce no man’s land désertique où le seul contact avec la civilisation est cette autoroute où défilent les camions, impose déjà une sorte de bulle sauvage hors du temps et des conventions.

Au départ c’est donc la seule différence de classe qui semble freiner les amours de Jose Luis (Jordi Mollà), fils de bonne famille et Silvia (Penelope Cruz), jeune femme de modeste condition et désormais enceinte. C’est la raison apparente de l’opposition à leur union pour Conchita (Stefania Sandrelli) mère de Jose Luis, mais tout cela prend rapidement un tour plus confus. Les notions de rassasiement et de sexe se confondent dès le départ avec cette scène où Jose Luis dévore goulûment les seins de Silvia qui lui en demande le goût, ce à quoi il ne sait que répondre – ce qu’un rival saura faire en y voyant la saveur d'une omelette pour l'un et de jambon pour l'autre. Conchita va engager Raoul (Javier Bardem) pour séduire Silvia et l’éloigner ainsi de son fils, grâce au souvenir de ses attributs masculins imposants lors d’une séance photo pour des slips. 

Sans en dire trop sur la suite de l’intrigue, toutes les résolutions et choix des personnages vont constamment être balayés à l’aune de ce faim insatiable de l’autre. Les archétypes que représentent chacun ne dérangent pas tant l’instinct et le désir primitif domine chacun de leurs agissements.  Raoul est un cliché machiste ne vivant que pour entretenir et mettre à l’épreuve sa virilité si fièrement exhibée (on ne compte plus les gros plans sur la protubérance constante de son pantalon au niveau de l’entrejambe), que ce soit en défiant nu un taureau ou en séduisant de façon pressante Silvia. Cette dernière pourtant amoureuse transie de son José Luis commence à vaciller lorsqu’elle se trouvera par incident face à un Raoul nu, l’instinct primaire guidant les sentiments, et la virilité de Raoul surpassant l’irrésolu et fragile José Luis.

Cette inconstance va s’étendre à tous les protagonistes, Bigas Luna travaillant cela de manière onirique (la scène de rêve de Silvia qui révèle des désirs non exprimés), frontale dans ses scènes de sexe ou encore trouble par une fièvre qui concerne autant les parents (Stefania sandrelli bien sûr mais aussi la mère de Silvia jouée par Anna Galiena au passé sulfureux, le père taiseux (Juan Diego) mais tout aussi esclave de ses sens) que les enfants, les garants de l’autorité/sagesse que les immatures.  Malgré quelques effets (ralentis ou fondus enchaînés très marqués début 90’s), Bigas Luna pose une atmosphère moite hors de toute notion morale ou même logique. Les personnages sont sincères dans chacune des interactions, des regards de braise et des étreintes auxquels ils se livrent tout au long du récit, mais jamais à travers une exclusivité ou retenue telle que l’exigeraient des rapports soumis au règles de la civilisation. 

Du coup l’insulte, le compliment et la séduction se confondent même dans le champ sémantique nourricier. Silvia traite Raoul de cochon tout en rêvant de se traîner dans la fange avec lui, ce dernier l’appelle jambon (une femme espagnole sensuelle pouvant être appelée jamona), viande dont il se goinfre avant de pouvoir se nourrir d’elle. On est insatiable du corps de l’autre lorsqu’il s’offre à nous, ou affamé et frisant la démence quand il s’y refuse, le « jambon » nous abreuvant ou servant en dernier ressort d’arme de combat pour régler ses comptes lors du final. La conclusion et particulièrement la dernier image redistribuant toutes les unions achève magnifiquement cette perte de repères constante que constitue Jambon, jambon - à ce titre bien lire l'intitulé attribué à chaque personnage lors du générique de fin. Penelope Cruz pour son premier rôle majeur (repérée à 14 ans par Bigas Luna qui l'a laissée grandir avant de l'inclure à son univers provocant) crève l'écran et témoigne déjà d'une belle complicité avec Javier Bardem.

Sorti en dvd zone 2 français chez Film sans Frontières